II. IZ
précisément en même temps que vous^ et sur le compte duquel je vous serais fort obligé de vouloir bien me donner quelques renseignements.
— Volontiers^ monsieur le baron. Son nom î
— Pichot : Adrien Picliot.
Le coup était si imprévu que le vicomte fit un mouvement en arrière comme s'il eut été matériellement atteint en pleine poitrine.
— Pichot, baibutia-t-il en essayant de se remettre, je ne me rappelle pas... je n'ai aucune idée d'avoir connu... une personne de ce nom.
— L'individu dont je parle, poursuivit M. de Vaudrey, sans se douter que c'était à cet individu lui-même qu'il adressait en ce moment la parole, était un mauvais drôle dont j'aurai quelque intérêt à connaître l'adresse et le visage.
— Il ne me connaît pas, se dit Langerac un peu rassuré.
— Et à qui, continua le baron, je me propose d'appliquer, certain cas échéant, la plus rude correction qui puisse sortir d'une canne solide emmanchée d'un bras vigoureux Mais qu'avez-vous donc, monsieur de Langerac?
vous étiez fort rouge tout à l'heure, et vous voilà tout pâle, vous sentez-vous indisposé ?
— La faim... je crois, répondit le vicomte d'une voix à peine distincte ; il y a si longtemps que nous sommes levés...
— Ah ! vous êtes comme moi ? interrompit le gentilhomme campagnard ; vous avez envie de déjeuner? eh bien, tant mieux ! puisque nous voilà deux contre un, nous allons nous mettre à table, quoi qu'en puisse dire notre surhumain juge de paix. Je prends tout sur moi.
Au moment où M. de Vaudrey se dirigeait résolument vers la table, une des nortes de la salle à manger s'ouvrit, et le marquis mira.
— Pardieu ! lui dit son oncle d'un ton bourru, nous no iiommes pas des Turcs pour que tu nous fasses faire un pa-
LE GENTILII0M3ÎE CAMPAGNARD. 2 i 9
reil ramazan. N'est-ce pas assez que ton château brûle sans qu'il devienne encore la tour de la faim ? Depuis une heure au moins je me mets à la place d'Ugolin^ et pour peu que cela continue^ je finirai par comprendre qu'il ait mangé ses enfants.
— Je vous demande pardon^ mon oncle, mais il m'a été impossible de venir plus tôt.
— A la bonne heure ! je te pardonne ; mais déjeunonsnous ?
— Certes oui ; déjeunons.
— Mais, monsieur le marquis, objecta M. Bobilier, est-il convenable en l'absence de madame la marquise...
— Ma femme, interrompit Héraclius en s'asseyant, m'a chargé de vous faire agréer ses excuses. Elle ne déjeunera pas avec nous, car il lui est impossible de quitter sa mère.
— Comment se trouve maintenant madame de Bonvalot? demanda Langerac avec une anxiété qu'il s'efforçait de dissimuler.
— Mais, pas trop bien ; elle ne sort d'un évanouissement que pour tomber dans un autre, et dans l'intervalle des crises son état est peut-être pire encore. •
• — Après la terrible épreuve qu'a subie cette nuit madame la douairière, il n'est pas étonnant, dit M. Bobilitn*, qu'elle soit en ce moment sérieusement indisposée.
— Malheureusement, c'est plusgrave qu'une indisposition, et il y a des moments où cela a tout l'air...
Le marquis s'interronipit brusquement, et s'adressant aux domestiques :
— Laissez-nous, leur dit-il, j'ai à causiM* avec ces messieurs ; quand nous aurons besoin de vous, je sonnerai.
— Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Vaudrey à son neveu, quand les domestiques se furent retirés.
— 11 y a... je puis vous dire cela i)iii^(iue nous sommes entre nous, répondit Héraclius en baissant la voix par surcroît do précaution; le danger qu'elle a couru, a l'ait une
telle impression sur madame de Bonvalot, qu'il y a dès à présent transport au cerveau^ et que j'ai tout lieu de cramdre que le désordre d'idées auquel elle est en proie depuis quelques heures ne dégénère en une véritable folie.
