‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 12 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

15fî ŒUVRES Dïî CîT. DK BEIINATID.

A quoi les hommes faits et les jeunes gens ripostèrent par cet autre cri plus éclatant encore : — Vive notre colonel !

Le gentilhomme campagnard accueillit par un sourire de bonne humeur ces démonstrations bruyantes ; mais comme elles menaçaient de se prolonger indéfiniment^ il agita une de ses mains en Tair pour y mettre un terme.

Le silence s'établit aussitôt.

— Vous laissez refroidir le dîner, dit le baron à haute voix ; au dessert vous crierez tant qu'il vous plaira ; mais maintenant il s'agit de manger et de boire.

Le conseil parut excellent à suivre^ et toutes les mâchoires se remirent à l'œuvre avec l'émulation la plus exemplaire.

Au rebours de certains coureurs de popularité qui^ aux jours décisifS;, s'attablent dans les cabarets du village avec les électeurs en blouse, quoique leur vanité en rougisse secrètement, M. de Vaudrey, d'un esprit fort libéral au fond, avait soin de maintenir en toute occasion la distance que le hasard avait mise entre lui et les autres habitants de Châteaugiron-le-Vieil. Il traitait les paysans de son village comme il avait traité naguère les soldats de son régiment, sans leur montrer aucune morgue, mais aussi sans leur permettre la moindre familiarité, car il savait que c'est sur l'un ou l'autre de ces écucils qu'échouent d'ordinaire les gens d'un certain rang, lorsqu'ils ont quelques rapports avec leurs inférieurs.

Au lieu de s'asseoir au banquet ainsi que n'y eût pas manqué à sa place plus d'un seigneur cliâtelain, le baron alluma un cigare et fit lentement le tour des tables en s'aiTétant de temps en temps pour adresser la parole à quelquesuns des convives dont pas un n'eût osé se permettre de prendre l'initiative. Les vieillards surtout étaientl'objet de cette distinction, et ils s'en montraient aussi fiers que reconnaissants.

Lorsque le robuste appétit de ses hôtes lui parut enfin

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complètement rassasié, M. de Vaudrcy se fit apporter un verre et prit une bouteille sur une des tables.

— Messieurs les électeurs communaux^ dit-il alors en développant sa voix sonore^ ainsi qu'il avait l'habitude de le faire autrefois pour commander la manœuvre à ses cuirassiers.

En s'entendant donner pour la première fois le titre auquel ils n'avaient droit que depuis c[uelques heures seulement, les paysans se regardèrent d'abord d'un air ébahi, comme si on leur eût lancé quelque brocard peu intelligible ; mais la physionomie calme et ouverte du baron leur fit comprenrlre qu'il parlait sérieusement et n'avait en aucune manière l'intention de se moquer d'eux ; rassurés sur ce point, ils s'apprivoisèrent bientôt avec leur dignité nouvelle, et se redressèrent orgueilleusement sur leurs bancs.

— Remplissez vos verres jusqu'au bord, ajouta le baron qui joignit l'exemple au précepte.

Ce commandement fut ponctuellement exécuté.

Dans la phipart des banquets où se perpétue la coutume des îoasts, il est d'usage de porter d'ab.ord la santé du roi, ab Jove principiuinl Mais le carliste endurci crut devoir se dispenser de cette formalité.

— Nous allons boire, dit-il, ù la prospérité de la conmiune de Châteaugiron-lc-Vieil.

V\\ hiu'rah d'(>nt!ionsiasme accueillit ce toast qui répondait si bien à l'attente des convives.

— Au commencement de la révolution, poursuivit le baron, quand le calme se fut rétabli, une grande injustice avait été commise à votre égard; après bien des années, celte injustice vient enlui d'être réparéi^ : mieux vaut tard que jamais. Dorénavant, vous ne partagerez votre alî'ouageavec personne, et messieurs nos voisins, au lieu de se chaufler de votre bois, connue ils l'ont fait pendant quarante ans, auront la bonté de se pourvoir ailleurs.

160 ŒITVRES DE Cil. DE mîUINAUU.

— Doivent-ils rager! interrompit une voix qui rentra aussitôt dans le silence.

— Au lieu de faire des corvées pour entretenir leurs chemins, vous travaillerez aux vôtres, continua le gentilhomme campagnard.

— Ce n'est pas pour vous flatter, dit le père Coquard s. Tun de ses voisins, mais vos chemins ont bon besoin qu'on y travaille; pas plus tard que ce matin, j'ai manqué de me casser le cou deux fois en montant ici.

— Ce n'est pas tant nos chemins qui sont mauvais que vos yeux qui ne valent plus rien, répondit le voisin avec la susceptibilité d'un citoyen qui ne souffre pas qu'à raison ou à tort on critique devant lui sa patrie.

— Ensuite, ajouta le baron, au lieu de voir l'argent provenant de la vente de votre quart de réserve appliqué à des dépenses dont vous n'avez retiré jusqu'ici ni avantage, ni agrément, ni profit, c'est vous qui désormais endisposerez; et pour en faire un emploi utile, vous n'aurez que l'embarras du choix; car ici tout est à améliorer, ou plutôt tout est à créer.

— C'est diablement vrai, dit à demi-voix le père Coquard, les chemins d'abord, de vrais casse-cou où l'on dégringole dans les ornières en plein midi.

