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(le son taniiioiir, les roues de la pompe et les sabots ferrés des chevaux retentissant sur un sol pierreux^ les clameurs confuses qu'on entendait sortir de l'intérieur du bourg, les langues de flamme que dardaient plusieurs des fenêtres du château^ phare destructeur à la clarté duquel se dirigeaient, dans l'obscurité de la nuit, les paysans qui accouraient de toutes parts au lieu du sinistre, tout contribuait à donner à cette scène un caractère lugubre et effrayant.
— Mon colonel, \oiIà un incendie qui n'est pas naturel, dit Rabusson qui marchait à coté de M. de Yaudrey.
— En quoi ne le trouves-tu pas naturel ? répondit le baron .
— Je ne sais trop que vous dire, mais on ne m'ôtera pas de la tête que c'est encore un nouveau tour de ces gredins d'hier.' ,, .
— Le tour serait un peu fort et pourrait coûter cher à ses auteurs.
— Les brigands ! si l'un d'eux me tombait sous la main...
Au lieu d'achever sa phrase, Rabusson s'arrêta brusquement comme un épcigneul qui tombe en arrêt ; puis, sans ajouter un seul mot, il s'élança dans un sentier qui coupait à angle droit celui qu'ils descendaient en ce moment.
— Rabusson ! lui cria M. de Vaudrey, où diantre vas-tu par là ?
L'ex-garde-chasse ne répondit ptis, et le baron, trop pressé pour s'occuper de cet incident, continua son chemin ainsi que les paysans qui raccompagnaient.
Toute la population du bourg était sur pied. La pompe de la commune et celle de la forge fonctionnaient à l'envi, alimentées par une double chaîne qui s'étendait du château à la rivière. Arrivés de la veille au soir, les gendarmes de la brigade de lîaucenay maintenaient l'ordre et surveillaient la partie déguenillée des assistants avec une attention déliante qui semblait annoncer que les soupçons manifestés
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par Rabusson avaient aussi tnmvé accès dans Fesprit de ces honiiêtes défenseurs de Tordre public.
Après avoir conduit sa femme et sa filîe dans la partie du château la plus éloignée du foyer de rincendie^ le marquis s'était mis à la tète des travailleurs, et il dirigeait leurs efforts avec autant de sang-froid que d'intelligence.
M. Grandperrin présidait en personne à la manœuvre de !a pompe de la forge, qu'il avait fait amener par ses ouvriers au pre:mier signal d'alarme.
Rév£'illé en sursaut, le vieux juge de paix avait passé en toute hâte un pantalon à pieds, des pantoufles, une robe de chambre, et sans prendre le temps de remplacer par son imposante perruque le bonnet à fontango qui lui servait de coiffure de nuit, il s'était empressé d'accourir. L'immiîience du danger avait redoublé la pétulance naturelle du vicillaj:d, qui, se multipliant pour ainsi dire, se moiUrait presque au même instant, toujours au premier rang, partout où l'incendie semblait redoubler d'intensilé.
Le curé Dommartin, malgré sa rage concentrée, avait cm ('itovoir faire acte de présence ; il se donnait au:,si beaucoup de mouvement et s'attachait surtout à se faire remarquer par le maîtie du château.
Eiilirr.;, parmi les travailleiu's les plus zélés et les plus infatigables, on distinguait, chose assez étrange, le capitaine Toussai at Gilles, Laverdun, Gautherot, Picardet, en un mot, tournes membres du club patriotique, instigateurs de l'émeute de la veille. Il est vrai que, dans cette conduite inaftondrjc, il entrait un peu plus de calcul que de dévouement. Si^.chant (h'^jà que le juge de paix élait occupé i\ rédiger contre eux U) \)\us l'ou(hoyant procès-verbal qui pût sortir de la plume d'un magistrat indigné, ils avaient senti redoubler leur émotion, en voyant airiver à la tombée de la nuit la br'igade degendarmiM'ie de Rancenay. Le bruit qu'on allait procéder à rarri\stalion des principaux cmcutiers n'avii'it pas tardé à se répandre dans le bourg : il n'é-
196 CaiUVRES DE Cil. DE liERNAUD.
tait donc pas étonnant que^ sans s'être concertés^ les chefs du parti républicain cherchassent en ce moment à désarmer^ par un zèle apparent, les poursuites dont ils se trouvaient menacés.
