‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 3 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

— Je vous dis que si vous ne me laissez pas tranquille ça finira mal, reprit l'aubergiste en secouant brutalement le juge (le paix.

— Toussaint Gilles, n'étes-vous pas honteux? s'écria Froidevaux qui, d'une main vigoureuse, dégagea le vieillard de cette rude étreinte.

Plusieurs des partisans de Toussaint Gilles virent dans le mouvement du jeune avocat une agression décidée, et ils intervinrent à leur tour pour la repousser. Il s'ensuivit une scène de confusion, pendant laquelle Froidevaux, tout en maintenant énergiquement son terrain contre les perturbateurs, s'efforça de décider à la retraite le juge de paix qu'il couvrait de son corps.

— Je vous en prie, M. Bobilier, lui dit-il à plusieurs reprises, rentrez au château, et laissez-moi leur faire entendre raison.

— Je ne romprai pas d'une semelle devant ces coquins, répondit le juge de paix, dont la figure crochue flamboyait de colère ; ils n'ont qu'un moyen de me faire céder, c'est de me tuer sur la place.

En voyant la situation critique où se trouvait le vieillard, Châteaugiron descendit précipitamment les marches du perron, après avoir dit à ses compagnons de le suivre.

— Y penses-tu? s'écria Langerac d'une voix émue, quitter cette position, c'est perdre l'avantage que nous donnent nos armes.

— En avant ! dit Héraclius sans s'arrêter à cette observation ; il ne sera pas dit qu'en ma présence on ait outragé impunément un vieillard qui a vu naître mon père.

Au moment où le marquis, suivi de Germain et de Bour^ jçuignon, s'élançait hardiment sur la troupe des émeutiers, Froidevaux, désespérant de faire entendre raison au juge de paix, non moins entêté que vaillant, le prit par le bras et l'entraîna de vive force du côté du château.

A mi-chemin ils rencontrèrent Châteaugiron^ qui avait quelques pas d'avance sur ses compagnons.

— Monsieur, lui dit Froidevaux^ je ne pense pas que vous ayez l'intention de faire feu sur des hommes sans armes^ et de répondre à des cris par des balles.

— Monsieur, répondit le marquis, ces hommes sans armes ont leurs poches pleines de petits couteaux qui coupent parfaitement bien ; en voici la preuve, ajouta-t-il en montrant sa main gauche qu'entourait un mouchoir t<iché de sang.

— Ces gredins vous ont blessé ? s'écria M. Bobilier d'une voix à peine distincte ; car la rapidité de la course que venait de lui faire faire l'avocat lui avait coupé la respiration.

— Ce n'est qu'une égratignure, îoul à l'heure... dans le vestibule... un petit homme noir à jambes torses à qui je venais de faire descendre l'escalier un peu brusquement...

— C'est ce scélérat de Bancroche, reprit le juge de paix.

— Le drôle est bien nommé, d'ailleurs il sera facile de le reconnaître ; car, quoiqu'il ait un casque, il doit purter sur son visage les marques de la crosse de mon fusil.

— Ce n'est pas de la crosse, c'est du canon qu'il fallait vous servir contre un pareil misérable, s'écria le vieillard avec indignation.

— Mon cher monsieur Bobilier, dit Froidevaux, tuer un homme, fùt-il un coquin comme Bancroche, n'est pas le moyen de rétablir l'ordre.

— Point de quartier pour de pareils brigands, reprit le moins pacitlque de tous les juges de paix du royaume; monsieur le marquis veuillez oublier un instant votre rang et. m'obéir comme au représentant de la loi ; placez-vous derrière moi, ainsi que vos gtMi.s, l'arme haute. Je vais faire une dernière sommation, et si les gredins n'évacuent pas la V our sur-le-champ, si la moindre pierre nous est encore lancée... Comment sont chargés vos iusils?

52 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Un coup à clievrotiaes et rautrc à petit plomb^ répoii dit le chasseur.

— Bon ! S'ils avaient été chargés à balles, j'aurais peutêtre eu la faiblesse de vous dire de tirer en Tair, mais quelques grains de plomb ne tueront personne et donneront à ces bandits la leçon dont ils ont besoin; à la première pierre donc, et dès que je vous en aurai donné l'ordre, feu sérieux comme sur une bande de loups !

Tandis que M. Bobilier faisait quelques pas en avant pour mieux ûiire entendre sa sommation, Froidevaux dit au marquis :

— Notre digne juge de paix aurait fait à coup sûr un excellentsoldat, mais je n'ai jamais vu d'homme dont le caractère jurât davantage avec le titre de sa place ; grâce à ses instincts belliqueux, une scène qui n'eût été que ridicule va peut-être devenir sanglante.