— Enfin, reprit M. de Vaudrey, au lieu de rester à la merci do messieurs les bourgeois d'ep bas, et vous savez si leur domination est douce et jiîste, vous administrerez vousmêmes vos affaires, et vous serez les maîtres chez vous.

— C'est ça qui sera flatteur et agréable, fit observer Rabusson à ses voisins.

— Depuis hier un changement aussi avantageux qu'inespéré s'est donc accompli dans votre condition; ce changement à qui le devez-vous ?

— A vous, monsieur le baron; à vous, mon colonel, répondirent d'une voix unanime les paysans.

— Vous dites vrai, reprit d'un ton grave le gentilhomme

campagnard; si aujourd'hui vous êtes délivrés du joug que vous ont imposé pendant trop longtemps vos voisins, c'est à mes elforts persévérants que vous le devez. Après deux ans de lutte, j'ai enfin atteint mon but : votre émancipation. Maintenant que la victoire est certaine, ma tûclie est terminée, et il ne me reste plus qu'à souhaiter à votre commune des administrateurs éclairés et intelligents, qui sachent exploiter, dans l'intérêt de tous, les éléments de prospérité qu'elle renferme.

Un murmure confus suivit ces dernières paroles. Tandis que le baron remettait à un domestique le verre qu'il venait de vider, et portait de nouveau son cigare à ses lèvres, les convives échangèrent des regards où l'on pouvait lire un désappointement mêlé d'inquiétude. A la fin, après s'être entretenu quelque temps à voix basse avec se^ voisins, le vieux fermier qui présidait à l'une dos tables se leva et adressa au gentilhomme campagnard un salut révérencieux.

— Pardon, excuse, monsieur le baron, dit-il, mais avec votre permission, je voudrais bien vous domantler quelque chose.

— Parlez, père Fournier, répondit M. de Vaudrey avec une bienveillance prononcée; vous savez que je vous écoute toujours avec phiisir.

— Vous êtes bien bon, monsieur le baron ; d'ailleurs c'est votre habitude d'être bon, et voilà pourquoi ce que vous venez de nous dire nous a mis la puce à l'oreille à tous.

— Pourquoi ça, père F()urni(>r ?

— Dame, monsieur le baron, reprit le j)aysan en se grattant l'oreille connue s'il y eut senti eu vW'vi la morsure de l'insecte dont il venait de parler ligurcnu'ul, il nous paraît, sauf votre respect, que maint(MKintqu(^ vous nous avez lait rendre notre connnune, vous a\ez (Mivi(^ de nous planter là.

— Vous planter là ! Non, répondit le baron avec un sou-

rîrc involontaire ; j'aime nofre vieux village, et plus que jamais je sîiis décidé à ne plus le quitter.

— Et c'est bien le plus grand lîonlieur qui puisse arriver aux gens de Gliâteaugiron-Ie-Vieil, dit sentencieusement ronde de Rabusson.

— J'entends ce que je veux dire, reprit le père Fournier en iiochaut la tête.

— C'est possible, répliqua M. de Vaudrey toujours souriant, mais moi je ne l'entends pas du tout.

— A quoi sert de tant barguigner? dit en se levant à son tour le vigneron dont nous avons déjà parlé, je vais vous expliquer ça en deux mots, mon colonel. Ce que vous venez dédire nous fait craindre que vous ne vouliez p'.us vous mêler de nos affaires.

— .11 y a assez longtemps que je m'en mêle, il est juste que je m'occupe maintenant des miennes.

— Pour lors, répliqua le vigneron, c'est un coup de serpe que vous venez de donner au beau milieu de notre satisfaction.

— C'est ce que je voulais dire, reprit le père Fournier. Si monsieur le baron nous met la bride sur le cou, nous irons de traversni plus ni moins que des chevaux borgnes, et à la première ornière, la cliarette versera.

— C'est vrai, dit un autre paysan, l'un voudra tirer à dià, l'autre à huhau, et tout ira à la diablq.

— Tandis que si notre colonel garde le fouet, ajouta un troisième en continuant la comparaison, il n'y a pas de danger que l'attelage fasse des siennes.

— La commune gouvernée par noire colonel, c'est une vigne de bon plant, dit le vigneron d'un ton doctoral, gouvernée par un autre, ce ne sera plus que du méchant gamet, et pour lors je ne donnerais pas cinq sous de la vendange.

L'impulsion était donnée, et de toutes les parties des deux tables s'élevèrent des réclamations respectueuses,

LE GENTILHOMIVIE CAMPAGNARD. 1C3

mais énergiques^ contre le parti que semblait avoir pris le gentilhomme campagnard.

D'un geste calme, M. de Vaudrey apaisa ce tumulte croissant.

— Entendons-nous! dit-il quand le silence fut rétabli; vous tenez donc beaucoup à ce que je m'occupe encore de vosafïaires?

— Oui, monsieur le baron, oui, mon colonel, s'écrièrent tous les paysans d'un accord unanime ; il n'y a que vous qui puissiez conduire comme il faut notre commune.

— Si nous tenons à ce que vous vous mêliez de nos affaires, mon colonel! s'écria un des plus exaltés; c'est-à-dire que si vous ne vous en mêlez plus^ tout sera sens dessus dessous, et cela fera joliment rire les bourgeois d'en bas.

— D'abord si notre colonel nous abandonne, dit un autre avec une certaine empliasc, moi je donne ma démisison d'électeur, et la commune ira ensuite comme elle pourra.