Jamais le capitaine des pompiers n'avait dirigé avec une ardeur plus énergique la manœuvre des soldats de sa compagnie. Gauthcrot et Picardet rivalisaient d'efforts de leur côté ; enfin il n'était pas jusqu'au vice-président Laverdun qui ne s'essoufflât à pomper ou à porter des seaux.
— .['attraperai une pleurésie, c'est sûr, se disait de temps en temps le gros épicier en" essuyant de sa main trempée d'eau froide la sueur qui ruisselait de son front ; mais c'est égal, j'aime encore mieux ça que d'aller devant le jury ou seulement devant la police correctionnelle.
A mesure que le vieux juge de paix, drapé dans sa robe à ramages et le nœud de sa fontange retombant sur ses yeux en guise de visière, passait près de l'un des clubistes, celuici seiïorçait d'attirer son attention.
— Monsieur le juge de paix, trouvez-vous ma pompe bien placée comme ça? demandait Toussaint Gilles en faisant violence à la fois à son orgueil et à sa ranv'^une.
— Monsieur le juge de paix, disait à son tour Gautherot, ce nVst pas ici votre place ; votre vie est trop précieuse pour que vous la risquiez ; c'est à nous qui ne vous valons pas, tant s'en faut, de nous exposer pour sauver le château.
— Monsieur le juge de paix, criait de son côté Picardet en montrant au vieux magistrat ses mains et ses cheveux brûlés, j(î suis déjà à moitié rôti ; mais c'est égal, je ne quitterai pas la place que le feu ne soit éteint ou que je ne sois moi-uième tout à fait cuit.
Ou voit que le digne taillandier cherchait adroitement à mettre sur le compte de l'incendie la détérioration qu'avait subie son individu en dégringolant du haut de l'arbre de la liberté, et à métamorphoser ainsi en acte d'héroïsme un accident tout à fait involontaire.
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— Je suis en nage^ monsieur le juge de paix, disait d'une voix attendrissante l'épicier Laverdun, et je serai bien heureux si je n'attrape pas une pleurésie. Mais on a du cœur ou l'on n'en a pas^ et entre honnêtes gens il faut se secourir.
A toutes ces interpellations intéressées, M. Bobilier se contentait de répondre par un grognement sourd, et il passait outre impitoyablement en murmurant entre ses dents :
— Je vous vois venir, mes drcMes ; c'est mon procèsverbal qui vous donne ainsi du cœur à l'ouvrage. Vous espérez désarmer ma juste vengeance en faisant maintenant les bons apôtres, mais il est trop tard : ce qui est écrit est écrit.
Après avoir fait placer sa pompe à l'endroit où elle lui parut devoir agir avec le plus d'efficacité et ordonné aux paysansdeChâtcaugiron-le-Vieil qui n'étaient pas nécessaires h la manœuvre, de former une troisième chaîne parallèle aux deux autres, M. de Vaudrey s'approcha de son neveu, qu'il aperçut au premier rang des travailleurs ■
— Ta femme et ta fille sont en sûreté ? lui dit-il brusquement.
— Oui, mon oncle, répondit lïéraclius en serrant la main du baron comme pour le remercier d'être venu à son secours ; je les ai conduites à l'autre bout du château, cl ma belle-mère est allée sans doute les rejoindre.
— Personne n a péri ?
— Persoinie, autant du moins ([u'on peut le savoir au milieu de ce désordre'. J'espère que la perle se réduira au mobilier de quelques chambres.
— Il y a un mur de refend qui partage le château d'une façade à l'antre, entre ces deux lenétres. dit le baron en montrant à lïéraclius les croisées dont il parlait ; il faut concentrer le feu entre ce mur et l'angle du bàlnnent.
— C'est à quoi nous visons, mais la besogne est rude ; il
paraît que le feu a pris ou a été mis dans une chambre du rez-de-Ciiausséc
— Tu crois donc que cet incendie est Tœuvre de la malveillance ?
