‹ Le gentilhomme campagnard (volume 5)Chapitre 3 sur 9 · TU · texte numérisé non relu

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que vous devez demander conseil , mais à la personne que vous voulez épouser.

— En vérité?

— Mais certainement ; en toutes choses, un mari ne doit consulter que sa femme; n'estce pas , Héraclius ?

— C'est indubitable, répondit le marquis en riant.

— Allons, reprit M. de Vaudrey, qui se mit à rire à son tour, puisque c'est là un des articles de votre charte conjugale, ce n'est pas moi qui essaierai d'en contester le mérite. Mais une question encore, continua-t-il en arrêtant de nouveau sur sa nièce son regard pénétrant , si je donnais raison à ce bavard de Bobilier en épousant la jeune fille

dont il vous a parlé, cela vous déplairait-il beaucoup ?

— 31ais cela me ferafit au contraire le plus grand plaisir! s'écria la marquise avec un accent dont il était impossible de suspecter la sincérité ; comment donc , une tante plus jeune que moi ! une tante qu'on dit bonne et charmante et à qui je pourrais parler comme à une amie , comme à une sœur ! Rien que d'y penser je suis ravie. Ob ! je vous en prie, mon oncle , si vous vous m.ariez, que ce soit avec mademoiselle Grandperrin !

— Et toi, Héraclius, que penses-tu de ce mariage ?

— Ma foi , mon oncle , répondit le mar quis, pour vous parler franchement , je suis

08 LE GENTILEIO.MMi: CAMIAGNARD.

en ce moment d'un sentiment tout opposé à celui de ma femme. Épousez qui vous voudrez...

— A part mademoiselle Grandperrin , n'est-ce pas ? interrompit le baron ; eh bien ! rassure-toi; je n'épouserai ni elle ni une autre.

— M. Bobilier s'est donc trompé? demanda Matiiilde.

— Bobilier est un vieux fou, qui à soixante-douze ans sonnés serait très capable de convoler en quatrième noces, et qui croit tout le monde aussi endiablé que lui-même ; par bonheur pour moi, je ne partage pas son outrecuidance. Me marier, à mon âge ! et ^vec qui ? avec une enfant de vingt ans ! Je mériterais d'être mis aux Petites-Maisons.

— Mais, mon oncle, dit madame de Chàteaiigiron, on n'a que l'âge qu'on paraît avoir, et avec une magnifique santé comme la vôtre

— Madame la marquise, interrompit le gentilhomme campagnard avec une gravité affectée, savez-vous bien que la seule supposition que je puisse commettre la folie dont vous a parlé Bobilier, est un manque de res- • pect pour ma barbe blanche !

— D'abord votre barbe n'est que grise, répondit la jeune femme avec un maliu sourire.

— Ah! mon enfant, quand la neige commence à tomber c'est que l'hiver arrive. Non, mon parti est bien pris, je ne me ma-

rierai pas ; il est trop tard. Ainsi, ne parlons plus de cette folie, et revenons à l'avis que je vous ai demandé.

— Puisque votre résolution à Tégard du mariage est bien arrêtée, dit la marquise d'un ton bref et décidé, voici ce qu'il faut faire : priez M. Froidevaux d'accepter dès à présent la pension que vous donneriez à votre fils si vous en aviez un ; dites-lui de trouver au plus vite une aimable femme digne de lui et de vous, et assurez-leur votre fortune. De la sorte vous aurez fait deux heureux au lieu d'un , et votre dette sera payée autant qu'elle peut l'être.

M. de Vaudrey contempla un instant sa nièce d'un air de douce surprise ; mais au

lieu de lui répondre, il s'adressa au marquis :

— Que penses-tu de l'idée de ta femme ? lui demanda-t-il.

— Mathilde a lu dans ma pensée, répondit Châteaugiron avec un accent plein de franchise, et j'approuve complètement le conseil qu'elle vient de vous donner. Vous devez la vie à Froidevaux ; qu'il vous doive

le bonheur si toutefois le bonheur

existe !

— Comment, Monsieur, si le bonheur existe ! s'écria la marquise en jetant à son mari un regard de reproche ; est-ce que vous en doutez ?

— Mais , mes enfants , dit le vieux gentil-

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homme sans parvenir à dissimuler entièrement son émotion, vous n'avez pas réfléchi que je ne puis enrichir Froidevaux sans vous déshériter?

