VI
i7S LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.
— Et il a avoué?
— Je n'avais pas besoin de son aveu , car j'étais sûr de mon fait. Une personne qui l'a vu autrefois à Paris l'a reconnu devant moi.
Un regard significatif accompagna ces paroles, qui firent éclore une rougeur soudaine sur les joues du marquis.
— Alors cette lettre de Paris et ce parent mourant étaient autant de fables? dit la marquise, dont la physionomie exprimait une satisfaction sans mélange ; et c'est en se voyant reconnu, c'est-à-dire démasqué, qu'il s'est décidé à partir?
— Ce n'est pas sans peine qu'il s'y est décidé, et il a fallu pour cela que j'employasse certains arguments aussi irrésistible que
ceux dont parle Basile, quoique d'une tout autre nature.
— Ainsi c'est à vous, mon clier oncle, que nous devons d'être débarrassés de cet odieux personnage ?
— Vous êtes donc contente d'en être débarrassée ?
— Ravie, enchantée , j'en conviens franchement. Il y a longtemps que je le soupçonnais d'être tout autre chose que ce qu'il voulait paraître , et de s'être introduit dans notre maison avec les intentions les plus perfides.
— Il faut vous dire, mon oncle, dit le marquis, que Mathilde a toujours éprouvé pour ce... Comment dirai-je?
'180 LE GENTILH0M31E CAMPAGNAllD.
— Pour ce chevalier d'industrie, mordieu! Est-ce que tu conserves à cet égard le moindre doute ?
— Pour ce chevalier d'industrie, soit ; ma femme a donc toujours ressenti pour lui une véritable antipathie.
— L'instinct féminin ! fit le baron, il est un peu plus sûr que tout notre prétendu talent d'observation.
— Si vous m'aviez écouté, dit Mathïlde à son mari , depuis longtemps vous auriez cessé vos relations avec ce dangereux personnage, et sou^tous les rapports cela eût beaucoup mieux valu.
— Tout à l'heure, reprit ?tï. de Vaudrey ne regardant attentivement la jeune femme ,
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. -f S^
VOUS venez de dire que ce drôle s'était introduit chez vous dans les intentions les plus perfides. Permettez-moi de vous demander ce qu'il faut entendre par là.
La marquise parut embarrassée et ne répondit rien.
— Pourquoi ne pas répéter devant mon oncle ce que tu viens de me dire ? demanda Héraclius à sa femme.
— A moins que ce ne soit un secret d'Etat, ou, ce qui revient au même, un secret de ménage, dit le baron en souriant, vous pouvez m'admettre en tiers dans la confidence, je suis fort discret.
Châteaugiron prit sans doute pour un consentement tacite le silence que continuait de garder la marquise, car il reprit :
— Voici l'idée, selon moi, passablement déraisonnable que Matliilde s'est mise dans la tête depuis quelque temps, et qu'elle vient de m'avouer tout à l'heure seulement. S'il faut l'en croire, les assiduités de Langerac n'auraient eu d'autre but que la fortune de madame de Bonvalot.
— Peste î fit M. de Vaudrey, une pareille capture a en effet de quoi tenter un corsaire de cette espèce. Deux ou trois millions, si je ne me trompe?
— Trois millions, au moins ! Langerac, si toutefois ma femme a lu dans son jeu, comme elle le prétend, se serait donc proposé tout uniment de déterminer madame de Bonvalot à commettre en sa faveur une de ces petites folies dont ne se préservent pas toujours les
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. iS5
femmes d'un âge mùr; à l'épouser, en un mot.
— Voilà qui me paraît beaucoup plus probable que la ridicule histoire dont m'a parlé Clarisse, se dit le gentilhomme campagnard, qui jugea inutile de communiquer cette réflexion à ses interlocuteurs ; en fait de beaux yeux, un drôle comme ce Pichot doit s'amouracher avant tout des beaux yeux de la cassette.
— Cette folle idée s'est si bien implantée dans l'esprit de Mathilde, que tous mes raisonnements n'ont pu parvenir à la déraciner. Cela est arrivé au point que les choses les plus fortuites et les plus indifférentes en elles-mêmes portent maintenant ombrage à ma femme. Ne s'est-elle pas figuré , par
^184 LE GENTILHOMME CAMPAGNARî).
exemple, à propos de la coïncidence du départ de sa mère et de celui de Langerac, qu'il y avait là quelque chose d'arrangé entre eux, de convenu, de prémédité , une espèce de pèlerinage à*Gretna-Green, en un mot?
— Vous exagérez, ou plutôt vous dénaturez mes craintes, dit Mathilded'un aircontrainfî" elles n'ont rien dont ma mère puisse s'offenser ; il est vrai que je crois M. de Langerac, ou plutôt M. Pichot, capable des procédés les plus odieux ; et c'est sur lui seul que sont tombés mes soupçons.
— Mais, demanda le baron à son neveu, ne viens-tu pas de nous dire que tu l'as vu monter dans ia voiture qui va à Moulins?
— Oui, mon oncle, lui et ses bagages.
LE GENTILHOMME CVMPAGNAKD. \'o'J
— Si madame Bonvalot va en Italie, elle a dû aller prendre le bateau à vapeur à Châlonsur Saône ?
— C'est en effet pour Châlon qu'elle est partie.
— En ce cas, mon enfant, vous pouvez être tranquille, reprit le vieux gentilhomme en s'adressant à la jeune femme, aux chemins, diamétralement opposés qu'ils viennent de prendre, ils n'ont aucune chance de se rencontrer, à moins qu'ils ne poussent mutuellement leur pèlerinage jusqu'à l'Océan Pacilique, ce qui n'est pas probable.