— C'est l'avis de tout le monde^ mais nous saurons plus tard à quoi nous en tenir. Le feu a donc éclaté dans une chambre du rez-de-chaussée,, où l'on avait placé momentanément de vieilles boiseries lors de la restauration des appartements; ces boiseries^, peintes à l'huile pour la plupart, ont offert àlalîamme l'aliment le plus combustible que pût souhaiter un incendiaire, et c'est ce qui explique la rapidité des progrès du feu.
— Allons ! plaie d'argent n'est pas mortelle; les murs du château sont solides et, comme tu l'as dit, la perte se bornera à une partie du mobilier qui, par parenthèse, et grâce à BIM. les jacobins, n'avait plus rien de précieux. Reste à ton poste, je vais voir comment se comportent mes paysans.
Au moment où M. de Vaudrey retournait près de sa pompe, qui depuis un instant fonctionnait énergiquement entre les mains vigoureuses des pompiers du vieux village, il fut accosté par le juge de paix.
— Eh bien, monsieur le baron, s'écria ce dernier d'un air indigné, que dites-vous de ces brigands qui, non contents d'avoir brûlé mon arc de triomphe, viennent de mettre le feu au château? Y a-t-il un supplice assez cruel pour de pareils scélérats, et faut-il qu'on ait supprimé la roue !
— Mais, mon cher Bubiher, n'allez-vous pas trop loin î répondit M. de Vaudrey d'un ton calme qui contrastait avec l'irritation du vieillard ; je viens d'apercevoir parmi les travailleurs les plus zélés, Toussaint Gilles et les autres nîcmbresde son club ; ne les avez-vous pas vus?
-- Sans doute, je sais fort bien qu'ils sont tous là, mais c'est pour mieux cacher leur jeu.
--•Comment, reprit le baron en baissant la voix, les
soupçonncricz-voiis d'être pour quelque chose dans tout ceci !
— Je ne dis pas cela, monsieur le baron, mais il est clair pour moi que le feu a été mis au château par quelques-uns des bandits convoqués hier par ce jacobin de Toussaint Gilles ', et si la responsabiUté de l'émeute dont il a été le chef avoué doit retomber sur lui, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de cet incendie qui me paraît avoir une connexion intime avec l'émeute elle-même, ou plutôt qui en est la conséquence logique ?
Avant que M. de Vaudrey eût pu discuter la valeur de cette induction, Langerac, pâle et effaré, aborda brusquement les deux interlocuteurs.
— Madame de Bonvalot, leur dit-il d'une voix étranglée , savez-vous où est madame de Bonvalot ?
— Comment diable voulez-vous que je vous donne des nouvelles de madame de Bonvalot, moi qui ne hiis que d'arriver? répondit 1^ baron.
— Et vous, monsieur Bobilier? reprit le vicomte qui tourna vers le vieux magistrat un regard plein d'angoisse.
— Est-ce que madame la dou:iirirre n'est pas près de madame la maj-quise? dit le juge de paix en répondant à une question par une autre.
— Mais non : madame de Chàteaiigiron est dans une inquiétude mortelle ; la femme de cliambrc de madame de Bonvalot n'a pu donner aucune nouvi^lle de sa miiitresse, que personne n'a vue. quoiqu'on Tait cherchée partout; et maintenant il n'est plus possible de nénétrer dans son appartement.
— Pourquoi donc ? demanda M. de Vaudrey.
— Le feu... dit le vicomte d'une voix entrecoupée, le feu a coupé le passage.
— Ah ! grand Dieu ! s'écria M. Bobilier en faisant un soubresaut, ce que vous dites là est possible en cdét.
200 ŒUVRES DK CFI. DE ÏŒRNARD.
— OÙ est donc la chambre de madame de Bonvalot ? demanda vivement le baron.
— L'appartement de feu M. le marquis, près de la tourelle de l'ouest, répondit le juge de paix avec çmotion.
— Diable ! dit M. de Vaudrey en s'émouvant à son tour; et vous dites, monsieur de Langerac, que du côté du salon vert le passage est intercrpté par le feu?
— Le salon vert brûle, et en voilà la preuve, répondit Langerac en montrant sa blonde chevelure légèrement endom:nagée par les fiammes.
