‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 20 sur 26 · UN ARTICLE DU CODE CIVIL · texte numérisé non relu

UN ARTICLE DU CODE CIVIL

— Deux mots, ma chère Clarisse, tandis que nous sommes seuls, dit alors M. de Vaudrey en se rapprochant de la maîtresse du logis ; la conclusion de ce mariage dépend de vous, car vous avez tout pouvoir sur M. Grandperrin; au lieu de lui faire signe de refuser, comme cela vous est arrivé tout à Ihcuro, autorisez-le d'un geste à accorder son consentement, et dans cinq minutes tout sera terminé.

— Vous vous exagérez singulièrement l'ascendant que je puis avoir sur M. Grandperrin, répondit la jeune femme d'un air réservé.

— Allons donc! comme si je ne savais pas qu'il ne voit que par vos yeux.

— Eh bien ! en ce cas, il me semble que vous auriez pu vous adresser d'abord à moi.

— C'était n)on intention ; mais je vous ai trouvés ensemble, et vous savez (piVu tout(\s choses j'ai l'habitude d'aller au but parle chemin le plus court. Voyons, Clarisse, poursuivit le vieux gentilhonnne avec un. mélange d'aHeclion et

(le fermeté^ montrez-vous raisonnable et renoncez à un projet qui ne peut pas se réaliser. A une époque où vous nourrissiez contre mon neveu des sentiments de haine et de vengeance, vous avez pensé à me faire épouser votre belle-fille, sans vous apercevoir que c'eût été punir cette pauvre Victorine et moi-même, bien plus encore qu'Héraclius; aujourd'hui que la haine et la vengeance doivent être enfin remplacées par la paix et par Toubli, vous ne devez plus songer à cette union extravagante à laquelle ni Victorine ni moi ne consentirons jamais. J'aime beaucoup cette aimable enfant, ainsi que vous vous en êtes aperçue ; et c'est parce que je l'aime sans illusion et sans égoïsme, que je désire qu'elle épouse Froidevaux, car je le crois digne d'elle.

— Vous tenez donc beaucoup à ce mariage? dit madame Grandperrin d'un air irrésolu.

— Je tiens à payer ma dette à Froidevaux et à assurer le bonheur de Victorine; car ils s'aiment, vous le savez aussi bien que moi. Voyons, mon enfant, accordez-moi ce que je vous demande ; c'est votre vieil ami qui vous en prie

Madame Grandperrin tendit la main au baron par un geste empreint de mélancolie.

— Après tout ce que vous avez fait pour moi, réponditelle d'une voix légèrement altérée, je serais une ingrate si

c résistais plus longtemps. Mon ascendant sur M. Grandperrin n'est pas tel que vous le supposez ; mais enfin, petit jou grand, disposez- en.

— Voici le recueil des Codes, dit le maître de forges en rentrant dans le salon.

— M. de Vaudrey prit le volume à franche multicolore, le feuiUeta pendant un instant et laissa tout à coup échapper un geste de satistaction.

— Je l'aurais parié, dit-il en même temps d'ua air joyeux, l'article y est, pardiou, bien !

— Quel article ? demanda le maître de forges.

Le gentilhomme campagnard se leva^ et d'un ton à la fois solennel et enjoué :

— Mon cher Grandperrin, et vous^ madame, dit-il, j'ai riionneur de vous demander votre fille en mariage non plus pour maître Froidevaux, avocat, mais pour Georges de Vaudrey-Froidevaux, mon fils adoptif.

— Votre fils adoptif! répéta M. Grandperrin en ouvrant de grands yeux.