Une rumeur soudaine qui se fit entendre au dehors interrompit la conversation.
Les trois interlocuteurs s'approchèrent d'une des fenêtres avec une égale curiosité.
la Brebis égarée.
Deux gendarmes à cheval venaient d'entrer dans la cour du château dont on 9,vait refermé aussitôt la grille, car un attroupement nombreux, qui du reste n'avait rien d'agressif, se pressait sur leurs pas. La curiosité populaire avait pour objet, en cette circonstance, bien moins les cavaliers eux-
488 LE GENTILHOMME CAMPAGNAIU).
mêmes qu'un individu qui cheminait pédestrement et piteusement entre leurs montures, les mains liées par une forte corde dont un des gendarmes avait attaché l'autre bout à l'arçon de sa selle. Ce prisonnier si bien gardé n'était autre que Bancroche.
M. de Vaudrey, comme tous les hommes d'un esprit et d'un tempérament actifs, était assez curieux de sa nature ; il s'empressa donc de descendre dans la cour, et d'un signe appela près de lui Rabusson qui venait d'y entrer en même temps que les gendarmes.
— Oùl'a-t-on arrêté? demanda-t-il.
— A l'Auberge-Rouge, mon colonel, répondit l'ex-garde-chasse.
— Tu étais là?
— Bien entendu, mon colonel ; je m'étais douté que le brigand se réfugierait dans cette auberge, qui est un vrai repaire, où il y a cinq cents cachettes ; mais il a eu beau y mettre toute la malice possible, nous avons été aussi fins que lui, et nous le tenons.
— Bien, mon garçon; en contribuant à l'arrestation de ce bandit, tu as rendu à tout le pays un véritable service.
— En nous en revenant, j'ai vu une chose qui m'a paru louche.
— Quelle chose ?
— Je vous dirai d'abord, non colonel, que depuis que les deux gredins ont mis le feu au château, car ce sont eux qui l'y ont mis, sans aucun doute, je me défie de tout le
monde, et je vois des incendiaires partout. Voilà donc que sur la route, à une demilieue d'ici, j'aperçois la voiture de Moulins et celle de Châlon arrêtées nez à nez.
— Gomment, nez à nez ?
— Côte à côte plutôt.
— Et c'est cela qui t'a paru louche ? dit le baron en souriant.
— Attendez donc, mon colonel. Dans le premier moment j'ai cru que les conducteurs voulaient échanger leurs chevaux comme ils font souvent, mais pas du tout : qui est-ce que je vois descendre tout à coup de la voitvre qui va à Moulins? le petit jeune homme blond logé/iu château.
— M. de Langerac? demanda le gentil-
homme campagnard d'un ton qui annonçait l'éveil de sa curiosité.
— Oui , mon colonel ; pour lors donc, voilà M. de Langerac qui descend de la voiture de Moulins et qui monte dans celle de Châlon.
— En vérité ! tu es sur de cela?
— Je l'ai vu comme je vous vois, mon colonel, puisque je n'étais pas à plus de trente pas.
— Etlui,t'a-t-ilvu?
— Non, mon colonel.
— Continue.
— Pour lors, voilà qu'on transporte d'une impériale sur l'autre tout son bataclan de
-192 LE GENTILHOMME CAMl»AGNARD,
voyage ; et puis : En route ! N'est-ce pas, mon colonel, que c'est fièrement louche?
— En quoi donc? dit M. de Vaudrey avec une feinte insouciance ; parce qu'il a plu à M. de Langerac de changer de voiture, ne vas-tu pas l'accuser d'être un de ces incendiaires que tu vois, dis-tu, partout ?
— Je ne prétends pas ça, mon colonel, ce serait trop fort. Maisjedisque M. de Langerac a voulu faire croire à M. le marquis qu'il allait à Moulins, tandis qu'au contraire il va à Châlon, et je soutiens que c'est louche; car enfin, un homme qui ne manigance rien de mal va droit son chemin, et ne s'escamote pas comme ça lui-même au milieu de la grande route.
— Mathilde avait raison, se dit M. de Yaudrey en fronçant les sourcils, maître Pichot enveut sérieusement aux millions de la douairière, et il leur donne chasse en ce moment. Ce qu'il y a déplus piquant, c'est que c'est moi qui lui ai fourni le prétexte de départ qu'il cherchait sans doute. Allons, décidément je n'ai pas aujourd'hui la main heureuse ; pourvu qu'il soit encore temps de réparer ma sottise !
— N'est-ce pas, mon colonel, que cela vous parait, comme à moi, diablement louche? reprit Rabusson, qui d'ordinaire n'était bien assuré de son opinion que lorsqu'il la voyait approuvée par son chef.
— Ne parle à personne de ce que tu Tiens de me dire, répondit le baron.
Tl. 13
— Suffit, mon colonel.
— Tu vas remonter chez moi.
— A l'instant même, mon colonel.
— Ta diras à Claudine de me préparera diner sur-le-cbamp. et tu auras soin qu'on fasse manger l'avoine à Falentin,
— Vous allez donc faire une longue promenade, mon colonel, puisque vous voulez monter ce colosse de Falentin?
— Précisément. Pas un autre de mes chevaux ne serait capable de fournir, en m'ayant sur son dos, la course que je veux faire.
— Vous accompagnerai-je, mon colonel?
— Non. Je serai chez moi avant une heure ;
ainsi, dîner et cheval, que tout soit prêt quand j'arriverai.