— Si le feu a déjà gagné le salon vert, l'escalier qui de l'appartement de mon père descend au rez-de-chaussée doit être brûié-en ce moment^ ainsi il ne reste d'autre issue que les fenêtres qui donnent sur le jardin. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard !
Le baron, a ces mots, courut vers un passage qui séparait le château des bâtiments de son aile droite et conduisait de la cour au jardin.
M. Bobilier, ainsi que plusieurs des assistants^ et avant eux tous Langerac, se précipitèrent sur ses pas.
Bientôt ils furent arrivés au pied de la tourelle de l'ouest dont le premier étage servait, comme on l'a dit, de cabiiioi de toilette à l'appartement occupé depuis deux jours par madame de Bonvalot.
De ce côté, à part quelques lueurs qu'on entrevoyait par intervalles à travers les fenêtres, on n'apercevait encore aucun symptôme d'incendie. La rage du feu s^tait portée d'abord presque exclusivement sur les chambres qui donnaient sur la cour ; aussi était-ce de ce côté que tous les secours avaient été dirigés.
Les fenêtres de la chambre à coucher de madame de Bonvalot étaient fermées ainsi que toutes les autres, et la plus grande tranquillité semblait régner dans les dilfcrcntes pièces qui composaient son appartement.
— Grâce à Dieu, nous arriverons à temps î dit M. de Vau-
drey ; le feu n'a pas encore go.gné sa chambre. Allons^ vous autres^ continiKi-t-il en s'adressant aux paysans qui Tavaient suivie une échelle ! vite une échelle !
— Au nom du ciel, une échelle ! répéta Langerac qui semblait hors de lui ; dix louis à qui m'apportera une échelle !
— De deux choses l'une, reprit le baron, tandis que les paysans, alléchés par la récompense promise, couraient de tous côtés en cherchant l'échelle demandée, ou elle s'est évanouie de peur avant d'avoir eu le temps de sortir de sa chambre, ou elle dort en dépil de ce vacarme infernal et du feu qui brûle à quelques pieds d'elle, et dans ce dernier cas, qu'on ne me parle plus du som.meil de l'Empereur, que j'ai vu dormir en pleine bataille !
— Monsieur, voici ce que vous demandez, dit au vicomte un paysan qui portait en effet une échelle, ou plutôt deux écli elles solidement attachées ensemble au moyen d'une corde.
En un instant M. de Vaudrey eut dressé contre la façade ce fardeau sous lequel fléchissait le porteur.
— Si je n'étais pas si lourd, c'est moi qui monterais, ditil alors ; mais il est sûr que les échelons casseraient sous moi, et cela ne nous avancerait guère. — Allons ! y a-t-il pnrmi vous un gaillard qui ait du cœur ? Uabusson ! es-tu lii, Habnsson ?
Persouno ne répondit, mais le vicomte s'élança vers l'échelle, et d'un geste pathétique S(Mnbla en prendn^ possession.
— Nul autre que moi ne sauvera madame de Bonvalot ! s'écria-l-il en se mettant à escalader les échelons do l'air le plus résolu.
Depuis le commencement de l'iueendie, Langerac n'avait cessé de ruminer dans son cerveau la pensée suivante :
— Si je pouvais sauver la vie à cette respectable créature
202 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
OU faire quelque chose qui eût l'air de cela, elle serait ù moi, sans aucun doute,, et ses millions avec elle !
Que de dévouements apparents renferment quelque arrière pensée de ce genre !
— Voilà qui me réconcilie avec notre jeune homme, dit M. de Vaudrey au juge de paix, en voyant que le vicomte avait atteint le haut de l'échelle sans manifester la moindre hésitation ; il est fat, mais il est brave.
— Du moins, répondit M. Bobilicr, y va-t-il de plus franc jeu que pendant l'émeute; mais attendons la fin.
La fenêtre contre laquelle était dressée l'échelle n'ayant pas de persienne en dehors, et le volet de l'intérieur n'ayant pas été fermé, le vicomte, une fois qu'il se trouva à sa hauteur, n'eut qu'à briser une des vitres et à introduire la main dans le vide pour ouvrir l'espagnolette. L'accès de la chambre lui fut alors livré ; déjà il franchissait le balcon, lorsque le feu, qui jusqu'alors n'avait fait qu'entamer en dessous et en dehors le parquet et les parois de la chambre à coucher, reçut du cour;int d'air que la fenêtre venait d'établir en s'ouvrantune impulsion nouvelle et irrésistible.
