‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 10 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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maintenant qu'il m'est impossible de me soustraire sans imprudence à l'honneur que veut bien me faire madame la marquise de Châleaugiron. De quel prétexte coiorerais-jc ma conduite ?

— Une indisposition ; c'est reçu en pareil cas.

— Sans doute ; mais que penserait M. Grandperrin qui ne serait pas dupe de celle indisposition ?

— Ainsi donc^ ma chère Clarisse,, reprit M. de Vaudrey en fixant sur la jeune femme son regard pénétrant^ vous avez complètement changé d'avis depuis hier ?

— Je l'avoue ; la nuit a porté conseil.

— Et vous n'avez plus aucune répugnance à voir ma nièce ?

— Pourquoi lui en voudrais-je d'un passé dont elle est innocente ?

— Mais avez-vous bien réfléchi qu'elle ne viendra pas ici sans être accompagnée de son mari ?

— Je dois m'y attendre^ répondit Clarisse avec un étrange sourire, de jeunes mariés ! cela est inséparable.

— Ainsi donc^ malgré vos larmes d'hier, vous êtes résignée aujourd'hui à vous retrouver en présence dlléraclius ?

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne faudrait-il pas toujours finir par là ?

— "Voilà un revirement qui n'est pas naturel, se dit le baron atteint d'une défiance soudaine ; ce n'est pas un caractère comme celui de Clarisse qui passe ainsi subitement de la tempête au calme plat ; je crains bien qu'il n'y ait dans tout ceci quelque diablerie de femme ; mais j'y veillerai.

— Vous me trouvez bien légère, n'est-ce pas? reprit madame Grandperrin avec un sourire mélancolique, et vous traitez d'inconséquente une conduite qui au fond n'est quoi résignée, car, forcée de vivre en ce pays, comment échapper aux nécessités de ma position ? N'étaient-ce pas les gla-

(liateurs romains qui prenaient une attitude gracieuse pour mourir ? J'essaierai de faire comme eux, du moins tant que mes forces soutiendront mon courage. J'avais fait u!i autre plan pour me sousti'airc aux tortures qui m'attendent, mais j'ai dû reconnaître liier que ce plan n'était qu'une ciiimère.

— Quel plan? demanda le baron.

— L'élection de mon mari à ce conseil général, à mes yeux c'était un grand pas pour arriver à la députation ; puis, une fois député, M. Grandperrin aurait sans doute consenti à confier h un commis principal l'administration de ses forges, et, momentanément du moins, nous nous serions fixés à Paris, comme je lui en ai exprimé plusieurs fois le désir. De la sorte, j'aurais évité d'une manière naturelle et plausible ce voisinage que je redoute, mais auquel je n'ai pas d'autres moyens de me soustraire. Ainsi l'absence et le temps, ces deux consolateurs, dit-on, auraient fini par me rendre le repos dont j'ai besoin ; et plus tard, devenue calme et résignée, devenue vieille femme en un mot, j'aurais pu sans danger me retrouver en présence de cet bomme qu'une fatalité va me forcor à revoir dès demain peut-être. Je frémis quand j'y songe ! Voilà quel était mon plan.

— Je le trouve fort raisonnable ; mais pour quil put réussir il faudrait d'abord que la députa'tion de CharoUes fût vacante.

-- Elle l'est.

— M. Uicquicr est donc mort? demanda le baron avec un geste de surprise.

— Oui, répondit Clarisse laconiquement.

— Étes-vous sure de cela ?

— l^arfailement sure. M. Uicquicr est mort il y a deux jours à sa maison (h^ camp;ij);ne de la Cerisaie; j'en ai vccji la nouvcll(ï ce mali-n pendant l'absence de M. Granilperi in.

— Avcz-vous dit cela à votre mari ?

— Pas encore 3 j'étais sure que vous viendriez aujonr-

d'hiii et j'ai voulu vous consulter avant tout. Que me conseillez-vous ?

— Jg viens de vous dire que votre plan me paraissait fort raisonnable ; j'ajouterai maintenant qu'il faut agir vigoureusement et sans délai.

— Mais^ dit madame Grandperrin avec un accent plein de finesse, comment mon mari oserait-il se mettre sur les rangs pour la députation, lui qui ne parviendra pas même à se faire élire membre de ce conseil général?

— Pourquoi n'y parviendrait-il pas?

— En héroïne malheureuse à qui toutes les distractions sont bonnes, reprit madame Grandperrin en affectant de sourire tristement, j'ai fait le calcul de nos chances de succès, et j'ai été forcée de reconnaître qu'elles diminuaient tous les jours; d'abord la trahison de ce curé Dommartin, qui, après nous avoir promis ses voix, va les donner à M. de Châteaugiron.

— Le curé Dommartin ne donnera pas plus ses voix à mon neveu qu'à votre mari ; j'y ai mis ordre.

