VI
— Il est trop juste de laisser à M. de Yaudrey le plaisir de conclure une négociation qu'il a si bien commencée.
Le gentilhomme campagnard échangea de nouveau une cordiale poignée de main avec le maître de forges , remercia Madame Grandperrin par un regard expressif, et sortant du salon , il se dirigea rapidement vers la partie du jardin où il avait aperçu quelques instants auparavant les deux amants.
A la vue du baron, qui se montra inopinément devant eux au détour d'une allée, Georges et Victorine s^ arrêtèrent tout interdits, comme pourrait faire un couple de daims timides à l'aspect d'un animal carnassier.
— C'est vous que je cherche , leur dit
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. >|>lSl
M. de Vaudrey avec une brusquerie peu propre à rassurer ces deux cœurs effarouchés.
Froidevaux s'inclina d'un air contraint, tandis que la jeune fille, les joues couvertes d'une éclatante rougeur, faisait un effort pour sourire.
— Mon Dieu , dit-elle , vous m'avez fait peur ! 31. Froidevaux me racontait les détails de l'incendie de cette nuit; et j'en ai l'imagination tellement frappée , qu'en vous voyant paraître à F improviste...
— Vous m'avez pris pour le feu ? lui répondit le baron en riant sans pitié de son embarras..
— Vous vous moquez toujours de moi!
reprit Victorine d'un air boudeur.
— Aussi pourquoi me parler de cet incendie qui est déjà de l'histoire ancienne, tandis que j'ai une nouvelle toute fraîche et si intéressante à vous apprendre ? •
— Une nouvelle?
— Une grande nouvelle.
— Intéressante ?
— Extrêmement intéressante , pour vous surtout.
— De quoi s'agit-il donc? demanda la jeune fille qui , sans pouvoir se douter de ce qu elle allait apprendre , sentit son cœur battre plus vite.
— 11 ne s'agit de rien moins, ma jeune amie , que du mariage de mademoiselle Victorine Grandperrin.
— Mon mariage ! s'écria Victorine dont les hrillantes couleurs s'effacèrent soudain.
— Son mariage ! dit en même temps Froi-
devaux d'une voix sourde et tremblante.
-- Eh bien ! qu'y a-t-il là de si surprenant et à qui en avez-vous tous deux avec votre air effaré? reprit M. de Vaudrey en riant d'une façon qui parut tout à fait barbare au couple amoureux ; Mademoiselle Victorine a vingt ans, si je ne me trompe, c'est le bon âge pour se marier; aussi la résolution que viennent de prendre ses parents me paraît -elle aussi juste que raisonnable.
— Une résolution prise... en mon absence, murmura la jeune fdle dont les yeux lançaient des éclairs , symptômes de révolte ;
ainsi , on a disposé de moi sans même me consulter... et l'on croit que j'obéirai!
'Ht
— Peut-on , dit à son tour FroideVàux le
front couvert d'une morne pâleur et les lèvres frémissantes d'émotion; peut-on, sans être indiscret... demander quel est l'heureux mortel... à qui est destinée la main de Mademoiselle ?
— Mais parfaitement , répondit le baron du ton Je plus calme; cet heureux morlel, c'est M. de Vaudrey ici présent.
— Vous, s'écria Victorine en fondant subitement en larmes^ vous que je croyais mon ami ! Est-ce là ce que vous m'aviez promis ?
— Oh! mon Dieu! dit Georges avec un accent de sombre désespoir, je ne croyais
pas que je regretterais jamais d'avoir sauvé la vie à un homme.
^ Ah çà , entendons-nous , reprit le gentilhomme campagnard touché de ces deux douleurs si profondes et si sincères ; il paraît que je me suis mal expliqué. Quand je prononce le nom de Vaudrey, il est bien convenu que je ne parle pas du vieux Vaudrey, de l'ancien soldat , de la barbe grise, de moi, en un mot...
— Mais de qui donc parlez-vous alors? demanda Mademoiselle Grandperrin dont les pleurs s'arrêtèrent subitement.
— Du jeune Vaudrey, morbleu! de l'héritier de mon nom, de mon fds adoptif, en un mot!
— Quoi ! vous avez un fils ? s'écria Victorine en recommençant de pleurer.
— Ah ! par exemple , ceci me convient , dit entre ses dents le jeune avocat ; les cheveux blancs de ce vieux soudard me liaient les mains ; mais entre hommes du même âge , rien de plus naturel qu'un duel ; avant d'épouser Victorine, il faudra que ce jeune et beau gentilhomme commence par me tuer.