A la vue des flammes qui s'élancèrent soudain des panneaux d'une porte donnant dans le salon vert, Langerac retira la jambe qu'il venait de passer par-dessus la balustrade du balcon. La fumée, qui commençait à remplir la chambre, les petits dards rougeâtres qu'il voyait poindre çà et là entre les feuilles du parquet, achevèrent de glacer le courage qu'avait un instant écliauffé la perspective de la fortune de la douairière. Dans cet instant critique, l'aimable vicomte se dit qu'après tout les millions étaient bien loin et le feu bien près ; et la conséfiuence de cette réflexion prudente fut qu'il descendit l'échelle un peu plus vite qu'il De l'avait montée.
l'incendie (suite).
En voyant le vicomte renoncer ainsi à son rôle de sauveur, M. de Vaudrcy haussa légèrement les épaules, et s'adressant aux paysans dont il était environné ;
— Qui de vous, leur dit-il, veut faire sa fortune ?
Les paysans regardèrent tour à tour le baron et la fenêtre qu'il leur montrait, mais pas un seul ne fit mine de bouger. La fumée qui commençait à sortir de la chambre, le reftet des flammes éclairant le plafond, et, plus que le danger même peut-ô!re, la frayeur visblement empreinte sur les traits de Langorac, triomphaient de l'avarice des plus avides et éteignaient le courage des phis résolus.
— S'il s'agissait de madame la marquise, dit M. Bobilier entre scb dents, je serais déjà au haut de Téchelle.
— Uabusson n'est donc pas là ? reprit le baron. Le silence continua.
— Le drôle m'abandonne au moment où j'aurais le plus besoin de lui, nuninura le gentilhomme campagnard, qui poursui\ il à Iriute voix : Ainsi donc, poltrons que vous ries, pas un d'entre vous n'ira sauver cette fennue I
Personne ne répondit.
— Je vous répète que celui qui la rapportera vivante aura sa fortune faite.
— Monsieur le baron, se hasarda à dire un d(*s paysans, la fortune est une belle chose, mais la vie vaut encore mieux.
Un murinure évidemment approbalif annonça que celte sentence philosophique (exprimait l'opinion géiu-rale. "-Lâches ! grouuuela le juge de paixfqui par une roso-
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Iiition subite ôta sa robe do chambre et s'approcha rapidement de l'echeiie.
— Bobilier, que faites-vous donc ? s'écria M. de Vaudrey.
— 11 ne sera pas dit, répondit Tintrépide vieillard, que j'aurai laissé brûler une fenmie sans essayer de la sauver î
— Êtes-vous fou ? reprit le baron ; à votre âge !
— C'est parce que j'ai septante-deux ans que je dois m'habituer à regarder la mort en face. Si c'était madame la marquise qui fut en danger, il y a longtemps que je serais là-haut; mais enfin, vieille ou jeune, c'est toujours une femme.
Le juge de paix, sans ajouter un mot, commença sa périlleuse ascension ; mais au moment où il mettait le pied sur le quatrième éciielon, M. de Vaudrey le saisit à deux mains par la ceinture de son pantalon, l'enleva aussi aisément qu'il eut fait d'uii enfant, et le déposa sur la terrasse à dix pieds de l'échelle.
— Vous me faites rougir de moi-même, lui dit-il alors ; allons, la nuit est fraîche, remettez votre robe de chambre; c'est moi qui vais tenter l'escalade.
— Monsieur le baron, s'écria le juge de paix étourdi par la parabole qu'il venait de décrire, je ne souffrirai pas...
Avant que le vieillard eût achevé sa p'rirase, M. de Vaudrey était déjà arrivé au tiers de l'écheile ; il s'y arrêta un instant pour dire aux asS'vtants :
— Courez chercher des matelas, car' il est certain que l'échelle cassera ; j'espère alloindre la fenêtre auparavant, mais du diable si je sais comment je ferai pour redescendre.
