LE DEFAUT DE. LA CL'IRASSE
En voyant les énKniliiM's se disperser, Georges Froiih"»vaux avait jugé inutile de rester plus longtiMups devant le chi\teau, et il s'était dirige vers la forge, car l'heure du dîner approchait.
132 aaVRES DE CIT. DE BEnNAIlO.
Madame Grandperrin, qui voulait avoir un entretien confidentiel avec le jeune avocat, le* reçut dans un petit salon où elle se tenait habituellement; sous un de ces prétextes qui ne manquent jamais aux femmes, elle avait éloigné sa belle-fille.
— Vous arrivez à propos, dit-elle à Georges en l'accueillant par un gracieux sourire qui contrastait avec la froideur hautaine qu'elle lui témoignait d'ordinaire, M. Grandperrin n'est pas encore revenu de Rancenay où il est allé ce matin, et je vous avoue que mon isolement, car les domestiques ne comptent pas, commençait à me faire peur. Ne dit-on pas qu'il y a du bruit sur la place du château ?
Froidevaux raconta la scène dont il venait d'être témoin.
— Ce que vous m'apprenez là me contrarie vivement, dit Clarisse lorsqu'il eut achevé son récit qu'elle avait écouté toutefois avec une satisfaction à peine dissimulée ; M. Grandperrin se trouve engagé dans une lutte politique avec M. de Cliateaugiron, et je crains que nos ennemis, tout le monde a les siens, ne cherchent à lui attribuer le désordre qui vient d'avoir lieu.
— Une pareille calomnie tomberait d'elle-même, répondit le jeune avocat; M. Grandperrin est trop universellement estimé pour qu'il soit possible, à moins de ^ouloir être démenti par le canton tout entier, dp le mêler en rien à cette ridicule échaulfourée.
— Vous avouez donc que M. Grandperrin jouit de la considération publique?
— Assurément, madame.
— Qu'il justifie par son caractère l'estime que tout le monde lui accorde?
— Je l'ai toujours dit hautement.
— Enfiu que c'est un hommi; probe, loyal, intelligent et de tous points fort honorable ?
— Voilà en effet, madame, l'opinion que j'ai toujours eue de M. Grandperrin,
— Eh bien, s'il en est ainsi, reprit Clarisse avec un sourire plein de finesse, comment conciliez-vous cette bonne opinion que vous avez de M. Grandperrin avec l'opposition que vous faites contre sa candidature? Ce vilain médecin Boisselat vous tient donc bien au cœur ?
— En aucune façon, madame; nous avons les mêmes principes politiques, voilà tout.
— Les principes politiques de M. Boisselat! dit madame Grandperrin d'un ton railleur ; comme si le pauvre homme était capable d'enchaîner deux idées ! Dites que vous n'aimez pas M. Grandperrin, que vous avez contre lui quelque grief, que vous êtes décidé à le contrecarrer; mais, de grâce, ne me parlez pas des principes politiques de iM. Boisselat.
— Je vous jure, madame, qu'en toute autre circonstance je serais heureux de prouvera M. Grandperrin l'estime que j'ai pour lui; mais mallicureuscment il s'iigit ici d'une question de parti, et nous sommes enrôlés sous des bannières opposées.
— Pas si opposées que vous voulez bien le dire.
— Mais, madame, M. Grandperrin est conservateur, et moi je suis de l'opposition.
— Vous êtes tous les (\vu\, avant tout, du parti des honnêtes gens et des hommes raisonnables ; pourquoi donc quelques petits dissentiments sur des points secondaires vous (Mupêcheraient-ils de vous entendre quand vous rt(\s déjà d'accord sur le fondï Voyons, ajouta Clarisse avec un accent de coquetterie enjouée, j'ai mis dans ma tête de vous séduire, et, à moins que vous n'ayez un cœur de rocher, j'en viendrai à bout.
— Connue je n'ai nullement un cour de rochei', répondit Froidevaux i u riant, je crois qu'il est prudent (jue je me retire.
184 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Mettez-vous là et écoutez-moi, reprit madame Grandperrin en montrant au jeune avocat, qui avait pris modesment une chaise, une place sur la causeuse où elle-même était assise.
Froidevaux obéit en silence.