— Oui, ma chère enfant, dit M. de Vaudrey en adressant à la jeune fille un sourire plein de bonté , j'ai maintenant un fils que j'aime beaucoup et qui , je crois, ne vous déplaira pas trop non plus , quand je vous l'aurai présenté.
LE GErSTILHOMME CAMPAGNARD, V2\
En disant ces mots, le baron prit Froidevaux par la main et , lui montrant la jeune iillo que ce geste avait rendue immobile de surprise :
— Georges, lui dit-il d'une voix émue, quoiqu'il s'efforçât de conserver le ton de l'enjouement, voilà votre femme; surtout, rendez-la heureuse, ou vous aurez un terrible compte à régler avec moi.
— Quoi !... que voulez-vous dire?... Est-il possible que vous parliez sérieusement, s'écrièrent à la fois les deux amants, qui n'osaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles.
— Écoutez-moi, mes enfants, dit M. de Yaudrey sans quitter la main de Georges et en saisissant par un geste plein d'affection
celle de Victorine ; je naime pas les dettes, aussi n'ai-je pas voulu laisser passer la journée sans vous payer, mon cher Froidevaux, celle que j'ai contractée cette nuit envers vous.
— Ali ! Monsieur le baron, s'écria le jeune avocat d'une voix tremblante , le bonheur que vous me laissez entrevoir est trop grand, et je n'ose y croire.
— Groyez-y, mon ami, car rien n'est plus réel. Vous adopter, si toutefois vous y consentez, vous donner mon nom et une partie de ma fortune, ce n'eût été m'acquitter envers vous qu'à moitié ; mais Victorine, qui vous aime depuis longtemps, je le sais, ne refusera pas sans doute de vous payer le reste de ma dette.
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— Mon ami ! mon père ! dit la jeune fille en se jetant dans les bras du baron.
— Ah ! je vous y prends, Mademoiselle la pleureuse, dit M. de Yaudrey avec une tendre moquerie, maintenant que vous êtes bien sûre que je ne veux pas être votre mari, YOiis êtes la première à ni'embrasser.
— Mais mon père, mais ma belle-mère, reprit Victorine dont la figure rayonnante exprima une inquiétude soudaine, consentiront-ils...
— C'est déjà fait; tout est arrangé avec eux, et vous pouvez aller les trouver. — Maintenant que vous voilà un peu remis de la frayeur que je vous ai causée tout à l'heure, poursuivit le baron en souriant d'un
air de douce plaisanterie, je vais faire ce qu'a fait Froidevaux cette nuit après m' avoir sauvé la vie.
— Qu'a-t-il donc fait? demanda Victorine, qui promenait du vieux gentilhomme à son futur mari ses jolis yeux bleus, encore embellis par l'expression du bonheur.
— Il s'est sauvé pour m'éviter la peine de lui dire grand merci! répondit M. de Vaudrey, qui s'éloigna rapidement et disparut presque aussitôt derrière un massif, en laissant le couple amoureux plongé dans une extase que nous n'essaierons pas de décrire.
la méprise.
Le lendemain était le jour de rélection.
Par un concours de circonstances particulières que nous avons expliquées, M. de Vaudrey, le fidèle partisan de la dynastie déchue , et Georges Froidevaux , l'homme du progrès, ayant réuni leurs efforts pour soutenir le candidat du gouvernement, celui-ci
fut nommé dès le premier tour de scrutin à une assez forte majorité.
L'élection terminée, le baron, qui, loin d'y prendre part comme votant, n'avait pas même voulu y assister comme témoin , se rendit à la forge, où M. Grandperrin , enorgueilli de son triomphe, venait d'être reconduit par ses partisans, presque aussi glorieux que lui-même.
Au milieu de cette ovation , qui, selon l'usage introduit en France par le régime constitutionnel, devait se terminer par un banquet, M. de Yaudrey prit à part le nouveau membre du conseil général, et lui dit :
— Yoilà une affaire en bon chemin , mais je ne pense pas que vous vouliez vous en-
dormir sur ce premier succès ; si vous m'en croyez, vous direz à ces dames de faire leurs préparatifs de voyage, et ce soir même, ou demain matin au plus tard, nous partirons tous quatre pour Charolles. Je vous parle de cela parce que mon vieux berlingot a une roue hors de combat, ce qui me met dans la nécessité de vous demander une place dans votre voilure.
