‹ Le gentilhomme campagnard (volume 5)Chapitre 8 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

— Comment! madame de Bonvalot est maintenant légitimiste? dit Châteaugiron en comprimant à demi un fol éclat de rire.

— Un peu plus que moi, je crois, et ce n'est pas peu dire.

— Mais c'est incroyable?

— C'est fort simple au contraire. Les opinions politiques des femmes ressemblent à leurs principes religieux ; c'est une affaire de sensibilité nerveuse bien plus que de raisonnement ou de conviction. Or les nerfs sont un clavier dont on tire les mélodies les plus diverses pour peu qu'on en connaisse le doigté ; ce doigté, je l'ai connu dans ma jeunesse, poursuivit le baron en souriant, et ma petite épreuve d'aujourd'hui m'a appris que je n'étais pas encore aussi rouillé que je le

croyais. J'ai donc prouvé à madame Bonvalot, par A plus B, qu'une femme de sa fortune, de sa position, de sa qualité (j'ai lâché le mot de qualité ! ), qu'une jeune et charmante douairière comme elle, en un mot, ne pouvait pas se dispenser d'être des nôtres ; je l'ai fait convenir que l'opinion légitimiste était fort élégante, fort distinguée, fort bien ;7or?^'^, comme disent les marchandes de modes ; puis, quand j'ai vu ses convictrons ébranlées, j'ai fait jouer les touches sentimentales et mélancoliques, les souvenirs du passé, la fidélité chevaleresque, la religion du maiheur Bref, je l'ai convaincue, et la preuve, c'est qu'elle a fini par me demander si je trouvais que le blanc et le vert s'harmoniaient heureusement avec un teint légèrement coloré ; je me suis prononcé hardiment pour

raffimialive, et voilà comment ta belle-mère est devenue légitimiste.

— Mais vous êtes sorcier ! dit le marquis en se remettant à rire de plus belle.

— Tertio, reprit le baron, comme je sais que la plus grande partie de sa fortune consiste en rentes sur l'Etat, ce qui me paraît sujet à plus d'un inconvénient en raison de la mobilité souvent fantasque de ses sen timents , je l'ai déterminée à acheter la terre de Mariencourt.

— La terre de Mariencourt ! s'écria le marquis d'un air ébahi.

— Oui, mon cher ami, la terre de Marien-

court, un petit placement de quatre-vingt mille livres de rentes en biens-fonds , des propriétés superbes qui touchent les tiennes de toutes parts, ce qui fait qu'en réunissant les deux domaines après la mort de ta belle -mère, tu te trouveras le plus riche propriétaire du département; alors je te permettrai peut-être de songer à faire du tory sme.

— La terre de Mariencourt ! répéta Héraclius, qui avait peine à revenir de son étonnement.

— Gomme le château de Mariencourt tombe en ruines, il est décidé que ta bellemère habitera Châteaugiron. De sorte que vous l'aurez, ta femme et toi, sous votre tu-

telle, et ce sera à vous d'écarter les adorateurs à la Picliot ; car il s'en présentera encore , gardez-vous d'en douter ,• il y a tant d'oiseaux de proie par le monde, et les millions se sentent de si loin !

r~ Tout ce que vous avez fait là, mon cher oncle, est parfait et comblera les vœux de ma femme; mais, encore une fois, comment vous y êtes-vous pris pour ployer ainsi à votre gré la volonté d'une femme... entre nous passablement rétive, déraisonnable et capricieuse ?

— J'ai tâché de me souvenir de ma jeunesse, et, ma foi, ajouta le baron en frisant cavalièrement sa moustache, je crois que je n'y ai pas trop mal réussi ; j'ai eu de forts

beaux moments, j'ai été très aimable, j'ai passablement plu. Enfin, je te dis ceci entre nous, j'ai quelque raison de croire que si, après avoir continué pendant quelque temps mon rôle d'homme séduisant, je finissais par mettre aux pieds de ton aimable belle-mère mon nom, ma main et ma couronne de baron, elle n'aurait pas trop de répugnance à les relever.