— Bien malgré moi, répondit HéracHus; j'espère que vous n'en doutez pas?

— Eh bien! monsieur, il est temps encore. Puisque les vieillards sont un peu fous, c'est aux jeunes gens à se montrer sages. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?

— Parlez, monsieur ; les expédients violents ne sont nullement de mon goût, et si vous connaissez quelque moyen de rétablir la tranquillité sans y avoir recours...

— Désarmez vos fusils, interrompH le jeune avocat, rentrez au château, et surtout emmenez M. Bobilier, qui avec le? mehleures intentions du monde verse de l'huile sur le feu, tandis que c'est de l'eau qu'il faudrait y jeter; il est beaucoup trop chevaleresque, poursuivit Georges en soruriant, pour connaître la manière dont il faut s'y prendre avec nos bourgeois de Châteaugiron ; je sais leur langue, moi, et si vous me laissez faire, je crois pouvoir vous répondre qu'avant un quart d'heure tout sera rentré dans l'ordre.

En voyant que les émeutiers, tenus en respect par les fusils dont le marquis et ses domestiques étaient armés^ avaient cessé toute démonstration hostile, le vicomte de Langerac s'était décidé à descendre du perron.

— M. Froidevaux a raison, dit-il au marquis ; la fusillade serait fort bonne si ces dames n'étaient pas au château; mais pour tout autre que cet endiablé fou de juge de paix, il est évident que leur présence nous commande la plus grande réserve. Nous exposer, ce ne serait qu'une bagatelle, mais les exposer elles-mêmes !... car qui sait à quels excès pourrait se porter une populace exaspérée ? Madame de Châteaugiron ne sera que trop douloureusement affectée en voyant ta blessure... Veux-tu la faire mourir d'émotion... et puis ta fille... ta petite Pauline... songes-y donc...

Cette exhortation pacifique fut interrompue par la voix guerrière de M. Bobilier.

— En avant ! s'écria-il, et si l'on recommence à jeter des pierres, tenez-vous prêts à faire feu ; mais attendez mon commandement.

A ces mots, dernier jet d'une flamme défaillante, le vieillard, trahi par ses forces moins indomptables que son courage, chancela en arrière, et il serait tombé si lf»:narquis et l'avocat ne se fussent précipités en même temps pour le soutenir.

— ïl faut le transporter au chî\teau, dit Langerac avec l'empressement que montrent certains soldats sur le champ de bataille, lorsqu'il s'agit de conduire à l'anihulance quelqu'un d(î leurs camarades atteint par le feu do 1 ViiiUMui. Monsimu" Froidevaux, permettez-moi de vous remplacer ; tandis que nous donnerons i\ ce digne M. Bobilier les soins que réclame son état, usez de votre inlluence dans Tintérêl de la concorde. Si nous n'étions que dos honnnos au chf\teau, je ne songerais certes pas à recourir à votre médiation ; mais vous savez que madame la marquise et sa mère sont ici, et alors...

Si ŒUVRES DE en. DE BERNARD.

— Fort bien^ monsieur, répondit Froidevaux d'un ton bref, occupez-vous de M. Bobilier ; le reste me regarde.

Tandis que le vicomte, aidé d'Héraclius qui n'avait pas voulu se rapporter de ce soin à l'un de ses domestiques, transportait au château le vieux magistrat à moitié évanoui, Froidevaux se rapprocha des émeutiers, au milieu desquels Toussaint Gilles s'était remisa pérorer avec chaleur.

— Ah çà, voyons, entendons-nous, dit le jeune avocat en coupant sans cérémonie la parole au président du club patriotique, allez-vous vous retirer bien tranquillement chacun chez-vous, ou bien tenez-vous décidément à être traduits en police correctionnelle et peut-être aux assises ?

— Monsieur Froidevaux, répondit l'aubergiste républicain avec emphase, des citoyens français, des bourgeois de Châteaugiron qui ont la conscience pure et qui se sont hîiposé un devoir civique...

— Toussaint Gilles, interrompit de nouveau le jeune avocat, je sais que vous êtes une mauvaise tête, aussi je ne vous adresse pas la parole en particulier; je parle ici à tout le monde. Que ceux qui veulent m'écouter tranquillement et sans nr interrompre 4èvcnt la main.