— Nous n'avons confiance qu'en vous, mon colonel !

— Vous ne voudriez pas, monsieur le baron, nous laisser comme ça dans l'embarras !

— Ce n'était pas la peine de nous faire rendre notre commune !

•^ Sans vous, mon colonel, jamais nous ne nous en tirerons !

— Allons! allons ; calmez-vous, dit le baron, intérieurement llalté de ces instances, dont la sincérité ne pouvait être suspecte ; puisque vous y tonoz, je ne refuserai pas de vous donner dans l'occasion quelques conseils.

— A la bonne heure ! s'écria le vii;neron d'un air joyeux, voilà noire gamct qui redevient du pineau !

— Silence, .lac(juinet, s'écria le gentilhomme campagnard, qui ajouta en s'adressant à tous les convives : Je consens donc à vous donner des conseils quand vous en aurez besoin, mais à une condition.

164 ŒirVRES DE Cil. DE BERNATID.

— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur le baron, répondirent plusieurs paysans à la fois.

— Ma condition, reprit M. de Vaudrey en élevant la voix, c'est que lorsque je vous aurai donné un conseil, vous le suivrez sans hésitation et sans discussion.

— Cest trop juste, monsieur le baron, répondit le père Fournier en s'inclinant respectueusement.

— Il ferait beau voir, mon colonel, dit le vigneron Jacquinet, qu'on se permît d'y regarder après vous!

— Acceptez-vous ma condition ?

— Nous l'acceptons, nous l'acceptons ! répondirent à la fois la plupart des paysans.

— Vous me scmblcz tous d'accord ; cependant il pourrait se trouver parmi vous quelqu'un qui fut d'un autre avis.

— Il ferait beau voir! répéta le robuste vigneron en promenant de tous côtés un regard qui semblait défier les opposants, si toutefois il y en avait, de manifester leur opinion.

— Silence donc Jacquinet ! interrompit sévèrement le baron ; si quelqu'un ici n'a pas en moi la conficince la plus absolue, s'il croit que d'autres conseils peuvent être préférables aux miens, qu'il le dise hautement.

Le plus profond silence régna dans la grange.

En réalité, M. de Vaudrey n'avait pas la moindre envie de renoncer à l'ascendant qu'il avait exercé jusqu'alors sur les habitants du vieux village. Son seul but, en les menaçant d'une abdication, était de leur faire comprendre le besoin qu'ils avaient de lui, et, comme on dit en style constitutionnel, de retremper son autorité dans le sulirage populaire.

— Vous êtes donc unanimes, reprit-il en voyant que pas un des assistan-ts ne réclamait la parole; en ce cas, je consens à vous continuer mes conseils comme par le passé, et puisque nous voici réunis, autant vaut causer tout de suite des prochaines élections.

Les paysans prêtèrent l'oreille d'un air de vif intérêt

— Vous serez convoqués dans un mois environ pour nommer vos conseillers municipaux au nombre de dix. Afin d'éviter qu'on perde un temps précieux et pour prévenir les petites cabales qui ne manqueraient pas de s'élever, car vous êtes tous plus ou moins têtus, glorieux et chicaniers...

Un rire de bonne humeur accueillit cette boutade du baron.

— Pour abréger donc, poursuivit-il, j'ai dressé une liste de dix d'entre vous qui me paraissent les plus capables d'exercer les fonctions de conseiller municipal. Si cette liste vous convient, vous n'aurez qu'à donner vos voix à ceux qui s'y trouvent inscrits; du reste, je vous le répète, ce n'est qu'un conseil que je vous donne là, et vous êtes parfaitement libres de ne pas le suivre.

— Pas si niais que de ne pas le suivre ! dit un madré paysan qui savait d'avance que son nom se trouvait parmi ceux des élus ; vous nous planteriez là, monsieur le baron, et alors tout irait à la débandade.

— Kabusson, reprit M. de Vaudrey, donne lecture à ces messieurs de la liste des conseillers municipaux qu'ils nommeront à la procliaine élection.

Le futur maire tira de sa poche un papier sur lequel se trouvaient inscrits dix noms, le sien en tète.

Un murmure d'api^'obation suivit la lecture de cette liste; car si le gentilhomme campagnard n'avait pas le moindre goût pour la théorie du pouvoir partagé, il était en revanche aussi clairvoyant qnc juste ; ci pour composer le conseil municipal de la nouvelle connoune. il avait choisi h^s plus honnêtes et les pUis capables. L'éle(;tion la plus sérieusement pratiquée n'aurait pu donner un nieilh^ur résultat, et selon toute apparence elle eût (ui la main un peu moins heureuse.

— C'est ça ! — Voilà ce qu'il nous faut! — Notre colonel a choisi les bons ! — Ça fera un fameux const il nutnici-

1C6 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

pal ! s'écrièrent à Tenvie les électeurs délivrés ainsi de l'embarras du choix.

— Ceux d'entre vous qui ne savent pas écrire, reprit le baron, dicteront leurs bulletins à Uabusson, au père Fournier ou à moi-même.

— C'est entendu, monsieur le baron, vous verrez que ça ira-tout seul.

— La liste dont vous venez d'entendre la lecture vous convient-elle ?

— Oui, oui !

— Y a-t-il des opposants?

— Pas un seul ! Il ferait beau voir !

— Ainsi donc, il y a unanimité ?