— Vous avez donc des affaires à Charolles ? demanda le maître de forges.
— Toujours notre grande affaire. Pour que cela marche plus vite, je vais présenter en personne, à l'homologation du tribunal de première instance , lacté d'adoption que nous avons passé ce matin, Froidevaux et moi , devant Bobilier.
— Comment 1 c'est déjà fait ?
— Parbleu ! me prenez-vous pour un traînard? Quand tout sera réglé à Charolles, j'irai à Dijon recommencer la cérémonie à la Cour royale , et ensuite nous n'aurons plus qu'à chanter : 0 hymen ! ô hyménée !
— C'est mener les choses militairement... Mais moi je n'ai rien à faire à Charolles.
— Comment! ladépulation de l'arrondissement n'est-elle pas vacante et ne voulezvous pas vous mettre sur les rangs ?
— Sans doute, car ma femme le désire beaucoup.
— Eh bien ! alors battez donc le fer tandis qu'il est chaud ; vous avez à Charolles une maison dont le plus bel appartement , m'a-
vez-vous dit , est en ce moment vacant ; allez vous y établir; tenez un état, donnez des dîners, des fêtes ; en un mot , jouez voire rôle de candidat; pendant ce temps-là Froidevaux, qui a du crédit dans tout l'arrondissement, visitera ses amis ; de mon côté , je ferai mes circulaires , et vous verrez qu'en fm de compte nous enlèverons la députation comme nous venons d'enlever l'élection au conseil général.
— C'est fort tentant , mon cher baron ; mais, à supposer que je réussisse en effet à me faire nommer député, il faudra donc m'abstenir une partie de l'année ; et alors qui dirigera mes forges ?
— Froidevaux , parbleu ! puisqu'il épouse
votre fille; où trouveriez- vous un régisseur plus intelligent et plus fidèle ?
— Vous avez raison, Froidevaux pourrait
me remplacer; et d'un autre côté il est certain que madame Grandperrin serait enchantée de passer une partie de l'année à Paris. Si vous lui parliez de ce petit voyage à Charolles? Vous savez qu'elle vo'us écoute volontiers.
-^ Je vais lui en parler à l'instant même.
M. de Yaudrey quitta le maître de forges , et se fit annoncer chez madame Grandperrin, qu'il trouva seule , car elle était enfin parvenue à se soustraire aux félicitations des électeurs triomphants.
— Ma chère Clarisse, lui dit-il d'un ton af-
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fectueux , je comprends si bien la pénible émotion que doit vous causer la seule pensée d'aller voir ma nièce ou de la recevoir chez vous, que je me suis creusé la tête afin de trouver un moyen de vous épargner cette épreuve. Voici ce que j'ai imaginé.
Le baron expliqua son plan de voyage et ajouta :
— Vous voyez donc qu'en partant ce soir ou demain, et en habitant Charolles jusqu'au moment de l'élection , vous éviterez ce rapprochement qui vous effraie à juste titre. Je connais l'arrondissement , et il me parait certain que votre mari sera nommé; une fois à Paris, vous l'y retiendrez, ou du moins vous obtiendrez de lui Tautorisation d'y rester jusqu'à ce que le temps, la raison... enfin
^52 LE GENTILHOMME CAMl'AGNAUD.
jusqu'à ce que vous vous sentiez complètement guérie.
— Guérie I mais je le suis, dit Madame Grandperrin avec un fier sourire.
— Vous croyez Têtre, mais au fond...
— Au fond du cœur, vous dis-je, je suis guérie ; je le sens, j'en suis sûre , et je ne fuirai pas devant un danger qui n'existe plus. Quoi ! parce qu'il a plu à M. le marquis de Châteaugiron de venir habiter son château , faut-il que je m'exile? mais son orgueil triompherait de cette lâcheté ! Peut-être croirait-il que je l'aime encore , et plutôt mourir que de lui laisser un seul instant cette idée ! Non , je ne partirai pas ! Madame la marquise de Châteaugiron peut venir me voir quand elle voudra ; je suis prête à la rece-
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voir et à lui rendre sa visite. Peut-être même la préviendrai-je, cela ferait tant de plaisir à M. Grandperrin !
