‹ Le gentilhomme campagnard (volume 5)Chapitre 6 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

telligeiîce. Quand je verrai à la tète de notre prétendue aristocratie des ^ens comme les Nortliumberland , les Devonsliire , les R.utland, les Bedford et tant d'autres , qui possèdent en moyenne trois ou quatre millions de rentes et connaissent la manière de s'en servir, je pourrai croire à l'avenir du torysme français; jusque-là il ne m'est pas plus possible de le prendre au sérieux que de comparer les courses de Chantilly à celles d'Epsom ou de New-Market Mais que parlons-nous là detorysme et de turf? j'ai bien autre chose en tête !

— Et moi aussi 5 savez-vous quelle est au château la grande nouvelle du jour ? Ce n'est pas ma déconfiture , c'est le départ de ma belle-mère.

— Ah ! madame Bonvalot nous quitte ?

— Grâce à vous .

— Comment ! grâce à moi ?

— Sans doute. Jusqu'ici ma belle-mère avait supporté avec héroïsme les différentes épreuves qu'elle a subies depuis son arrivée : émeute , incendie , attaque de brigands ; mais en apprenant mon échec électoral , qui entraîne momentanément la ruine de ses projets, elle a conçu un dépit si violent que , sans écouter les prières de sa fille et les miennes, elle a ordonné qu'on préparât tout sur-le-champ pour son départ. Vous avez dû voir sa voiture dans la cour?

— Eh bien ! bon voyage ! dit M. de Vaudrey d'un air de parfaite résignation.

— Mon Dieu ! mon oncle, reprit Héraclius

en baissant la voix, je dirais volontiers comme vous ; mais ma femme, qui, malgré les petits ridicules de sa mère , a beaucoup d'affection pour elle , est excessivement contrariée de ce brusque départ ; je vais donc tenter un dernier effort pour empêcher Madame de Bonvalot de nous quitter ainsi; vous devriez vous joindre à moi.

— Parbleu, non; d'ailleurs, en ce moment, je cherche M. de Langerac.

— Le voilà justement qui descend , dit le marquis en levant la tête.

— Laisse-nous , j'ai à lui parler.

Le marquis, sans faire d'observation , prit un corridor à droite du vestibule, et se diri-

LE GE.MILHOMME CAMPAGiNÀRD. 140

gea vers rappartement où s'était établie la douairière depuis que l'incendie avait réduit en cendres celui qu'elle avait habitée primitivement. De son côté, le gentilhomme campagnard attendit Langerac , qui descendait le grand escalier en chantonnant d'un air vainqueur une cavatine italienne.

Le parfait contentement qui éclatait sur les traits du vicomte et dans ses moindres gestes était causé par un microscopique billet que Madame Bonvalot lui avait glissé dans la main, à l'issue du déjeûner, et qui contenait ces seuls mots : Connais-tu la contrée où les citronniers fleurissent? traduction du premier vers de la romance de Mignon que le coureur de dots avait traduit à son tour de la manière suivante :

— Je vous accorde le rendez-vous en Italie que vous m'avez demandé avant-hier soir.

En pensant aux conséquences solides qu'il comptait tirer de cette extravagante équipée, Lange rac avait peine à contenir sa joie.

— Cette fois je tiens les millions, se disaitil, car je suis un homme trop moral pour enlever une jeune première si intéressante sans l'épouser. Alors que pourront dire sa fille et son gendre ; N'aurai-je pas réparé mes torts?

La vue du baron qui l'attendait au milieu du vestibule, le maintien imposant et le front sévère, troubla légèrement le vicomte au milieu de sa joie dorée, toutefois il continua de descendre l'escalier sans interrompre sa cavatine.

LE GENTILHOMME CAMPAGJNAKD. ^ 51

— M. de Langei'ac , lui dit le gentilhomme campagnard en l'invitant à se taire par un geste assez impérieux, vous allez me faire le plaisir de venir avec moi à la forge.

— A la forge , Monsieur le baron ! répondit le vicomte surpris, et pourquoi cela s'il vous plaît?

— Je vous le dirai en route.

— Mais je vous ferai observer que je ne connais pas M. Grandperrin.

— Ce n'est pas près de lui que je vous mène.

