‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 11 sur 26 · LA COMMUNE AFFRANCHIE · texte numérisé non relu

LA COMMUNE AFFRANCHIE

L'entrée principale de la maison du baron de Vaudrey était tournée au lovant, vers les ruines de l'ancien château. Une grande porte cochère peinte en gris, dans laquelle se trouvait pratiquée une seconde porte destinée au passage habituel des piétons, donnait accès dans une cour assez vaste qu'entouraient des trois autres côtés des bâtiments destinés à différents usages. En face, le corps de logis principal ; à droite, le colombier, le pressoir, les écuries et les étables; à gauche, les remises et les granges, ainsi que pkisieurs de ces constructions accessoires que rend nécessaires une exploitation rurale de quelque importance.

Au moment oi^i le baron remontait la pente assez escarpée qui séparait le petit vallon au milieu duquel s'élevait Chàleaugiron-le-Bourg du coteau où s'éparpillaient les maisons du vieux village, la plus spacieuse des granges dont nous venons do parler se trouvait momentanément métamorphosée en une salle de banquet connnode, sinon élégante. Sur l'aire, balayée avec soin, deux tables longues et étroites avaient été disposées parallèlement, de manière i\ laisser entre elles un espace libre pour les gens chargés du service.

Quelques ais de chêne ou de sapin, supportés par des futailles vides, trlle était la base modeste sur laquelle se-

talait ce festin improvisé ; mais des nappes fort propres cachaient en partie ces appuis rustiques. D'un autre côté, si la p<jrcelaine se trouvait remplacée par une faïence assez grossière ; si, au lieu de donner aux lïacons et aux coupes de cristal la teinte du rubis, le vin du cru emplissait de son rouge bord 1rs verres les plus vulgaires, en revanche des couverts d'argent bien vieux et bien massifs semblaient indiquer que l'amphitryon avait plus de confiance en ses hôtes que n'en témoignent quelquefois à leurs convives les ordonnateurs de certains banquets par souscription, où l'on voit étinceler, dans tout son éclat économique, l'argenterie de fer ou d'étain (nos descendants en rougiront pour nous) dont nous sommes redevables aux ingénieux procédés de M. de Ruolz.

Ces disparates dans l'ordonnance du repas offert par M. de Vaudrey aune partie des habitants de Châteaugiron-le- Vieil attestaient chez le gentilhomme campagnard une connaissance profonde du caractère et des habitudes des invités.

— Ils ne pren(h'ont rien, mais à la fin du dîner il y aura bien quelques assiettes et quelques bouteilles cassées, avaitil dit la veille au soir au fidèle Kabusson, qui, en attendant les honneurs administratifs auxquels le destinait son ancien colonel, s'acquittait près de lui de plus de fonctions dillérentes que n'en remplissait maître Jacques dans le logis d'Harpagon; — tiens donc précieusement sous clef h\ porcelaine et les cristaux, mais donne de l'argenterie tant qu'il en faudra ; cela ne se casse pas.

En vertu de ces dispositions libérales et prudentes à la fois, les humbles convives du baron avaient donc à leur disposition de fort beaux couverts d'argent, ce qui ne leur arrivait qu'en ces occasions solennelles, et nous devons dire que leur amour-propre en était singulièrement flatté.

Il est sans doute inutile d'ajouter que le banquet (hampétre auquel nous allons faire assister le lecteur avait pour but de fêler le même événennntque venaient déjà de célébrer

pai' leurs salves joyeuses Jean-Fracasse et Réveille-Matin, La réunionse composait, à part une seule exception, de tous les nouveaux électeurs communaux dont le baron avait eu soin de dresser la liste d'avance, en se conformant rigoureusement aux prescriptions de la loi. La population de Châteaugiron-le-Vieil étant d'environ quatre cents habitants, il y avait une quarantaine de convives, représentant' tous les âgts, depuis vingt et un ans jusqu'à l'extrême vieillesse. Fermiers du baron pour la plupart, ils devaient au droit qu'ils avaient de s'attribuer le tiers de la contribution du petit domaine exploité par chacun d'eux le privilège d'être inscrits sur la liste des plus imposés de la commune; c'est dire assez qu'ils se trouvaient sous la direction immédiate, ou plutôt dans la dépendance absolue du propriétaire dont ils cultivaient les vignes et les champs.