— Oui, oui ! il y a unanimité.

— En ce cas, voiià notre élection faite, dit M. de Vaudrey, qui ajouta mentalement: Je voudrais bien que Platon, Fénelon et autres faiseurs d'utopie assistassent à cette pcîite leçon de gouvernement pratique ; je crois qu'ils seraient forcés de reconnaître qu'auprès de la manière sJmpIe, nette et expéditive dont je mène les ailaires de CiiâteaugiroR-le-Vieil, leur République et leur ville de Salente ne sont que des rêveries creuses.

LA COMMUNE AFFRANCillE (suite).

Les conseillers municipaux improvisés se rengorgeaient sur leurs bancs et recevaient les félicitations de leurs voisins.

— Je m'adresse maintenant, reprit le baron, aux dix d'entre vous dont les noms viennent d'être lus par Rabusson, et que je regarde dès à présent comme composant le nou-

LE GEîîTILHOMME CAMPAGNARD. IGT

veau conseil municipal. Aussitôt que nos biens communaux auront été séparés de ceux du bourg, on procédera à la vente de notre quart de réserve, et dès votre première sr,ij, sion vous pourrez vous occuper des améliorations d "nitôrôt public dont je vous parlais tout à l'heure. La plus urgente de touteS;, selon moi, c'est la construction d'une fontaine.

— C'est bien vrai, dirent plusieurs voix à la fois; à dix lieues à la ronde, il n'y a peut-être que nous qui n'ayons pas de fontaine.

— Dire que ces gueux de bourgeois d'en bas, qui se chauffent de notre bois depuis quarante ans n'ont jamais voulu lâcher un sou pour qu'on nous en construise une !

— Avec ça que par la sécheresse qu'il fait depuis deux mois nos citernes sont à sec, en sorte que nous n'aurons bientôt plus d'eau à boire.

— Ça, ne serait qu'un demi-mal, car la vendange sera belle, dit le vigneron Jucquinet : mais une supposition que le feu prenne au village, qu'est-ce ([ue nous ferons avec nos citernes vides? Nous serons brûlés avant d'avoir eu le temps de crier niiséricordc.

— Il estsùr et certain qu'une fontaine nousseraitbien utile, dit à son tour le vieux fermier, mais, ajouta-t-il en s'adressant au baron avec une sorte d'hésitation, j'espérais qu'avant tonton s'o('(;u|)(n'ail de restaurer notre pauvre église.

— Père Fournier, répondit M. de Vaudrey avec un accent de bienveillance, vous n'allez à la messe que le dimanche, tandis qu'il vous faut de l'eau tous les jours ; ainsi donc la fontaine avant tout, et l'église ensuite.

— Mais monsieur le baron, rei)rit le vieillard d'un air attend l'i, pourvu qu'on nous permette do la rouvrir, celle chère église !

— (lomme si notre colonel, qui est le proche pnrent de monseigi ieurrévé(jue,ir'ét;iit pas sur de la faire rou\rir quand ça lui plaira! s'écria Jacipiinel en haussant les épaules :

— Tranquillisez-vouS; père Fournier, dit le gentilhomme

les ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

campagnard^ notre église sera rouverte, c'est moi qui vous le promets^ et si le budget de la commune ne permet pas d'offrir un supplément de traitement pour obtenir un curé à demeure, du moins nous aurons un prêtre qui viendra tous les dimanches, et nous ne serons plus obligés par les plus mauvais temps d'iiiver, de descendre à Châteaugironle-Bourg pour entendre la messe.

— 11 est sûr que quand il pleut, ou quand il gèle, les chemins ne sont pas commodes, dit un des paysans.

— Je crois bien, lui répondit le père Coquard ; on s'y casse le cou dans vos chemins quand il fait beau, qu'est-ce que ça doit être par le mauvais temps ?

— Cette pauvi'e chère église ! dit un vieillard qui semblait être le doyen de la réunion ; quel malheur que ces bri,Aands du temps de la première révolution aient fondu notre cloche pour en faire des gros sous î

— C'était madame la marquise Rengarde de Châteaugiron qui en avait été la marraine, ajouta le père Fournier en hochant mélancoliquement la tête au souvenir de ces grandeurs éclipsées ; quelle cloche, monsieur le baron! Quoique vous soyez bien plus jeune que nous, vous devez vous la rappeler?

— Je me hi rappelle, en effet, répondit M. de Vaudrey.

— Quand il faisait de la bise et qu'elle sonnait à toute volée, on l'entendait autant dire jusqu'à Rancenay, reprit le plus âgé des vieillards.

— Celle du bourg n'était qu'une clochette h côté, dit à son tour le pjre Fournier, aussi fallait voir comme les bourgeois enrageaient toutes les fois qu'on mettait la nôtre en branle! Ah! jamais nous n'en entendrons une pareille!

— Pourquoi pas? interrompit le baron h qui les naïfs regrets (h; ces anciens du vilhige arrachèrent un soui'ire plein de bonliomie ; pour célébrer la restauration de notre cîîîise mon intention est de lui faire cadeau d'une cloche.

LE GEKTILÏIOMMP. CAMPAGNARD. 169

Bien vrai, monsieur le baron ? s'écrièrent à la fois les

deux vieillards d'une voix émue.

— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Je vous promets de plus que cette cloche sera encore plus grosse que l'ancienne, et qu'elle aura aussi pour marraine une marquise de Chàicaugiron. Serez-vous contents?