— Je vais vous parler comme je parlerais à mon confesseur si j'osais l'entretenir d'intérêts si m^o-iidains, dit Clarisse toujours souriante ; je tiens beaucoup à ce que monsieur Grandperrin soit élu membre de ce conseil général; j'y tiens tellement que, s'il échoue, je ne m'en consolerai pas.
— Cependant, madame, un échec de cette nature n'est pas assez sérieux...
— Tout ce qu'il vous plaira ; traitez cela de caprice si vous voulez, je vous répondrai qu'on n'est point femme pour ne pas avoir quelques petits caprices.
— Et vous pourrez ajouter, madame, que personne plus que vous n'a le droit d'en avoir, répondit Georges, qui, quoiqu'il regardât la belle-mère de Victorine comme l'ennemie de ses amours, s'etTorçait en toute occasion de gagner ses bonnes grâces.
— Dois-je tout vous dire? reprit Clarisse en se penchant confidentiellement vers le jeune avocat; eh bien! c'est plus qu'un caprice, c'est pour moi une question d'amourpropre.
— Une question d'amour-propre ?
— Oui, vous aurez peut-être de la peine à me comprendre, pour cehi, il faudrait être femme comme moi.
— Si cette condition est indispensable, dit Froidevaux on se remettant h rire, vous avez eu tort de me choisir pour confident.
— C'est égal; puisque j'ai commencé, j'achèverai la confession. Écoutez donc mes puérilités avec la gravité convenable, et surtout ne riez plus, car je croirais que vous vous moquez de moi. — Vous" saurez, poursuivit Clarisse
en affectant une sorte de bouderie enfantine^ que je ne puis souffrir cette belle marquise qui nous est arrivée hier.
— Vous la connaissez donc^ madame î
— Je ne Tai jamais vue.
— Et vous ne pouvez pas I.i souffrir ?
— Je la déteste.
— Quoi ! sans la connaître ?
— Voilà de ces choses, dit Clarisse avec un geste mutin, qu'un homme, malgré tout son esprit, ne fera jamais entrer tout seul dans sa grosse tête carrée. Vous ne comprenez donc pas, cerveau bouché, que depuis mon mariage je suis la femme la plus importante du pays, la dame de la paroisse en un mot, et qu'il est par conséquent tout à fait impossible que je ne prenne pas en haine, avant même de la connaître, cette belle marquise qui, avec sœi titre, son château, ses livrées et tout son étalage, va me détrôner impitoyablement ! Il me semble pourtant que cela est bien facile à comprendre.
En dépit de sa pénétration naturelle. Froid evaux fut complètement dupe de cette fausse confidence par laquelle madame Grandperrin, afni de donner à sa conduite un prétexte plausible et non compromettant, feignait d'éprouver pour madame de Cliâtcaugiron la haine qu'elle avait vouée en réalité à Iléraclius.
— A la bonne heure, répondit-il, vous détestez cette belle marquise...
— Quand je dis belle, Tcst-elle d'abordî
— Oui, madame.
— Vous l'avez donc vue 1
— Hier, à son arrivée.
— Et vous l'avez trouvée belle ? demanda Clarisse avec un dépit qui cette fois n'avait rien d'affecté, car quelle feuune abandonnée par son amant, n'éprouverait un certain plaisir à trouver laide et ridicule la rivale épousée par le perfide'*
13C Oi:UVRES DE CH. DE DEIUn'AUD.
— Jolie plutôt que belle, répondit Froidevaux; rien de très-remarquable, mais un ensemble gracieux.
— Grande, ou petite ?
— Elle m'a paru à peu près de votre taille.
— Brune? blonde ? rousse?
— Très-blonde.
— Une couleur faae... Ah! pardon, ajouta madame Grandperrin en arrêtant sur Tamant de Victorine son regard plein de feu; j'oubliais que je parle devant un admirateur déclaré de la couleur blonde.
— Madame, répondit Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir, mon goût n"a rien d'exclusif, et j'admire tout ce qui me paraît beau.
— Ainsi vous avez admiré cette marquise qui vous a paru si belle ?
— Je n'ai fait que l'entrevoir, et d'ailleurs j'étais trop loin pour la bien examiner.
— Et... le marquis, reprit Clarisse d'une voix légèrement altérée, semblait- il s'occuper beaucoup de sa femme ?