Clarisse accompagna ces derniers mots d'un rire si moqueur et si méprisant, que le gentilhomme campagnard ne put s'empêcher de se dire mentalement :
— Pauvre Grandperrin ! ta femme est bien jolie ; mais c'est égal , je ne voudrais pas être à ta place !
— D'ailleurs , reprit madame Grandperrin d'un ton plus calme, le mariage de ma bellefdle et de M. Froide vaux n'aura-t-il pas lieu ici ? Gomment me dispenser d'y assister, ou comment empêcher que M. et madame de Châteaugiron n'y assistent eux-mêmes?
Vous voyez donc bien qu'il m'est impossible d'éviter cette rencontre , et puisque c'est un mal nécessaire, autant le subir aujourd'hui que plus tard.
— Écoutez, Clarisse, dit M. de Vaudrey, qui examinait la jeune femme avec une attention mêlée d'inquiétude, je vous connais depuis longtemps, et j'ai l'habitude de lire dans votre physionomie. Pour que vous ayez si subitement changé d'avis , il faut quelque raison grave, quelque raison que vous n'osez m' avouer?
— Et pourquoi ne vous l'avouerais-je pas ! s'écria Madame Grandperrin d'un ton véhément ; pourquoi, après vous avoir rendu témoin de mes lâches douleurs , après avoir gémi et pleuré devant vous , pourquoi vous
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cacherais-je mes pensées, maintenant qu'elles ne sont plus de celles dont une femme doit rougir ?
— Calmez-vous mon enfant , et expliquezvous , dit le baron avec un accent plein de bonté.
— Vous voulez savoir pourquoi j'ai changé d'avis; eh bien ! écoutez-moi : non-seulement je suis prête à recevoir la visite de madame de Châteaugiron, mais je la désire, cette visite, mais je l'attends avec impatience. Cela vous étonne, n'est-ce pas?
— Je l'avoue.
— Vous ne comprenez donc pas que , selon toute apparence , à l'une ou à l'autre de ces visites, on me présentera M. le vicomte
de Langerac, et que je meurs d'envie de connaître M. le vicomte de Langerac ?
—- A quel propos , s'il vous plaît , avezvous envie de le connaître?
— A propos du rôle qu'il joue au château.
— Il y joue donc un rôle ?
— On le dit.
— Et lequel, je vous prie ?
— Mais... par exemple, le rôle d'ami delà maison.
— Qu'entendez - vous par-là? dit M. de Yaudrey en arrêtant sur Clarisse un regard sérieux.
— Il paraît , mon cher baron, répondit la
jeune femme avec un froid sourire, qu'en dépit de vos yeux perçants vous êtes aussi aveugle que les autres.
— Aveugle! que voulez-vous dire, mordieu?
— Ah ! si vous vous emportez , je me tais.
— Je ne m'emporte pas, répliqua le baron en s'efforçant de se contenir, je suis au contraire fort calme ; mais pourquoi dites-vous que je suis aveugle?
— Parce que si vous jouissiez de votre clairvoyance habituelle , vous auriez deviné depuis trois jours...
— Quoi donc ? ventrebleu !
— Encore !
— Je vous demande pardon... c'est une
vieille habitude... au fond je suis parfaitement calme... Qu'aurais-je deviné?
— Mon Dieu ! une chose fort peu surprenante, car on dit Madame de Ghàteaugiron si jolie !
— Mais enfin , cette chose...
— Cette chose , dit Clarisse d'un air de négligence affectée, c'est que M. le vicomte de Langerac fait la cour à Madame la marquise de Chàteaugiron ; rien de plus.
— Quel est l'auteur de cet infâme mensonge? s'écria M. de Vaudrey en pâlissant de colère ; nommez-le moi ?
— Je m'en garderai bien; ému comme vous l'êtes, vous feriez quelque foUe dont vous vous repentiriez plus tard.
— Nommez-le moi , je le veux !
— Non. Tout ce que je puis vous dire, et cela dans l'intérêt de madame de Châteaugiron...
— Écoutez, Clarisse, interrompit le baron, dont les yeux lançaient des éclairs, haïssez mon neveu tant qu'il vous plaira, cela m'est égal ; mais je ne souffrirai pas que , par un regard, par un sourire, par le moindre geste, vous paraissiez mettre en doute l'honneur d'une jeune femme à qui j'ai voué, du premier moment que je l'ai vue, autant d'estime que d'affection.