— Si vous voulez bien le permettre. Vous saurez que, quoique je n'aie pas fait mon droit, grâce à un assez bon nombre de procès dont le destin m'a gratifié, je connais passablement mon Code. Tout à l'heure je me suis donc rappelé, assez vaguement il est vrai, certain article qui, maintenant que je viens de le relire, me paraît de nature à trancher net le nœud gordien que je cherche à dénouer. Jugez-en vous-même :

— Article 345, poursuivit le baron en approchant de ses yeux le Code, qu'il avait gardé tout ouvert dans sa main. « La faculté d'adopter ne pourra être exercée qu'envers l'individu à qui l'on aura, dans sa minorité et pendant six ans au moins, fourni des secours et donné des soins non interrompus, ou envers celui qui aurait sauvé la vie à l'adoptant, soit dans un combat, soit en le retirant des fianimcs ou des Ilots. »

— En le retirant des flammes, entendez-vous, Grandperrin? Or c'estprécisénK-ntce qu'a fait Froidevaux celle luiit. Nous nous trouvons donc dans un des cas prévus par la loi j j'ai le droit de l'adopter, et je l'adopte.

— Sérieusement? demanda le inaîlrc de forges, dont la physionomie annonçait qu'il commençait à prendre un vif intérêt à la conversation.

— Connnent, si je parle sérieusemenient! Me prenez-vous pour un Gascon? J'adoi)te Froiilevaux, vous dis-je, ce qui lui donnera le droit de joindre mou nom au sien.

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— Et même de porter le vôtre de préférence, dit d'un air animé le vaniteux bourgeois.

— Vous arrangerez cela avec lui, reprit le gentilhomme campagnard en riant.

— Il pourra donc aussi prendre vos armes?

— Bien certainement, et même mon titre, si cela peut vousplaire.

— Comment! votre titre? dit M. Grandperrin dont la physionomie s'épanouissait à vue d'œil.

— Mon Dieu ! oui ; pour peu qu'il puisse vous être agréable que Victorine soit baronne tout de suite, je suis prêt à céder mon titre à son mari, et à m'appeler Yaudrey tout court.

— Quoi ! vous renonceriez à votre titre de baron ! s'écria le père de Victorine d'un air stupéfait, d'où Ton pouvait conclure hardiment que le riche industriel eût été complètement incapable d'accomplir un pareil sacrifice.

— Je vous ferai observer que si je renonce à mon titre, je garde mon nom, répondit le vieux gentilhomme avec un accent d'insouciance où perçait une certaine moquerie.

— Et le nom de Vaudrey vaut tous les titres du monde, dit Clarisse, qui s'était aperçue que l'étonnement de son mari frisait hi sottise.

— C'est juste, reprit M. Grandperrin avec un rire de bonne humeur; le poisson est assez bon pom\se passer de sauce. Baronne de Vaudrey-Froidevaux, cette petite Victorine ! Ne trouvez-vous pas qu'accolé au vôtre, le nom de notre jeune homme change tout à fait de physionomie?

— C'est-à-dire qu'il a fort bon air, dit le baron en riant à son tour; voyons, que dites-vous de ma proposition?

— Ce que j'en dis... Mais d'abord, madame, qu'en ditesvous, vous-même? répondit le maître de forges en tournant vers sa fcnmie une figure dont une sorte d'inquiétude comprimait Ift complot épanouissement.

— En face du noble et généreux procédé de M. de Vau-

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drey, toute hésitation me semblerait injurieuse, dit Clarisse qui parut ne pas prononcer sans effort ces paroles décisives.

— Vous me conseillez donc de dire oui? reprit M. Grandpcrrin avec une vivacité que rendaient plus remarquable ses manières habituellement compassées.

— Je vous le conseille d'autant plus qu'il est temps de marier Victorine, et que M. Froidevaux me paraît mériter, sous tous les rapports, le double bonheur que lui ménage son bienfaiteur.

— En ce cas, puisque ma femme y consent, c'est une affaire fiiite, dit le maître de forges radieux; touchez là, mon cher baron !

— Conclu, répondit M. de Vaudrey en serrant dans sa large main les doigts du futur beau-père de Froidevaux ; l'adoption le plus tôt possible, et le mariage quinze jours plus tard.

— C'est entendu, vous avez ma parole; mais h propos, ajouta M. Grandperrin de Tair d'un liomme qui s'avise subitement d'une chose à laquelle il n'a pas encore songé, il faudrait pourtant savoir si Victorine n'a point de répugnance pour ce mariage; je ne suis pas un tyran domestique, moi, et il m'en coûterait de faire violence à ses sentiments.