— Folle ! s'écria Langerac qui jusqu'alors avait trouvé que la douairière ne l'était pas assez.
— Diable! dit M. de Yaudrey; mais ta belle-mère peut avoir en ce moment les idées un peu troublées^ et cela se conçoit, sans pour cela devenir folle.
— Si vous l'aviez entendue tout à l'heure, vous partageriez mes craintes.
— Que disait-elle donc?
— D'abord elle a tenu les propos les plus incohérents, elle parlait du clair de lune, de promenades au Lido, des ruines du Colysée; elle appelait Roméo comme si ellemême eût été Juliette, enfin mille folies ; puis la raison a paru lui revenir; mais ce n'a été qu'un éclair, et tout en répétant qu'elle avait maintenant toute sa tête et qu'elle se ra ppelait parfaitement ce qui s'était passé dans sa chambre cette nuit, elle nous a raconté, à Malhilde et à moi, l'his-
•toire la plus extravagante...
— Quelle histoire? demanda M. de Vaudrey.
— Je vais vous la répéter, et vous jugerez ensuite si je m'alarme à tort.
Les convives prêtèrent une oreille attentive, et le marquis de Châteaugiron poursuivit son récit.
LA DOUBLE ENQUÊTE (suite).
— Voici, reprit Héraclius, ce qui me f^iit craindre que rintelligc iice de madame de Bonvalot n'ait éprouvé au mi-
lieu des émotions de cet incendie une secousse dangereuse. Ma belle-mère vient de nous raconter le plus sérieusement du monde que cette nuit, au moment où elle commençait à s'endormir, d'affreux brigands dont elle ne peut déterminer le nombre sont entrés dans sa chambre, sans qu'elle sache par quel moyen ils sont parvenus à s'y introduire. S'il faut f^n croire cet étrange récit, ces bandits, en la voyant se réveiller, se sont précipités sur elle et l'ont étroitement bûillonnée après l'avoir roulée dans sa couverture de manière à Tempécher de faire un seul mouvement ; puis, autant qu'elle a pu le remarquer à travers la fente du capuchon dont ils lui avaient couvert le visage, ils se sont emparés d'une cassette renfermant une somme assez considérable qui se trouvait placée sur une étagère en face de la cheminée, et ont disparu par la porte du cabinet de toilette. A demi morte de peur et suffoquée par le bâillon destiné à étouifcr ses cris, madame de Bonvalot alors a perdu connaissance, et son évanouissement a duré si longtemps, qu'elle n'a conservé aucun souvenir de l'incendie. Voilà le rêve que ma belle-mère veut nous faire prendre pour le récit véridique des événements de cette nuit. Qu'en pensezvous ?
— Es-tu bien sur que ce soit un rêve? demanda iM. de Vau(h"cy, en arrêtant sur son neveu un regard singulièrement expressif.
— J'aurais dii dire un cauchemar.
— Ni l'un ni l'aulre peut-être.
— Quoi! mon oncle, vous seriez disposé à croire à ces brigands?
— Pourquoi pas?
— A cette cassette enlevée?
— D'abord la cassette existait-elle en etfet?
— Pour cela, c'est indubitable, je la connais depuis longtemps. C'est un ])ctit collht d'ébène dans lequel madame de Donvalot a l'habitude de laisser une vingtaine de mille
22? ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
francs eiï or; c'est ce qu'elle appelle son en cas de voyage.
— EU bien ! Ta-t-on retrouvée, cette cassette ? •
— Comment aurait-on pu la retrouver ? A part vous et M. Froidevaux, personne ne s'est hasardé à pénétrer dans la chambre de ma belle-mère. Le coilret d'ébène est donc en ce moment réduit en cendres, ainsi que le reste du mobilier; mais il est probable que lorsqu'on aura déblayé les décombres on retrouvera les mille lois changés en lingot.
