‹ Le gentilhomme campagnard (volume 5)Chapitre 4 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

98 LE GFMILHOMMK CAMPAGNARD.

Un re(>ard expressif de madame Grand perrin autorisa le maître de forges à faire une réponse affirmative, que l'incorrigible roture du jeune avocat devait rendre illusoire.

— En ce cas, dit le père deVictorine, je l'accepterais pour gendre d'autant plus volontiers, que je rends justice à ses qualités, et que, d'un autre côté, vous semblez désirer vivement ce mariage.

— Fort bien, je prends acte de votre promesse, répondit vivement le baron ; maintenant faites-moi le plaisir d'aller me chercher le Gode civil.

— Le Gode civil ! répéta le maître de forges étonné.

— Oui ; vous devez l'avoir dans votre bibliothèque.

— Est-ce que vous comptez trouver dans ce livre une recette pour changer un bourgeois en gentilhomme? demanda Clarisse avec un accent de persifflage.

— Peut-être bien, Madame. Grandperrin, ayez donc la bonté d'aller me chercher ce que je vous demande.

Le maître de forges se leva et sortit du salon.

Un article dn Code ci?il

— Deux mots, ma chère Clarisse, tandis que nous sommes seuls, dit alors M. de Vaudrey en se rapprochant de la maîtresse du logis ; la conclusion de ce mariage dépend devons, car vous avez tout pouvoir sur M. Grandperrin ; au lieu de lui faire signe de refuser, comme cela vous est arrivé tout à

l'heure , autorisez-le d'un geste à accorder son consentement, et dans cinq minutes tout sera terminé.

— Vous vous exagérez singulièrement l'ascendant que je puis avoir sur M. Grandperrin, répondit la jeune femme d'un air réservé.

— Allons donc ! comme si je ne savais pas qu'il ne voit que par vos yeux.

— Eh bien ! en ce cas, il me semble que vous auriez pu vous adresser d'abord à moi.

— C'était mon intention ; mais je vous ai trouvés ensemble, et vous savez qu'en toutes choses j'ai l'habitude d'aller au but par le chemin le plus court. Voyons , Clarisse , poursuivit le vieux gentilhomme avec un

mélange d'affection et de fermeté, montrezvous raisonnable et renoncez à un projet qui ne peut pas se réaliser. A une époque où vous nourrissiez contre mon neveu des sentiments de haine et de vengeance, vous avez pensé à me faire épouser votre belle-fille, sans vous apercevoir que c'eût été punir cette pauvre Victorine et moi-même, bien plus encore qu'Héraclius ; aujourd'hui que la haîne et la vengeance doivent être enfin remplacées par la paix et par l'oubli, vous ne devez plus songer à cette union extravagante à laquelle ni Victorine ni moi ne consentirons jamais. J'aime beaucouo cette aimable enfant , ainsi que vous vous en êtes aperçue ; et c'est parce que je l'aime sans illusion et sans égoïsme , que je désire

qu'elle épouse Froidevaux, car je le crois digne d'elle.

— Vous tenez donc beaucoup à ce mariage? dit madame Grandperrin d'un air irrésolu.

— Je tiens à payer ma dette à Froidevaux et à assurer le bonheur de Victorine , car ils s'aiment, vous le savez aussi bien que moi. Voyons, mon enfant, accordez-moi ce que je vous demande ; c'est votre vieil ami qui vous en prie.

Madame Grandperrin tendit la main au baron par un geste empreint de mélancolie.

— Après tout ce que vous avez fait pour moi, répondit-elle d'une voix légèrement altérée, je serais une ingrate si je résistais

pluslongtemps. Mon ascendant sur M. Grandperrin n'est pas tel que vous le supposez ; mais enfin, petit ou grand, disposez-en.

— Voici le recueil des Codes, dit le maître de forges en rentrant dans le salon.

M. de Vaudrey prit le volume à tranche multicolore , le feuilleta pendant un instant et laissa tout à coup échapper un geste de satisfaction.

— Je l'aurais parié, dit-il en même temps d'un air joyeux, l'article y est, pardieu, bien !

— Quel article? demanda le maître de forges.

Le gentilhomme campagnard se leva , et d'un ton à la fois solennel et enjoué :

— Mon cher Grandperrin , et vous , Madame , dit-il , j'ai l'honneur de vous demander votre fille en mariage non plus pour maître Froidevaux, avocat, maispour Georges deVaudrey-Froidevaux, mon fils adoptif.

— Votre fils adoptif! répéta M. Grandperrin en ouvrant de grands yeux.