— Faites cela, mon cher oncle, et vous aurez mis le comble à toutes vos belles actions.

— Qu'est-ce que tu dis? s'écria brusquement M. de Vaudrey, que j'épouse ta bellemère ?

248 LE GF.MILHOMME CA^ÎPAGMr.D.

— De la sorte nous n'aurions plus à craindre qu'elle fit un jour ou un autre quelque

ridicule mariage.

— Pardieu, sans doute, elle ne ferait pas

un ridicule mariage, mais moi! Haîte-là,

mon garçon! Je veillerai de conserve avec ta femme et toi, dans l'intérêt de vos enfants futurs, à la garde des millions delà douairière, mais me marier avec cette vieille figure fardée, moi qui n'aurais eu qu'un mot à dire pour épouser cette charmante petite Victorine! mon dévoùment ne va pas jusque-là.

Un domestique vint avertir son maître que la marquise et sa mère venaient d'entrer dans la salie à manger.

LK GE>iTlLnOMMi; CAMPAGNARD. 24 î>

'— Bonne nouvelle ! dit M. de Vaudrey, mes efforts d'amabilité m'ont donné un appétit d'enfer ; allons nous mettre à table !

Conclusion.

Un an environ s'était écoulé depuis les événements que nous venons de raconter.

M. Grandperrin, membre du conseil général du département de Saône-et-Loire, député de l'arrondissement de Charolles et chevalier de la Légion-d'Honneur, habitait Paris avec sa femme, quoique en ce moment

252 LE G'ÔXTILHOMME CAMPAGNAIlD.

les Chambres ne fussent pas assemblées.

Depuis son élection le maître de forges n'était revenu qu'une seule fois à Giiâteaugiron pour présider au mariage de sa fille avec Froidevaux; il prenait tellement au sérieux son nouveau rôle d'homme politique , le large ruban rouge qui décorait enfin sa boutonnière l'avait mis en si bel appétit de distinctions et d'honneurs, que Clarisse était facilement parvenue à obtenir qu'il fixât leur résidence à la source des faveurs et des grâces ministérielles. Pour tout dire, le député conservateur, héritant des visées de son ancien voisin de campagne, nourrissait le secret espoir d'arriver tôt ou tard à la pairie, rêve enchanteur, mais trop souvent chimérique dont se bercent au palais Bourbon tant d'honorables cervelles !

LE GEKTILH031ME CAMPAGr-iA'siii- 253

Tandis que son mari devenait l'effigie d'un homme politique , madame Grandperrin entrait fièrement et librement dans le rôle pour lequel la nature l'avait formée, et qu'im long séjour en province ne lui avait pas permis de jouer jusqu'alors, le rôle de femme à la mode. Une maladie de salante, quiliabitidt Paris, était venue lui fournir à propos un prétexte plausible pour se dispenser d'assister au maria-^îe de sa belle-fille. Ainsi , grâce à la prudente intervention de 3î. de Vaudrey, aux vues ambitieuses de son mari et aux salutaires conseils de sa propre expérience, Clarisse n'avait pas revu Héraclius depuis leur séparation ;, et nous ne l'avouons pas sans regret, au milieu du tourbillon delà vie parisienne, les sentiments vindicatifs qui avaient succédé à son ancien aniour com-

mençaient à leur tour à s'effacer ; à regret, disons-nous, car il y a encore de la passion dans certaines haines, tandis que le cœur lui-même semble s'anéantir lorsqu'à sonné l'heure de l'indifférence et de l'oubli.

Il y avait longtemps déjà qu'elle avait sonné à l'égard d'Adrien Pichot, cette heure implacable et fatale. Quoi qu'on ait pu dire de la durée des premières impressions , iî en est des tendres souvenirs comme des étoiles, dont le rayonnement s'affaiblit à mesure que s'accroît leur éloignement. Dans la mémoire, de certaines femmes à l'âme ardente , mais mobile, les sentiments les plus dominateurs autrefois finissent par occuper un peu moins de place que n'en possèdent dans l'immensité du ciel ces astres de la treize cent quarante-

deuxième grandeur aperçus par Herschell:

soleils de près, nébuleuses de loin.