Les échelons, qui craquaient sous les pieds du colossal geiitilhomme, semblaient en effet prêts à justifier sa prévision : à mesure qu'il montait, le danger devenait plus imminent, car, l'éclielle s'amincissant dans sa partie supérieure, le point d'appui se trouvait de [)lus en plus dispi'oportionné avec Ij fardeau qu'il supportait. Au moment d'arriver à la hauteur de la fenêtre^ ie baron sentit tout à
LE nENTIMÏOM-'.lE CAMPAGNATID. 2 0r>
coiîp les traverses de bois se rompre sous lui ; d'un efïbi't désespéré^ il s'accrocha au balcou^ et, déployant une élastique vigueur que n'eussent laissé soupçonner ni son embonpoint ni son âge, il se souleva à la force des poignets et parvint à escalader la croisée.
Sans s'inquiéter de l'échelle brisée qui venait de glisser le long de la i'açade et de tomber sur la terrasse, sans se laisser arrêter par la fumée et par la flamme qui commençaient à envahir la chambre, M. de Vaudrey courut vers le lit, sur lequel il venait d'entrevoir une forme confuse. Cet objet qu'il reconnut d'abord avec peine, n'était autre chose que madame de Bonvalot enveloppée ou plutôt emmaillottée dans la couverture presque aussi étroitement qu'une momie égyptienne dans ses l)andelcttcs.
Au lieu de clierchcr à s'expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans cet incident, le baron saisit la Irimvie ou p,Iutot le paquet qu'il avait sous les yeux, et revint promptcment près de la fenêtre avec ce fardeau ; il reconnut alors qu'indépendamment de la couverture dans Inquelle se trouvaient comprimés ses moindres mouvements, la douairière avait la tête entourée d'un rouleau d'étoile ronge destiné sans doute à étoulï'er ses cris. M. de Vaudrey détacha cette espèce de bâillon, indice évident d'un mystérieux attentat; et tournant le visage de madame de Bonviilot du côté de l'air extérieur, il revint à la hâte près du lit. En un instant il eut noué solidement ensemble les deux draps; attachant ensuite à l'un des bouts de ce moyen de salut improvisé la couverture qui semblait serv.r de suaire à la douairière évanouie, il passa par-dessus le balcon ce cori)s de lugubre apparence, et le lit descendre avec précaution le long de la façade.
Le piemier étage du chûteau était l'orl élevé, aussi les draps se trouvèrent-ils trop courts. Peiulant un instant madame de Bonvalot deuîcura suspendue à huit ou dix jûeds de Icrre sans que son sauveur, penché sur le balcon, osât Tabandonner aux risques d'une chute.
20 G GELVRES DE Cil. DE UEllNARD.
— Laissez tomber ! dit au bout d'un instant une voix sonore.
— C'est vous^ Froidevaux? répondit M. de Vaudrey qui, à travers l'obscurité, crut reconnaître le jeune avocat.
— C'est moi, monsieur le baron; laissez tomber, je réponds de tout.
Le feu, qui envahissait la chambre, rendait tout délai mortel. Le baron se décida donc à lâcher le coin du drap, et presque aussitôt une rumeur de bon augure lui apprit que la femme qu'il venait de sauver était tombée sans accident dans les bras robustes de Froidevaux.
— Maintenant il s'agit de me tirer moi-même d'ici, se dit le gentilhomme campagnard presque sulfoqué par la fumée, quoiqu'il se trouvât en ce moment près de la fenêtre.
L'échelle dont il s'était servi pour monter se trouvait hors de service, et les draps qui lui avaient fourni le moyen de mettre en sûreté madame de Bonvalot étaient sur la terrasse. En une seconde le baron eut compris qu'il ne lui restait plus qu'une seule chance de salut, car aucun secours n'arrivait, et il était impossible de s'échapper par l'intérieur des appartements où le feu régnait en maître. Sans perdre un seul instant, il arracha les rideaux du lit que les llammes allaient atteindre, et les noua ensemble, résolu de s'y suspendre et de suivre le chemin qu'il venait de faire prendre à la douairière ; mais au moment où) pour donner à son ouvrage la solidité qu'exigeait le poids qu'il voulait lui confier, le baron serrait avec force un double nœud, la fumée, qui depuis un instant lui ôtait à la fois la vue et la respiration, acheva de le suilbquer en l'aveuglant. 11 chercha la fenêtre, mais il ne l'aperçut plus, et après avoir fait quelques pas au hasard, il tomba à demi étouiïé sur le parquet en i)arlie dé\ oré \ydv les llammes, et près de s'écrouler dans la fournaise du rez-de-chaussée.