— Si vous voulez bien le permettre. Vous saurez que , quoique je n'aie pas fait mon droit, grâce à un assez bon nombre de procès dont le destin m'a gratifié, je connais passablement mon Code. Tout à l'heure je me suis donc rappelé , assez vaguement il est vrai , certain article qui , maintenant que je viens de le relire , me paraît de nature à trancher net le nœud gordien que je cherche à dénouer. Jugez-en vous-même :

— Article 545 , poursuivit le baron en approchant de ses yeux le Code, qu'il avait gardé tout ouvert dans sa main. « La faculté d'adopter ne pourra être exercée qu'envers l'individu à qui l'on aura , dans sa minorité et pendant six ans au moins , fourni des secours et donné des soins non interrompus, ou envers celui qui aurait sauvé la vie à l'adoptant, soit dans un combat, soit en le retirant des flammes ou des flots. »

— £w le retirant des flammes, entendez-vous, Grandperrin ? Or c'est précisément ce qu'a fait Froidevaux cette nuit. Nous nous trouvons donc dans un des cas prévus par la loi ; j'ai le droit de l'adopter, et je l'adopte.

— Sérieusement? demanda le maître de forges, dont la physionomie annonçait qu'il

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comnieaçait à prendre un vif intérêt à la conversation.

— Comment, si je parle sérieusement! Me prenez-vous pour un Gascon ? J'adopte Froidevaux, vous dis-je, ce qui lui donnera le droit de joindre mon nom au sien.

— Et même de porter le vôtre de préférence , dit d'un air animé le vaniteux bourgeois.

— Vous arrangerez cela avec lui , reprit le gentilhomme campagnard en riant.

— Il pourra donc aussi prendre vos armes ?

— Bien certainement, et même mon titre , si cela peut vous plaire.

— Gomment! votre titre? dit M. Grand-

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perrin dont la physionomie s'épanouissait à vue d'œil.

— Mon Dieu ! oui ; pour peu qu'il puisse vous être agréable que Victorine soit baronne tout de suite, je suis prêt à céder mon titre à son mari, età m'appeler Vaudrey tout court.

— Quoi ! vous renonceriez à votre titre de baron ! s'écria le père de Victorine d'un air stupéfait, d'où l'on pouvait conclure hardiment que le riche industriel eût été complètement incapable d'accomplir un pareil sacrifice.

— Je vous ferai observer que si je renonce à mon titre, je garde mon nom, répondit le Vieux gentilhomme avec un accent d'insouciance où perçait une certaine moquerie.

— Et le nom de Vaudrey vaut tous les titres du monde, dit Clarisse, qui s'était aper^jue que l'étonnement de son mari frisait la sottise.

— C'est juste, reprit M. Grandperrin avec un rire de bonne humeur; le poisson est assez bon pour se passer de sauce. Baronne de Vaudrey-Froidevaux , cette petite Victorine ! Ne trouvez-vous pas qu'accolé au vôtre, le nom de notre jeune homme change tout à fait de physionomie ?

— C'est à dire qu'il a fort bon air, dit le baron en riant à son tour; voyons, que ditesvous de ma proposition ?

— Ce que j'en dis... Mais d'abord , Madame , qu'en dites- vous vous-même ? répon-

(lit le maître de forges en tournant vers sa femme une figure dont une sorte d'inquiétude comprimait le complet épanouissement.

— En face du noble et généreux procédé de M. de Vaudrey, toute hésitation me semblerait injurieuse , dit Clarisse qui parut ne pas prononcer sans effort ces paroles décisives.

— Vous me conseillez donc de dire oui ? reprit M. Grandperrin avec une vivacité que rendaient plus remarquable ses manières habituellement compassées.

— Je vous le conseille d'autant plus qu'il est temps de marier Victorine, et que M. Froidevaux me paraît mériter, sous tous les rapports , le double bonheur que lui ménage son bienfaiteur.

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— En ce cas , puisque ma femme y consent, c'est une affaire faite , dit le maître de forges radieux ; touchez là, mon cher baron !

— Conclu , répondit M. de Vaudrey en serrant dans sa large main les doigts du futur beau-père de Froidevaux ; Tadoption le plus tôt possible , et le mariage quinze jours plus tard.

— C'est entendu , vous avez ma parole ; mais à propos , ajouta M. Grandperrin de l'air d'un homme qui s'avise subitement d'une chose à laquelle il n'a pas encore songé, il faudrait pourtant savoir si Yictorine n'a point de répugnance pour ce mariage; je ne suis pas un tyran domestique, moi , et il m'en cotiterait de faire violence à ses sentiments.

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— Soyez tranquille, répondit le gentilhomme campagnard avec un sourire empreint de mélancolie, je crois pouvoir vous garantir que la violence ne sera nullement nécessaire.

— Si vous lui parliez?

— J'allais vous le proposer. Vous savez que Mademoiselle Victorine et moi nous sommes amis depuis longtemps, et quelle écoute volontiers mes conseils.

— Allez , mon cher baron , allez ; au train dont vous menez les affaires, je ne doute pas du succès. Vous trouverez sans doute ma fille dans le jardin avec le beau Léandre. Nous vous donnons carte blanche , n'est-ce pas , Clarisse ?

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