Le premier amant de Clarisse, forcé de renoncer aux illusions dorées dont il s'était bercé si longtemps, poursuivait à Paris une de ces carrières aventureuses dont le terme ordinaire est la dégradation, la misère et quelquefois le châtiment.

Son compatriote et ennemi intime , Armand de Boisjoly, dont le savoir-faire administratif était de plus en plus apprécié par le gouvernement, venait d'être nommé souspréfet dans un des départements de l'Ouest.

Bancroche et Lamoureux, condamnés aux travaux forcés à perpétuité comme incendiaires et voleurs, subissaientleur peine à Toulon.

Tous les autres personnages de cette his-

toire se trouvaient à Châteaugiron au mo momeiit où nous reprenons notre récit.

Au premier étage d'une maison située à l'angle de la place du château et de la principale rue du bourg, presque en face de Tauberge du Cheval-Patriote, dans une chambre assez mesquinement meublée, en dépit de ses prétentions au titre de salon, une demi-douzaine de femmes, que le lecteur connaît déjà, se trouvaient rassemblées par un beau jour d'automne, vers quatieheures de l'après-midi. Le but de cette réunion était de fêter le retour de la maîtresse de la maison, madame Estèveny, arrivée la veille de Paris. De menues pâtisseries, du fruit, une jatte de crème frite composaient une espèce de luncheon à la mode de Bourgogne, où le thé se trouvait

remplacé, à la satisfaction générale, par une petite blanquette du crû qui, grâce au sucre candi, jouait le vin de Champagne, du moins sous le rapport de la mousse.

Parmi les invités brillaient, au premier rang, mademoiselle Bergeret, dont la dévotion redoublait chaque jour sans devenir moinshargneuse, madame Perron, toujours prude et revèche, et mademoiselle Ursule Chavelet, de plus en plus aigrie par son célibat involontaire. C'est dire que la conversation contrastait par sa malignité acre avec les friandises douceâtres du goûter, et que chacune de ces aimables créatures mordait tour à tour dans le prochain d'aussi bon appétit au moins que dans les gâteaux.

— Ainsi donc, madame Estèveny, dit ma-^

(lame Perron en continuant l'entretien, vous avez vu à Paris madame Grandperrin , et vous n'avez pas eu lieu d'être satisfaite de son accueil ?

La docte buraliste de la poste aux lettres venait de faire le voyage de Paris pour solliciter une faveur administrative que le crédit de son vénérable ami , le membre de l'Institut, n'était pas parvenu cette fois à lui fan^e obtenir; et comme elle n'avait pas trouvé près de la femme du nouveau député de l'arrondissement autant d'appui qu'elle s'y était attendue, elle en avait conçu une rancune qui perça dans ses paroles.

— Vous m'avez mal comprise , réponditelle; je nai pas dit que madame Grand-

perrin m'avait mal reçue, sous ce rapport je n'ai pas à me plaindre d'elle, j'ai dit seulement que certaines choses m'avaient engagée à mettre beaucoup de réserve dans mes visites, et enfin à les cesser tout à fait.

— Certaines choses! répéta Mademoiselle Chavelet d'un air d'avide curiosité, quoi donc?

— Madame Grandperrin, reprit Madame Estèveny en se pinçant les lèvres, m'a paru beaucoup trop entourée, beaucoup trop courtisée pour qu'une femme qui se respecte pût en faire sa société habituelle.

— Ainsi, dit vivement Madame Perron, je ne me trompais pas quand je vous disais

qu'en dépit de ses mines mélancoliques elle n'était au fond qu'une franche coquette, et que c'était l'occasion seule qui lui manquait?

— L'occasion ! fit Ursule Ghavelet en ricanant, mais il paraît qu'ici même, avant son mariage, elle ne lui a pas toujours manqué, et que M. de Châteaugiron en sait quelque

chose.