— Tout sera prêt ; mon colonel, dit Rabusson, qui, sur un signe du baron, s'éloigna aussitôt et se dirigea d'un pas rapide vers Ghâteaugiron-le-Vieil.
M. de Vaudrey venait de prendre un parti avec la promptitude qui caractérisait toujours toutes ses résolutions.
— Madame Bonvalot sera ce soir à Ghâlon, s'était-il dit ; Pichot, à son tour, y arrivera quelques heures plus tard; pourvu que j'y sois moi-même avant le départ du bateau à vapeur, qui a lieu, je crois , à six ou sept heures du matin , je serai aussi avancé qu'eux. Ma voiture est hors de service, et il
n'est pas question d'en emprunter une à Héraclius, puisque je veux mener l'aventure à fin sans qu'il s'en mêle. Courir la poste avec mon embonpoint, c'est tuant; et d'ailleurs, au milieu de la nuit, je trouverais tous mes drôles endormis. Le mieux donc c'est d'enfourcher Valentin^ qui a les reins solides et qui m'a déjà porté plus d'une fois jusqu'à Châlon. Je ferai le voyage patriarcalement, au petit trot, car je n'ai pas envie d'éreinter mon cheval pour les beaux yeux de cette vieille folle ; et en arrivant j'aurai encore quelques heures pour me reposer avant le départ du bateau.
Ce programme , où les nécessités de l'action à accomplir et le bien-être de la personne agissante se trouvaient conciliés au-
LE gi:milho.mme campagnard. -197
tant que cela était possible , fut ponctuellement exécuté.
Le lendemain matin, à Ghâlon, M. de Vaudrey fut un des premiers passagers qui se présentèrent à bord du bateau à vapeur près de partir pour Lyon. Après en avoir visité le pont, les salons et jusqu'aux moindres recoins , et s'être assuré que ni Madame Bonvalot ni Adrien Pichot ne s'y trouvaient, il remonta sur le quai , alluma un cigare, se drapa à l'espagnole dans un grand manteau dont il avait eu soin de se munir , et attendit patiemment, en se promenant de long en large, les acteurs du drame dans lequel il avait résolu d'intervenir à la façon des dieux à machine de certaines tragédies antiques.
498 LE GENTILHOMME CAMPAGÎ^aRD*
Au bout de quelques instants, le baron vit déboucher de la plus grande des' rues qui aboutissaient au quai le chasseur de miilions qu'accompagnait un commissionnaire chargé de ses bagages ; il se tint à l'écart et le laissa passer paisiblement; mais dès qu'il le vit installé dans le bateau, il recommença sa promenade sans prendre aucune précaution pour éviter d'être aperçu.
— Maintenant, se dit-il, qu'il me voie ou qu'il ne me voie pas, peu m'importe. Voilà les communications coupées entre mes deux tourtereaux, et ils seront diablement habiles s'ils parviennent à se réunir malgré moi.
Adrien Pichot, qui, la veille au soir , était arrivé à Ghâlon quelques heures après la
douairière , c'est-à-dire fort tard , n'avait pas jugé à propos de se présenter en ce moment devant elle.
— Point d'étourderie, s'étaît-il dit; il ne s'agit pas d'effaroucher par uii empressement d'écolier cette pudibonde quinquagénaire ; la prudence exige que je ne fasse mon entrée en scène que sur le bateau ; une fois embarqués tous deux, il n'y aura plus à s'en dédire , et il faudra bien qu'elle consente à ce que nous voguions de conserve jusqu'au port de l'hyménée.
Le vicomte de contrebande était tellement préoccupé de ses idées de mariage ou plutôt de fortune qu'il n'accorda aucune attention au gigantesque personnage enveloppé d'un manteau bleu, qui semblait monter une
faction mystérieuse sur le quai, vis-à-vis de la place où le bateau à vapeur était encore à
l'an
cre.
Après une attente assez longue, car depuis qu'il avait pris la position militaire que nous venons de décrire, la cloche du bateau avait déjà répété deux fois son appel, le baron vit enfin sortir d'un des principaux hôtels de la ville, l'héroïne du roman auquel il s'était promis d'ajouter un chapitre imprévu". Madame Bonvalot n'était accompagnée que de sa femme de chambre, espèce de soubretteconfidente, et d'un seul domestique en qui elle avait également une entière confiance. Le reste de ses gens était resté à Chàleaugiron , où devait retourner la voiture qui l'avait amenée; plusieurs portefaix pliaient
LE GLiNTlLHO.MME GAMPAGNAUD. 201
SOUS le poids du nombreux bagage sans lequel, à l'instar de presque toutes les coquettes d'un âge mûr, elle ne se mettait jamais on campagne.
Alavue de l'intéressante douairière, M. de Vaudrey marcha droit à sa rencontre, après avoir eu soin au préalable de jeter son cigare et de lisser sa moustache. Une sorte de transformation semblait s'être opérée dans sa tournure et sur sa physionomie ; on eût dit que Fécorce parfois un peu rude du gentilhomme campagnard venait de s'écailler subitement, afin de laisser reparaître dans tout son lustre , la courtoisie élégante et cavalière de l'ancien officier de la garde royale.
— Madame, dit-il en s'inclinant de fort
bonne grâce, permettez à l'un de vos plus dévoués serviteurs de vous offrir son bras jusqu'au bateau.
— Comment ! c'est vous , Monsieur de Vaudrey ! répondit Madame Bonvalot, fort surprise de la rencontre ; quel hasard vous amène à Chàlon ?