— Où voyez-vous que je songe à manquer de respect à la vertu de cette jeune femme? répondit madame Grandperrin avec une
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hautaine ironie ; je ne voulais pas parler d'elle, mais de ce M. de Langerac, qui me paraît un adorateur un peu indiscret , pour ne pas dire un peu compromettant.
— De grâce, ne me tenez pas ainsi sur des charbons ardents, et dites-moi tout de suite ce que vous savez !
— Eh bien ! par exemple , pour vous donner une idée des petites indiscrétions de ce M. de Langerac, il paraît que quand il a bien déjeuné, il perd ses billets doux dans les cabarets de village.
M. de Vaudrey se leva par un mouvement si violent, que le fauteuil où il était assis roula au loin sur le parquet.
— Je vais chercher ce Langerac, dit-il
d'une voix sourde^et s'il ne donne pas à celte odieuse calomnie le démenti le plus formel. Je lui coupe devant vous les deux oreilles.
— Et que voulez-vous que je fasse de ses deux oreilles ? dit madame Grandperrin en haussant les épaules. D'ailleurs , soyez tranquille, il démentira tout ce que vous voudrez lui faire démentir, cela est de règle en pareil cas.
— Il y a bien longtemps que je suis votre ami , reprit le baron avec une émotion concentrée ; mais pour peu que vous teniez à mon affection, ne souriez plus de cette manière sardonique et haineuse. Il s'agit de ma nièce , entendez-vous, ou plutôt de ma fdle , carj'ai déjà pour elle une affection de père.
— Et que m'importe Madame de Château-
giron ! répliqua Clarisse d'un air de pitié méprisante; je ne la connais pas, je n'en parle pas, je ne m'en occupe pas ; je ne vois ici qu'une chose , le juste et légitime châtiment d'un homme qui m'a outragée et que je hais; d'un homme dont les infortunes conjugales réjouiront mon cœur, je vous le dis franchement, car il m'a trop fait souffrir; mais, grâce à lui, je connais maintenant qu'il y a aussi du bonheur dans la vengeance !
M. de Vaudrey contempla avec un mélange de courroux et de compassion la femme passionnée dont la physionomie respirait en ce moment le triomphe de la haine satisfaite; puis, sans répondre un seul mot , il sortit précipitamment du salon.
Quelques instants plus tard , le baron en-
trait au château. Dans un coin de la cour plusieurs domestiques préparaient une voiture de voyage et y rangeaient différents objets. Sans faire attention à cet incident, M. de Vaudrey monta les degrés du perron ; sous le vestibule il rencontra son neveu.
Quoiqu'il se fût attendu à l'échec qu'il venait de subir, le marquis n'en avait pas encore complètement pris son parti, car quel est le candidat malheureux qui se résigne sur-le-champ à sa défaite? Ce fut donc en souriant d'un air contraint qu'il alla audevant du vieux gentilhomme.
— Je ne pense pas, lui dit-il, que vous vous attendiez à des remercîments. Saturne mangeait ses enfants, m.ais vous, mon cher oncle, vous tuez politiquement votre neveu ; et , en
vérité, je ne sais lequel de ces deux traits est le plus barbare.
— T'ai-je pris en traître? demanda M. de Yaudrey.
-^ Non , puisque vous m'aviez prévenu ; mais , je l'avoue, je ne m'attendais pas à une exécution si rigoureuse; car enfin, laissons de côté ma personne et abordons la question générale , la question de principe, vous êtes donc d'avis que parce qu'une famille est tombée du trône, l'aristocratie française tout entière doit renoncer à prendre part aux affaires du pays?
— Avant tout , je suis d'avis qu'un seul serment suffit à la vie d'un homme ; tu en as déjà prêté un , tiens-t'y.
— Mais , mon oncle , avec votre système
la noblesse , si déchue déjà , va se trouver complètement annihilée !
— Que veux-tu que j'y fasse? La noblesse s'en va, c'est un fait, et il n'y arien à dire contre un fait; ainsi , au lieu de défendre un intérêt de corps qui tombe en lambeaux, que chacun songe à sauver son honneur personnel , en un mot, fais ce que dois , advienne que pourra!
— Cependant une foule de bons esprits pensent qu'au lieu de désespérer de l'avenir, on doit s'efforcer de reconstituer en France une aristocratie forte et puissante , daus le genre du torysme d'Angleterre.
— Rêveries creuses ! dit j\l . de Yaudrey en haussant les épaules ; qui dit torysme dit non-seuleme]it noblesse , niais îortune et in-