— Oui, je con^dens que dans le temps on a tenu des propos, dit l'indulgente cousine de M. Bohilier, mais il y a tant de mauvaises

langues !

— Madame Giraud , reprit la buraliste , nous ne parlons pas du passé mais du pré-

sent. Si comme moi vous aviez vu Madame Grandperrin à l'Opéra, couverte de pierreries, un bouquet gros comme sa tête à la main, et décolletée de manière à me rendre honteuse pour elle, si vous aviez vu sa manière d'accueillir les hommes qui se relayaient dans sa loge , vous feriez comme moi, vous plaindriez ce pauvre M. Grandperrin.

— Plaignez-le tant qu'il vous plaira, dit mademoiselle Bergeret d'un ton aigre ; pour moi, il ne m'inspire aucune compassion : un homme qui ne met pas le pied à TégHse trois fois par an !

— Je vous ferai observer, mademoiselle Bergeret, dit avec un accent doucereux

madame Perron, que l'impiété notoire de M. Grandperrin ne justifie pas pourtant la conduite de cette coquette.

— Qui vous dit le contraire? répondit brusquement la vieille dévote ; le mari et la femme sont di^-nes l'un de l'autre, et je ne connais dans la famille que deux personnes qui vaillent encore moins qu'eux...

— Je crois les connaître aussi, dit Ursule Cliavelet avec un haineux sourire.

— La fille et le gendre, reprit mademoiselle Bergeret en achevant sa phrase.

— Ah ! par exemple, voilà qui est trop fort ! s'écria la parente du juge de paix, dont

LE GEÎ^TILIIOMME CAMPAGî^AnO. 265

la bonté naturelle parut près de se révolter que vous ont fait M. de Vaudrey et sa charmante femme pour que vous en parliez ainsi?

— Ail î ah ! fit Mademoiselle Chavelel, qui partit d'un éclat de rire affecté , vous êtes donc du nombre des personnes qui prennent au sérieux le nouveau nom de M. Froidevaux?

— Je, suis du nombre des personnes qui donnent à 31. Froidevaux le nom qu'il a le droit de porter, répondit d'un ton bref Madame Giraud , et pour peu que cela puisse vous être agréable, je suis toute prête à lui donner aussi son titre.

2C4 LE GENTILHOMME CxVMPAGKAHD.

— Son titre ! quelle dérision.

— Oui, Mademoiselle, son titre; il n'y a point de dérision là-dedans. M. Froidevaux est baron de Vaudrey, puisque cela convient à son père adoptif, et sa femme , une charmante et excellente personne , quoi qu'on puisse en dire, est tout aussi bien baronne que sa cousine, Madame de Chàteaugiron, est marquise.

— M. Froidevaux cousin du marquis de Châteaugiron ! si ça ne fait pas pitijé ! reprit Ursule Chavelet en affectant de hausser les épaules.

— Il est sûr que les deux ou trois brûlures qu'il a pu recevoir lors de l'incendie du châ-

LE GEMILIIOMME CAMPAGNARD. 265

teau lui ont été largement payées, dit Madame Estèveny, et je connais bien des gens qui se jetteraient volontiers dans le feu à ce prix.

— Cela est beaucoup plus ai.sé à dire qu'à faire, répliqua Madame Giraud; pour moi, je suis d'avis que M. Froidevaux a mérité sa récompense, et que d'un autre côté tout le monde s'est parfaitement conduit, M. le marquis de Chàteaugiron aussi bien que son oncle ! Quant à Madame la marquise , il ne peut y avoir qu'une voix sur son compte, et sans doute...

— Qu'on ne me parle pas de tous ces genslà! interrompit la vénérable dévote d'un Ion

2GG LE GENTILHOMMi; CAMPAGNARD.

acariâtre ; tous sans exception, ils sont le scandale et le fléau du pays !