— Mais oui, autant du moins que j'ai pu le remarquer; et, à vrai dire, continua Froidevaux avec un demi-sourire, il aurait grand tort s'il se relâchait sr.r ce point, car un autre me paraît s'occuper aussi beaucoup de madame la marquise.
— Quoi!... un autre... que voutez-vous dire? s'écria Clarisse avec une extrême vivacité.
— Je plaisante, madame, répondit le jeune avocat qui parut se repentir des paroles qui lui étaient échappées; je veux parler de la passion subite et renversante que m'a paru éprouvfîr, à la vue de madame de Châteaugiron, notre digne juge de paix.
— Vous me trompez... il n'est pas question de M. Bobilier... Vous avez découvert quelaue chose...
— Je vous assure, madame..-.
LE gentiliix)m:»ie campagnard. 137
— Ne mentez pas; je lis dans vos yeux un roman tout entier, et vous allez me le raconter.
— Mais quand je vous jure...
— Je vous jure, moi, que nous serons brouillés à mort si vous ne satisfaites pas ma curiosité ; et vous savez, ajouta Clarisse, qui arrêta sur le jeune avocat un regard singulièrement expressif, que vous avez bien quelque intérêt à me ménager...
— Au fait, se dit Froidevaux en capitulant avec sa conscience, pourquoi, par une délicatesse exagérée, risqueraisje de m'en faire une ennemie déclarée, au moment même où elle se montre mieux disposée en ma faveur? Mon mariage avec Victorine dépend d'elle seule, car M. Grandperrin ne voit que par ses yeux ; ne serais-je pas bien fou alors de Tirriter contre moi en refusant de satisfaire sa curiosité ?
— Je vous écoute, reprit madame Grandperrin d'un ton d'impatience.
— J'ai -en ellet, madame, découvert quelque chose d'assez singulier, dit Georges avec un reste d'hésitation, mais, comme c'est le secret d'autrui, je craindrais, en le divulgant...
— M(; le confier, ce n'est pas le divulguer, car je vous promets une discrétion absolue.
— Mais ne conunettrais-je pas moi-même une indiscrétion inq)ar(ionnable?
— Connncnt pourriez-vous être tenu de garder un secret qu'on ne vous a pas confié? Ce que vous av(^z découvert vous appartient sans aucun doute.
— Peut-être avez-vous raison, cependant....
— Mais parlez donc ; vous ne savez donc pas co que c'est qu(^ la curiosité d'une fcnnnc^?
— Eh bien ! puiscpie vous l'exige/, et (^l'il m'est impossible de rien cacher, voici ce que le hasanl m'a fait découvrir.
La physionomie et Tattitude de madame Grandperrin annoncèrent une attention pour ainsi dire dévorante.
— Hier matin^ poursuivît Froidevaux, j'ai eu pendant quelques instants pour compagnon de chambre, à Taubergc du Cheval' Patriote, où je descends quand je viens ici, un petit jeune homme extrêmement fat, assez joli garçon du reste et qui se dit l'ami intime du marquis de Châteaugiron.
— Ah! ... un jeune homme ... Savez-vous comment il s'appelle?
— Le vicomte de Langerac.
— Je ne connais pas ce nom-là; continuez.
— Il attendait à l'auberge l'arrivée du niarquis.
— De la marquise, peut-être? s'écria Clariese dont les yeux étincelèrent soudain.
— En vérité, dit Froidevaux en souriant, il n'y a aucun plaisir à vous raconter une histoire; on prépare son récit de manière à en ménager l'intérêt, comme font nos romanciers, et voilà que sans pitié pour le narrateur, vous sautez de la première page au dénoùment.
— J'ai donc deviné?
— C'est ce que vous saurez, madame, si vous nie permettez de poursuivre.
— Parlez^ je sais muette.
— Aussitôt après l'arrivée du marq^uis, M. de Langerac est allé s'établir au château ; mais par une étourderie que je ne puis attribuer qu'à deux ou trois bouteilles bues par lui en déjeunant, il a laissé dans la chambre, dont je suis maintenant l'unique locataire, le brouillon d'une lettre.
— Adressée à cette belle marquise? interrompit de nouveau Clarisse, dont la perspicacité naturelle, aiguisée encore par un sentiment vindicatif, devançait les paroles du narrateur.
— Je ne pourrais pas l'affirmer^ car il n'y avait pas d'adresse.