— A part le capitaine des pompiers et deux ou trois de ses plus chauds partisans, tout le monde leva la main, tant la popularité de l'avocat de villaga était grande, même parmi ceux qui l'accusaient de tiédeur politique.

— VDus savez que je ne suis ni un carliste, ni un jésuite, ni un aristocrate, reprit Froidevaux en flattant adroitement les préjugés de son auditoire ; persoime non plus no m'accusera d'être l'ami du marquis de Châteaugiron. Je suis an bourgeois comme vous, un patriote conmie vous ; je n'ai aucun intérêt à vous tromper, et, loin d'avoir jamais cherché à vous faire le moindre tort, j'ai défendu en justice plusieurs d'entre vous; est-ce vrai?

— C'est vrai; monsieur Froidevaux, c'est très-vrai, répon-

dirent à la fois la plupart des assistants, vous êtes un brave jeune liomme et un fameux avocat^ chacun sait ça.

— Eh bien ! puisque vous reconnaissez vous-mêmes que je je suis votre ami, et que mes conseils sont bons à suivre, il faut m'écouter.

— Nous vous écoutons, monsieur Froidevaux, nous vous écoutons.

— Voilà assez de sottises pour un jour, et il est temps d'y mettre fin, car, je vous le répète, l'affaire est beaucoup plus grave que vous ne paraissez le croire, et vous vous exposez à cire punis fort sévèrement.

— Voyons, monsieur l'avocat, dit Gautherot en se grattant l'oreille, vous savez que je ne suis pas un chicanier et que j'aimerais mieux recevoir un coup de corne de mes bœufs que de voir arriver chez moi le moindre chiffon de papier timbré; dites-nous donc franchement de quoi il retourne.

— Il retourne, comme je vous Tai dit tout à l'heure, police coirectionnelle et peut-être jury.

— Cependant le greffier nous disait que nous étions dans noire droit.

— Vermot ne répéterait pas devant moi une pareille absurdité. Est-il là?

— Non, monsieur Froidevaux, répondit l'épicier d'un air aigre-doux; le greffier a trouvé que ça chaullait un peu trop, et il s'est évaporé.

— Il a fait sagement, et je vous conseille de l'imiter.

— Ainsi donc, reprit Laverdun qui semblait au moins aussi inquiet que le boucher, si M. de Ghàteaugiron portait plainte parce qu'on a enfoncé sa grille un peu brusquement, vous croyez que nous pourrions avoir de l'ennui ?

— Vous auriez mieux que ça, c'est moi qui vous le ga-; rantis.

— Mieux que ça ! quoi donc?

56 CEUVUES DE Cil. DE BERNARD.

— Mais, par exemple^ de trois mois h deux ans de prison, selon les circonstances.

— Les chefs de Tattroupement s'entre-regardèrent un peu interdits.

— C'est ce que nous disait le juge paix, dit Laverdun à l'oreille de Toussaint Gilles; et puisque M. Froidevaux, qui connaît les lois sur le bout de son doigt, nous répète la même chose, c'est que c'est la vérité.

— Quant à celui qui a donné un coup de couteau h M. de Châteaugiron, reprit Georges, il doit s'attendre à ne pas en être quitte à si bon marché.

— Un coup de couteau i répétèrent plusieurs voix avec une expression d'étonnement mêlé de désapprobation.

— Oui, mes amis, un coup de couteau. Je sais que la grande majorité d'entre vous est composée d'honnêtes gens; mais vous voyez qu'il s'est glissé dans vos rangs des individus capables de tout, de l'assassinat aussi bien que du vol.

— Si je connaissais le gredin qui a fait ce coup-là, s'écria le boucher avec chaleur, je l'assommerais comme un veau.

— Je suis le premier à regretter un pareil accident, dit Toussaint Gilles, mais le tort d'un seul ne saurait rejaillir sur tous.

— C'est vrai, répondit Froidevaux, mais le seul moyen de n'être pas regardés comme complices du coupable, c'est de mettre fin à une scène de désordre qui n'a duré que trop longtemps, et de vous retirer sur-le-champ.

— C'est entendu, répondit Gautherot, je saigne un mouton tout comme un autre, mais je n'égratignerais pas un enfant; ainsi puisque les coups de couteau en sont, moi je n'en suis plus. Vous en venez-vous, Laverdun?

— Certes oui, répondit l'épicier; je vous disais bien que ces coquins de la bande de Bancroche nous mettraient dans l'embarras.

— Mais les torts sont personnels, dit l'aubergiste, qui,

sans être complètement exempt d'inquiétude, la dissimulait par un sentiment d'orgueil.