Pendant ce temps^ Froidevaux, après avoir confié mîH
dame de Bonvalot aux soins de Langerac , avait couru audevant de quelques paysans qui apportaient une seconde échelle.
— Par ici ! leur cria-t-il, M. de Vaudrey ne paraît plus, et tout est en feu dans la chambre.
L'échelle appliquée contre la fenêtre, Georges s'y élança aussi intrépidement qu'avait fait le baron quelques instants auparavant.
— Macte anhno, generose puer, hii cria le juge de paix qui, réduit à l'impuissance par la vieillesse, n'avait jamais trouvé si affligeant le poids de ses soixante-douze années.
Froide vaux escalada lestement le balcon, et se précipita vers M. de Vaudrey qu'à travers une épaisse fumée il venait d'entrevoir étendu sur le parquet; quoiqu'il commençât à se sentir lui-même suffoqué, il le traina jusqu'à la fenêtre, et à l'aide d'une aiguière pleine d'eau qu'il aperçut sur un meuble, il éteignit d'abord le feu qui commençait à prendre à ses vêtements. Soulevant ensuite le baron, il lui noua solidement autour du corps une forte corde dont il avait eu soin de se munir, et dont il attacha l'autre bouta la balustrade de pierre qui régnait le long de la fenêtre. Restait à faire franchir le balcon au colosse évanoui ; rentreprisc était rude et scabreuse, et [)eu d'honnues réduits aux seules ressourcées de leurs mains s'en fussent tirés à leur honneur; toutefois, grâce à sa vigueur et à son adresse, Froidevaux en vint à bout.
Un instant plus tard, M. de Vaudrey, amarré à la corde que son sauveur laissait liler av(îc précaution sur l'appui du balcon, glissait lentement le long du i)lan incliné de l'échelle ; au bout de quelques secondes de cette manœuvre pénible et critique, il arriva heureusement à terre et y resta étendu connue une niasse inanimée.
• Froidevaux alors, mais alors seulement, s'occupa de sa sûreté personnelle : il était temps. Déjà la chambre de madame de Bonvalot était embrasée do toutes parts, cl le fiju
308 aavuES î)K en. di: tliî^ard.
venait de prendre aux rideaux de la fenêtre. Au moment où le jeune avocat remit le pied sur l'échelle, une masse de llamme jaillit au dehors et s'épandit autour de sa tête comme une dévorante auréole : on eût dit que l'incendie cherchait, en le poursuivant, à s'indemniser de la proie qui venait de lui être arrachée.
Tandis que Froidevaux, à moitié asphyxié et ses vêtements brûlés en plusieurs endroits, s'empressait de quitter une place où, à moins d'être incombustible, il n'eût pu rester un instant de plus sans exposer inutilement sa vie, M. Bobilicr dénouait la cravate du baron et coupait la corde qui lui avait servi de ceinture de sauvetage.
Délivré de ces deux liens qOi pouvaient rendre mortelle son asphyxie momentanée, M. de Yaudrey étendit les deux bras en respirant lortement.
En voyant le br.ron se rattacher d'une manière si énergique à la vie, le juge de paix sauta au cou de Georges qui venait de mettre pied à terre.
— ]\]on cher Fioidevaux, lui dit-il d'une voix émue, que Dieu vous récompense comme vous le méritez, car lui seul peut payer la vie d'un Cliàteaugiron.
Le jeune avocat répondit avec une cordialité respectueuse à l'accolade du vieillard, et après avoir contemplé un instant le baron qui achevait de reprendre connaissance, il s'éloigna rapidement.
— Où diaritre suis-je ? dit en ce moment M. de Vaudrey, qui était parvenu à se mettre sur son séant.
— Ah ! monsieur le baron, quel bonheur de vous entendre parler! s'écria le vieux juge de paix les larmes aux yeux.
— C'est vous, je crois, iJobilier?
— C'est moi-même, monsieur le baron; est-ce que vous ne me voyez pas?