LE GÏÎNTILHOULME CAMPAGNARD. 139
— Sur un brouillon! y songez-vous? puisque ce M. de Langcrac est reçu au château^ il est certain qu'il n'aura pas mis d'adresse à la lettre elle-même.
— En effet, à quoi bon, puisque, selon toute apparence, il l'aura remise en main propre?
— D'ailleurs, une adresse, cela prend de la place, et les amoureux n'en ont jamais trop; car il est bien convenu que c'est une lettre d'amour ?
— Sans aucun doute.
— Vous allez me la montrer, n'est-ce pas ? Cela doit être si amusant à lire, une lettre d'amour!
Quoiqu'elle sût depuis longtemps à quoi s'en tenir sur l'amusement que peut causer la lecture d'une épître de cette espèce, madame Grandperrin prononça ces derniers mots d'un air de curiosité ingénue, comme aurait pu faire la pensionnaire la plus ignorante.
— Il m'est impossible de vous satisfaire, répondit Froide vaux.
— Pourquoi donc?
— J'ai brûlé ce brouillon.
— Quel malheur! s'écria Clarisse avec un dépit réel; mais du moins vous l'avez lu attentivement avant de le brûler ?
— Je me reconnais coupaole de cette indi.'^cTétion.
— Alors, reprit la jeune femme en cherchant s"s paroles comme si elle eût craint d'expliquer trop clairement sa pensée, vous avez pu dminer où en est le roman?
— A mi-chemin à pini prés, autant que je puis m'y connaître : on remercie déjà, mais on demande encore.
— Je comprends... et ce jeune homme est assez bien, dites-vous ?
— Beaucoup moins bien à coup sûr que M. de CliAteaugiron ; mais on prétend (pie cela ne fait rien
— Allons, dit (Clarisse avec un rire étrange, la monotonie de notre vie de campagne va être égayée, grAcc à cette
140 OKUVRES DE Cil. DE BERNARD.
belle marquise et à CQt agréable vicomte, par un petit drame romanesque dont les détails ne sauraient manquer d'être fort intéressants ; j'espère, monsieur Froidevaux, nue vous me tiendrez au courant si vous découvrez quelque chose de nouveau ?
— Pour cela, madame, il faudrait que le hasard ou plutôt le vin de Champagne se mît encore de la partie ; et cela n'est pas probable.
Que la lettre dont Froidevaux avait trouvé le brouillon pût être destinée à madame de Bonvalot et non à sa fille, c'était là une de ces suppositions invraisemblables jusqu'à l'extravagance auxquelles personne ne s'arrête; et en effet ni Georges ni madame Grandperrin n'y songèrent un seul instant.
Clarisse fit un effort surnaturel pour refouler au fond de son âme la joie vindicative que venait d'y soulever cet incident, et elle reprit l'attaque décisive qu'elle avait résolu de livrer au jeune avocat.
— Je vous ai expliqué, dit-elle, que l'arrivée triomphante de cette marquise au cœur sensible équivaut, pour moi, à une véritable abdication, et je vous avoue que s'il m'est difficile d'éviter une défaite, je voudrais du moins la retarder le plus possible; si dans cotte élection M. le marquis de Chàteaugiron l'emporte sur M. Grandperrin, nous serons donc vaincus du premier coup, sans coup férir, pour ainsi dire, et sans espoir de nous relever jamais! Cette perspective, je ne vous le cache pas, blesse lîion amour-propre à un degré inexprimable. Ayez donc quelque compassion de ma faiblesse, mon bon monsieur Froidevaux, et faites-moi l'aumône, là, entre nous, des voix dont vous disposez; je ne veux pas avoir l'air de mettre un prix à ce service, je ne prend pas d'enga-ement, je ne promets rien; mais je vous jure que vous n'aurez pas obligé une ingrate. Comme femme que vous connaissez depuis longtemps j'aurais déjà des droits à vos bons offices, mais ne ferez-vous rien pour la belle-mère deVictorine?
LE GENTILnOM.Mïî CAMPAGNARD. 141
Le regard de madame Grandperrin était si éloquent, sa Toix avait une expression si persuasive, le nom dont elle avait adroitement couronné sa péroraison possédai! une autorité si souveraine, que le jeune avocat, incorruptible jusqu'alors, se sentit soudainement subjugué; il avait repoussé victorieusement les offres par lesquelles on s'était efforcé de tenter son ambition, mais comment résister à une attaque dirigée contre son cœur? comment refuser ce qu'on lui demandait au nom de Victorine?