— Soyez tranquille, répondit le gentilhomme campagnard avec un sourire empreint de mélancolie, je crois pouvoir vous garantir que la violence ne sera nullement nécessaire.

— Si vous lui parliez?

— J'allais vous le proposer. Vous savez que mademoiselle Victorine et moi nous sommes auiis depuis lont^temps, et qu'elle écoute volontiins mes coiiscils.

— Allez, mon cher baron, allez ; au train dont vous menez les alfaires, je ne doute pas du succès. Vous trouverez sans doute ma fille dans le jordin avec le beau

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Léandre. Nous vous donnons carte blanche^ n'est-ce pas^ Clarisse ?

.^ — • Il est trop juste de laisser à M. de Vaudrey le plaisir de conclure une négociation qu'il a si bien commencée.

Le gentilhomme campagnard échangea de nouveau une cordiale poignée de main avec le maître de forges, remercia madame Grandperrin par un regard expressif, et sortant du salon, il se dirigea rapidement vers la partie du jardin où il avait aperçu quelques instants auparavant les deux amants.

A la vue du baron, qui se montra inopinément devant eux au détour d'une allée, Georges et Victorine s'arrêtèrent tout interdits, comme pourrait faire un couple de daims timides à Taspect d'un animal carnassier.

— C'est vous que je cherche, leur dit M. de Vaudrey avec une brusquerie peu prop-ve à rassurer ces deux cœurs etîarouchés.

Froide; aux s'inclina d'un air contraint, tandis que la jeune fille, les joues couvertes d'une éclatante rougeur^ faisait un clfort pour sourire.

— Mon Dieu, dit-elle, vous m'avez fait peur ! M. Froidevaux me racontait les détails de l'incendie de cette nuit; et j'en ai l'imagination tellement frappée , qu'en vous voyant paraître à l'improviste...

— Vous m'avez pris pour le feu? lui répondit le baron en riant sans pitié de son embarras...

— Vous vous moquez toujours de moi ! reprit Victorine d'un air boudeur.

— Aussi pourquoi me parler da cet incendie qui est déjà de l'histoire ancienne, tandis qu« j'ai une nouvelle toute fraîche et si intéressante à vous apprendre ?

— Une nouvelle ?

— Une grande nouvelle.

— Intéressante?

— Extrêmement intéressiuite, pour vous surtout.

— De quoi s'agit-il donc? demanda la jeune fille^ qui, sans pouvoir se douter de ce qu'elle allait apprendre^ sentit son cœur battre plus vite.

— Il ne s'agit de rien moins^ ma jeune amie, que du mariage de mademoiselle Victorine Grandperrin.

— Mon mariage! s'écria Victorine dont les brillantes couleurs s'effacèrent soudain.

— Son mariage ! dit en même temps Froidevaux d'une voix sourde et tremblante.

— Eh bien ! qu'y a-t-il là de si surprenant^ et à qui en avczvous tous deux avec votre air effaré? reprit M. de Vaudrey en riant d'une façon qui parut tout à fait barbare au couple amoureux ; mademoiselle Victorine a vingt ans, si je ne me trompe, c'est le bon âge pour se marier ; aussi la résolution que viennent de prendre ses parents me paraît-elle aussi juste que raisonnable.

— Une résolution prise... en mon absence, murmura la jeune fille dont les yeux lançaient des éclairs, symptômes de révolte; ainsi, on a disposé de moi Sans même me consulter... et l'on croit que j'obéirai !

— Peut-on, dit à son tour Froidevaux le front couvert d'une morne pâleur et les lèvres frémissantes d'émotion ; peut-on, sans être indiscret... demander quel estriieureux mortel... à qui est destinée la main de mademoiselle?

— Mais parfaitement, répondit le baron du ton le plus calme; cet heureux mortel, c'est M. de Vaudrey ici présent.

— Vous, s'écria Victorine en fondant subitement en larmes, vous que je croyais mon ami ! Est-ce là ce que vous m'aviez promis?

— 0 mon Dieu ! dit Georges avec un accent de sombre désespoir, je ne croyais pas que je regretterais jamais d'avoir sauvé la vie à un lionnne.