— A vrai dire, pas trop bien; cent mille flambeaux passent et repassent devant mes yeux au risque de me les crever.
LE GENTILHOMME CAMPAG^AllD. 209
— Ce n'est pas étonnant que notre colonel ait la berlue, dit un des paysans, il vient de voir le feu d'assez près.
— Quel diable de rêve viens-je de faire? reprit M. de Vaudrey; il me semble que j'arrive du fm fond des enfers à l'instar du pieux Énée,et que pendant le voyage j'ai avalé par le nez et par les yeux toute la fumée du Tartare.
Le baron toussa à plusieurs reprises^ et se leva ensuite brusquement.
— Ah! je me rappelle, s'écria-t-il, le feu est au château, et madame de Bonvalotest en danger... Eh bien ! l'a-t-on sauvée ?
— C'est parbleu bien vous, monsieur le baron, qui l'avez sauvée, répondit lejuge de paix; sans vous en ce moment elle serait morte.
— C'est vrai, je me souviens maintenant de l'avoir descendue par la fenêtre, ni plus ni moins que si elle eût été un sac de farine ; elle est un peu formaliste la chère dame, pourvu qu'elle veuiMe bien me pardonner ce procédé peu respectueux.
— Je lui conseille de se plaindre, dit M. Bobilier en se mettant à rire.
— Ah çà, et moi? Je ne suis pas descendu tout seul ; j*^ me rappelle fort bien ((ue tout à l'heure je jouais là-haut à colin-niî'.illard au milieu de la fumée la plus épr.isse qu(^ j'aiejamais avalée malgré moi. Parlez-moi de la fumée du canon ! celle-lùi ranime et ne suffoque pas; mais celle de làhaut, j'étoulïe encore rien que d'y penser, je crois même qu'elle commençait réellcnuMit à m'étoulferbel et bien, et que j'étais déjà par terre (luand on est venu à mon secours. Qui donc m'a tiré de ce uiauvais j)as ?
— Un brave et digne jeune homme, monsieur le baron, qui a imité à votre égard le dévouement que vous venit'z de montrer vous-même en sauvant ht vie à madame de Bonvalot.
— Est-ce mou neveu t
— Si M. le marquis avait pu se douter du danger que vous couriez, nul doute qu'il n'eût cédé à personne le bonheur de voler à votre secours; mais il ignore encore.
— Rabusson ?
— Non, monsieur le baron, ce n'est pas Rabusson.
— Mais qui donc, alors ?
— Un brave et digne jeune homme, je le répète, votre adversaire d'avant-hier.
— Froidevaux?
— Lui-même, monsieur le baron.
— Ah ! c'est Froidevaux, dit M. de Vaudrey avec un accent singulier ; puis, après un instant de silence, il ajouta :
— Allons, je vois que le proverbe est vrai : Bon chien chasse de race. Son père m'a sauvé la vie à Leipzick, et voilà qu'à son tour il me tire de cette fournaise, où sans hii je rôtirais fort désagréablement en ce moment. C'est d'autant mieux de sa part qu'il ne m'aime guère.
— A cause de sa condamnation d'avant-hier ! C'est là un sujet de dépit, mais non un prétexte d'inimitié ; et d'ailleurs Froidevaux vient de vous prouver. ..
— Vouscomprenez parfaitement ce que je veux dire, mon cher Robilicr; il ne s'agit pas ici de ce qui s'est passé samedi il votre justice de paix, mais de certain autre petit procès pendant devant le tribunal du dieu Cupidon.
— Ah ! oui, mademoiselle Victorine Grandperrin ! dit le vieillard avec un malin sourire.
— Bien, bien ; tout ce que je puis dire, c'est que voici une petite aventure qui pourrait donner gain de cause à votre favori.
— Comment,monsieur le baron? voulez-vous dire par là...
— Assez sur ce chapitre pour aujourd'hui, et allons rejoindre mon neveu. Le feu, continua le baron en montrant lesfenétres du bâtiment, gagne maintenant du terrain au delà du salon vert, et il est urgent de l'attaquer de l'intérieur des appartements.
M. deVaudrey^le juge de paix et les paysans qui les avaient accompagnés retournèrent dans la cour du château.