— Après tout, se dit-il en cherchant à excuser à ses propres yeux sa faibiesse, tout le monde dans le pays sait fort bien que ce pauvre Boisselat n'est qu'un mannequin que je mets en avant jusqu'à ce qu'il me soit possible de paraître moi-même sur la scène ; si donc il me plaît, à moi qui suis en réalité le candidat sérieux de l'opposition, de me retirer devant M. Grandperrin, qui aurait le droit d'y trouver à dire?
Après avoir ainsi concilié tant bien que mal les exigences de ses opinions politiques et les intérêts do son amour, Froidcvaux finit par dire à madame Grandperrin :
— Il m'est impossible de vous résister, madame ; disposez de moi.
- Je ne vous remercie pas, répondit Clarisse avec le plus charmant sourire, car je veux laisser ce soin à une personne dont les remercîmcnts vous seront sans doute plus agréables que les miens... je crois l'entendre qui vient.
Un bruit de pas se faisait entendre en effet dans la pièce voisine; bientôt une des portes du petit salon s'ouvrit, mais, au lieu de Victorine, ce fut M. Grandperrin qui p;irut.
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PROJETS DE vengeance;
La physionomie de M. Grandperrin offrait un mélange de triomphe et d'embarras ; car si d'une part il était fort satisfait du résultat de sa visite au château, il craignait de l'autre que cette démarche n'eût pas la complète approbation de sa femme.
— Il me semble que je suis un peu en retard, dit-il en entrant, mais ce n'est pas ma faute.
— J'ai déjà présenté vos excuses à M. Froidevaux, répondit Clarisse ; il sait que vous venez de Uancenay.
— Pendant votre absence Châteaugiron a eu sa petite émeute, dit le jeune avocat.
— C'est ce que j'ai vu en passant sur la place.
— Il vous faudra, après dîner, aller faire une visite à M. de Châteaugiron, dit Clarisse à son mari, de ce ton péremptoire qu'emploient volontiers les femmes lorsqu'elles ont l'habitude de se voirobéies.
— Vous avez donc changé d'avis ? demanda le maître de forges un peu étonné.
— Ce sont les circonstances qui ont changé. Les scènes tumultueuses de tout à l'heure rendent cette vi-site indispensable. Entre adversaires d'une certaine classe, il Cbt des procédés auxquels il n'est pas permis de manquer.
— .le suis charmé de ce que vous me dites là, répondit M. Grandperrin d'un air épanoui, d'autant plus charmé que j'ai prévenu vos désirs.
— Connnent cela ?
— Je viens du château.'
■— Sans m'avoir consultée? dit Clarisse d'un ton sec; car bien que son mari n'eût tait en cette circonstance que ce qu'elle-même voulait lui faire faire, elle ne voyait pas sans dépit qu'il se fût permis de prendre l'initiative.
— Allons, allons, ne te fâche pas. Puisque tu voulais que j'allasse au château, quel mal y a-t-ii à ce que j'en vienne ?
— Il y a toujours du mal à faire quoi que ce soit sans la permission de sa femme, répondit madame Grandperrin, qui reconnut la puérilité de son dépit et essaya de le tourner en plaisanterie.
— Voilà une maxime qui devrait être inscrite dans le Code civil au titre du mariage, dit le jeune avocat en riant.
— Si vous voulez que je vous pardonne, reprit la jeune femme, racontez-nous, sans en rien omettre, cette mémorable visite.
M. Grandperrin ne demandait qu'à faire ce récit; il raconta donc avec une certaine complaisance rhumiliantc déconvenue du curé Dommartin, les marques d'estime qu'on lui avait prodiguées à lui-même, l'accueil parfaitement poli de M. de Châteaugiron, les grâces et la beauté de la marquise ; dans son éblouissemcnt de parvenu, il n'était pas jusqu'au rouge de madame de Bonvalot qui ne lui eût paru du meilleur goût.
— Cette marquise est donc réellement belle ? demanda Clarisse dont le dépit se ralluma en secret.
— Ce sera, après vous toutefois, dit galamment le maître de forges, la plus jolie fenune du pays.