— Je vous prie de croire, Madame, que ce n'est pas du tout un hasard , reprit le baron en s'emparant poliment du bras de la douairière.
— Vous avez donc des affaires ici ?
— Pas la moindre affaire.
— Mais vous piquez ma curiosité, dit la douairière qui, en remarquant le change-
ment fort avantageux , selon elle, qui s'était opéré dans les manières du gentilhomme campagnard, crut devoir, de son côté, faire quelques frais d'amabilité ou plutôt de minauderie: ce n'est pas le hasard qui vous amène à Chàlon, ce n'est pas non plus une affaire ; mais alors, qu'est-ce donc ?
— Le désir de vous faire mes adieux. Madame.
— En vérité ! dit la douairière dont les yeux, subitement arrêtés sur le baron, exprimèrent une surprise qui n'avait rien de désagréable.
^- Hier, quand vous êtes partie, je n'étais pas au château. Je n'ai pas voulu que ce contre-temps me privât du plaisir de vous
souhaiter uq heureux voyage. J'ai doue monté à cheval sans prévenir personne, et me voilà.
— A cheval î vous êtes venu achevai ?
— Oui, Madame.
— Mais, si je ne me trompe, il y a une douzaine de lieues d'ici à Chàteaugiron ?
— Tout autant. Madame, et je vous avoue qu'à mon âge, douze lieues à franc étrier...
— A franc étrier ! répéta la douairière d'un air d'admiration ; c'est un vrai tour de force que vous avez accompli là !
— Pas tout à fait. Madame, c'est une étape un peu longue, voilà tout; et pour avoir le plaisir de causer quelques minutes avec vous
LE GENTILH05ÎME CAMPAGNAnD. 205
avant votre départ, j'aurais bravé une fatigue encore plus grande.
— Mais, baron, savez-vous que voilà un procédé fort aimable, fort galant, en un mot tout à fait chevaleresque !
Entre la coquette douairière et le gentilhomme campagnard il n'était plus , comme on le voit, question d'antipathie, et, d'un côté du moins, ce changement était sincère. Par un sentiment de vanité tout féminin , Madame Bonvalot savait plus de gré au baron d'avoir fait douze lieues pour venir lui dire adieu, que de s'être jeté à travers les flammes pour lui sauver la vie.
— Brave par caractère et habitué au danger, se disait-elle, il est probable qu'il se se-
rait exposé de même pour toute autre femme, tandis que c'est bien pour moi, expressément pour moi , qu'il a fait ces douze lieues à franc étrier. C'est vraiment un homme fort aimable quand il veut l'être, et j'avais contre lui des préventions injustes.
M. de Vaudrey et Madame Bonvalot marchaient tout en causant, et ils venaient d'arriver près du quai sans que le premier eût manifesté jusque-là la moindre intention de s'opposer à l'embarquement de la femme à laquelle il donnait le bras.
— Quoique j'aie quitté Châteaugiron quelques heures seulement après vous , dit-il alors, je puis vous donner des nouvelles de ce qui s'y est passé depuis votre départ.
— Comment ! encore du nouveau ? répondit la douairière dun air d'enjouement; en vérité, Cliàteaugiron est le pays aux aventures ; on y fait des émeutes, on y brûle les châteaux, on y commet des vols enjolivés de toutes sortes de circonstances romanesques ; qu'est-il donc arrivé encore ?
— Vous savez bien, ce jeune homme qui est arrivé au château presque en même temps que vous, et qu'Héraclius traitait en ami intime? dit le baron d'un ton parfaitement dégagé.
— Le vicomte de Langerac? répondit madame Bonvalot avec une vivacité qu'elle s'efforça aussitôt de cacher sous une affectation d'indifférence.
— Lui-même, Madame.
LE GE>'TILIIOMME CAMPAGNAIID.
— Eh bien!.... il lui est arrivé quelque chose ?
— Une chose assez fâcheuse; pour lui, du moins.
— Une chose fâcheuse ! Et quoi donc ?
— Il a eu le malheur de perdre de la manière la plus inopinée son nom, son titre, enfin toutes les plumes de paon dont il avait jugé à propos de s'affubler.
, — Que voulez-vous dire? s'écria la douairière en fixant sur le baron des yeux effarés.
— En deux mots, Madame, reprit M. de Yaudrey avec un imperturbable sang-froid, il a été découvert et prouvé que ce prétendu
LE GEMILIIOMME CAMPAGNARD. 209
vicomte n'est en réalité qu'un véritable chevalier d' industrie ....
— Un chevalier d'industrie !
— Bien connu de la police de Paris et d'une espèce encore plus dangereuse que les misérables qui ont tenté de vous voler votre cassette et de mettre le feu au château.
— Ah ! mon Dieu! vous me faites peur! dit madame Bonvalot dont le bras frémissait sur celui du baron ; le vicomte de Langerac un chevalier d'industrie ! Et vous dites que le nom qu'il porte n'est pas le sien?
— Pas le moins du monde j il s'appelle Pichot.
— Pichot! fit la douairière avec un mou-
2Î0 LE GEINTILIIOMME CAMPAGNARD.
vement d'horreur ; ah ! mon Dieu ! quel nom ! Pichot!