— Est-ce que nous voulons hériter de vous? interrompit la jeune femme du ton le plus vif. Ne sommes-nous pas déjà assez riches? trop riches, devrais-je dire? Quand mon plan n'aurait d'autres résultats que de détruire entre nous cette désolante question d'argent, je vous supplierais de l'exécuter. On dit que les personnes qiii n'ont pas d'enfants se défient de leurs parents et attribuent volontiers à de vil< calculs d'intérêt les témoignages d'affecdon qu'elles en reçoivent; eh bien I quand vous aurez assuré votre fortune à M. Froidevaux, ces vilaines pensées

ne pourront pas vous venir à notre égard; nous ne serons plus pour vous des collatéraux, nous serons des amis ; et moi qui suis très démonstrative avec ceux que j'aime, je pourrai vous dire à quel point je vous suis attachée par le respect, par l'affection, par la reconnaissance, puisque je vous dois lavis de ma mère; je pourrai vous exprimer tout cela sans être soupçonnée de songer à votre héritage. — Succession, héritage, des mots hideux !

31. de Yaudrey se leva brusquement, prit sa nièce dans ses bras, et sécha d'un baiser paternel deux larmes qu'elle s'efforçait en vain de retenir.

— Héraclius, dit-il ensuite, ta femme est un noble cœur, songe à la rendre heureuse.

— Mais il n'a qu'à continuer, reprit Matliilde qui sourit à travers ses larmes et tendit sa main à son mari par un geste plein d'une chaste tendresse.

— C'est donc bien convenu, mon oncle, dit Châteaugiron, après avoir pressé sur ses lèvres la main de la jeune femme, vous suivrez l'avis de Matliilde ?

— A un petit changement près. Je compte, puisque vous me le permettez, assurer à Froidevaux la moitié de ma fortune...

— Pourquoi la moitié seulement ? interrompit madame de Châteaugiron.

— Parce que l'autre moitié est destinée à mon filleul, le futur comte de Châteaugiron ; vous savez, ma chère nièce, ajouta le gentil-

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homme campagnard en souriant, que vous m'avez promis de me le faire embrasser avant un an.

— Mais je n'ai rien promis de pareil, répondit la jeune femme, qui baissa les yeux et les releva aussitôt; d'ailleurs ce n'est pas d'un baptême qu'il s'agit ici, c'est d'un mariage ; car puisque votre intention est de rendre M. Froidevaux le plus heureux possible, il est bien entendu qu'il s'occupera sans délai de trouver une petite femme bien aimable, bien bonne, bien jolie même, ce qui ne gâte jamais rien...

— Soyez tranquille, interrompit le baron avec un sourire où perçait une sorte de mélancolie, la petite femme dont vous parlez là est toute trouvée.

— En vérité ! s'écria la marquise d'un air de curiosité.

— Comment ! cet infernal bavard de Bobilier, qui a fait de si belles histoires sur mon compte, ne vous a donc pas parlé des amours romanesques de Froidevaux ?

— Mais non: vous allez nous raconter cela, n'est-ce pas?

— Un autre jour.

Une des femmes de la marquise entra dans le salon et prévint sa maîtresse que madame de Bonvalot la demandait.

— Vous allez tout de suite chez M. Froidevaux? dit Mathilde au baron avant de sortir.

— Fiez-vous à moi, répondit-il, à dîner je vous apprendrai du nouveau.

JII

La demande «q mariage (Suite).

Une heure plus tard, M. de Vaudrey, qui d'abord était allé chez lui faire une toilette complète, entrait dans le salon de la forge.

— Quel prince attendez-vous? dit-il à madame Grandperrin qui s'y trouvait ainsi que son mari. Vos esclaves en livrée ! des fleurs partout! les fauteuils débarrassés de leurs

vénérables housses ! je le répète, pour quelle tète couronnée avez-vous fait ces frais ?

— C'est de M. Grandperrin et non pas de moi qu'il faut vous moquer, répondit Clarisse avec un sourire aigre-duux; il s'est figuré à tort ou à raison que madame la marquise de Chàteaugiron avait Tintention de m'honorer d'une visite, et il a voulu, un peu prématurément, je crois, que toute la maison fût sous les armes.