— J'en doute, dit d'un ton bref M. de Vaudrey.
— En vérité, mon cher oncle, reprit Héraclius en riant, je ne savais pas que vous eussiez un goût si prononcé pour le merveilleux; et ce terrible bâillon, y croyez-vous aussi ?
— J'y crois d'autant plus que le voilà.
En disant ces mots qui excitèrent la curiosité générale, le baron tirade sa poche le morceau d etolïe rouge dont le visage de la douairière était couvert lorsqu'il l'avait arrachée à la mort.
— C'est un lambeau des torsades de mon pauvre arc de triomphe, s'écria M. Bobilier en étendant vivement la main pour saisir cette importante pièce de conviction, qu'il se proposait de joindre à son procès-verbal.
— Je ne crois pas que ce chiiTon vous sera d'une grande utilité pour découvrir les malfaiteurs, dit M. de Vaudrey en remettant le' morceau d'étoHc au juge de paix ; quarante individus peut-être se sont disputé hier les torsades dont vous parlez; comment parmi eux reconnaître les coupables?
— Qu'on mo donne un seul brin de iil, répondit le magistral d'un air assuré, je me charge de démêler l'écheveau.
— Venez-vous de parler sérieusement, mon oncle ? demanda Chàteaugiron que la surprise avait d'abord rendu muet.
M. de Vaudrey décrivit la position dans laquelle il avait trouve madame de Bonvalot, ses membres enchaînés par les replis de la couverture du lit, et le lambeau de toile rouge
fortement noué autour de son visage, de manière à servir à la fois de bâillon et de bandeau. A la fin de ce récit, chacun des auditeurs recta convaincu que l'attentat nocturne et mystérieux dont avait padé la douairière était un fait réel et non la vision chimérique d'une imagination troublée par la peur.
— Voici comment les choses ont dû se passer, dit le vieux juge de paix avec Tapiomb d'un homme qui se trouve sur son terrain : quoique le feu n'ait pu gagner la tourelle de l'ouest, qui est restée intacte, vous avez pu remarquer que la fenêtre de cette tourelle est ouverte^ et qu'une des vitres se trouve brisée.
— Je ne me suis pas aperçu de cela, répondit Iléraclius.
— Mais j'y ai fait attention, moi, reprit M. Bobilier, car mon métier est de tout voir, et même quand j'ai l'air de ne penser h rien, je ne perds pas de vue mon enquête. La fenêtre de la tourelle est donc ouverte ; or, qui a pu l'ouvrir si ce n'est le bandit ou plutôt les bandits qui ont accompli cet audacieux attentat? Et comment ont-ils ouvert la fenêtre sinon en brisant une des vitres? Une fois dans l'intérieur de la tourelle, une simple porte qui, selon toute apparence, n'était pas même fermée, les séparait de la chambre à coucher de madame la douairière ; ainsi rien de plus facile pour eux que de pénétrer dans ladite chambre.
— l^^ort bien, dit Ghateaugiron, mais la tourelle est fort élevée, et à moins d'une échelle immense dont on aurait retrou vé*([uelques traces. . .
— Monsieur le marquis, vous me mettez sur la voie, interrompit le juge de paix; de deux pt'tites échelles il est facile, nu moyen d'une corde, d'eu faire une grande, et c'est à quoi n'ont pas maniiué ces coquins. Les deux échelles lié'-.s ensemble qui se sont brisées sous M. le baron, et qu'on a trouvées au bout de la terrasse, appuyées contre le uuu' de clôture, ont évidemment servi h ces brigand*
22 i OEUVRES DE Cil. DE BERNATID.
pour s'introfliiire dans la tourelle d'abord, et ensuite pour se sauver. Monsieur le marquis, ajouta le vieillard avec un accent animé, il faut sans délai se mettre à leur poursuite ; veuillez, je vous prie, ordonner à un de vos gens d'aller chercher le maréchal des logis de gendarmerie qui sans doute n'est pas encore retourné à Rancenay. Châteaugiron sonna.