— La parenté est digne du nom, reprit le gentilhomme campagnard, qui ne se fit aucun scrupule de recourir à son imagination pour achever d'écraser Adrien Pichot sous les circonstances aggravantes les plus capables de désenchanter une femme vaniteuse ; son père, à ce qu'il paraît, est un artiste en chaussures de troisième ordre ; sa mère est cuisinière, un de ses frères
— Ah ! grand Dieu ! quelle famille ! interrompit madame Bonvalot en faisant un geste de dégoût; mais qu'a-t-il dit, le malheureux, quand il s'est vu démasqué ? N'a-t-il pas essayé de se justifier?
— Vous pensez bien, Madame, qu'une fois l'identité constatée, toute discussion avec un pareil drôle était superflue ; la seule chose à faire était de le mettre à la porte ; et c'est moi qui me suis chargé de ce soin.
—Et il est parti?
— Sur-le-champ.
— Sait-on où il est allé ?
— A Paris, sans doute, c'est là le rendezvous général des flibustiers de son espèce. — Mais non, ajouta M. de Vaudrey en feignant une surprise soudaine, il n'est pas à Paris, puisque le voilà !
— Le voilà ! répéta la douairière d'une voix altérée ; ah ! mon Dieu ! où le voyezvous donc?
2i2 LE GEMILHOMMB CAMPAGNARD,
— - Là, répondit le baron en montrant le bateau à vapeur; n'est-ce pas lui que j'aperçois sur le pont, appuyé contre la galerie ? Oui, c'est bien lui... je ne me trompe pas.... Tenez i nous regarde.
En ce moment, en effet, Adrien Picliot, debout sur F arrière du bateau, contemplait avec une indicible stupeur le groupe qui venait de s'arrêter à l'entrée de lembarcadère.
— Cetbomme est un démon acharna à me poursuivre, s'était-il dit en reconnaissant M. de Vaudrey dans le colossal personnage à qui madame Bonvalot donnait le bras; quel tour infjrnal va-t-il encore me jouer?
— Quelle audace ! dit de son côté la douai-
rière, lorsque d'un regard où la crainte et l'indignation semblaient se confondre , elle eut reconnu que c'était bien le faux Langerac qui l'avait précédée dans le bateau et semblait l'y attendre; il croit sans doute que j'ignore encore tout, etil espère... Ah ! quelle horreur !
— Ma foi ! Madame, reprit le baron avec un accent d'intérêt, je vous avoue que je ne suis pas très content que vous ayez ce Pichotpour compagnon de voyage. Qui sait si, furieux comme il doit l'être de se voir démasqué, il ne cherchera pas à se venger ea vous jouant quelque tour de son métier! Si vous le permettez, je vais descendre avec vous sur le bateau, et je recommanderai au capitaine, que je connais, de le faire surveil-
2\4 LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD.
1er attentivement ; car on ne peut prévoir ce qu'un pareil drôle....
— Non, c'est inutile, interrompit madame Bonvalot en s'attachant fortement au bras du vieux gentilhomme, je ne pars pas.
— Comment! Madame, vous ne partez pas?
— Voyager avec cet homme , j'aimerais mieux mourir! — Georgina, continua la douairière en s'adressant à sa femme de chambre, fais reporter tous mes bagages à l'hôtel où nous avons passé la nuit; nous ne partons plus.
— Quoi ! sérieusement , Madame ? demanda M. de Vaudrey.
— t^idée seule de me retrouver avec ce Pichotme donne la fièvre. Baron, je me mets sous votre protection, entendez-vous? Si cet odieux personnage avait l'audace de quitter le bateau et de s'approcher de moi...
— Soyez tranquille, interrompit le vieux gentilhomme en souriant d'un air moqueur, il n'aura pas cette audace, et d'ailleurs, en fùtil capable, ce serait trop tard maintenant, puisque voilà le bateau qui se met en route.
En voyant les portefaix chargés du bagage de la douairière rebrousser chemin au lieu de descendre l'escalier de l'embarcadère, le capitaine, qui avait déjà pesté en lui-même contre la voyageuse en retard, venait en effet de donner le signal du départ.
2^0 LE GEKTILHOM.MK CAMPAGNAUD.
— Ah ! je respire enfin ! murmura madame Bon val ot en voyant le bateau s'éloigner.
— Bon voyage , mcxisieur Pichot, cria M. de Vaudrey de sa voix ionnanle, et en même temps il envoya du bout des doigts un adieu ironique à l'ancien clerc d'avoué qui, debout et immobile sur le pont, se tordait les mains de fureur en pensant aux millions qu'il laissait sur le rivage sans espoir probable de les rejoindre jamais.
le retoor an bîrcail.
Le soir du même jour, M. Bobilier et Froide vaux dînaient au château. Le marquis et sa femme avaient accueilli le jeune avocat avec un empressement aussi cordial que s'il eût été en réalité le fds du baron de Vaudrey. En se voyant comblé de prévenances et d'égards par un homme qu'il avait autrefois ac-
cusé d'orgueil, Georges, en dépit de ses opinions radicales , se sentait involontairement réconcilié avec l'aristocratie. Le moyen d'ailleurs de conserver du passé le moindre souvenir rancunier en présence de la charmante marquise de Châteaugiron qui , par anticipation , le traitait avec enjouement de cousin , et lui témoignait de la manière la plus gracieuse le désir de devenir l'amie de Victorine ?
L'arrestation des auteurs présumés de l'incendie, l'étrange mésaventure du vicomte de Langerac, le départ de M. Grandperrin et de sa famille pour Charolles , et, plus que tout le reste, la mystérieuse conduite du baron de Vaudrey fournissaient à la conversation un texte intarissable.