— Ce seraient de fiers gueux s'ils ne l'étaient pas, s'écria le père Goquard avec un attendrissement subit, auquel le vin qu'il avait bu à plein verre depuis le commencement du banquet n'était pas complètement étranger.

— Si nous serons contents, monsieur le baron! répondit le père Fournier, qui ne put en dire davantage, car son émotion lui coupa la parole.

— Ah ! monsieur le baron, dit le vénérable doyen du village en portant à ses yeux le revers de sa main calleuse et ridée, je suis déjà si content pour ma part^que ça me donne envie de pleurer comme quand j'ai perdu ma pauvre femme, et je n'aurais plus rien à désirer au monde, si tant seulement vous nous faisiez rendre notre cher b/jnheureux saint Contran.

— \ous voulez dire le reliquaire qui e.>t à l'église tlu bourg ?

— Oui, monsieur le baron, dit un autre vieillard; c'est, sans faire tort aux autres, la relique la plus miraculeuse qu'il y avait à vingt lieues à la ronde; aussi ces gredins de bourgeois d'en Las ont-ils bien eu soin de nous la voler quand on a rouvert leur église.

— Je ne peux pas vou spromettre qu'on vous la restituera, répondit RI. de Vaudrey; mais écoulez : notre évcque, qui arrive de Uonie, en a rapporté phisiinn-sitMiquos d'un grand prix, entre autres quelques os (K^ sainte Pliiloniène, et je ne doute pas (pi'il ne consente à ni'(>n donner un pour notre église. Il me semble que cela pourrait remplacer le doigt du bienheureux saint Contran.

Les anciens du village se regardèrent un instant eonr.no

17 0 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

font des gens à qui l'on propose un marché qui les intéresse tous; mais bientôt un hochement de tcto général annonça que l'oirre du gentilhomme campagnard n'avait obtenu près de ces âmes dévotes qu'un fort médiocre succès.

— Monsieur le baron, nous vous remercions bien, dit le père Fournieren prenant la parole au nom des autres vieillards ; voyez-vous, la confiance, ça ne se commande pas. Nous ne voulons pas dire du mal de cette Philomène, c'est peut-être une grande sainte, mais ça ne peut pas approcher de notre saint Contran.

— Nous aimerions mieux notre petit doigt de saint Contran que tout le corps de cette Philomène, dont personne n'a jamais entendu parler dans le pays, ajouta un autre vieux paysan d'un air assez dédaigneux; ce doit être une nouvelle sainte.

— En effet, répondit M. de Vaudrey en réprimant un sourire, il n'y a pas fort longtemps qu'elle est canonisée.

— Qu'est-ce que je disais? Eh bien? monsieur le baron, les nouveaux saints, c'est bon pour les nouveaux villages ; par exemple deux de Rancenay, qui n'existaient pas hier, sont tous fiers de leur dent de sainte Colette, dont nous ne voudrions pas pour rien;' car, je le demande, qu'est-ce qui se soucie de sainte Colette?

— Allons, allons, père Richard, interrompit le baron en riant tout à fait, soyez plus respectueux envers sainte Philomène et sainte Coîelte, dont les reliques, soyez-en sûr, en valent bien d'auires. Puisque vous n'avez foi qu'en votre saint Contran, MM. les bourgeois vous reslilueront son doigt, je vous le promets, dussions-nous prendre leur église d'assaut.

Cette assurance ramena la joie sur le front des vieillards et par esprit de corps, sinon par une dévotion bien vive, les moins âgés des convives partagèrent l'allégresse qu'inspirait à leurs anciens la perspective de rentrer bientôt en

possession de l'os du métacarpe du bienheureux roi de Bourgogne.

Après que M. de Vaudrey eut expliqué aux futurs conseillers municipaux, toujours sous forme de conseils, les améliorations administratives qui lui paraissaient les plus urgentes, et qui furent votées d'avance à l'unanimité, les convives quittèrent enfin la table, mais la fête ne fut pas terminée pour cela ; on dansa gaîment sur le coteau comme on l'avait fait la veille dans le vallon, et quand la nuit fut venue, un feu d'artifice tiré sur la terrasse du baron, compléta dignement cette journée de triomphe.

Parmi les personnes qui des jardins du château assistaient à ce spectacle pyrotechnique, deux semblaient préférer la solitude et l'obscurité aux plus éblouissantes arabesques des fusées et des chandelles roniaines, c'étaient la (louairicre de Bonvalot et le vicomte de Langerac.

lA RÉCONCILLATION NORMANDE.

Depuis plus de six mois, Adrien de Langerac, autrement dit Picliot, poursuivait avec une persévérance digue d'une meilleure cause un plan qui, en cas de succès, devait singulièrement améliorer sa condition aussi précaire qu'équivoque. Il ne s'agissait de rien moins que depouser en légitime et indissoluble mariage lesdeux ou trois millions qui composaient la fortune personnelle de madame de Bonvalot. Pour un homme Iialulué à vivre d'industrie, la pioie était appétissante ; aussi \o. pseudo-vicomte avait-il accompli des prodiges de ruse et d'adresse pour s'en assurer la possession, et voilà qu'au moment où il se croyait certain de

réussir, deux contre-temps imprévus menaçaient de lui arracher cette victoire à demi-gagnéc : l'un de ces contretemps était M. de Boisjoly, l'autre s'appelait le baron de Vaudrey.