— Je sais, reprit le baron, que ma nièce se dispose en effet a venir vous voir, mais il n'est pas probable que ce soit aujourd'hui. L'alerte de cette nuit...

— C'est ce que je disais tout à l'heure à ma femme, interrompit le maître de forges ; il

n'est pas probable que madame la marquise, à peine remise de la frayeur qu'elle a dû éprouver, songe à faire des visites, et.il me semble que, vu la circonstance, il serait convenable de la prévenir.

— Mais je ne m'y oppose pas, répondit madame Grandperrin de l'air le plus calme et le plus naturel.

— N'est-ce pas mademoiselle Victorine que j'aperçois dans le jardin? demanda M. de Vaudrey en changeant brusquement le sujet de la conversation.

— Elle-même, répondit M. Grandperrin après avoir regardé à travers une des fenêtres.

— C'est, je crois, notre ami Froidevaux qui se promène avec elle ?

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— Un digne et loyal garçon. Vous savez qu'il est à nous ? Ma femme Ta si bien prêché hier qu'il a pris l'engagement formel de me donner toutes les voix dont il dispose, et pendant toute la matinée , il n'a fait que courir pour me recruter des partisans. Ah ! c'est que quand ma femme se mêle d'entreprendre une conversion...

— Froidevaux vous a-t-il parlé du petit service qu'il m'a rendu cette nuit ?

— Lui ! pas le moins du monde. Jai seulement entendu dire à quelques-uns de mes ouvriers qu'il s'était, ainsi que vous, beaucoup exposé pendant l'incendie.

— Aussi modeste que courageux, se dit le baron; honnête, intelligent, généreux! où trouverais-je ailleurs autant de garanties pour

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Tavenir de cette chère enfant? Oui, j'ensuis sûr il la rendra heureuse.

— Vous êtes bien rêveur, dit tout à coup madame Grandperrin, quelque chose vous préoccupe ?

— C'est vrai, répondit M. de Vaudrey en relevant la tête.

— Serai-je indiscrète si je vous demande le sujet de votre préoccupation?

— En aucune manière, puisque je viens ici tout exprès pour vous le dire.

— Ah ! ah ! voyons dit le maître de forges, c'est donc une affaire sérieuse?

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

— Un mariage peut-être? dit Clarisse, qui

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sourit à demi en arrêtant sur le baron un regard perçant.

— Toutes ces femmes sont plus ou moins sorcières, pensa le gentilhomme campagnard qui, après avoir fait cette réflexion philosophique, dit à haute voix :

— Précisément, Madame, un mariage.

— Nous vous écoutons, dit de l'air le plus gracieux madame Grandperrin après avoir lancé à son mari un coup-d'œil d'intelligence.

— Puisque le mot mariage a déjà été prononcé, grâce à la perspicacité surnaturelle de Madame, reprit M. de Vaudrey avec un sourire sérieux, tout préambule est inutile ;

je vais donc droit au fait, et je vous demande la main de mademoiselle Victorine.

Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de madame Grandperrin, tandis qu'un sourire d'orgueilleuse satisfaction s'épanouissait sur le visage de son mari.

— Ainsi, dit Clarisse d'un air fin et Ton pourrait dire caressant , ce que j'avais cru remarquer était bien réel ; vous aimez Victorine et vous désirez l'épouser? J'ignore ce que M. Grandperrin...

— Permettez, interrompit vivement le baron, j'aime beaucoup mademoiselle Yictcrine , c'est la vérité ; mais quant à avoir l'idée de l'épouser, je ne suis pas assez fou pour cela.

L'éclair de triomphe s'éteignit dans le regard de madame Grandperrin, et l'orgueilleux sourire disparut des lèvres de son mari.

— J'ai donc mal entendu? dit ce dernier avec un accent de désappointement qu'il s'efforçait de dissimuler ; ne venez-vous pas de me demiander, en termes positifs la main de ma fille ?

— Sans doute, et je vous la demande encore, mais ce n'est pas pour moi.

— Et pour qui donc?

— Pour ce digne et loyal garçon dont vous parliez tout à l'heure, pour Georges Froidevaux.

— Froidevauxî s'écria le maître de forges

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en faisant un haut-le-corps, un homme qui n'a rien!