— Le scandale et le fléau du pays ! répéta la cousine du juge de paix avec une sorte d'é])ahissement ; mais vous n'y songez pas, mademoiselle Bergeret ; comment ! Madame la marquise de Chàteaugiron et sa cousine, deux véritaldes anges de bonté et de vertu , la providenee des pauvres et des malades, sont le scandale du pays! comment! M. le marquis, M. le baron et M. Froidevaux sont le fléau du pays, eux qui emploient dans leurs domaines et à la forge des centaines d'ouvriers dont la plupart sans cela se trouveraient sans travail! C'est vraiment pousser l'esprit de dénigrement trop loin.

— Ah ! je déni(jre ! répliqua Mademoiselle Bergeret dont les petits yeux gris pétillèrent de courroux; ah ! je dénigre ! Eh bien ! je vais les passer en revue un à un , tous ces enfants de Bélial qui vous tiennent tant au cœur, et quand j'aurai réglé le compte de chacun, ces dames jugeront si , comme on vient de m'en accuser, j'y mets du dénigrement, ou si au contraire je ne suis pas cent fois trop indulgente.

Un profond silence s'établit , chose assez rare dans une assemblée de femmes pour quil soit permis de la faire remarquer, mais qui cependant se répétait toutes les fois que la venimeuse dévote annonçait qu'elle allait, selon son expression, régler le compte de quelqu'un. On savait alors que la curée de

268 LE GEMILHOMME CAMPAGNARD.

médisance serait copieuse et savoureuse , et toutes les oreilles s'ouvraient pour y prendre part.

— Commençons par l'impie Héliodore , poursuivit mademoiselle Bergeret, qui avait l'habitude de désigner par cette injure biblique le baron de Vaudrey; n'est-il pas certain pour toutes les personnes de bonne foi que la coupe de ses iniquités déborde? Ce n'est point par un ressentiment personnel et parce qu'il a voulu me noyer l'an dernier, ainsi que mademoiselle Chavelet, que je dis cela; c'est pour rendre hommage àlavérité.Unhomme qui par ses intrigues est parvenu à diviser notre commune en deux, afin de tyranniser tout à son aise les paysans de Chàteaugironle-Vieil, au moyen de son digne acolyte

Rabusson , qu'il a fait nommer maire tout exprès pour cela !

— Quoi ! vous en voulez aussi à Rabussonî interrompit madame Giraud.

— J'en veux à tous les débauchés ; et qui mettrai-je dans le nombre , sinon ce Rabusson, qui , après avoir été l'amoureux de cette petite coquette de Virginie, qui a suivi à Paris sa digne maîtresse , en conte maintenant à cette autre effrontée de Georgina, la femme de chambre de madame Bonvalot? Je vous le demande, mesdames, n'est-ce pas un véritable scandale qu'un pareil libertin ait été nommé maire de la nouvelle commune ? Dans quel temps vivons-nous, bon Dieu !

— Mais , mademoiselle , dit madame Estèveny avec un sourire indulgent, il me semble qu'à la rigueur un homme peut avoir le goût de la galanterie et se montrer bon administrateur. On dit que les habitants de Châteaugiron - le - Vieil sont très contents de leur maire.

— Je le crois bien ! ils ne valent pas mieux que lui, reprit la vieille dévote d'un air grondeur; d'ailleurs le seul chef, le véritable monarque de la commune n'est-ce pas l'impie lîéliodore? Us ne jurent que par lui et regardent comme parole d'Evangile le moindre mot qui sort de sa bouche; un païen sans foi ni loi , qui ne manque pas une occasion de nous humiher !

— Mais enfin que reprochez-vous à M. le baron de Yaudrey ? demanda la cousine du juge de paix.

— Comment! ce que je lui reproche? Et la magnifique fontaine qu'il a fait construire, tandis qu'ici nous n'avons que de l'eau de puits ou de l'eau de rivière ! et la cloche qu'il a donnée à l'église d'en haut, cloche si scandaleusement grosse, que quand elle sonne en même temps que la nôtre , on n'entend plus celle-ci î et notre relique de saint Contran qu'il nous a volée, sous le prétexte qu'elle avait été anciennement à Chàteaugiron-le-Vieil ! Ce que je lui reproche, mais ses infamies sautent aux yeux , et pour ne pas les voir, il faut être aveugle !