— Me voici entre deux écueils, se dit-il lorsque l'ordre fut rétabli au château ; à droite cet intrigant de Miron^ qui me connaît trop bien ; à gauche ce colosse campagnard^ qui tôt ou tard me reconnaîtra, si même ce n'est déjà fait; car il me regardait tout à l'heure avec une attention étrange. Si je ne parviens pas à les éviter l'un et l'autre, je suis noyé inévitablement ; il faut agir sans délai, et avant tout me réconcilier avec Miron, car vindicatif et plein de fiel, il est de beaucoup le plus à craindre des deux. J'ai fait ce matin un vrai pas de clerc, poursuivit l'ancien gratte-papier sans chercher une plaisanterie ; qu'avais-je besoin de réveiller cette vieille affaire, et que m'importait qu'en passant par les mains de ce filou patelin le portefeuille du duc de Cliérizac se fut allégé de quelques billets de banque ? Pourvu qu'il soit encore temps de réparer ma sottise !

La conclusion de ce soliloque fut un petit billet par lequel Langerac demandait à M. de Boisjoly un second entretien. A peine eut-il contié cette missive à l'un des domestiques du chatmin^ qu'on lui remit une lettre du conseiller de préfecture.

— Un second pas de clerc que je yiens de faire là ! se dit-il après l'avoir lue ; le drôle a au moins aussi peur de moi que j'ai peur de lui, et si je m'étais moins pressé, j'aurais conservé l'avantage de la position.

Un instant u[)r('S, le vicomte de La::gerac et M. de Boisjoly se trouvaient de nouveau en présence dans la chambre occupée par ce dernier à l'auberge du Clœval- Patriote.

— Il faut avouer, mon cher, (pie |>our des Gascons nous nous sonmies montrés ce matin passablement sots et ridicules ? (lit le conseiller de préfecture, (jui i)rit un air riant et dégagé pour aller au-devant dé son compatriote.

— C'est ce que je me disais tout à Fheure, répondit Langerac en s'efforçant de se mettre au niveau de cet enjouement factice.

— Notre conduite a vraiment été celle de deux enfants.

— Tranchons le mot : de deux niais.

— Je suis charmé de voir que l'esprit et le bon sens vous sont revenus aussi vite qu'à moi.

— A peine sorti d'ici^ je me suis repenti de ce qui venait de se passer.

— Quelle folie de part et d'autre^ n'est-il pas vrai?

— Quelle extravagance !

— De vieux amis comme nous^ se brouiller pour une misère !

— C'était absurde de tous points ; car, je vous iC demande, mon cher Boisjoly, que mon ami Chàteaugiron ou M. Grandperrin soit nommé membre de ce conseil-général, est-ce une raison pour que vous et moi nous nous arrachions les yeux comme deux coqs de combat ?

— C'est que vous avez raison dit le conseiller de préfecture avec un rire atfcîcté ; j'ai vu le moment où, à la lettre, nous allions nous arracher les yeux. Mais voilà comme nous sommes, nous autres méridionaux, dont les veines contiennent plus de salpêtre que de sang ; pour un mot enttMidu de travers, nous prenons la mouche, et une fois lancés, nous allons, nous allons, il n'y a plus moyen de nous retenir.

— Et si dans le feu de la dispute un gros pavé bi(^n lourd se trouve sous notre* main, nous commençons par nous le jeter à la léte, sauf à recoiniailre i)lus tard que nous avons eu tort.

— Ah ça ! en fait de pavés plus ou moins lourds, il est bien entendu que nous reliions de part et d'autre les expressions un }jeu iro}) vertes qui ont pu nous échapper ce matin ?

— Comment donc ! est-ce que vous y avez attaché la

moindre importance ? Pour ma part, je n'y pense déjà plus.

— Et vous avez raison. Dans la colère on fait des armes de tout, du faux comme du vrai : une calomnie bien absurde traîne-t-elle dans le ruisseau? on la ramasse sans scrupule pour en éclabousser son adversaire. Par exemple, pour m'exécuter complètement, ce procès Dufailly dont je me suis servi contre vous en guise d'assommoir, pensez-vous que je croie un seul mot de ce que m'en ont dit vos anciens camarades de Tétude de maître Huguenin ?

— Ah !... que vous ont- ils dit, ces venimeux personnages ? demanda Laiigerac, en rougissant mal^iré lui.

— Vous savez bien... de Targent reçu de Dufaiily... des pièces soustraites à l'étude. . . enfin l'histoire la plus absurde, et dont, je vous le répète, je n'ai jamais cru le premier mot.

— C'est une justice que vous m'avez rendue, mais je dois dire qu'à mon tour je n'ai jamais ajouté foi aux bruits injurieux qui ont pu courir sur votre compte ; et si dans un moment de vivacité je vous ai parlé du portefeuille du duc de Chéri zac...

— Ah ! oui, à propos, interrompit M. de Boisjaîy, dont l'éternel sourire avait en ce moment quelque chose de convulsif, qu'est-ce que c'est que ce conte de portefeuille? Je n'ai pas bien compris ce que vous vouliez dire.

— Mon Dieu ! comme vous en conveniez vous-même tout à l'heure, dans la colère toutes les armes semblent bonnes, et pour avoir le plaisir de blesser son ennemi, on se fait au besoin l'écho des calomnies les plus extravagantes.