— Pardonnez - moi , répliqua doucement M. de Vaudrey ; sans parler de son talent, qui sur un théâtre convenable, lui vaudrait une fortune, Froidevaux possède dès à présent dix mille livres de rente, et il lui en reviendra autant un peu plus tard.

— Il vient donc d'hériter ?

— Pas encore, heureusement pour quelqu'un à qui je porte quelque intérêt , répondit le baron avec un sourire de bonne humeur.

— Cette fortune lui est donc venue en dormant?

— Pas tout à fait, quoiqu'il fût en effet l'heure de dormir quand il l'a acquise.

. — Expliquez-vous, mon cher Baron, car il m'est impossible de rien comprendre à vos énigmes. m

— Voici toute l'histoire. Le petit service que Froidevaux m'a rendu cette nuit, et dont il ne vous a pas même parlé, consiste à m'avoir retiré des flammes où je commençais à rôtir bel et bien, en d'autres termes à m'avoir sauvé la vie.

— Ah! diable ! je ne savais pas cela. . . Mais ces dix mille livres de rentes ?

— Comment vous ne comprenez pas? dit le gentilhomme campagnard en haussant légèrement les épaules ; ces dix mille livres de rentes sont le quart de mon revenu dont Froidevaux jouira dès à présent, en atten-

dant que ma mort le mette en possession d'un second quart. La moitié de ma fortune à lui, l'autre moitié au premier enfant mâle de Châteaugiron : c'est une affaire arrangée.

Le riche industriel regarda l'ancien militaire comme s'il eût hésité à croire que celuici parlât sérieusement.

— Quoi ! dit-il enfin , vingt mille livres de rentes à Froidevaux parce que le hasard a voulu...

— Il n'y a pas de hasard, interrompit le baron d'un ton bref, il y a un homme qui a risqué sa vie pour sauver celle d'un autre.

— C'est fort bien sans doute, mais vingt mille livres de rentes !

— Libre à vous de penser que ma peau ne vaut pas cela; mais à votre tour permettezmoi d'être d'un autre avis.

— Et le marquis de Châteaugiron... poursuivit M. Grandperrin après un instant d'hésitation, connaît-il votre projet ?

— Parbleu ! à qui en aurais-je fait part, sinon à lui?

— Et.... il ne vous a fait.... aucune observation ?

— Si fait.

— Ah ! ah ! fit le maître de forges en adressant à sa femme un clin d'œil expressif; ah ! M. de Châteaugiron vous a fait des observations? '^

— Oui, répondit tranquillement M. de Vaudrey, mon neveu et sa femme auraient voulu que j'assurasse à Froidevaux la totalité de ma fortune; mais j'ai iîni par leur faire entendre raison. Maintenant nous sommes tous trois d'accord, et l'affaire est définitivement convenue comme je vous l'ai dit.

M. Grandperrin regarda de nouveau le baron avec l'ébahissement d'un homme à qui l'on parle un langage inintelligible.

— Ah çà! qu'y a-t-il donc de si étrange dans ce que je vous dis là? demanda brusquement M. de Vaudrey; on dirait, avoir votre air étonné, que je vous raconte une histoire des Mille etune JXuits.

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— M. Grandperrin fait comme moi , il admire , dit Clarisse en rompant le silence qu'elle gardait depuis quelque temps.

Sans paraître remarquer le sourire plein d'amertume dont furent accompagnées ces paroles, le baron reprit sa négociation matrimoniale.

— Vous voyez donc, dit-il, que Froide vaux est dès ce moment un parti sortable , et que ses actions gagneront encore cent pour cent par la suite. Fort galant homme d'ailleurs ; franc, probe et loyal-, plein d'honneur et de talent; d'un âge convenable, d'un physique mieux que mal, d'une santé de fer, d'un caractère éprouvé. Que diantre! il me semble que tout cela compose l'étoffe d'un excellent mari et que vous pourriez aller loin avant de

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trouver quelqu'un qui réunît à ce point les qualités que vous avez le droit d'exiger de votre gendre !

A mesure que le baron faisait l'éloge du Jeune avocat, iM. Grandperrin remuait la tête de haut en bas en manière d'acquiescement ; mais , sur un signe improbatif de sa femme , il interrompit cette pantomime de bon augure, et répondit avec un embarras visible :

• — Mon cher baron, je tombe d'accord de tout ce que vous me dites là, et je ne conteste certainement aucun des mérites de M. Froidevaux; mais...