— Eh bien ! nous vous abandonnons M. de Vaudrey, dit la maîtresse de la maison; mais il me semble qu'il n'y a rien à dire contre M. le marquis.

— C'est-à-dire, au contraire, qu'auprès du neveu l'oncle est un petit saint. N'est-ce pas votre marquis de Chàteaugiron qui est cause qu'on nous a ôté notre digne curé Dommartin? Pauvre cher homme ! ajouta la dévote en frottant le coin de ses yeux du bout de ses doigts décharnés , je n'y songe jamais sans qu'il me prenne envie de pleurer. On ne le remplacera pas de sitôt.

— Mais il me semble qu'il est déjà tout remplacé, dit madame Giraud, qui n'avait jamais partagé l'engouement de la vieille

LE GENTILHOMME C.4MPAGNAKD. 27'>

fille pour M. Dommartin ; notre nouveau curé est bien certainement un des plus vénérables prêtres du diocèse, et on ne peut en dire que du bien.

— Un vieux gallican ! répliqua aigrement la dévote; un monsieuT presto, qui, lorsqu'on va se confesser, ne vous laisse pas le temps de parler et vous donne tout de suite l'absolution.

— Aimeriez-vous mieux qu'il vous la refusât?

— J'aimerais mieux qu'il m'écoutàt, comme faisait ce pauvre cher curé Dommartin ; avec lui c'était un plaisir, je pouvais me dégonfler et lui dire tout ce que j'avais sur le

cœur ; et je suis sûre que je serais restée à son confessionnal des heures entières sans qu'il eût l'impolitesse de me dire comme fait ce vieux Maléchard : Abrégeons!... Gomme si l'on se confessait pour abréger !

— Mon Dieu! Mademoiselle, chacun a sa manière, reprit madame Giraud qui, partageant les opinions religieuses de son cousin Bobilier, tenait chaudement le parti du curé accusé de gallicanisme ; ce que vous venez de dire prouve seulement que M. Maléchard ne voit dans la confession que la €onfession ellemême et tient beaucoup moins que M. Dommartin à être au courant de la chronique du bourg.

— Comment, Madame, que voulez-vous

dire par là? s'écria mademoiselle Chavelet d'une voix tremblante de courroux; que parlez-vous de chronique ? Est-ce à moi, par hasard, que vous prétendez appliquer une pareille expression ? Si je croyais...

— Mesdames, Mesdames, interrompit vivement madame Perron qui depuis quelques instants s'était approchée d'une fenêtre d'où l'on apercevait la place, le château, l'auberge du Cheval-Patriote et une partie de la granderue, venez donc, il paraît qu'il y a du nouveau.

— Quoi donc ? demanda madame Estèveny en se levant aussitôt, dans l'intention de prévenir, par un changement de conversation, la querelle près de s'engager entre

27C LE GEiNTlLHOiMiME CAi*JI>AG.\AUI).

la vieille dévote et la cousine du juge de paix.

-T-Tout à l'heure, répondit madame Perron, plusieurs domestiques sont sortis du château et ont couru dans différentes directions comme s'il s'agissait de quelque chose de très pressé ;. maintenant en voici un qui revient, et derrière lui j'aperçois M. Froidevaux et sa femme qui marchent aussi vite que le permet la grossesse de celle-ci.

— Madame la marquise va sans doute accoucher, dit ijiadame Giraud avec un accent d'intérêt ; mon cousin Bobilier me disait encore ce matin qu'on s'y attendait de jour en jour.

— Et puis après ? dit d'un air hargneux la vieille dévote ; parce que cette marquise est grosse, est-ce une raison pour mettre le pays sens dessus dessous ? L'autre jour encore le premier accoucheur de Paris qui arrive en poste comme un ouragan, si bien que je n'ai eu que le temps de me jeter dans la boutique de Laverdun, et que Pyrame a failli avoir une patte écrasée par une des roues ; il en a été malade de peur pendant deux jours, le pauvre chérubin ! Si vous croyez qu'on peut voir de sang-froid de pareilles choses !

