‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 17 sur 26 · DOUBLE ENQUÊTE · texte numérisé non relu

DOUBLE ENQUÊTE

Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, le feu était complètement éteint. Personne n'avait péri, personne n'avait été blessé, et le dommage matériel se réduisait, ainsi que Tavait prévu le marquis, aux planchers et aux charpentes de la panie occidentale du château, ainsi qu'au mobilier d'une douzaine de chambres ; dégât considérable sans doute, mais en songeant au désastre beaucoup plus grand qu'aurait pu causer Tinccndie, on devait s'eslimcr heureux d'en cire quitte à ce prix.

Onze heures du matin venaient de sonner. Dans la salle à manger où l'on prenait ordinairement les repas lorsqu'il n'y avait qu'un petit nombre de convives étrangers, trois personnages se trouvaient réunis et attendaient, diversement occupés, le monu-iit du déjeuner.

Dans l'embrasure d'une l'enètre, Langerac parcourait une revue pittoresque dont il semblait examiner attentivement les illnstrjitions ; mais la physionomie soucieuse du vicomte indicpiait que ses yeux seuls, et non son esprit, prenaient part au passe-temps qu'il avait choisi.

Assis devant une petite table couverte de papiers, M. Dobilier, qui avait remplacé sa robe de i hambre à ramages et le reste de ses vèleuunits nocturnes par sou costume noir le plus solennel, rédigeait le préambule d'une enquête sur l'incendie, qu'il se proposait de joindre à son fameux procès-verbal.

M. de Vaudrey se promenait de long en large avec une impatience qui semblait causée par la faim, car chaque fois qu'il passait devant la table où le déjeuner se trouvait déjà servi en partie, il y grapillait au hasard quelques menus hors -d 'œuvre, palliatif insuffisant pour son robuste appétit surexcité encore ce jour-là par le lever le plus matinal. Usant des droits que lui donnait son titre d'oncle, le gentilhomme campagnard avait jugé inutile de retourner chez lui pour changer d'habits, et il était vêtu fort peu somptueusement d'une redingote à peu près hors de service à laquelle le feu, dont elle portait de larges stigmates, ve* nait de donner le coup de grâce.

— Si vous m'en croyez, Bobilier, nous nous mettrons à table, dit tout à coup le baron en s'arrêtant devant le jugo de paix.

— Nous mettre à table, monsieur le baron ! répondit le vieillard, qui, sans quitter sa plume, leva sur l'ancien militaire un regard surpris ; nous mettre à table quand madame la marquise nous a fait espérer qu'elle paraîtrait au déjeuner! Ah! monsieur le baron, vous voulez me mettre à l'épreuve.

— C'est moi, morbleu î qui suis mis à l'épreuve en ce moment et d'une rude façon, reprit M. de Vaudrey, qui, en" dépit de sa mauvaise humeur, ne put s'empêcher de sourire ; moi qui déjeune régulièrement à neuf heures, encore à jeun à midi! après la nuit que nous venons de passer, qui pis est.

— Si vous preniez la peine de jeter les yeux sur la pendule, vous verriez, monsieur le baron, qu'il n'est guère plus d'onze heures.

— Au diable la pendule ! Je vous dis- qu'à mon estomac il est m.di passé, et si vous vouliez m'en croire...

— x\h ! monsieur le baron, dit de nouveau le juge de paix en prolestant par un geste expressif contre l'énormité qu'on lui proposait, j'aimerais mieux jeûner jusqu'à ce soir.

LE GENTILÎlO.liME CAWPAGrsAUD. 2 l 3

— Cela VOUS est facile de faire de l'héroïsme, vous qui ne mangez pas plus qu'une mauviette; tandis que moi, je me sens de force à anéantir ce plat de résistance en dix minutes.

En parlant ainsi, M. de Vaudrey lança un regard de convoitise à un énorme pâté de gibier qu'il avait déjà lorgné plusieurs fois.

— Je vous assure, monsieur le baron, qu'en ce moment j'ai très faim, excessivement faim; mais le respect que je dois à madame la marquise...

— Sans doute, vous avez raison ; vous êtes un véritable chevalier français avec vos scrupules et vos délicatesses, tandis que si votre exemple ne me maintenait pas dans le chemin du savoir-vivre, je sens que nlbn appétit brutal ferait de moi un vrai rustre. Allons, puisqu'il n'y a pas moyen de vous avoir pour complice, jeûnons.