— Si c'est près de sa femme, je la connais encore bien moins, puisque je ne l'ai jamais vue.

^o2 LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.

— Je VOUS présenterai. Veuillez m'accompagner.

Le baron parlait d'un ton d'autorité qui semblait n'admettre ni excuse ni réplique ; aussi , tout en pestant tout bas contre cette importunité , Langerac se décida-t-il à faire ce qu'on lui demandait.

Lorsqu'ils furent sortis du château, M. de Vaudrey reprit la parole.

— Un bruit infâme , qui est venu aux oreilles de Madame Grandperrin, court, à ce qu'il parait, dans le pays, dit-il avec l'accent d'une gravité menaçante; on dit, Monsieur, que votre apparente amitié pour mon neveu n'est qu'un masque dont vous vous couvrez pour cacher des manœuvres aussi perverses que déloyales.

— Tout est découvert , se dit le vicomte troublé jusqu'au fond de Tâme par cette rude apostrophe; la vieillarde avait raison; avanthier soir, quelqu'un nous écoutait.

— On dit, reprit M. de Vaudrey en redoublant de sévérité , qu'abusant de l'hospitalité que mon neveu vous accorde, vous vous efforcez... malheur à vous si le fait est vrai ! ... vous vous efforcez de séduire sa femme ou plutôt de la compromettre, car je crois Madame de Chàteaugiron pleine d'honneur et de vertu.

— Je l'échappe belle! pensa Langerac en se remettant de son alarme.

— Que dois-je croire de ce bruit, mon-

sieur ie vicomte de Langerac? poursuivit l'oncle d'Héraclius, qui s'arrêta brusquement et fixa sur son compagnon un regard foudroyant.

— Monsieur le baron , répondit Langerac en étendant la main par un de ces gestes solennels qui conviennent à l'innocence accusée, je vous donne ma parole d'honneur, ma foi de gentilhomme, que c'est là un infâme mensonge, une épouvantable calomnie; qu'on me mette en face de la personne qui a tenu ces indignes propos , et si elle n'avoue pas qu'elle en a menti par la gorge , il faudra qu'elle vienne se la couper avec moi, sûr comme je m'appelle Langerac.

— Fort bien, dit le baron d'un ton radouci; venez répéter cela devant madame Grand-

LE GENTILUOMME CAMPAGNARD. H 55

perrin ; je ne vous en demande pas davantage.

Un instant après ils étaient arrivés à la forge.

Après s être assuré que madame Grandperrin se trouvait encore dans le salon où il l'avait laissée, M. de Yaudrey dit au laquais à qui il s'était adressé :

— Annoncez à votre maîtresse M. le vicomte de Langerac et moi.

Les deux départs.

En entendant prononcer le nom de l'homme qu'elle regardait comme l'instrument de sa vengeance, madame Grandperrin se leva par un mouvement d'irrésistible curiosité ; mais presque aussitôt elle retomba sur son siège, frappée de stupeur.

De son côté, Langerac, qui était entré

-158 LE GENTlLnOMMF CAMPAGNARD.

dans le salon d'une allure assez conquérante, s'arrêta dès le second pas comme si à la place d'une charmante femme , il eût eu sous les yeux quelque épouvantable monstre.

— Madame, dit M. de Yaudrey, j'ai l'honneur de vous présenter...

Le baron s'interrompit, car il venait de remarquer l'émotion extraordinaire de Clarisse.

— Qu'avez-vous ? lui dit-il en s'approchant rapidement ; vous palissez. Qu avez-vous donc?

— Cet homme ici! murmura madame Grandperrin d'une voix à peine distincte; et c'est vous qui l'amenez !

M. de Yaiidrey jeta les yeux sur le vicomte, qui, non moins troublé que la maîtresse du logis, semblait avoir pris racine à la place où il s'était arrêté.

— Vous connaissiez donc déjà M. de Langerac? reprit-il à demi voix, avec un accent d'étonnement que Clarisse prit pour une impitoyable ironie.

— Ah ! c'est joindre l'outrage à la cruauté! dit-elle en lançant au vieux gentilhomme un regard de lionne blessée ; mais de grâce, par égard pour M. Grandperrin , si ce n'est pour moi, éloignez cet homme ; je crois tout, je consens à tout, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais, par pitié, qu'il s'éloigne !

