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LA DEMANDE EN MARIAGE

Le récit de Rabusson, et surtout la cassette retrouvée par lui avant qu'on eût pu y rien soustraire, ne laissaient aucun doute sur la double culpabilité de Bancroclie et de Lamoureux. C'étaient bien évidemment ces deux bandits qui, après avoir commis un vol dans la cbambre de madame de Bonvalot, avaient mis le feu au château dans le but sans doute de faire disparaître, au moyen de ce second crime, les traces du premier.

Tandis que M. Bobilier, aiguillonné par cet incident inattendu, reprenait d'une ardeur nouvelle son enquête préparatoire, et que les gendarmes montaient à cheval en toute hâte afin de poursuivre Bancroche, qui n'avait pas jugé à propos d'attendre dans le sentier de laTremblaie le retour de Rabusson, M. de Vaudrey prit son neveu à part et lui dit :

— Si ta femme peut quitter sa mère pendant quelques minutes, prie-la de m'accorder une petite audience.

— Un tôte-à-tôte, mon oncle ? dit le marquis en souriant.

— Non, puisque tu seras présent; j'ai à vous parler h tous deux.

[]n instant après Héraclius et Mathilde rejoignaient le baron dans un petit salon dépendant de l'appartement de la marquise, où il était allé les attendre.

— Mes chers enfants, dit M. de Vaudrey après leur avoir fait signe de s'asseoir et s'être assis lui-même, nous allons, s'il vous plaît, tenir un petit conseil de famille. Figurez-vous d'abord qu'en ce moment nos rôles sont intervertis ; vous ét<^s, vous, deux grands parents bien vénérables et bien raitonnal)les; je suis, moi^ connue qui dirait votre

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coquin de neveu, qui, ne sachant trop si ce qui lui trotte dans la cervelle obtiendra votre approbation, vient vous demander conseil et vous soumettre sa conduite, ce que, par parenthèse, les coquins de neveux ne font pas toujours. D'un regard malicieux le gentilhomme campagnard appliqua au marquis ces dernières paroles.

— Parlez, mon cher oncle, ou plutôt, mon cher neveu, dit madame deChâteaugiron d'un ton d'enjouement; en ce moment j'ai soixante ans, et c'est la raison même qui vous conseillera par ma bouche.

— Vous saurez donc, reprit M. de Vaudrey, qu'il y a par le monde, tout prè's d'ici, un jeune homme plein de cœur et de talent, à qui, pour marcher de pair avec les gens les plus distingués, il ne manque qu'une seule chose, un peu de fortune.

— M. Froidevaux, sans doute ? dit le marquis.

— Tu as deviné. Son père m'a sauvé la vie, il y a vingttrois ans, sur le champ de bataille de Leipsick, et vous savez ce qu'il a fait lui-même pour moi cette nuit.

— En sauvant la vie au sauveur de ma mère, il s'est acquis des droits éternels à notre reconnaissance, dit Mathilde d'une voix émue.

— A la mienne avant tout, répliqua le bnron en riant; car, je dois l'avouer, je suis de l'avis du bonhomme Chrysale, ma guenille in est chère, cXs^ns Froidevaux elle serait en ce moment réduite à l'état d'amadou.

— Ah! mon oncle! pouvez-vous parler en plaisantimt d'un trait de dévouement qui a failli vous couler la vie ! Ma mère n'a pu encore vous témoigner sa gratitutle, mais croyez bien...

— Permettez, mon enfant; il ne s'agit pas ici de mon dévouement, mais de celui de Froidevaux; ne trouvez- vous pas que j'ai contracté envers lui une dt^ ces dettes...

— Dont il est impossible de s'acquitter.

— Sans dout€, car il n'est pas probable que je trouve

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jamais l'occasion de faire pour lui ce qu'il a fait pour moi; mais enfui, quoique je doive renoncer à la satisfaction de m'acquitter complètement envers lui, n'y aurait-il pas quelque moyen de lui témoigner que je ne suis pas tout à fait un ingrat? Voilà sur quoi je désire avoir votre avis.