— Comment cela? demanda Clarisse d'un air ae vif intérêt.

— Votre mari ne vous a-t-il pas raconté la petite scène qui s'est passée au château pendant qu'il y était?

— La scène où M. Dommartin a joué un si misérable rôle?

— Oui. Vous connaissez donc le résultat, mais non la cause.

— N'était-ce pas l'odieuse calomnie qu'il s'était permis d'articuler contre M. Grandperrin ?

— Il y avait cela en clfet; mais il avait encore autre chose.

— Qu'y avait-il donc ?

— J'ai donné les étrivières audit Dommartin pour trois raisons : 1' il m'a toujours déplu avec son air faux, sa parole mielleuse et sa conduite hypocrite; or, j'ai l'habitude de

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régler tôt ou tard le compte des gens qui me déplaisent; 2® son procédé à l'égard de votre mari était réellement abominable et méritait le châtiment le plus exemplaire; S*" enfin j'étais bien aise de le brouiller avec mon neveu.

— Dans quel but ?

— Comment^ fine comme vous êtes, vous ne devinez pas?

— Non, je Tavoue.

— Une fois brouillé avec mon neveu, le curé ne lui donnera pas les voix dont il dispose ; comprenez-vous à présent?

— Vous ne soutenez donc pas M. de Châteaugiron? s'écria Clarisse du ton le plus vif.

— Bien loin de le soutenir, répondit le baron avec un sourire tranquille, vous voyez que je n'épargne rien pour le faire échouer.

— Mais le meilleur moyen de le faire échouer, c'est d'appuyer M. Grandperrin !

— C'est ce que je me suis dit.

— Vous le soutiendrez donc ?

— Pourquoi pas ?

— Ainsi vous êtes à nous? ainsi vous voterez pour mon mari ? reprit Clarisse dont la figure rayonnait.

— Voter, non, répondit M. de Vaudrey en souriant, je ne puis pas vous promettre cola ; je suis \m vieux carliste télu et incorrigible, et tous les beaux raisonnements de (jnelques-uns de nos journaux, qui veulent maintenant nous persuader d aHer aux élections après avoir prêché p(Muh\nt plusieurs aimées la thès(^ contraire, ne me An'ont point dévier d'un |)as de la hgne (\u' je me suis tracé(?. Pour voter, il uk; faudrait prèler serment au gouvernement actuel, et, si je prêtais ce serment, ji- uic croirais en consciiMice obligé de le tenir; or, comme, vu mes vieilles croyances, je n'y prendrais pas le moindre plaisir, j'aime mieux m'abstenir, ainsi qu(^ je l'ai lait jusqu'à présent. Ainsi donc, luu chère Clari^se, je ne voterai pas pour votre mari, mais

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je vous promets de lui assurer les voix de tous les braves électeurs du canton sur qui je puis avoir quelque influence.

— Ah ! mon cher monsieur de Vaudrey^, que ne vous devrai-je pas ? dit madame Grandpenin en saisissant la main du gentilhomme campagnard.

— Vous ne me devrez rien, mon enfant; ce que je fais là., ce n'est pas du tout pour que M. Grandperrin soit élu, mais bien pour que mon neveu ne le soit pas. L'élection de votre mari est donc assurée, à moins pourtant que le curé, par un revirement diabolique dont il est bien capable, ne donne maintenant ses voix au médecin Boisselat, auquel cas la candidature de ce dernier, soutenue déjà par Froidevaux, pourrait devenir redoutable.

— Mais M. Froidevaux est à nous, s'écria Clarisse d'un air triomphant ; c'est arrangé..

— Oh ! en ce cas, reprit le baron, nous sommes sûrs de notre affaire: après-demain M. Grandperrin passera au premier tour de scrutin; comme vous le disiez tout à l'heure, ce sera un grand pas pour arriver à la députalion ; j'ai quelque crédit en dehors du canton, et vous pouvez être sûre, ma chère Clarisse, que je soutiendrai votre mari jusqu'au bout.

— Ainsi donc je triompherai de cet homme odieux et j'humiiiorai son orgueil, se dit madame Grandperrin en triomphant déjà au fond de son âme : mais quelle vengeance plus complète si je parviens à saisir les {ils de catte jolie intrigue dont m'a parié ce Froidevaux î

— Ah ! madame la douairière de Bonvalot, pensait au même instant le baror, au lieu de continuer le commerce de l'iionorable marchand de vin votre défunt mari, vous voulez être reçue aux Tuileries, et vous avez imposé à un Châteaugiron la condition de devenir pair de France sous le gouvernement actuel! Vous avez compté sans moi, ù la plus fardée des douairières !

Madame Grandperrin et M. de" Vaudrey rejoignirent le

reste de la compagnie ; puis au bout de quelques instants^ le gentilhomme campagnard, qui avait refusé de dîner au château, remonta à Giiûteaugiron-le-Vieil^ où il était impatiemment attendu.

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