Un éclair traversa l'esprit du baron, qui se dit en mordant sa moustache à belle dents :

460 LE GENTILHOMMK CAMPAGNAim.

— Mordieu! quelle école! Moi qui m'efforce d'empêcher les rencontres dramatiques!

— C'est donc M. Pichot? ajouta-t-il tout bas, après s'être penché vers Madame Grandperrin.

— Ah ! vous savez tout ! répondit-elle en cachant son visage dans ses mains ; suis-je assez humiliée I

— Remettez-vous, mon enfant ; je viens de commettre une lourde bévue, mais je vous promets de la réparer sans délai.

M. de Vaudrey se rapprocha du vicomte, qui pendant ce court dialogue n'avait pu parvenir à se donner une contenance, et l'interpellant froidement ;

!,E GENTILHOMME C\MIAt;\ VHD. IGl

— Venez, lui dit-il, notre visite est finie.

Sans faire une seule observation, Langerac s'inclina machinalement devant madame Grandperrin qui ne vit pas ce salut ou se dispensa d'y répondre, et il se dirigea vers la porte que lui montrait son introducteur.

Les deux hommes traversèrent les pièces qui précédaient le petit salon, et sortirent de la forge sans échanger une parole.

— Au diable la reconnaissance I se disait le vicomte pendant ce trajet. Mais qui eût pu prévoir que j'allais retrouver ici mon ancienne passion, Clarisse de La Gennetiere ? A son air bouleversé, il est facile de voh qu'elle a une peur horrible que je ne la compromette... comme si je pouvais le faire sans

me compromettre moi-même! Car enfin, si, en évoquant certains souvenirs, il dépend de moi d'amoindrir quelque peu la réputation de vertu dont elle jouit sans doute en ce pays, ne peut-elle à son tour me porter un coup plus rude encore, et cela au moyen d'un seul mot? Qu'elle prononce mon nom, et voilà ma fortune à tous les diables ; jamais la vénérable millionnaire , avec qui je dois aller voir fleurir les citronniers en Italie, ne consentirait à accepter pour compagnon de voyage Adrien Picliot. Le vicomte de Langerac, pa^se, mais Pichot! nom odieux que je voudrais pouvoir enfouir dans les entrailles de la terre. Par bonheur, le féroce gendarme qui m'accompagne ne sait pas où le bât me blesse ; car s'il s'en doutait...

— 3Ionsieur Adrien Pichot, dit en ce mo-

ment le gentilhomme campagnard d'un ton bref et cassant, maintenant que nous sommes au milieu de la rue, un mot, s'il vous plaît.

— Ah î sacre hleu ! pensa le faux Langerac, il fait mieux que de se douter, il sait tout.

Le baron tira sa montre.

— Il est midi et demi, poursuivit-il, je vous donne une demi-heure pour faire vos paquets, et une heure pour sortir du territoire de Ghàteaugiron.

— Q)ue vouiez-vous dire, Monsieur balbutia l'ancien clerc d'avoué en devenant fort blême.

— Je veux dire que si, à deux heures son-

164 LE GENTILHOMMR CAMPAGNARD.

nantes, votre visage apparaît encore sur nn point quelconque de l'horizon, je me verrai dans la nécessité de vous le couper en deux au moyen du petit instrument que voici.

En disant ces mots, le baron brandit une grosse canne qu'il tenait à la main.

— Me couper le visage en deux...

— N'avez-vous pas deux noms? Cela fera un visage pour chacun.

— Monsieur, dit Langerac d'une voix altérée, votre âge et votre parenté avec un de mes meilleurs amis me font excuser la violence de vos paroles, que vous regretterez d'ailleurs, j'en suis sûr, pour peu que vous réfléchissiez avec sang-froid à ce qui vient de se passer. Je ne m'attendais nullement à re-

LE GENTILHOMME CAMPIGXÂRD. -1 Go

trouver dans madame Grandperrin une personne que j'ai connue autrefois; non seulement je n'ai pas provoqué cette rencontre, mais si j'avais pu la prévoir, j'aurais tout fait pour l'éviter; car je suis un homme d'honneur, Monsieur, un gentleman, j'ose le dire, et jamais je ne manquerai aux égards dus à une femme. Si donc vous jugez ma présence à Chàteaugiron incompatible avec le repos de madame Grandperrin, je suis tout prêt à m'éloigner; mais à condition que ce soit d'une manière honorable, car vous devez comprendre qu'il m'est impossible d'accepter la manière dont vous avez posé la question.