— Et Vicloriiio ! il parait que pour lui elle n'est pas la plus jolie, se dit Froidevaux ; ces pères sont d'un aveuglement absurde.
— La marquise, (railleurs, se dispose à venir vous voir, poursu'ivil Tinduslric^l d'un ton emphatique ; elle veut absolument vous prévenir: ainsi, attendez-vous à sa visite prochaine. Il me semble que, par précaution, on pourrait faire
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garnir de fleurs les étagères du salon et ôter les housses des meubles ; les domestiques aussi feraient bien, je crois^ de mettre leur livrée et de ne pas la quitter. ^ — Ces détails me regardent, répondit Clarisse à qui les vaniteuses préoccupations de son mari arrachèrent un sourire de dédain ; vous pouvez être sans inquiétude : madame la marquise de Chûteaugiron sera reçue ici avec tous les honneurs qui lui sont dus.
Ni M. Grandperrin ni Froiaevaux ne remarquèrent Taccent amer et pour ainsi dire menaçant dont furent prononcées ces dernières paroles.
La cloche du dîner, qui sonnait depuis un instant, amena dans le petit salon Victorine, madame Estèveny, et deux ou trois autres convives qui s'étaient promenés jusqu'alors dans le jardin en attendant, quelques-uns avec impatience, le moment de se mettre à table.
A part les regards furtivement échangés entre la jeune fille et son amant, le repas n'offrit aucun incident digne d'être mentionné. Les scènes tumultueuses dont la place du château venait d'être le théâtre firent naturellement tous les frais de la conversation, et chacun, à l'exemple dos maîtres du logis, en bhlma sévèrement les autours.
Après le dîner, M. de Vaudrey vint à la forge. D'un coup d'œil expressif il avertit Clarisse du succès de la démarche dont elle l'avait chargé, et la jeune femme, profitant d'un moment où tous les convives étaient réunis dans la salle de billard, s'esquiva, bien sCire d'être bientôt suivie; un instant après, en effet, le baron l'avait rejointe dans le petit salon.
— Ma chère enfant, lui dit-il en lui présentant le portefeuille que lui avait remis le marquis, brûlez et oubliez.
Mai hune Grandperrin déc'nira l'onvc'oppe avec une sorte d'avidité, ouvrit le portefeuille, examina rapidement les difl'éients objets qu'il contenait, et compta les lettres pour s'assurer qu'aucune n'était resiée au pouvoir de son ancien amant. Lorsqu'elle se fut assurée que la restitution était
LE GEMIUIOM.^IK C.UU'AGNAUD. 145
complète^ un éclair de satisfaction illumina son visage rêveur et sombre jusqu'alors.
— Vous venez de me rendre un service que je n'oublierai jamais, dit-elle au baron après avoir enfermé le portefeuille dans un meuble dont elle retira la clef.
— Peut-être vous en demanderai-je un jour le prix, répondit M. de Vaudrey avec un sourire expressif, mais le moment n'est pas encore venu ; parlons de choses plus urgentes. Vous savez sans doute que votre mari est venu aujourd'hui au château ?
— 11 me l'a dit.
— Vous a-t-il dit aussi que ma nièce voulait venir vous voir ?
— Sans doute.
— Voilà ce que nous voulions éviter ; mais votre mari a des façons d'agir qui déconcerteraient les plans les mieux combinés. Voyons, qu'imaginerez-vous pour éluder la visite de ma nièce ? Serez-vous malade ?
— Mais je me porte à merveille, répondit Clarisse en affectant un air surpris.
— Je ne vous demande pas conmient vous vous portez en ce moment, mais comment vous vous porterez quand ma nièce viendra vous voir ?
— Pourquoi fc-indrais-je d'être malade si madame la marquise de Chûteaui^ii'on me fait l'honneur de me rendre visite ?
— Ma foi! j'avoue que je n'y suis plus du tout, dit le baron, et l'on a raison de dire qu'avec les femmes on marche toujours de surprise en surprise.
— Qu'ont donc mes paroles de si surprenant ?
— Ne m'avez-vous pas dit hier (jue plutôt que de revoir lîéraclius vous aimeriez mieux vous {'ondamneràune réclusion [)erpétu(^lle, vous enterrer vivante s'il le fallait ? (^c sont là, si j'ai bonne mémoire, vos propres paroles.
— Que voulez-vous, mon cher baron? 11 me semble