En achevant ces mots, M, de Yaudrey arrêta sur la marquise et sur Héraclius un regard qui semblait fouiller au fond de leurs cœurs.

Madame de Ghâteaugiron, de son côté, regarda son mari en souriant d'un air d'intelligence, hésita un instant, et dit enfin :

— Je suis toute prête à vous donner mon avis ; mais pour cela, il faut que vous me permettiez d'abord de vous adresser une question.

— Parlez !

— Je vais vous paraître bien hardie, peut-être même bien indiscrète...

— C'est égal.

— D'ailleurs, si vous trouvez l'indiscrétion par trop forte, vous me gronderez bien sévèrement, je vous demanderai pardon, vous me pardonnerez, et tout sera dit : est-ce convenu?

— Bien certainement. Gronder, cela me convient beaucoup ; vous pardonner, c'est-à-dire vous embrasser, cela me convient encore mieux.

— Veuillez donc me dire, mon cher oncle, si certains bruits venus jusqu'à moi, car vous saurez que je suis déjà très au courant de la chronique de Chàtcaugiron ; si certains bruits, disje, fort intéressants en eux-mêmes, doivent être pris au sérieux.

— Quels bruits?

— Votre mariage avec madomcmoisollc Grandpcrrin ! dit la marquise, après avoir hésité un instant.

— Ah ! ah ! lit le gentilhomnic campagnard en riant; je

parie qu'il y a du Bobilier là-dessous^ et que c'est lui qui vous a fait cette belle histoire !

— C'est lui, en effet... Mais vous ne répondez pas?

— Avant de vous répondre, ma cher Mathilde, je désirerais savoir quel rapport il peut y avoir entre le bruit vrai ou faux de mon mariage et le conseil que je viens vous demander.

— Le rapport le plus évident et le plus direct ; si vous vous mariez, ce n'est pas à nous que vous devez demander conseil, mais à la personne que vous voulez épouser.

— En vérité ?

— Mais certainement; en toutes choses, un mari ne doit consulter que sa femme ; n'est-ce pas, Héraclius ?

— C'est indubitable, répondit le marquis en riant.

— Allons, reprit M. de Vaudrcy qui se mit à rire à son tour, puisque c'est là un des articles de votre charte conjugale, ce n'est pas moi qui essaierai d'en contester le mérite. Mais une question encore, continua-t-il en arrêtant de nouveau sur sa nièce son regard pénétrant : Si je donnais raison à ce bavard deBobilier enépousant la jeune fille dont il vous a parlé, cela vous déplairait-il beaucoup ?

— Mais cala, me ferait au contraire le plus grand plaisir ! s'écria la marquise avec un accent dont il était impossible de suspecter la sincérité; comment donc, une tante plus jeune que moi! une tante qu'on dit bonne et charmante et à qui je pourrais parler comme à une amie, comme à une sœur! Rien que d'y penser je suis ravie. Oh! je vous en prie, mon oncle, si vous vous mariez, que ce soit avec mademoiselle Grand perrin !

— Et toi, lïéraclius, que penses-tu dece mariage ?

— Ma foi, mon oncle, répondit le marquis, pour vous parler franchement, je suis en ce moment d'un sentiment tout opposé à celui de ma fVMume. Epousez qui vous voudrez...

— A part mademoiselle Grandperrin, n'est-ce pas? in-

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toiTompitlo baron; rli bien! rassure-toi ; je n'épouserai ni elle ni une autre.

— M. Bobilier s'est donc trompé ? demanda Mathilde.

— Bobilier est- un vieux fou qui, à soixante-douze ans sonnés, serait très-capable de convoler en quatrièmes noces, et qui croit tout le monde aussi endiablé que lui-même ; par bonheur pour moi, je ne partage pas son outrecuidance. Me marier, à mon âge ! et avec qui ? avec une enfant de vingt ans ! Je mériterais d'être mis aux Petites-Maisons.