— Mais enfin... de quoi est-il question ?

— 11 est impossible que vous n'en ayez jamais entendu parler ?

— Jamais, je vous le jure.

— Eh bien ! il s'agit de ces dix mille francs en billets de banque qui disparurent un beau matin du portefeuille que le duc do Chérizac, en rentrant chez lui, avait l'habitude de poser sur son bureau.

— Ah !,.. en elïet^ je crois me souvenir... Mais en quoi puis-je être mêlé à cette affaire ?

— C'est ce que j'ai demandé aux personnes qui m'en ont parlé, dit Langerac en affectant un air bénin qui contrastait avec la physionomie contractée du conseiller de préfecture.

— Et ces personnes vous ont répondu ?

— Un mensonge, bien certainement.

— Un mensonge ?

— Abominable. Ne prétendaient-elles pas tenir d'une source certaine que les billets de banque en question avaient passé du portefeuille du duc de Chérizac dans le vôtre.

• — Quelle odieuse calomnie ! s'écria M. de Boisjoly d'un air d'indignation.

— Que voulez-vous, mon cher ! chacun a ses ennemis : les miens ont imaginé pour me nuire cette belle histoire du procès Dufailly ; les vôtres...

— Je me rappelle maintenant le fait qui a donné lieu à cette inculpation infâme. Dix. billrls de banque furent soustraits en effet du portefeuille du duc ; mais le voleur, qui n'était autre que le second valet de chambre, fut uns h la porte le lendemain, le duc n'ayant pas voulu le livrer à la justice.

— Le valet de chambre fut renvoyé, il est vrai, uKiis les personnes dont je parie prétendent qu'il était complètement innocent de ce vol.

— Et c'est moi qu'on a osé accuser !

— C'est infâme assurément: il p:n'aît que j)ar une coïncidence dqs plus fAcheuscs, vous perdîtes au jeu une di/aine de mille francs quelques jours seulement après le vol : or, i\ celle époque vous n'aviez d'autres ressources que vos appointements de précepteur ; aussi plusieurs persoinies au courant do vos petites all'aires ne pur(>ni-elles s'emiièelier de se demander où vous aviez pu prendi-e les dix mille francs que vous veniez de perdre.

— Et CCS charitables personnes décidèrent dar.s leur bienveillance que j'avais dû les voler au père de mes élèves ! dit M. de Boisjoly avec l'accent d'amertume qui caractérise parfois le langage de l'innocence outragée; heureusement j'ai par devers moi de quoi mépriser ces indignes calomnies.

— Quand notre conscience ne nous reproche rien on se sent bien fort^ dit Langerac d'un ton sentencieux.

— Non-seulement ma conscience est pure, mais l'estime, et j'ose même ajouter l'amitié que n'a cessé de m'accorder le duc de Ghérizac, me vengent suffisamment de la méchanceté de mes ennemis ; il est un fait pourtant qui devrait leur fermer la bouche, la place que j'occupe, c'est au duc que je la dois ; me l'aurait-il fait obtenir s'il avait eu le moindre doute sur ma probité et sur mon honneur ? Comment ces lâches calomniateurs expliqueront-ils la conduite du duc à mon égard ?

— Par l'épais bandeau que de tout temps vous avez eu l'art de lui mettre sur les yeux. Oh ! ils ont réponse à tout.

— Voilà p()urtant la vie, dit M. de Boisjoly d'un air de résignation philosophique ; ayez du succès ; et soudain vous entendrez sifller autour de vous les serpents de l'envie; heureusement leurs morsures ne sont pas fort dangereuses; nous en sommes la preuve vous et moi, mon cher Langerac. En dépit de la méchanceté de nos ennemis, nous nous portons à merveille et nous sommes en passe de faire notre chemin. Aussi je vous déclare que pour mon compte je me mets fort au-dessus de ces misérables calonmies.

— Et «rioi je n'y attache pas la moindre importance.

— C'est par le mépris qu'on doit répondre à de semblables atlacpies.

— Chercher à se venger, ce serait faire trop d'iionneur aux calomniateurs.

— L'estime de (pielques amis probes et sincères, voilà le seul suffrage que doive ambitionner un galant homme.

— Cest ce que je me suis toujours dit, et voilà pourquoi il m'eût été très-péuible de perdre la vôtre.

— Perdre mon estime ? y pensez-vous, mon cher Langcrac? J'ai pu, dans la chaleur d'une discussion qui dégénérait en dispute, me faire l'écho des bruits injurieux qui ont couru sur votre compte, mais au fond je vous ai toujours tenu pour le plus honnête homme du monde.

— Vous venez d'exprimer ce que je pense devons, quoique j'aie pu à mon tour dans un moment d'emportement...

— Ne parlons plus de cela, et que tout soit oublié de part et d'autre.

Le conseiller de préfecture fit un mouvement pour se rapprocher de son compatriote , et les deux honnêtes Gascons échangèrent la poignée de main la plus cordiale, du moins en apparence.

— Maintenant que nous sommes réconciliés, je pars content, dit alors M. de Boisjoly; vous ne sauriez croire combien j'aurais été désolé de quitter Cliàteaugiron avant de vous avoir serré la main.

— Vous partez donc? demanda le vicomte.

— A l'instant même ; vous avez du voir ma voiture devant la porte.

— C'est donc h vous cette chaise de poste armoriée ?