— Ah çà, entendons-nous, reprit le g«Mitilhomme campagnard touché de ces deux douleurs si [>rofondes et si sincères; il parait que je me suis mal expliqué. Quand je pro-

nonce lo nom de Vaudrcy, il est bien convenu que je no parle pas du vieux Vaudrey, de rancien soldat, de la barbe grise, de moi, en un mot...

— Mais de qui donc parlez-vous alors? demanda mademoiselle Grandperrin dont les pleurs s'arrêtèrent subitement.

— Du jeune Vaudrey, morbleu ! de l'héritier de mon nom, ae mon fils adoptif, en un mot !

— Quoi ! vous avez un fils? s'écria Victorine en recommençant de pleurer.

— Ah! par exemple, ceci me convient, ditentre ses dents le jeune avocat ; les cheveux blancs de ce vieux soudard me liaient les mains; mais entre hommes du même âge, rien de plus naturel qu'un duel ; avant d'épouser Victorine, il faudra que ce jeune et beau gentilhomme commence par me tuer.

— Oui, ma chère enfant, dit M. de Vaudrey en adressant à la jeune fille un sourire plein de bonté, j'ai maintenant un fils que j'aime beaucoup et qui, je crois, ne vous déplaira pas trop non plus, quand je vous l'aurai présenté.

En disant ces mots, le baron prit Froidevauxparla main et, lui montrant la jeune fille que ce geste avait rendue immobile de surprise :

— Georges, lui dit-il d'une voix émue, quoiqu'il s'efforçât de conserver le ton de l'enjouement, voilà votre femme; surtout rendez-la heureuse, ou vous aurez un terrible compte à régler avec moi.

— Quoi!... que voulez-vous dire?... Est-il possible que vous parliez sérieusement ? s'écrièrent à la fois les deux amants, qui n'osiiient en croire leurs yeux ni leurs oreilles.

— Écoutez-moi, mes enfants, dit M. de Vaudrey sans quitter la main de Georges et en saisissant par un geste plein d'alfection celle de Victorine ; je n'aime pas les dettes, aussi n'ai-ji^ pas voulu laisser passer la journée sans vous payer, mon cher Froidevaux, celle ([ue j'ai contractée cette nuit envers vous.

— Ah ! monsieur le baron, s'écria le jeune avocat d'une

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voix tremblante^, le bonheur que vous me laissez entrevoir est trop grande et je n'ose y croire.

— Croyez- y, mon ami, car rien n'est plus réel. Vous adopter^, si toutefois vous y consentez,, vous donner mon nom et une partie de ma fortune ce n'eût été m'acquitter envers vous qu'à moitié ; mais Victorine, qui vous aime depuis longtemps, je le sais, ne refusera pas sans doute de vous payer le reste de ma dette.

— Mon ami ! mon père ! dit lajeune fille en se jetant dans les bras du baron.

— Ah ! je vous y prenas, mademoiselle la pleureuse, dit M. de Vaudrey avec une tendre moquerie, maintenant que vous êtes bien sûre que je ne veux pas être votre mari, vous êtes la première à m'embrasser.

— Mais mon père, mais ma belle-mère, reprit Viotorino dont la figure rayonnante exprima une inquiétude soudaine, consentiront-ils...

— C'est déjà fait ; tout est arrangé avec eux, et vous pouvez aller les trouver. — Maintenant que vous voilà un peuromis de hi frayeur que je vous ai causée tout àTheure, poursuivit le baron en souriant d'un air de douce plaisanterie, je vais faire ce qu'a fait Froidevaux cette nuit après m'avoir sauve la vie.

— Qu'a-t-il donc fait ? demanda Victorine, qui promenait du vieux gentilhomme à son futur mari ses jolis yeux bleus, encore embellis par l'expression du bonheur.

— Il s'est sauvé pour m'évitcr la peine (]o hù dire grand merci! répondit M. de Vauch'ey,qui s'éloigna rapidement et dispjîrut presque aussitôt (i(Mrièr(^ un massif, en laissant le couph^ amoureux plongé dans une extase que nous n'essaierons pas de décrire.

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