— Mais, mon oncle, dit madame de Châteaugiron, on n'a que l'âge qu'on parait avoir, et avec une magnitique santé comme la vôtre

- Madame la marquise, interrompit le gentilhomme campagnard avec une gravité affectée, savez-vous bien que la seule supposition que je puisse commettre, la folie dont vous a parlé Bobilier, est un manque de respect pour ma barbe blanche !

— D'abord votre barbe n'est que grise, répondit la jeune femme avec un malin sourire.

— Ah ! mon enfant, quand la neige commence à tomber c'est que l'hiver arrive. Non, mon parti est bien pris, je ne me marierai pas; il est trop tard. Ainsi, ne parlons plus de cette folie, et revenons à l'avis que je vous ai demandé.

— Puisque votre résolution à l'égard ,du mariage est bien arrêtée, dit la marquise d'un ton bref et décidé, voici ce qu'il faut faire : priez M. Froidevaux d'accepter dès à présent la pension que vous donenriez à votre fils si vous en aviez un ; dites-lui de trouver au plus vite une aimable femme digne de lui et de vous, et assurez-leur votre fortune. De la sorte vous aurez fait deux heureux au lieu d'un, et votre dette sera payée autant qu'elle peut l'être.

M. (le Vau(hey comtempla un instant sa nièce d un air de douce surprise ; mais au lieu de lui répondre, il s'adressa au marquis :

— Que penses-tu de Tidée de ta femme ? lui demanda-t-il.

— Mathilde a lu dans ma pensée^ répondit Châteaiigiron avec un accent plein de franchise, et j'approuve complétemeiît le conseil qu'elle vient de vous donner. Vous devez lii^ie à Froidevaux; qu'il vous doive le bonheur si toutefois le bonheur existe !

— Comment, monsieur, si le bonheur existe ! s'écria la marquise en jetant à son mari un regard de reproche; estce que vous en doutez ?

— Mais, mes enfants, dit le vieux gentilhomme sans parvenir à dissimuler entièrement son émotion, vous n'avez pas réfléchi que je ne puis enrichir Froidevaux sans vous déshériter ?

— Est-ce que nous voulons hériter de vous ? interrompit la jeune femme du ton le phis vif. Ne sommes-nous pas déjà assez riches, trop riches? devrais-je dire ! Quand mon plan n'aurait d'autres résultats que de détruire entre nous cette désolante question d'argent, je vous supplierais de l'exécuter. On dit que les personnes qui n'ont pas d'enfants se défient de leurs parents et attribuent volontiers à de vils calculs d'intérêt les témoignages d'aflection qu'elles en reçoivent; eh bien ! quand vous aurez assuré votre fortune à M. Froidevaux, ces vilaines pensées ne pourront pas vous venir h notre égard ; nous ne serons plus pour vous des collatéraux, nous serons des amis; et moi qui suis très-démonstrative avec ceux que j'aime^ je pourrai vous dire i\ (juel point je vous suis attachée par le n^spect, par l'alfection, par la reconnaissance, puisque je vous dois la vie de manière; je pourrai vous exprimer tout cela sans ctre soui)(,'omîée de songer à votre héritage. — Succession, héritage, des mots hideux!

M. de Vaudrey se leva brusquement, prit sa nièce diuis ses bras, et sécha d'un l)ais('r paternel deux larmes qu'elle s'etïbrçait en vain de retenir.

S3G aîUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Héraclius, dit-il ensuite, ta femme est un noble cœur, songe à la rendre heureuse.

— Mais il n'a qu'à continuer, reprit Mathilde qui sourit à travers ses larmes et tendit sa main à son mari par un geste plein d'une chaste tendresse.

— C'est donc bien convenu, mon oncle, dit Châteaugiron, après avoir pressé sur ses lèvres la main de la jeune femme, vous suivrez l'avis de Mathilde?

— A un petit changement près. Je compte, puisque vous me le permettez, assurer à Froidevaux la moitié de ma fortune...

— Pourquoi la moitié seulement? interrompit madame de Châteaugiron.

— Parce que l'autre moitié est destinée à mon filleul, le futur comte de Châteaugiron ; vous savez, ma chère nièce, ajouta le gentilhomme campagnard en souriant, que vous m'avez promis de me le faire embrasser avant un an.