— Armes de fantaisie, comme rrlles de notre royauté citoyenne, répondit en riant le conseiller de prélecture, car mon cher vicomte, je n'ai pas comme vous à ma disposition le vieil écussondes Langerac.Mais tenez voici les chevaux qui arrivent, ajouta-t-il en ouvrant la fenêtre.

Dciw chevaux de poste, conduits par un pc^slillon, venaient en ellet de s'arrêter près de la voiture.

— Vous retournez à RI;\eou? demanda Langerac,

— Non, je continu!^ ma tournée.

— Vous n'attendez donc pas le résultat de l'élection qui a iieu après demain?

17 8 CEtVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Impossible. Des intérêts plus graves m'appellent ailleurs.

— Vous paraissiez ce matin attacher beaucoup d'importance à cette élection.

— Trop d'imporiance ; car si M. de Ghâteangiron est nommé, ce sera toujours un conservateur, et dès lors je me trouve en règle. Ainsi donc, mon cher, je quitte la partie, et je vous souhaite tout le succès imaginable. J"es})èrc que c'est faire les choses en adversaire généreux?

— C'est faire les choses en ami ; car nous sommes amis, n'est-ce pas?

— Comment donc ! s'écria M. de Boisjoly en serrant d'un air d'elFusion la main que le vicomte venait de lui tendre à son tour; amis à la vie et à la mort?

Langerac conduisit son compatriote à la chaise de poste et ne le quitta qu'après l'avoir \ u partir. Au moment où les chevaux se mettaient en mouvement, les deux Gascons échangèrent une troisième et dernière poignée de main non moins sincère que les deux autres.

— Ah ! vicomte de contrebande, se dit alors M. de Boisjoly en s'enfonçant dans la voiture, tu es bien heureux que ceiiitiines considérations m'empêchent en ce moment de te traiter selun tes mérites; mais, patience ! je te ferai voir tôt ou tard qu'on ne m'olFense pas impunément. En attendant, réjouis-toi de ce que je te laisse 4e champ libre pour cette élection. Pau\re niais! partirais-je aussi tranquillement si un billet de madame Grandperrin ne venait de m'apprendre que i\ï. de Vaudrey est à nous ainsi que l'avocat Froidevaux, et que par conséquent notre triomphe est certain !

— En voilà toujours un que je ne crains plus, pensait Langerac au môme instant ; à l'autre maintenant. Comment n)e débarrasser de celui-ci avant qu'il m'ait reconnu définitivement? La seule chose qui m'étonne, c'est (pie ce ne soit pas déjà fait; car il a un diable de regard fixe et

perçant qui semble vous fouillfT jusqu'au fond de l'Ame. 11 est vrai que moi-même je ne .l'ai pas reconnu tout de suite, mais cela n'est pas étonnant ; lorsqu'il vint chez maître Huguenin il y a cinq ou six ans^ à propos de son procès avec le duc de Chérizac et qu'il s'adressa à moi-même, parlant à ma personne, il ne portait point de barbe et ses clieveux n'étaient pas encore gris. Gela change un homme, tandis que moi je dois être à pou près le même qu'à cette époque. Il est donc indubitable que tôt ou tard il me reconnaîtra, et alors adieu les millions de la veuve; car le moyen de la décider à devenir madame Pichot, elle que son nom de Bonvalot sulToque déjà, en dépit de la particule dont elle l'a enjolivé. Vicomlesse de Langerac, à la bonne heure; mais madame Pichot ! Il n'y a donc pas une minute à perdre, il faut à tout prix prévenir la reconnaissance ; mais comment? — Eloigner ce géant malencontreux? c'est impossible ; il a pris racine dans son manoir, et autant vaudrait essayer d'aiTacher un chêne, à la force du poignet, comme faisait Roland le Furieux. — M'éloigner moi-même ? c'est le plus prudent ; mais dit le proverbe, qui quitte la partie la perd. — Décider cette sensible vieiUarde à quoique équipée folâtre et romanesque dans le goût des pèlerinages à Gretna-Green, voilà qui serait un coup de maître; car une fois qu'elle aurait conseuii à avaler une prisse de fuite purgative, ce serait bien le diable que je ne parvinsse pas h y mèlcv deux drugmcs de nintrimoniumcn pilules. Om, c'est là le seul parti digne d'un homme d'esprit comme moi, et aujourd'luii même je livrerai une attaque décisive au cœur de celle respectable millionnaire.

L'occasion que cherchait Langerac se présenta dans la soirée, lorsque le feu d'arlitice tiré sur la terrasse du baron de Vaudrey eut attiré les habitants du chAteau dans la partie des jardins d'où l'on pouvait le mieux voir ce spectacle inattendu. Le vicomte, qui s*ét;iit empressé d'otVrir son bras à madame do l>oavalot, parvint, sans que la douairière

(SO CfrîtVRES DE eu. DE BEUNAUD.

fît mine de s'en apercevoir, a la conduire, loin des rayons de la lune et des éclairs des fusées, sous une de ces sombres allées dont la mystérieuse solitude invite les poètes à la rêverie et les cœurs sensibles à l'amour.

Un instant avant que le séducteur intéressé et la tendre quinquogénairo eussent mis le pied sur ce sol dangereux, un autre coiiple bien différent y avait pénétré d'un autre fiôté ; c'étaient Lamoureux et Bancroche.

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