Malgré son trouble, Langerac venait de réfléchir qu'a tout prendre , l'espèce d'exil

MjG le gentilhomme campagnard.

qui lui était imposé d'une façon si comminatoire servait ses projets , loin de leur nuire. En effet, depuis que madame Bonvalot avait annoncé son projet de voyage en Italie , aucun intérêt ne le retenait plus au château ; et déjà il avait cherché un prétexte plausible pour motiver son propre départ.

— Ce n'est pas avec un congé honorable , répondit rudement le gentilhomme campagnard, c'est avec une cartouche jaune qu'on renvoie un flibustier de votre espèce, car vous n'êtes pas autre chose, entendez-vous , Monsieur le vicomte de Langerac ! J'en ai appris de belles sur votre compte chez maître Huguenin.

— Monsieur! s'écria Pichot de plus en

plus blême, si je ne respectais vos cheveux blancs...

M. de Vaudrey s'arrêta brusquement, croisa ses bras sur sa large poitrine, et laissa tomber sur le chevalier d'industrie un regard si écrasant , que celui-ci , au lieu d'achever sa phrase distinctement, balbutia quelques mots inintelligibles, et s'éloigna en pressant le pas.

— Je serai au château à deux heures , lui dit alors le baron; ayez soin de déguerpir auparavant, ou sinon...

Il n'acheva pas non plus sa phrase, mais un geste significatif compléta sa pensée.

Tandis que le faux vicomte , à demi suffoqué par une rage impuissante , continuait

son chemin vers le château , M. de Yaudrey prit une ruelle qui conduisait à la maison de M. Bobilier, où il devait se retrouver avec Froidevaux afin de signer Tacle d'adoption rédigé pendant la matinée par le vieux juge de paix.

A deux heures précises , le baron , qui en toutes choses montrait une ponctualité militaire, était de retour au château.

— Eh bien ! lui dit Héraclius , qu'il trouva ainsi que la marquise dans le salon du rezde-chaussée , où l'on se tenait d'ordinaire , 31adame de Bonvalota été inexorable.

— Elle est partie ? demanda M. de Yaudrey.

— Depuis plus d'une heure.

LE GKMlLHOMMb; CAMPAG.NAKD. -i G9

— Je regrette de ne m' être pas trouvé ici pour lui faire mes adieux.

— Je le re[}rette Lien plus (înevous, dit Madani.' de Chàteaugiron qui semblait sincèrement affligée du brusque départ de sa mère.

— Ma femme, reprit le marquis, est persuadée que si vous aviez joint vos instances aux nôtres, madame de Bonvalot aurait consenti à rester; et elle vous en veut beaucoup de ne vous être pas trouvé là.

— Je crois , ma chère enfant, dit le baron, que puisque votre mère a résisté à vos prières et à celles d'Héraclius , à plus forte raison les miennes eussent-elles été inutiles; d'ailleurs , il ne s'agit pas sans doute d'une longue absence?

— Je ne sais trop qu en penser, répliqua Châteaugiron, madame de Bonvalot a laissé échapper quelques paroles qui sembleraient annoncer l'intention de rester assez longtemps hors de France.

— Ce n'est donc pas à Paris qu'elle est allée?

— Mais pas du tout ; elle va , nous a-t-elle dit, en Italie.

— En Italie?

— Et peut-être plus loin; car lorsque la manie des voyages vous prend à cinquante ans sonnés, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne vous mène pas au bout du monde.

— HéracHus , il s'agit de ma mère , dit la

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. i7 \

marquise avec un accent de reproche ; l'idée d'être séparée d'elle pendant longtemps peut-être me cause un véritable chagrin; j'avais tant espéré qu'elle se fixerait près de nousl

— Allons , mon enfant, ne vous chagrinez pas, l'Italie n'est pas aux antipodes. Si votre mère y reste trop longtemps , savez-vous ce que nous ferons? nous irons l'y chercher.