— Mais je n'ai rien promis de pareil, répondit la jeune femme, qui baissa les yeux et les releva aussitôt ; d'ailleurs ce n'est pas d'un baptême qu'il s'agit ici, c'est d'un mariage ; car puisque votre intention est de rendre M. Froidevaux le plus heureux possible, il est bien entendu qu'il s'occupera sans délai de trouver une petite femme bien aimable, bien bonne, bien jolie même, ce qui ne gâte jamais rien...

— Soyez tranquille, interrompit le baron avec un sourire où perçait une sorte de mélancolie, la petite femme dont vous parlez là est toute trouvée.

— En vérité î s'écria la marquise d'un air de curiosité.

— Comment ! cet infernal bavard de Bobilier, qui a fait de si belles histoires sur mon compte, ne vous a donc pas parlé des amours romanesques de Froidevaux?

— Mais non : vous allez nous raconter cela, n'est-ce pas?

— Un autre jour.

Une des femmes de la marquise entra dans le salon et

prévient sa maîtresse que madame Bonvalot la demandait.

— Vous allez tout de suite chez M. Froidevaux? dit Matlîilde au baron avant de sortir.

— Fiez-vous à moi, répondit-il, à dîner je vous apprendrai du nouveau.

LA DEMANDE EN MARIAGE (suite).

Une heure plus tard, M. de Vaudrey^ qui d'abord était allé chez lui faire une toilette complète, entrait dans le salon de la forge.

— Quel prince attendez-vous? dit-il à madame Grandperrin qui s'y trouvait ainsi que son mari. Vos esclaves en livrée î des fleurs partout ! les fauteuils débarrassés de leurs vénérables housses ! je le répète, pour quelle tête couronnée avez-vous fait ces frais ?

— C'est de M. Grandperrin et non pas de moi qu'il faut vous moquer, répondit Clarisse avec un sourire aigre-doux ; il s'est figuré à tort ou à raison que madame la niarcjuise de Châteaugiron avait l'intention de m'honorer d'une visite, et il a voulu, un peu prématurément, je crois, aue toute la maison fut sous les armes.

— Je sais, reprit le baron, que ma nièce se dispose en effet à venir vous voir, mais il n'(^st pas probable que ce soit aujourd'iuii. L'alerte de cette» nuit...

— C'est ce que je disais tout i\ l'heure à ma femme, interrompit le maître de forges; il n\\st pas probable que madame la marquise, h pi^ine remise de la frayeur qu'elle a dû éprouver, songe à faire des visites, et il uk» semble que, vu la circonstance, il serait convenable de la prévenir.

23 s ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.

— Mais je ne m'y oppose pas, répondit madame Grandperrin de Pair le plus calme et le plus naturel.

— N'est-ce pas mademoiselle Victorine que j'aperçois dans le jardin? demanda M. de Vaudrey en changeant brusquement le sujet de la conversation.

— Elle-même, répondit M. Grandperrin après avoir regardé à travers une des fenêtres.

— C'est, je crois, notre ami Froidevaux qui se promène avec elle ?

— Un digne et loyal garçon. Vous savez qu'il est à nous? Ma femme l'a si bien prêché hier qu'il a pris l'engagement formel de me donner toutes les voix dont il dispose, et pendant toute la matinée, il n'a fait que courir pour me recruter des partisans. Ah ! c'est que quand ma fem.me se mêle d'entreprendre une conversion...

— Froidevaux vous a-t-il parlé du petit service qu'il m'a rendu cette nuit ?

— Lui ! pas le moins du monde. J'ai seulement entendu dire à quelques-uns de mes ouvriers qu'il s'était, ainsi que vous, beaucoup exposé pendant l'incendie.

— Aussi modeste que courageux, se dit le baron ; honnête, intelligent, généreux ! où trouverais-je ailleurs autant de garanties pour l'avenir de cette chère enfant? Oui, j'en suis sur, il la rendra heureuse.

— Vous êtes bien rêveur, dit tout à copp madame Grandperrin, quelque chose vous préoccupe ?