LE GENT1LH051ME CAMPAGNAllD. 219
— Je commence à être véritablement inquiète de notre bon oncle , répétait madame de Ghâteaugiron ; sorti à cheval sans dire où il allait, et point de nouvelles depuis vingtquatre heures !
— Madame la marquise, dit le juge de paix, il n'y a pas l'ombre d'une inquiétude à concevoir; ce n'est pas la première fois que M. le baron s'absente ainsi à l'improviste. D'ailleurs il a prévenu hier son fidèle Rabusson qu'il ne reviendrait pas avant un jour ou deux.
— Se mettre en route seul, à l'entrée de la nuit , quelle imprudence ! reprit la jeune femnie. C'est en vain que vous cherchez à me rassurer, monsieur Bobilier, je ne suis pas tranquille.
220 LE GENTILHOMME C\MI>AGNA!'.l).
— Vaus saurez, Messieurs, dit Iléraclius en souriant, que la petite escapade de M. Bancroche et de M. Lamoureux a donné à ma femme la plus mauvaise opinion de notre pays; à ses yeux, le paisible département de Saône-et-Loire est une Calabre où chaque buisson cache son bandit, et elle voit déjà mon oncle au pouvoir de quelque Fra-Diavolo bourguignon.
— Madame , dit Froidevaux , qui sourit à son tour , votre inquiétude prouve que vous ne connaissez pas encore tout à fait M. de Vaudrey; si par impossible , il pouvait tomber dans une embuscade de brigands , ce sont ces pauvres brigands que je plaindrais, et non pas lui.
Des claquements de fouet réitérés et le
roulement d'une voiture se firent entendre dans la cour.
— Qui donc nous arrive là? demanda le marquis.
— C'est la voiture de madame de Bonvalot, dit un des domestiques après avoir regardé par la fenêtre.
— Voilà un postillon qui rie sait pas son métier, reprit Héraclius ; il fait claquer son fouet comme s'il ne ramenait pas une voiture vide.
— Monsieur le marquis, la voiture n'est pas vide, dit le laquais; je vois mademoiselle Oeorgina sur le siège, et voilà Jean qui ouvre la portière.
— Ma mère revient donc? s*écria Mathilde en se levant avec empressement.
Aussi prompt que sa femme , le marquis s'était déjà approché de la fenêtre.
— Mais c'est mon oncle ! dit-il en reconnaissant le gentilhomme campagnard qui descendait en ce moment de la chaise de poste.
— Et voilà ma mère ! quel bonheur ! dit à son tour madame de Châteaugiron à la vue de la douairière qui sortait de la voiture en s' appuyant sur le bras que lui présentait galamment son compagnon de voyage.
— Voici deux convives sur qui nous ne comptions pas, mais ils n'en seront pas moins
les bienvenus , reprit le marquis presque aussi satisfait que sa femme.
Le dîner fut interrompu , et tout le monde alla au-devant des deux voyageurs. Madame Bonvalot expliqua en deux mots son retour imprévu par un de cesrevirements de caprice féminin dont personne n'a le droit de s'étonner; puis, avant de paraître à table , elle entra dans son appartement pour y opérer un de ces changements de toilette qui sont l'occupation principale et essentielle des coquettes sur le retour.
— Ma chère , dit-elle à sa fille qui l'avait accompagnée, et avec qui elle se trouvait seule , il n'est jamais trop tard pour reconnaître ses torts; je t'avouerai donc que mes préventions contre le baron étaient souverai»
nement injustes; c'est un homme charmant , mais charmant ; et je m'y connais.
— Vous trouvez, ma mère? répondit la marquise un peu étonnée.
— Quand je te dirai , reprit la douairière d'un air épanoui, que, dans le seul but de venir me souhaiter un heureux voyage , il a fait la nuit dernière, la nuit, entends-tu bien ? douze lieues à franc étrier; — douze lieues à franc étrier ! répéta-t-elle avec emphase.
— En vérité ! dit Mathilde, qui avait peine à s'expliquer la conduite du vieux gentilhomme.
— Voilà de ces procédés qui paraissent empruntés aux mœurs d'un autre âge, et dont , à quelques rares exceptions près , les
LE GE?iTirHO-.î>!F, C\>.:' «GN \RD. 225
hommes d'aujourd'hui- ont tout à fait per?«H la tradition. Douze lieues à franc étrier pour venir dire adieu à une femme et tout au plus lui haiser la main î Je ne me lasse pas de le répéter, c'est courtois, c'est galant, c'est chevaleresque; il y a là de l'Amadis ou plutôt du Galaor.
— y.lon oncle m'a toujours paru un vrai représentant des anciens paladins, répondit la marquise, à qui le nouvel engouement de sa mère arracha un sourire, mais j'avoue que ce que vous venez de m'apprendre accroit encore la haute opinion que j'avais déjà conçue de lui.
— El puis , quel homme distingué sous tous les rapports ! poursuivit la douairière avec im enthousiasme croissant ; les meil-
226 LE GENTILHOMME CAMPAGNAIID.
leures manières, de fort belles dents , plein d'usage et de tact, sachant son monde comme s'il ne l'avait jamais quitté, enfin la fleur des pois du faubourg Saint-Germain. Chose dont tu ne t'es peut-être pas encore aperçue , il a le pied et la main fort bien , ce qui est très remarquable chez un homme de cette taille ; la conversation excessivement aimable d'ailleurs, spirituelle, enjouée, quelquefois même un peu vive, mais sans jamais offenser le. bon goût; en un mot, le baron me paraît un cavalier accompli ; grand seigneur jusqu'au bout des ongles qu'il a , par parenthèse, fort bien taillés; enfin, si ce n'était sa vilaine barbe... mais peut-être se déciderat-il à la couper.