— Mais quoi ?

— Mais en dehors des qualités que vous venez d'énumérer, il en est d'autres encore

que je désire de rencontrer dans l'homme à qui j'accorderai la main de ma fille.

— Des qualités que Froidevaux n'a pas ! lesquelles s'il vous plaît ?

— Mais par exemple... la naissance.

— Comment! la naissance! qu'avez-vous à dire de celle de Froidevaux? Son père, un des plus braves officiers de larmée, est mort chef d'escadron de cuirassiers ; son grandpère était un médecin fort estimé ; sa famille est établie dans ce pays de temps immémorial, et elle a toujours joui de la considération universelle; que pouvez-vous demander de plus?

— Tout cela est vrai ; mais le sens que j'attache au mot naissance...

Et quel sens y attachez-vous , je vous

prie?

— Vous comprenez bien ce que je veux

dire. En un mot, M. Froidevaux n'est pas un homme de condition...

— Un homme de condition ! Ah çà ! Grandperrin , je puis dire cela devant votre femme, vous êtes fou.

— Je vous remercie du compliment , répondit le maître de forges avec un sourire forcé.

— Oui , fou, je le répète. Quoi ! vous bourgeois, et tout ce qu'il y a de plus bourgeois , vous exigerez de votre gendre futur qu'il soit gentilhomme ?

— Que voulez -vous, mon cher baron ^

c'est une faiblesse, c'est un ridicule, c'est tout ce qu'il vous plaira , mais c'est ainsi. Je ne suis nullement partisan des principes de l'égalité , moi -, quoique j'appartienne à la bourgeoisie , ainsi que vous venez de le dire , je prise fort la noblesse ; en un mot , à défaut du sang j'ai la fibre aristocratique, et je suis fort décidé à ne marier ma fille qu'à un homme qui ait un nom, et , au besoin , un titre.

— Au baron de Vaudrey, par exemple ?

dit le gentilhomme campagnard en regardant fixement l'orgueilleux bourgeois.

— Certes , répondit ce dernier, si , comme je l'ai cru un instant, vous m'aviez demandé pour vous-même la main de ma fille , ma ré-

ponse eût été fort diflérente de celle que je suis obligé de vous faire.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Fort sérieusement, et je suis sûr que ma femme m'approuve.

— Écoutez , Grandperrin; je viens de dire que vous étiez fou , le terme est trop faijjle : c'est archi-fou, c'est ensorcelé, c'est endiablé que j'aurais dû dire. Quoi ! poursuivit le baron en s'animant de plus en plus , si de mon côté j'avais perdu la tête au point de vouloir épouser Yictorine, vous me la donneriez donc , à moi votre aîné de trois ans î à moi barbe grise ! à moi criblé de blessures et de rhumatismes ! Vous forceriez cette pauvre enfant d'épouser un vieux grognard , car que suis-je autre chose ? parce que ce vieux

gro{jnard s'appelle Vaudrey et possède une particule devant son nom? Vous consentiriez au malheur certain de votre fille unique, et quelle fille bonne et charmante ! pour avoir le petit plaisir de dire, en parlant d'elle, madame la baronne! Et cependant, Grandperrin, vous n'êtes pas un mauvais père !

— J'ai même la prétention d'être un père excellent, .répondit le maître de forges en souriant d'un air contraint ,' car cette véhémente apostrophe l'avait ému en dépit de sa vanité.

— Eh bien ! s'il est vrai que vous aimiez votre fille autant qu'elle le mérite, occupezvous de son bonheur au lieu de chercher à donner une puérile satisfaction à votre amour-propre. Vous pouvez en croire un

homme dont la baronnie remonte aux croisades et la noblesse un peu plus haut , un bourgeois comme Froidevaux, jeune, honnête et plein de talent, vaut pour votre fille tous les gentilshommes du monde. Et puis , au bout du compte, ajouta M. de Vaudrey en changeant subitement d'accent , avez- vous à reprocher à mon prétendant autre chose que son manque de naissance ?

— Rien autre chose; s'il remplissait la condition que je suis résolu d'exiger de mon gendre, je n'aurais aucune objection à faire contre ce mariage.

— Si donc Froidevaux av;ut un nom qui sonnât à votre oreille d'une manière suffisamment aristocratique, vous lui accorderiez la main de votre fille ?

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