— C'est vrai, répondit M. de Vaudrey en relevant la tête.

— Serai-je indiscrète si je vous demande le sujet de votre préoccupation ?

— En aucune manière, puisque je viens ici tout exprès pour vous le dire.

— Ah ! ah ! voyons, dit le maître de forges, c'est donc une afl'aire sérieuse ?

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

— Un mariage peut-être ? dit Clarisse, qui sourit à demi en arrêtant sur le baron un regard perçant.

— Toutes ces femmes sont plus ou moins sorcières, pensa le gentilhomme campagnard qui, après avoir fait celte réflexion philosophique, dit à haute voix :

— Précisément, madame, un mariage.

— Nous vous écoutons, dit de l'air le plus gracieux madame Grandpcrrin, après avoir lancé à son mari un coup d"œil d'intelligence.

— Puisque le mot mariage a été déjà prononcé, grâce à la perspicacité surnaturelle de madame, reprit M. de Vaudrey avec un sourire séi*leux, tout préambule est inutile ; je vais donc droit au fait, et je vous demande la main de mademoiselle Viclorinc.

Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de madame Grandpcrrin tandis qu'un sourire d'orgueilleuse satisfaction s'épanouissait sur le visage de son mari.

— Ainsi, dit Clarisse d'un air fin et l'on pourrait dire caressant, ce que j'avais cru remarquer était bien réel ; vous aimez Victorine et vous désirez l'épouser? J'ignore ce que M. Grandpcrrin...

— Permeltez, interrompit vivement le baron, j'aime beaucoup mademoiselle Victorine, c'est la vérité ; mais quant à avoir l'idée de l'épouser, je ne suis pas assez fou pour cela.

L'éclair de triomphe s'éteignit dans le regard de madame Grandpcrrin, et l'orgueilleux sourire disparut des lèvres de son mari.

— J'ai donc mal entendu ? dit ce dernier avec un accent de désappointement qu'il s'ellbrçail de dissinndcr; no venez-vous pas de me demander, en termes positifs, la main de ma fille ?

— Sans doute, et je vous la demande encore, mais ce n'est pas pour moi.

— Et pour qui donc

240 ŒUVRES DE Cil. DE TERNARD.

— Pour ce (ligne et loyal garçon dont vous parliez touf à l'heure, pour Georges Froidevaux.

— Froidevaux ! s'écria le maître de forges en faisant un haut-le-corps, un homme qui n'a rien !

— Pardoinicz-moi, répliqua doucement M. de Vaudrey; sans parler de son talent, qui, sur un théâtre convenable^ lui vaudrait une fortune, Froidevaux possède dès à présent dix mille livres de rentes, et il lui en reviendra autant un peu plus tard.

— Il vient donc d'hériter ?

— Pas encore, heureusement pour quelqu'un à qui je porte quelque intérêt, répondit le' baron avec un sourire de bonne humeur.

— Cette fortune lui est donc venue en dormant?

— Pas tout à fait, quoiqu'il fût en effet l'heure de dormir quand ill'a acquise.

— Expliquez-vous, mon cher baron, car il m'est impossible de rien comprendre à vos énigmes.

— Voici toute l'histoire. Le petit service que Froidevaux m'a rendu cette nuit, et dont il ne vous a pas morne parlé, consiste à m'avoir retiré des flammes où je commençais à rôtir bel et bien, en d'autres termes, à m'avoir sauvé la vie.

— Ah ! diable ! je ne savais pas cela... Mais ces dix mille livres de rentes ?

— Comment, vous ne comprenez pas! dit le gentilhomme campagnard en haussant légèrement les épaules ; ces dix mille livres de rentes sont le quart de mon revenu dont Froidevaux jouira dès à présent, en attendant que ma mort le mette en possession d'un second quart. La moitié de ma fortune à lui, l'autre moitié au premier enfant mâle de Cliûteaugiron : c'est une affaire arraniiée.

Le riche industriel regarda l'ancien militaire comme s'il ciit hésité à croire que celui-ci parlât sérieusement.

-- Quoi ! dit-il entin, vingt mille livres de rentes à Froidevaux parce que le hasard a voulu...