— Comment! interrompit la jeune femme
en riant, est-ce que vous lui avez demandé le sacrifice de sa barbe?
— Je t'avouerai, répondit madame Bonvalot avec une moue enfantine, que 'je suis décidée à lui faire la guerre jusqu'à ce qu'il l'ait rasée. Cette odieuse barbe à moitié grise donne à sa figure , fort régulière du reste , une expression rude et farouche , et je suis sûre que s'il la coupait , il paraîtrait rajeuni de dix ans.
— Plus vous me parlez , dit Mathilde gaîment, et plus je vois que M. de Vaudrey a fait des frais tout particuliers pour vous plaire.
— Mais je suis forcée d'avouer qu'il n'a pas tout à fait perdu ses peines , répliqua la
douairière en continuant ses minauderies. Je l'ai trouvé fort aimable, et j'ose croire que , de mon côté , je ne lui ai pas paru trop ennuyeuse. Bref, nous avons été en coquetterie réglée pendant tout le voyage , et les heures ont passé comme des minutes.
— Mon Dieu ! se dit la jeune femme en souriant de sa pensée , pour peu que cet engouement continue, voilà ma mère éprise de M. de Vaudrey !
— Le baron est non seulement un causeur fort agréable, reprit madame Bonvalot d'un ton moins folâtre , il est aussi un homme très judicieux et très éclairé. Dans les intervalles de notre assaut d'amabilité, nous avons parlé choses sérieuses , pohtique , affaires , arrangement de vie -, et je dois reconnaître
que sur plus d'un point il a modifié mes opinions, rectifié mes idées, changé ma manière de voir; enfin je ne puis te dire à quel point je suis satisfaite de notre entretien, et je pense que toi-même, quand tu en connaîtras les résultats...
— En vérité, vous piquez étrangement ma curiosité...
— Ne m'interroge pas ; c'est une surprise que je veux te faire, à toi et à ton mari. Tout ce que je puis dire , c'est que je resterai à Châteaugiron tant que vous y séjournerez vous-mêmes.
— Ah ! ma mère , voilà la plus agréable de toutes les surprises. Vous savez combien je désire que vous viviez avec nous !
— Il paraît, d'après ce que m'a dit ce cher baron , que le pays est moins triste et moins sauvage que je ne le supposais ; il y a un fort bon voisinage, des châteaux, de la noblesse; nous avons déjà fait des projets délicieux : peut-être serait-il possible d'organiser pour cet hiver une petite troupe théâtrale et de monter quelques opéras ; en attendant, nous avons la promenade à cheval , la chasse à courre. Quelle heureuse idée j'ai eue défaire emballer mon amazone ! pourvu qu'on trouve ici des selles de femme convenables ! Au bout du compte, s'il n'y en a pas, on en fera Tenir de Paris , mais ce sera toujours un retard dans nos plaisirs.
Tout en parlant de cette façon évaporée qui eût été à peine supportable dans la bou-
che d'une femme de vingt ans , madame Bonvalot avait essayé successivement devant la glace d'une toilette plusieurs bonnets plus ou moins surchargés de rubans et de dentelles , sans en trouver un seul qui parvînt à satisfaire la recrudescence de coquetterie dont elle se trouvait atteinte.
— Ma mère, je vous assure que ce bonnet que vous ôtez vous sied à ravir, lui dit la marquise en s'efforçant de cacher l'impatience dont elle ne pouvait se défendre.
— Tu trouves ? en ce cas je le garde , répondit la douairière, qui, après s'être regardée encore assez longtemps dans la glace d'un œil de complaisance , se retourna tout à coup vers sa fille : — A propos, lui dit-elle, comme si elle fût subitement avisée de la
chose du monde la plus indifférente , je ne t'ai pas dit que nous avons vu à Cliàlon ce Pichol?
— Vous savez donc la belle histoire de M. de Langerai:? répondit Mathilde , en examinant avec un intérêt fort vif la physionomie de sa mère.
— Sans doute. Le baron m'a tout raconté. Figure-toi donc qu'au moment où j'allais entrer dans le bateau à vapeur, nous avons aperçu sur le pont cet odieux personnage. Un serpent ne m'eût pas inspiré une horreur plus profonde, et mon désir de voir l'Italie s'est éteint comme par enchantement. Je frémis encore , quand je songe au désagrément auquel m'exposait le hasard de cette rencontre. Me vois-tu confiante et sans
LE nr.NTli.Hti.MMK CAMPAGNAUD. 255
soupçons, voy^igeant sur le même bateau que ce chevalier d'iadustrieV Un homme qui be nomme Pichot, et dont les parents... Âh! chassons ces pensées qui me salissent l'imagination ! Me voilà prête , allons dîner. Le baron , qui a une santé de fer, doit avoir faim , et je serais désolée de le faire attendre.
Pendant cet entretien, M. de Vaudrey en avait eu un autre non moins confidentiel avec son neveu.
— Mon cher Héraclius, lui avait-il dit en s'étendant dans un vaste fauteuil avec l'abandon d'un homme qui vient de supporter une rude fatigue, tu as en moi l'oncle le plus précieux que le ciel puisse accorder à un simple
mortel ; et si, après ma mort, tu ne me fais pas élever quelque chose comme une statue dans un coin quelconque de ton château, je te proclame d'avance un ingrat.