Pour être moins directe, l'influence du baron sur les autres électeurs communaux n'était pas moins grande, car il n'était aucun d'entre eux auquel il n'eût rendu quelque service. Depuis surtout qu'il avait fixé définitivement sa résidence dans sa terre natale, le gentilhomme campagnard était devenu, pour les paysans deChûteaugiron-le-Vieil, une sorte de providence parfois bourrue et même emportée, mais toujours bienfaisante et généreuse. La petite pharmacie qu'il avait étabhe dans sa maison était à la disposition des malades, tan(hs que des aliments plus sains et plus substantiels que ceux dont ils avaient l'habitude étaient journellement portés par ses ordres .aux pauvres convalescents. Au grand n^gret de M. Bobilier, qui l'accusait tout bas d'empiéter sur ses attributions, il était l'arbitre des habitants cVi vieux village lorsqu'il s'élevait entre eux quehiiie (lilVérend. Mais autant dans ce cas il mettait de soin à réiablir la concorde, autant il montrait de zèle et d'énergie à soutenir hnu's intérêts l(>rs(iu'ils se trouvaicint eiigai;és dans qui^hpuMlcbat avec Icmu's outrecuidants voisins les bourgeois de CluUeaugiron-lc-Bourg.

Pour ces différentes raisons et pour d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer, M. de Vaudrey était chéri et respecté dans le pays ; à ces deux sentiments se mêlait , il est vrai, une sorte de crainte motivée par le châtiment qu'il avait cru devoir infliger de sa propre main à deux ou trois méchants drôles habitués à tenir le haut du pavé, et qui, dans les commencements de son séjour, s'étaient permis d'affecter envers lui, en haine de sa fortune et 4e sa naissance, des manières grossièrement impertinentes. Corrigés sans délai ni rémission par la plus rude volée de bois vert que puisse appliquer un poignet vigoureux, ces coqs de village avaient dès lors porté la crête basse, et leur mésaventure avait inspiré à tous ceux qui auraient pu être tentés d'imiter leur insolence une frayeur salutaire qui n'avait nui en aucune manière à la considération et à l'attachement dont était entouré le baron.

— C'est la poudre, disaient en parlant de lui les habitants de Châteaugiron-ie-Vieil, et quand il vous regarde de travers il faut marcher droit; mais c'est égal, nous l'aimons tous, car il n'est pas fier et il est juste.

Au moment dont nous parlons, le repas était commencé depuis quelque temps.

Grégoire Kabusson présidait à l'une des tables. Envoyant l'émeute complètement dispersée, le baron avait ordonné au futur maire de renîonter à Châteaugiron-le-Vieil en attendant qu'il put y retourner lui-mônie, et de (aire servir sans délai le dincr retardé jusqu'alors, au grand désappointement des invités.

La seconde table avait pour président un des principaux fermiers du baron : c'était un vieillard à cheveux blancs et à physionomie patriarcale, qui occupait un rang distingué parmi les anciens du viUago et qui avait à la bouclée, presque aussi i-,ouvcnt que M. Bobilicr lui-même, dont il était lo conteuiporain, lo nom de la grande marquise Iicngarde de Châteaugiron, Montboissieux en son nom.

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Vis-à-vis de Rabiisson était assis le père Coquait^ le seul parmi les convives qui fût étranger à la commune; sa parenté avec l'ex-garde-chasse, dont il était Toncle maternel, lui avait attiré cette distinction aussi agréable que flatteuse.

Quoiqu'on mangeât fort et qu'on bût de même, car les plats couverts de mets non moins plantureux que les demimoutons rôtis et les dos de porcs engraissés, menu habituel des héros d'Homère, semblaient délier les appétits les plus robustes, tandis qu'un gros tonneau où l'on allait remplir les bouteilles à mesure qu'elles se vidaient provoquait la soifet partant la gaieté, la conversation cependant était aussi bruyante qu'animée. La victoire éclatante que venait de remporter le vieux village sur son insolent voisin fournissait à la conversation un texte intarissable ; la joie du triomphe brillait dans tous les yeux. D'une table à l'autre s'échangeaient mille propos joyeux, mille plaisanteries dont les bourgeois d'en bas fournissaient nécessairement le sujet, mille fanfaronnades inolfcnsives telles qu'il en échappe souvent aux gens longtemps opprimés, dans l'enivrement où les jette leur émancipation.