A ces mots, le baron prit sur une assiette une couple de sandwichs dont il fit deux bouchées; puis il continua sa promenade. Au bout d'un instant, pour changer sans doute le cours de ses idées, il dirigea les yeux vers Laugorac qui continuait de paraître profondément absorbé par les illustrations de la revue qu'il tenait à la main; après l'avoir examiné pendant quelque temps avec une altenlion singulière, M. de Vaudrey s'approcha de nouveau du juge de paix et lui dit, à voix basse cette fois :

— Expliquez-moi donc une chose. Hier, quand Ilérarlius m'a présenté ce jeune et beau gentilhomme d'ici à coté, il vous est échappé un aparté assez bizarn\

— Quel aparté, monsieur le baron? demanda le vieillard eu imitant l'accent conlidcMitiel de son interlocuteur.

— Vous avez dit tout l)as, en propres termes : Lautjcrac comme moi.

— Et je le répéterai tout haut quand il vous plaira, dit M.Dobilierd'un ton fort vif, mais sans élever la voix.

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— Vous croyez donc que notre vicomte n'est pas un v6rilable Langerac?

— Est-ce qu'il y a encore des Langerac? Éteints depuis Louis XIV. Notre vicomte, si toutefois il a réellement droit à ce titre, n'est donc pas plus un Langerac qu'il n'est un héros. Nous l'avons vu au feu cette nuit; eh bien! je parierais que ses parchemins ne feraient pas meilleure contenance devant l'examen d'un juge d'armes, s'il y avait encore des juges d'armes, que n'a fait son courage devant les flammes.

— Ce que vous me dites là, mon cher Bobilier, et certains souvenirs qui viennent enfm de se fixer dans ma cervelle après y avoir tr-otté confusément depuis hier, me donnent grande envit de faire subir à ce monsieur un petit interrogatoire sur faits et articles, et, ma foi, je ne vois pas pour quelle raison je ne m'en passerais pas la fantaisie.

Habitué àjoindre immédiatement l'action à la détermination, M. de Vaudrey s'approcha du vicomte, tandis que le vieux juge de paix interrompait ses écritures pour prête l'oreille au dialogue qui allait avoir lieu.

— Monsieur de Langerac, dit le gentilhomme campagnard d'un ton poli, permettez-moi d'interrompre un instant une lecture qui doit être fort intéressante, si j'en juge par l'attention que vous y mettez.

Le vicomte posa la revue sur une console et regarda silencieusement le baron en attendant qu'il s'expliquât.

— Vous avez peut-être remarqué, reprit ce dernier, que depuis hier je vous ai examiné attentivement à plusieurs reprises, en cherchant à me rappeler où je vous avais déjà vu ?

— Je ne me suis pas aperçu, monsieur le baron, que vous m'ayez iionoré d'une attention particulière, répondit Langerac un peuénui de ce préambule.

— Ma mémoire, longtemps en défaut, vient de se remettre sur la voie, et maintenant je pourrais, je crois, sans

risquer de me tromper^ nommer le lieu où je vous ai rencontré, il y a six ou sept ans.

Quoiqu'il s'attendît à cette reconnaissance^ Langerac ne put s'empêcher de rougir.

— Pour moi, monsieur le baron, répondit-il, je cherche en vain à me le rappeler.

— C'était chez miaître Huguenin, avoué, demeurant à Paris, rue Caumartin, interrompit M. de Vaudrey; à moins que je ne sois en ce moment le jouet d'une de ces ressemblances qu'on ne rencontre guère que dans les pièces de théâtre imitées des Méneclimes, vous êtes bien le jeune homme blond que j'ai aperçu assis au premier bureau, à droite, en entrant dans l'étude de ce respectable praticien, et à qui je me suis adressé d'abord.

En face de souvenirs si précis, Langerac comprit qu'une dénégation absolue serait imprudente, et il prit le parti de conjurer par un demi-aveu habilement ménagé le danger qui semblait le menacer.

— Monsieur le baron, répondit-il en aflermissant sa voix, je ne me souviens pas de la circonstance que vous venez de me rappeler ; mais il est fort possible, ou plutôt, d'après ce que vous venez de dire, il est certain que vous m'avez vu en eflet chez maîlre llugueuin.

— C'était donc bien vous?

— Selon toute apparence, car à l'époque dont vous parlez j'aillravaillé en elïet pendant quelque temps chez ce digne avoué.

— Ah ! ah ! (it M. de Vaudrey en lançant au juge de paix un coup d'œil expressif.