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— Il n'y a pas de hasard-, interrompit le baron d'un Ion bref, il y a un homme qui a risqué sa vie pour sauver celle d'un autre.

— C'est fort bien sans doute, mais vingt mille livres de rentes !

— Libre à vous de penser que ma peau ne vaut pas cela ; mais à votre tour permettez-moi d'être d'un autre avis.

— Et le marquis de Châteaugiron... poursuivit M. Grandperrin après un instant d'hésitation, connait-il votre projet?

— Parbleu ! à qui en aurais-je fait part, sinon à lui?

— Et.... il ne vous a fait.... aucune observation ?

— Si fait.

— Ah ! ah ! fit le maître de forges en adressant à sa femme un clin d'œil expressif; ah! M. de Châteaugiron vous a fait des observations ?

— Oui, répondit tranquillement M. de Vaudrey, mon neveu et sa femme auraient voulu que j'assurasse à Froidevaux la totalité de ma fortune ; mais j'ai fini par leur faire entendre raison. Maintenant nous sonnnes tous trois d'accord, et rafïaire est définitivement coi^venue comme je vous l'ai dit.

M. Grandperrin regarda de nouveau le baron avec l'ébahissoment d'un honnne à qui Ton parle un langage inintelligible.

— Ah çà ! qu'y a-t-il donc de si étrange dans ce (juc je vous dis là? demanda l)rus(]uoment M. de Vaudrey ; on dirait, H voir votre air étonné, que je vous raconte une histoire des Mille et une Nuits.

— M. Grandperrin fait connue moi, il admire, dit Clarisse en rompant le silence qu'elle gardait depuis quelque lemps.

Sans paraître remarquer le sourire plein d'amertume dont furent accompagiiét's ces paroles, le baron reprit sa négociation matrimoniale.

— Vous voyez donc, dit-il, que Froidevaux est dès ce

niomonl un parti sortable^ et que ses actions gagneront encore cent pour cent par la suite. Fort galant homme d'ailleurs ; franc, probre et loyal ; plein d'honneur et de talent; d'un âge convenable,, d'un physique mieux que mal, d'une santé de fer, d'un caractère épromé. Que diantre ! il me semble que'tout cela compose ré-totfe d'un excellent mari et que vous pourriez aller loin avant de trouver quelqu'un qui réunit à ce point les qualités que vous avez le droit d'exiger de votre gendre î

A mesure que le baron faisait l'éloge du jeune avocat, M. Grandperrin remuait la tête de haut en bas en manière d'acquiescement; mais, sur un signe improbatif de sa femme, il interrompit cette pantomime de bon augure, et répondit avec un embarras visible :

— Mon cher baron, je tombe d'accord de tout ce que vous me dites là, et je ne conteste certainement aucun des mérites de M. Froidevaux; mais...

— Mais quoi?

— Mais en dehors des qualités que vous venez d'énumérer, il en est d'autres encore que je désire rencontrer dans l'homme à qui f accorderai la main de m.'i fille.

— Des qualités que Froidevaux n'a pas ! lesquelles, s'il vous plaît ?

— Mais, par exemple... la naissance.

— Comment! la naissance ! qu'avcz-vous à dire de celle de Froidevaux ? Son père, un des plus braves officiers de l'armée, est mort chef d'escadron de cuirassiers ; son grand- P'TC était un médecin fort estimé ; sa famille est établie dans ce pays de temps immémorial, et elle a toujours joui de la considération universelle; que pouvez-vous demander de plus?

— Tout cela est vrai; mais le sens que j'attache au mot naissance...

— Et quel sens y attachez-vous, je vous prie?

— Vous comprenez bien ce que je veux dire. En un

mot^ M. Froidevaux n'est pas un homme de condition...

— Un homme de condition ! Ah çà ! Grandperrin, je puis dire cela devant votre femme, vous êtes fou.

— Je vous remercie du comphment, répondit le maître de forges avec un sourire forcé.