Un incident surtout avait porté au comble l'allégTCSSC moqueuse des convives ; c'était le récit fait par Rabusson de la scène qui avait eu lieu sur la place du chAteau quelques instants auparavant, scène à laquelle le baron, Rabusson lui-même et le terrible Sultan a\aient pris une part si brillante et si décisive. Pour satisfaire la curiosité de ses auditeurs, l'ex-garde-chasse avait dû recommencer plusieurs fois sa narration, et à chaque reprise les applaudissements et les rires avaient éclaté par redoublements.

— Noire colonel a-t-il bien (ait de frotter les oreilles h ce faiseur d'enibaiTas de Toussaint Gilles ! s'écria un gros paysan qui avait eu un procès avec l'aubergiste.

A part les vieillards du village qui avaient vu la lin de l'ancien régime, et qui en conséquence donnaient à M. de Vaudrcy son titre de baron, tous les autres paysans de

Châteaugiron-le-Vieil, à l'exemple de Kabusson, disaient en parlant de lui : le colonel, ou mieux encore, notre colonel !

— Quel malheur que notre colonel nous ait défendu de raccompagner ! dit à son tour un robuste vigneron en brandissant sa fourchette d'un air belliqueux ; comme je vous aurais aussi rossé avec plaisir et agrément mon bourgeois ' de Châteaugiron !

— Et moi, le mien donc ! ajouta un troisième.

— Moi, un de chaque main, dit un autre connu par ses fanfaronnades.

— Au moins, Rabusson, reprit le gros paysan, as-tu donné un atout un peu soigné à ce gredin de Gautherot qui prétend que ses côtelettes sont trop bonnes pour nous autres de Châteaugiron-le-Vieil ? .

— Tout ce que je puis vous dire, répondit Rabusson qui ne paraissait éprouver aucune répugnance à célébrer ses propres exploits ; tout ce que je puis vous dire, c'est que quand le boucher s'est relevé, le sang lui sortait par le nez et par la bouche ni plus ni moins que le vin va sortir de cette bouteille.

En achevant ces mots, le victorieux Grégoire versa à boire à son voisin de droite.

— Il n'a pas demandé son reste ? demanda le vigneron.

— Il a trouvé sans doute qu'il avait assez de dents de moins dans la bouche comme ça, répliqua Rabusson, qui cette fois remplit à plein bord le verre de son voisin de gauche.

— Ce qui devait être joliment drôle, dit le père Coquart en s'armant de son côté d'une bouteille, c'est la figure de Laverdun quand Sultan lui a sauté au cou ; je donnerais bien vingt sous pour m'étre trouvé là. Viens ici. Sultan, poursuivit le vieux paysan en s'adrcssant au redoutable dogue qui se promenait fièrement autour des tables et semblait prêter une oreille complaisante au récit de ses

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prouesses ; viens ici, mon joli cliien^ viens ici, mon mignon, tiens voilà pour te récompenser.

Le père Coquard jeta à terre un gros os qu'un chien de bonne maison pouvait ronger sans déshonneur tant il était encore garni de chair ; mais au lieu d'accepter avec empressement et reconnaissance ce cadeau amical, ainsi que s'y attendait le donateur. Sultan, qui avait le nez tourné vers l'entrée de la grange, renilîa subitement à plusieurs reprises, et se précipita ensuite dehors en aboyant joyeusement.

— Voici le colonel, dit Rabusson, d'une voix sonore.

— Voici le colonel ! voici notre colonel ! répétèrent en chœur les convives.

Par un mouvement électrique tout le monde se leva. Presque au même instant M. de Vaudrey entra dans la grange.

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lA COMMUNE AFFRANCHIE (suite).

En revenant dans sa maison après avoir pris une part active aux divers événements de cette journée orageuse, M. de Vaudrey éprouva une satisfaction véritable, car ni sa réconciliation av**c Iléraclius, ni son indulgente sympathie pour madame GraïuiperriLi, ni son atTeclion naissante pour la marcjuise, ne lui a\ aie iit fait complètement perdre de vue le trioMiplu^ qu'il venait de remporter sur les bouigc^ois do ChrUeaugiron, et il lui tardait de rejoindre les membres de la nouvelle eonunune pour célébrer avec eux cette victoire si longtemps disputée.

A sa vue, une acclamation générale fit retentir les vodlcs de la salle du banquet.

— Vive monsieiu'lc baron ! s'écrièrent les vieillards.

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