— Monsieur le marquis, dit le domestique après avoir reçu l'ordre de son maître, il y a là quelqu'un qui insiste pour parler sur-le-champ à monsieur le baron.
— Après déjeuner, dit M. de Vaudrey, qui, comme toutes les personnes de bon appétit, n'aimait pas à être dérangé lorsqu'il était à table.
— Monsieur le baron, reprit le laquais, c'est un grand jeune homme de bonne mine qui appartient, à ce qu'il dit, à votre maison.
— Rabusson, sans doute, reprit le baron; faites-le monter.
— Fidus Achates, dit M. Bobilier en souriant.
— Le fidèle Achate va être tancé d'importance, fit le gentilhom.me campagnard d'un ton grondeur.
Un instant après, Rabusson parut à la porte de la salle à manger; il tenait sa casquette d'une main, et de l'autre un petit paquet dont il était impossible de deviner la nature, car il l'avait enveloppé dans sa blouse. ^
— Te voilà, déserteur, lui dit M. de Vaudrey en cherchant à donner à son regard une expression sévè];e; d'où viens-tu?
— Mon colonel...
— Ta conduite est sans excuse, aussi a-t-elle déjà reçu sa punition.
— Sa punition, mon colonel?
— N'(';tait-ce pas à toi de me retirer du feu, et n'est-ce pas M. Froidevaux qui l'a fait à ta place?
— Ne m'en parlez pas, mon colonel, répondit l'ex-garde-
chasse d'un air contrit^ quand j'ai appris la farce que vous aviez faite de vous jeter au beau milieu de la fournoise, et comme quoi c'était ce méchant avocat qui était allé vous y chercher, il m'a pris envie de me casser la tête contre ur,^ mur! Tl peut se flatter d'avoir du bonheur, ce chien de bra-' connier; aussi je lui garde une dent...
— Comment, drôle ! tu gardes une dent à Froidevaux parce qu'il m'a sauvé la vie?
— Vous avez raison, mon colonel ; après tout, quoiqu'il m'ait volé mon emploi, je lui dois de la reconnaissance.
— À la bonne heure.
— Aussi, dorénavant, il peut bien tuer nos perdreaux tant qu'il voudra; ce n'est pas moi qui lui déclarerai procèsverbal.
— Tu feras très-bien, pour deux raisons : la première, c'est que tu n'es plus garde...
— Ah ! c'est juste, mon colonel ; je n'y pensais plus.
— La seconde, c'est que j'ai donné à Froidevaux droit de vie et de mort sur mon gibier.
— Quand je disais qu'il était trop heureux, ce braconnier-là.
— Ah çi\ ! je ne pense pas que tu sois venu ici pour me parler de Froidevaux ; qu'as-tu à me dire de si pressé?
— Mon colonel, répondit Rabusson dont la physionomie s'éclaira soudain d'un sourire desalisfaction, je venais vous rendre compte de ce que j'ai fait depuis que je vous ai quitté.
— Tu permets, Iléraelius? dit M. de Vaudrey.
— Comment donc, mon oncle, n'étes-vous pas ici chez vous ?
— Parle, reprit \c baron en s'adressant à l'ex-garde.
— Pour lors, mon colonel, dit Rabusson, qui pour faire son rapport prit i'allitude du port d'armes, vous vous rappelez qu'en arrivrait })rès du gros genévrier, au coin du sentier de la Trcniblaie, je vous brùhu la politesse sans de-
mander la permission de dix heures. J'avais mes raisons. Ne voilà-t-il pas qu'au moment d'arriver audit sentier^ j'avais entrevu^ quoiqu'on ne vît guère plus clair que dans un four, deux individus qui semblaient venir de Chateaugiron-le- Bûurg et qui marchaient contre nous. Ça m'avait paru louche.