• — Oui, fou, je le répète. Quoi ! vous bourgeois, et tout ce qu'il y a de plus bourgeois, vous exigerez de votre gendre futur qu'il soit gentilhomme ?

— Que voulez-vous, mon cher baron, c'est une faiblesse, c'est un ridicule, c'est tout ce qu'il vous plaira, mais c'est ainsi. Je ne suis nullement partisan des principes de l'égalité, moi ; quoique j'appartienne à la bourgeoisie, ainsi que vous venez de le dire, je prise fort la noblesse; en un mot, à défaut du sang j'ai la fibre aristocratique, et je suis fort décidé à ne marier ma fille qu'à un homme qui ait un nom, et, au besoin, un titre.

— Au baron de Vaudrey, par exemple? dit le gentilhomme campagnard en regardant fixement l'orgueilleux bourgeois.

— Certes, répondit ce dernier, si, comme je l'ai cru un instant, vous m'aviez demandé pour vous-même la main de ma fille, ma réponse eut été fort dilïérente de celle que je suis obligé de vous faire.

— Parlez-vous sérieusement?

— Fort sérieusement, et je suis sur que ma femme m'approuve.

— Ei'outoz, Graiulporrin; je viens do dire que voih; étiez fou, le terme est trop faible : c'est archi-fou, c'est ensorcelé, c'est endiablé que j'aurais dCi dhv. Quoi ! poursui\it le baron en s'animant de plus en plus, si de mon coté j'avais perdu la tête au point de vouloir épouser Victorine, vous me Irt donneriez donc, h moi votre aîné de trois ans ' à moi barbe grise! à moi criblé de blessures et de rhumatismes! Vous forceriez cette pauvre enfant d'épouser un vieux grognard, car que suis-jc autre chose? parce que ce vieux

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grognard s'appelle Vaudrey et possède une particule devant son nom ! Vous consentiriez au malheur certain de votre fille unique, et quelle fille bonne et charmante ! pour avoir le petit plaisir de dire, en parlant d'elle, madame la baronnet Et cependant, Grandperrin, vous n'êtes pas un mauvais père !

— J'ai même la prétention d'être un père excellent, répondit le maître de forges en souriant d'un air contraint, car cette véhémente apostrophe l'avait ému en dépit de sa vanité.

— Eh bien ! s'il est vrai que vous aimiez votre fille autant qu'elle le mérite, occupez-vous de son bonheur au lieu de chercher à donner une puérile satisfaction à votre amourpropre. Vous pouvez en croire un homme dont la baronnie remonte aux croisades et la noblesse un peu plus haut, un bourgeois comme Froidevaux, jeune, honnête et plein de talent, vaut pour votre fille tous les gentilshommes du monde. Et puis, au bout du compte, ajouta M. de Vaudrey en changeant subitement d'accent, avez-vous à reprocher à mon prétendant autre chose que son manque de naissance ?

— Rien autre chose; s'il remplissait la condition que je suis résolu d'exiger de mon gendre, je n'aurais aucune objection à faire contre ce mariage.

— Si donc Froidevaux avait un nom qui sonnât à votre oreille d'une manière suffisamment aristocratique, vous lui accorderiez la main de votre fille ?

Un regard expressif de madame Grandperrin autorisa le maître de forges à faire une réponse affirmative, que l'incorrigible roture du jeune avocat devait rendre illusoire.

— En ce cas, dit le père de Victorine, je l'accepterais pour gendre d'autant plus volontiers, que je rends justice à ses qualités, et que, d'un autre côté, vous semblez désirer vivement ce mariage.

— Fort bien; je prends acte de votre promesse, répondit

vivement le baron; maintenant faites-moi le plaisir d'aller me chercher le Code civil.

— Le Code civil ! répéta le maître de forges étonné.

— Oui; vous devez Tavoir dans votre bibliothèque.

— Est-ce que vous comptez trouver dans ce livre une recette pour changer un bourgeois en gentilhomme? demanda Clarisse avec un accent de persiflage.

— Peut-être bien, madame. Grandperrin, ayez donc la bonté d'aller me chercher ce que je vous demande.

Le maître de forges se leva, et sortit du salon.

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