Au lieu d'écouter les doléances de la maîtresse de Pyrame, toutes les autres femmes s'étaient groupées aux fenêtres pour voir passer le couple dont madame Perron venait de signaler l'approche.

278 LE CENTIIHOMME CAMPAGNARD.

Froidevaux et sa femme venaient d'arriver à l'angle de la place, vis-à-vis de l'auberge du Chevat-Patriote, devant laquelle Toussaint Gilles et Vermot se trouvaient en ce moment. L'ex-capitaine de pompiers et l' ex-greffier de la justice de paix (nous expliquerons tout à l'heure cette double mésaventure) leur adressèrent d'un air sombre un salut que le gendre de M. Grandperrin accueillit froidement par un léger signe de tête. Quoiqu'elle se trouvât elle-même assez près du terme qu'allait sans doute atteindre madame de Châteaugiron , Yictorine , tendrement appuyée sur le bras de son mari, marchait avec une légèreté gracieuse que madame Giraud, de la fenêtre où elle s'était mise à l'affût ainsi que ses compagnes , ne put s'empêcher de faire remarquer.

— Il est impossible, dit-elle, de voir une plus belle grossesse.

— Comme si une grossesse pouvait jamais être belle ! répondit Ursule Cliavelet avec l'acre jalousie qu'inspire aux filles vieillissantes l'aspect d'une jeune et charmante maternité ; pour moi, je ne trouve rien de si disgracieux à voir qu'une femme en cet état.

— Ce n'est toujours pas notre chère baronne qui est disgracieuse à voir ; jamais elle ne m'a paru si jolie.

— Baronne ! dit la fille majeure en souriant comme une autre eût grincé des dents.

~ Oui , baronne ! répéta madame Giraud qui appuya emphatiquement sur ce mot; tout ce qu'il y a de plus baronne, et il faut que vous en preniez votre parti.

— Mon parti ! Est-ce que vous croyez par hasard que je suis envieuse de madame Froidevaux? reprit Ursule d'un air de dédain qui cachait mal son amer dépit.

— Si vous êtes envieuse de la baronne de Yaudrey-Froidevaux ! répondit la parente du juge de paix avec une ironie que n'eût pas laissé soupçonner la bonté naturelle de son caractère, et dont elle ne faisait usage que lorsqu'il s'agissait de défendre les gens qu'elle aimait contre des attaques injustes eî haineuses 5 mais cela est peint dans vos yeux,

sur votre physionomie et dans vos moindres gestes ; vous lui enviez tout ce qu'elle possède, entendez-vous bien, ma chère demoiselle, tout, sans exception; son titre, son nom, sa fortune, sa jeunesse, sa beauté, Tenfant qu'elle aura bientôt, et par-dessus tout le reste, son mari.

Foudroyée par cette véhémente sortie, mademoiselle Ursule Chavelet ne trouva pas un mot à répondre ; mais au fond de son cœur dévoré déjà dé jalousie et de rancune, elle jura une haine éternelle à la femme qui venait d'y lire si bien.

Pendant ce temps, Toussaint Gilles et Vermot, toujours arrêtés devant la porte de l'auberge, échangeaient quelques paroles

282 LE GEISTILIIOMME CAMPAGNARD.

dont on comprendra mieux la portée lorsqu'on connaîtra le changement survenu depuis près d'un an dans la position des deux membres du club patriotique de Châteaugiron.

Conclasion ( Suite ).

Le jour même où, grâce à l'habile coup de main de M. de Vaudrey, la douairière de Bonvalot était revenue au château, madame de Châteaugiron, heureuse du retour inespéré de sa mère, avait résolu de le célébrer par un acte d'amnistie. Sur ses instances, M. Bobilier avait dû jeter au feu le procès-

284 LE GENTILIIOMMF, CVMP.IGNVÎID.

verbal dressé par lui contre les instigateurs de l'émeute. Ce n'était pas sans regret que l'irascible juge de paix s'était résigné à un sacrifice qui devait le priver du plaisir de la vengance ; mais comme après tout il lui restait pour fiche de consolation l'instruction judiciaire qu'il venait de commencer contre les auteurs présumés de l'incendie du château, il avait fini par consentir à se montrer clément ; encore y avait-il mis la même restriction mentale que la femme de Sganarclle.