— C'est ce que j'ai déjà dit à Mathilde.

— Mais , reprit le baron en s'adressant à son neveu , n'as-tu pas aussi un autre départ àm'annoncer?

— Vous savez donc déjà que Langerac nous a quittés ? répondit le marquis.

— Ah ! ah ! il est parti ?

— Il y a une demi-heure à peine.

— Et quel motif a pu l'engager à vous fausser compagnie si brusquement ?

— Une lettre qu'il a reçue de Paris.

— Ah! vraiment; une lettre qu'il a reçue de Paris ?

— On lui annonçait qu'un de ses parents, dont il est l'héritier, était à toute extrémité , et vous comprenez...

~ A merveille. Un parent dont on est l'héritier et qui est à toute extrémité mérite bien qu'on quitte tout pour lui. C'est donc à Paris qu'est allé M. de Langerac ?

— Oui, mon oncle.

— En êtes-vous sûr? demanda madame

LE GENTILHOMME CAMPAGNA'tD. ^175

de Châteaugiron en arrêtant sur son mari un regard où perçait une incrédulité mêlée d'inquiétude.

— Comment si j'en suis sur! Ne viens-je pas de le voir de mes propres yeux monter dans la voiture de Chalon-sur-Saône à Moulins , qui passe tous les jours au bout de la place?

— Il compte sans doute prendre à Moulins la diligence de Lyon à Paris ^dit le baron.

— C'est en effet son intention.

— Puisque nous voilà sur le chapitre de M. de Langerac, reprit le gentilhomme campagnard avec une ironie contenue, fais-moi donc le plaisir de me dire où, quand et comment vous êtes devenus si bons amis.

— Où? à Paris Quand? quelque temps avant mon mariage. Comment? comme on devient amis à Paris.

— C'est-à-dire, je suppose , un peu à la légère.

— Mon Dieu ! la vie est si courte ! s'il fallait tout approfondir...

— Tout, ce serait difficile; mais il me semble que l'amitié , par exemple , mériterait bien de faire exception et d'être prise au sérieux.

— Je vous prie de croire , mon oncle, que mon amitié pour Langerac est tout à fait sérieuse , et je suis sûr que de son côté...

— Avant tout , es-tu sûr qu'il soit véritablement un Langerac ?

— A vrai dire, je n'ai pas encore songé à lui demander son acte de naissance ; mais personne, que je sache, ne lui a jamais contesté son nom ni son titre.

— Tu es bien convaincu, par conséquent, qu'il a le droit de prendre l'un et l'autre ?

— Tout ce qu'il y a de plus convaincu. Mais pourquoi me faites-vous toutes ces questions ?

— Parce que je suis bien aise de voir jusqu'à quel point ce drôle est parvenu à te rendre aveugle.

— Que voulez- vous dire ?

— Veux-tu savoir le véritable nom de ton ami Langerai?

— Comment! le nom qu'il prend n*est donc pas le sien ? dit la marquise avec une vivacité singulière.

— Ton ami Langerac, poursuivit le gentilhomme campagnard en regardant fixement son neveu, s'appelle Adrien Picliot.

— Adrien Pichot! répéta Héraclius qui fit un soubresaut sur son fauteuil.

— Comme j'ai l'honneur de te le dire.

— Mais c'est impossible, mon oncle; vous vous trompez bien certainement.

— Ainsi donc il n'est réellement ni gentilhomme ni vicomte? dit Mathilde qui semblait aussi charmée de ce qu'elle venait d'apprendre que son mari en paraissait stupéfait.

LE GEiSTILUOMME CAMPAGNARD. 177

— Adrien Picliot, vous disje, ancien clerc chez maître Iluguenin, avoué à Paris et maintenant faiseur de dupes; qu'en dis-tu, Héraclius ?

— Je dis, mon oncle, que je vais faire seller un cheval et courir après la voiture de 3Ioulins.

— Allons donc ! fit le baron en haussant les épaules, est-ce qu'on court après de pareils drôles?

— Vous devez comprendre cependant qu'il m'est impossible de ne pas avoir une explication avec lui ?

— L'explication a déjà eu lieu.

— Entre vous alors?

— Précisément.

Page 1