— C'était fort louche en effet, interrompit vivement M. Bobilier; deux hommes sortant du bourg au milieu de la nuit et au moment où tous les habitants des villages voisins s'empressaient au contraire d'y accourir à cause de l'incendie; c'était excessivement louche.
— Je me dis donc : Voilà deux gaillards qui me font '^effet de ne pas avoir grande envie d'éteindre le feu, puisqu'ils lui tournent le dos; pour lors qui est-ce qui me dit que ce ne sont pas eux qui l'ont mis?
— Supposition fort logique, s'écria le juge de paix qui semblait s'intéresser de plus en plus au récit de Uabusson. Continuez, mon garçon, continuez.
— Pour lors, au moment où je réfléchissais ainsi h part moi, voilà mes deux lurons qui, au lieu de continuer de marcher contre nous, se jettent d<ins le sentier de la Tremblaie, et se mettent à courir comme s'il avaient eu les cinq cents diables à leurs trousses. Pour lors, je ne me dis plus : C'est louche, je me dis au contraire : C'est clair.
— Et c'était clair enelïet, intcrrompjtde nouveau M. Bobilier en s'agitant violemment sur sa chaise ; je parierais cent contre un que c'étaient les incendiaires.
— Je ne fais ni une ni deux, poursuivit Raousson, je saute par-dessus une petite hai-o pour arriver plus vite, et une fois dans le sentier de la Tremblaie, me voih\ à courir comme un perdu après mes deux coquins.
— Bravo! mon garçon! s'écria le vieux magistrat d'un air de chaude approbation, un gendarme n'aurait pas mieux fait.
— Monsieur le juge de paix, répliqua Babusson en se
redressant d\in air de dignité offensée, il me semble qu'uu ancien maréchal des logis au deuxième régiment des cuirassiers de la garde vaut bien tous les grippe-coquins du monde.
~ Laisse là les cuirassiers de la garde^ dit M. de Vaudrey, et continue ton rapport.
— Vous savez, mon colonel, que le sentier de la Tremblaie est bordé des deux côtés, pendant près d'un quart de lieue, par une haie assez élevée; mes deux fuyards, que je serrais de près, ne pouvaient donc se sauver ni à droite ni à gauche, aussi filaient-ils droit devant eux, sans s'amuser à compter les cailloux, ni moi non plus. Quoiqu'on ne vît presque goutte, nous courions donc tous les troiscomme des chevaux qui ont pris le mors aux dents. Enfin je gognc du terrain et je finis par accrocher un de mes drôles par le collet de sa blouse.
— A moi ! dil-il alors en appelant son compagnon, nous sommes deux, et il n'est qu'un.
Pour lors je vois mon brigand qui tire de sa poche uu couteau tout ouvert; mais excusez, au lieu de lui laisser le temps de s'en servir, je lui applique sur la tête un coup de poing qui vous l'étend roide au milieu du sentier. En voyant ça, l'autre coquin, qui avait commencé de revenir sur ses pas, se remet à courir un peu plus vite qu'auparavant.
— Lâche ! lui criait celui que j'avais jeté par terre, tu nrabandonnes!
Eu même temps il essayait de serc^lever, mais d'un coup de pied dans les retins je lui ai bientôt fait reprendre la position d'un chien qu'on fouette. Savez-vous ce que m'a dit alors le gredin ?
— Au lieu (le m'assouuner, cours donc après ce gueux de Lamoureux, c'est lui qui porte le mai^ot.
— Lamoureux î... le magot! répéta lejugedepaix, il s'agissait donc d'un vol !
— C'est ce que je pcns.i tout de suite; pour lors, connnc
je venais de reconnaître mon drôle, qui n'était autre que ce filou de Bancroche...