— Soit, je leur pardonne, s'était-il dit, mais ils me le paieront, Toussaint Gilles et Yermot du moins, car tous les autres sont un tas d'imbéciles, indignes de ma colère.

LE GENTH.nOMME CAMPAG^iAKD. 285

Quelques jours après, sur la demande formelle et dùaient motivée de son supérieur, le greffier Vermot fut révoqué de ses fonctions, et un peu plus tard, lors de la nouvelle élection des officiers des pompiers, Toussaint Gilles, à son tour, grâce à la puissante opposition organisée par le vieux magistrat au sein de la compagnie, perdit à la fois ses deux épaulettes, dont hérita Philippe Aaioudru.

Animé par ce double triomphe, M. Bobilier alors prit l'héroïque résolution d'en remporter un troisième plus éclatant et plus décisif encore ; cette fois, il ne s'agissait de rien moins que de mettre à mal le club patriotique lui-même ; au lieu de le briser en faisceau, le vieillard, conformément au pré-

cepte d'Esope, le saisit dard à dard, et réussit ainsi à le rompre. Un achat assez considérable de sucre et de bougie, et la promesse qu'une pareille occasion de bénéfices se renouvellerait souvent, déterminèrent sans peine l'épicier Laverdun à renoncer aux honneurs improductifs de sa vice-présidence. Le boucher Gautherot ne résista pas davantage à l'assurance d'être le fournisseur en titre du cfiâteau ; et Picarde t enfin, plus vaniteux qu'intéressé, devint un des plus chauds partisans du marquis dès que l'influence du juge de paix l'eut fait nommer lieutenant des pompiers en remplacement de Philippe Amoudru, élevé lui-même au grade supérieur.

Au moment dont nous parlons, le club

patriotique se trouvait donc dissous de fait, et les seuls membres qui fussent restés fidèles à ses principes, peut-être parce qu'on n'avait rien fait pour les en détacher, Toussaint Gilles et Vermot, deux grands débris debout au milieu de cette ruine, en étaient réduits à se consoler entre eux.

— Nous sommes les derniers des Romains de Châteaugiron, disait d'un ton d'amertume l'ex-greffier, qui, comme on a pu le voir, se piquait d'érudition littéraire.

— Ils triomphent, les brigands! répondait l'ex-capitaine avec une rage concentrée:

mais, patience, nous aurons peut-être un jour la république !

En cette occasion, la froide inclination de tête par laquelle Georges Froidevaux venait de répondre à leur salut, donna un aliment nouveau à l'humeur morose et atrabilaire des deux compagnons d'infortune.

— Il n'était pas si fier quand i* venait plaider devant moi, dit Vermot en essayant de ricaner.

— C'est sa baronnie et sa fortune qui lui ont tourné la tête, répondit l'aubergiste du même ton.

— J'ai toujours dit que ce n'était pas là un vrai patriote ; il a suffi de quelques écus et d'un peu de fumée nobiliaire pour lui faire oublier ses anciens amis politiques.

'le gentilhomme CAMPAf.XARD. 28i)

— Les vrais patriotes ! dit Toussaint Gilles en souriant amèrement, à part nous deux, où sont-ils?

— Il n'y en a plus, c'est vrai; et j'ai raison de le dire , nous sommes les derniers des Romains.

— Quand je vois la servilité de tous ces brigands-là , qui dans le temps criaient plus haut que nous, il me prend des envies de décrocher mon sabre ( car on m'a enlevé mes épaulettes , mais on ne m'a pas pris mon sabre) et de tout mettre à feu et à sang. Un Laverdun , qui , après avoir eu l'honneur d'être vice-président de notre club , a maintenant la bassesse de porter lui-même au château les pains de sucre qu'on lui achète !

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