— Je ne nie pas que vous méritiez en effet une statue, répondit le marquis avec un sourire de bonne humeur, mais j'espère bien que ce n'est pas moi qui vous l'érigerai et que vous nous enterrerez tous.
— Bah ! il ne s'agit pas de cela. Sais-tu ce que je viens défaire?
— Non; mais je vois à votre air que c'est quelque chose dont vous êtes content.
— Pardieu ! je serais bien difficile si je ne
l'étais pas. Écoute-moi donc et dis si je n'ai pas lieu de m'applaudir des résultats que j'ai obtenus dans ton intérêt, depuis hier soir.
— Dans mon intérêt, mon oncle ?
— Sans doute ; qui aurait réparé tes sottises si je ne m'en étais pas mêlé? Écoute-môi donc, voici où nous en sommes : Primo, si Pichot a continué son chemin sur le PJiône aussi rapidement qu'il l'a commencé ce matin sur la Saône, il doit être en ce moment bien près d'Avignon...
— Près d'Avignon ! interrompit Héraclius d'un air étonné, mais c'est à Paris qu'il va.
Le baron haussa les épaules et expliqua en peu de mots le changement d'itinéraire du chevalier d'industrie.
25G LE GENTILHOMME CAMPAGMAUD.
— Ah ! le traître! s'écria le marquis confus et outré d'avoir été si longtemps pris pour dupe par son perfide ami.
— II n'est plus à craindre, ainsi ne nous en occupons plus: parlons de ton aimable belle-mère. C'est une femme, mon cher ami, au cou de laquelle il faut passer une chaîne garnie de fleurs, mais solide, sinon elle nous glissera entre les doigts un beau matin, elle et ses millions, ainsi qu'elle a déjà été sur le point de le faire hier.
— Je vous avouerai, mon cher oncle, que je n'ai jamais songé à la fortune de ma bellemère ; ne sommes-nous pas déjà assez riches, Mathilde et moi ?
— Propos de jeune homme! Vous êtes
assez riches, c'est fort bien ; mais vous aurez des enfants, beaucoup d'enfants, je l'espère, et alors tu ne trouveras plus que la fortune de Madame Bonvalot soit du superflu. D'ailleurs, que tu sois désintéressé ou non, ce n'est pas là la question ; j'examine la chose à mon point de vue et non :.u tien ; or, voici mon point de vue : en adoptant Froidevaux, je prive tes enfants de vin^t mille livres de rente ; je leur dois donc une indemnité. Cette indemnité, je la leur aurai payée grande et large si je parviens à leur assurer les millions de ta belle-mère, et c'est ce que je ferai, mordieu ! La chaîne de fleurs dont je te parlais toiit à l'heure, c'est moi qui me charge de l'attacher.
— Vous, mon oncle?
— Moi-même, mon neveu. Si je te disais que ta belle-mère la porte déjà autour du cou sans s'en douter, cette susdite chaîne, et que les deux bouts en sont réunis dans la main que voilà ?
En disant ces mots, le baron étendit une des mains dont la douairière avait admiré pendant le voyage la forme aristocratique.
— Je sais , mon cher oncle, que rien ne vous est impossible, dit le marquis en riant, mais pourtant, enchaîner les variations capricieuses, les fantaisies romanesques et les velléités errantes de ma belle-mère me semble une entreprise...
— Écoute et juge, interrompit M. de Yaudrey : voici article par article ce que j'ai ob-
tenu de ta belle-mère depuis Ghàlon jusjusqu'ici ; je crois que pour peu que nous eussions continué jusqu'à Paris , j'aurais eu la chance d'obtenir encore bien dautres choses ; mais, à vrai dire, ajouta-t-il avec un sourire railleur, j'aime autant que le voyage se soit terminé ainsi.
Primo donc, ta belle-mère te dispense de devenir un homme politique, et par conséquent de prêter serment au gouvernement actuel : c'était un point auquel je tenais beaucoup, et que j'ai voulu fixer avant tout.
— Comment, mon oncle, vous avez obtenu de madame de Bonvalot....
— Elle te dégagera elle-même de la parole que tu lui avais donnée en véritable étourdi.
— C'est-à-dire en véritable amoureux.
Mais par quel moyen avcz-vous réussi?
— En m'adressant aux sentiments vaniteux dont notre aimable douairière est surabondamment pourvue. J'ai fini par lui l'aire comprendre que, pour être quelque chose, un Ghâteau(jiron n'avait pas précisément besoin de siéger au Palais-Bourbon ou au Luxembourg, et qu'il était assez inutile de se mettre en route lorsque , de fait, on était déjà arrivé. Mais j'ai remporté un autre triomphe plus décisif encore, et ici j'arrive à mon second article : secondo, madame Bonvalot renonce à être admise aux Tuileries !
— En vérité ! elle qui n'avait que le château en tète î Comment avez- vous pu....?
— Je lui ai mis ajitre chose en tête, voilà tout. C'est toujours ainsi (lu'il faut agir avec les femmes, car elles ont horreur du vide, et l'on ne parvient à leur arracher une idée folle qu'en la remplaçant aussitôt par une autre.
< — Et, s'il vous plaît, mon cher oncle, à la place de sa passion effrénée pour les splendeurs des Tuileries, qu'avez-vous logé dans la tête de madame de Bonvalot ?
— Le cuUe du malaeur, mordieu ! et l'amour de la légitimité, répondit graveriicnc M. deVaudrey.
— Bah ! fit Héraclius stupéfait.
— Cela félonne? reprit le gentilhomme campagnard en haussant les épaules, tu es encore hien jeune, mon pauvre garçon !