— Bancroche^ Lamoureux ! interrompit de nouveau M. Bobilier, deux repris de justice^ les plus dangereux coquins du canton ! Nous sommes sur la voie^ je le parierais. Mais continuez, mon brave Rabusson.
— Pour lors donc, ayant reconnu Bancroche, je lui prends son couteau et je le laisse sur la place pour courir après le porteur du magot. Il avait de bonnes jambes, celui-ci. Sacristie! j'ai chassé bien des fois aux chiens courants; mais ni Mireau niRavageau n'ont un jarret de cette forcelà. Croiriez-vous, mon colonel, que ce brigand de Lamoureux a eu rinfamie de me faire courir jusqu'aux Trois- Chenes, une demi-lieue plus loin que la Tremblaie ? Heureusement encore qu'il avait perdu la tète, et qu'au lieu de se jeter à droite dans vos bois il avait pris par les prairies ; car une fois dans le taillis il m'aurait bien sûr échappé.
— Enfin l'as-tu attrapé ? demanda le baron.
— Il ne manquerait plus que ça que je ne Taie pas attrapé ! J'ai donc fini par lui mettre la main au collet, et pour lorsje lui ai d'abord administré une demi-douzaine do taloches un peu soignées, pour lui apprendre à ne pas courir si vite une autre fois; puis ensuite je me suis dit: — Il y a plus d'une lieue d'ici à Châteaugiron; je n'ai pas de cordes pour ficeler ce gueux de Lamoureux; si je le laisse en liberté, il me fera encore courir, et ça ne me sourit pas ; le tenir par le collet pendant près d'une lieurc de chenn'n, ça ne me sourit pas davantage, d'autant plus qu'il n'est pas encore jour; pour lors, comment vais-je faire ?
— Qu'as-tu fait ?
— Je me suis rappelé la cabane du vieux Pagery, où il ne reste que les quatre nmrs, et qui est tout à côté des Trois-Chcues ; j'y ai fait entrer mon brigand, qui avait aussi besoin do so reposer que moi, et j'ai monté la faction à la porle, c'est-iirdjre à la place où était autrefois la porte.
LE GENTILHOiMME CAMPAGNAÎID. 22 9
jusqu'au jour. Pour lors, quand on a vu clair J'ai fait marcher mon prisonnier (levant moi jusqu'à la Tremblaie, où nous avons cassé mie croûte...
— Comment donc, interrompit M. de Vaudrey, tu as déjeuné avec ce drôle ?
— Que voulez-vous, mon colonel, il n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures, à ce qu'il m'a dit, et il me regardait déjeuner d'un air si affamé, que je n'ai pas eu le cœur de lui refuser un morceau de pain et une tranche de jambon.
— Tu as bien fait; l'homme quia faim, fût-il un bandit, a droit à des égards.
— D'ailleurs il a payé son déjeuner.
— Comment cela ?
— En approchant de Chatcaugiron, ne voilà-t-il pas que mon ingrat coquin a voulu de nouveau jouer des jambes; mais, minute, je vous lui ai appliqué une seconde volée encore mieux conditionnée que la première, et ça l'a rendu aussi obéissant qu'un chien bien dressé.
— Vous avez donc amené cet homme ici ? demanda Héraclius.
— Oui, monsieur le marquis ; je l'ai remis aux gendarmes qui sont dans la cour et je suis venu faire mon rapport à mon colonel.
— Ah çà, (lit M. Bobilicr, et le magot dont parlait Bancroche, vous n'en faites pas mention; c'est pourtant le point principal ?
— Le magot, monsieur le juge de paix, repondit Uabiisson qui sourit d'un air de triomphe et développa la lilouse qu'il tenait en paquet sur son bras, le magot, le voici.
A ces mots, le tidèieA( hâte du baron de Vaudrey posa sur la table un coffret d'ébcne richement cis(?lé.
— La cassette de madame de Bonvaiut ! s'ccricrent eu même temps Châteaugiron cl Langjrac.