- Comment! monsieur lo vicomte de Langerac, dit M. Bobiher eu aspirant lentement une prise de tabac, tandis qu'il arrêtait sur le soi-disant gentilhonuue un regard perçant (^t railleur, est-il possible qu'un homme de votre naissance ait fait le métier de clerc d'avoué?

— J'avoue que je ne vois pas ce qu'il y a là de si surpro-

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nant, répondit Langerac qui reprenait peu à peu son aplonil ) ; mais ce que je ne comprends pas surtout, c'est qu'un savant magistrat tel que monsieur le juge de paix puisse s^étonner qu'un homme du monde, appelé à administrer une assez belle fortune, ait consacré à 1 étude des lois et même à celle de la procédure quelques-uns des loisirs de sa jeunesse.

— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur le vicomte, répliqua le vieillard d'un ton caustique; mais vous avez beau dire, Langerac et clerc d'avoué jurent ensemble. •

— D'abord je vous prie de croire que je n'étais pas tout a fait clerc d'avoué, reprit l'ex-Pichot avec un rire affecté. Voici le fait : au lieu de me permettre d'embrasser l'état militaire, comme c'eût été mon désir, mon père m'a obligé de faire mon droit...

— A cet égard, je ne saurais blâmer monsieur votre père, interrompit le baron d'un air de froide ironie, le métier de soldat exige une vocation bien déterminée, car il est fort rude; il vous eût exposé à voirie feu de près, or, il m'a paru cette nuit que vous n'aviez pas un goût bien prononcé pour cet élément.

— Tout le monde, monsieur le baron, n'est pas comme vous un héros, répondit Langerac, qui s'inclina en se mordant les lèvres jusqu'au sang.

— Monsieur votre père vous a donc fait faire votre droit ? reprit M. de Vaudrey, fort insensible à ce compliment.

— Non-seulement mon père a voulu que je suivisse les cours de la Faculté de Paris, mais, mon droit achevé, il a exigé que je fisse une espèce de stage chez un des meilleurs avoués de la capitale. Ayant eu beaucoup de procès dans sa vie, et prévoyant qu'il m'en léguerait quelques-uns, il désirait me voir armé de pied en cap contre les chercheurs de noiso^ c'était son expression. Voilà, messieurs, ce qui vous explique ma présence accidentelle clans l'étude de maître Iluguciiin.

— Monsieur votre p^rc habitait la campagne ? demanda

le baron, qui trouvait cette "explication assez plausible.

— Oui, monsieur le baron ; mon père vivait clans sa terre et n'en sortait pas pour ainsi dire, car il avait, ainsi ,que vous, beaucoup de goiàt pour le rôle de gentilhomme campagnard.

;' — S'il en est ainsi, reprit M. de Vaudrey tout à fait convaincu de la véracité de son interlocuteur, je comprends qu'il ait eu quelques procès dans sa vie et qu'il ait voulu vous mettre en état de défendre votre bien contre les chicani€rs de village, — race abominable ! j'en sais quelque chose, ajouta l'ancien militaire en hochant la tète.

— Autres temps, autres mœurs, dit M. Bobilier sur les lèvres duquel semblait s'être fixé le sourire du persiflage ; autrefois les gens de bonne maison complétaient l'éducation de leurs enfants en les attachant au service da quelque grand soigneur ; aujourd'hui la mode a changé, et ce sont les études d'avoué qui servent d'écoles de savoir-vivre à notre jeune noblesse. Au lieu de pages, nous avons des saute-ruisseaux genlilshommcs ; c'est flatteur pour les gens qui ont des procès.

— Monsieur le juge de paix dit plus vrai qu'il ne le croit peut-être, répliqua Langerac en prenant h son tour Taccent du sarcasme ; tandis que je (uinillais les fleurs de la procédure dans le jardin assez mal odorant de maître Iluguenin, j'ai fait souvent le Palais avec de jeunes confrères qui n'auraient pas été embarrassés pour prouver* leur seize quartiers.

— Peste! dit le baron, je n'aurais jamais deviné que les études des avoués de Paris fussent autant de succursales des chapitres d'Allemagne ; mais chez maître Iluguenin,

|VOUS n'étiez pas sans doute tous gentilshonnnes ?

I — Non, assurément, dit l(^ vicomte en ricanant ; il y

avait, connue dans les chapiln^s dont vous parlez, le liant

chœur et le bas choeur.

— Eh bien ! parmi les clercs non gentilshommes de l'étude de maître Iluguenin, il m est un qui a dû s'y trouver

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