— Personnels tant qu'il vous plaira, reprit Laverdun, en attendant, ce ne serait pas la première fois que les innocents paieraient pour les coupables ; aussi tout ce que je regrette, c'est de ne m'être pas évaporé plus tôt, comme a fait ce jésuite de Vermot. Allons, capitaine, M. Froidevaux a raison, retirons-nous. Vous ne voulez pas? en ce cas, bonsoir.

— Lâches ! dit entre ses dents Toussaint Gilles. Sourds à cette insulte, Laverdun et Gautherot donnèrent

le signal de la retraite, et furent suivis par la plupart de leurs compagnons. A part quelques amis fidèles qui semblaient décidés à partager sa fortune jusqu'au bout, et une demi-douzaine d'individus de la bande de Bancroche, qui continuaient de rôder dans la cour, le capitaine de pompiers se trouva bientôt seul en face de l'avocat.

— Monsieur Froidevaux, lui dit-il alors avec un accent d'amertume, jusqu'ici je vous avais cru patriote.

— Je le suis en elfet, répondit froidement l'avocat, mais il n'est pas question de ça. Cette ridicule émeute a été fomentée chez vous, et vous en êtes l'instigateur, ceci est hors de doute; vous devez donc vous attendre à être poursuivi...

— Je m'y attends, interrompit Toussaint Gilles d'un air sombre ; mais le devoir d'un citoyen est de souffrir pour la patrie !

— Nous ne sommes pas ici ii votre club; ainsi laissez h\ ces phrases creuses. Voulez-vous suivre un bon conseil ? Priez ces braves gens qui ne vous ont pas quitté de sortir de la cour, et accompagnez-moi vous-même au château.

— Au château ! et pourquoi faire ?

— Pour olïrir au marquis et à M. Bobilier vos excuses au sujet de ce qui vient de se passer. Peut-être en vous y prenant tout de suite...

— Des excuses ! j'aimerais mieux me couper le cou avec mon sabre.

— AlorSj gare le procès-verbal du juge de paix.

— Qu'il le rédige, son procès-verbal... je m'en moque comme de sa perruque jaune... je ne suis pas un poltron comme Laverdun et Gautherot... je suis Français, citoyen et bourgeois de Châteaugiron... je paie patente et mon auberge m'appartient... Si l'on me fait un procès, j'ai mille écus à manger, et plus s'il le faut... et personne au monde ne pourra se vanter d'avoir fait mettre les pouces à Toussaint Gilles.

Une clameur soudaine interrompit le capitaine, qui tourna la tête et resta stupéfait à la vue de l'aibre de la liberté tout en flammes.

Tandis que les émeutiers pénétraient dans la cour du château, le feu qui consumait les débris de l'arc de triomphe s'était communiqué sans qu'on y prît garde au peuplier sacré; sèche depuis longtemps et par conséquent très-combustible, la tige s'embrasa si rapidement que Picardet, toujours accroché à la cime, sentit la chaleur de la flamme avant que personne se fût aperçu que l'arbre brûlait. Ce fut lui qui, le premier, jeta le cri d'alarme, cri répété aussitôt sur tous les tons par la foule qui en ce moment revenait sur le terre-plein.

— Monsieur Froidevaux, dit Toussaint Gilles avec un accent de bravade, je ne m'en vais pas parce que j'ai peur, mais parce que le devoir m'appelle.

Aussitôt le capitaine s'élança hors de la cour en criant d'une voix tonnante :

— A la pompe ! camarades, à la pompe ! sauvons l'arbre de la liberté 1

LA FIN DE l'orage.

Les assistants, pompiers ou non, se précipitèrent à Tenvi, sur les pas du capitaine, vers un hangar qui attenait à la mairie ; plusieurs d'entre eux en ressortirent presque aussitôt après s'être attelés à la pompe qu'ils traînèrent au pas de course jusqu'au terre-plein; les autres, pendant ce temps, s'armèrent de seaux et s'empressèrent d'aller les remplir au puits de la mairie : bientôt une chaîne fut formée

Si prompts qu'eussent été les préliminaires, les progrès du feu avaient été plus rapides encore. Bientôt la place ne fut plus tenahlc pour Picardet. En se sentant talonné par les flammes, le taillandier avait d'abord grimpé comme un chat effarouché jusqu'à la pointe extrême du peuplier, au risque de voir la tige de plus en plus frêle se rompre sous le poids de son corps; mais ce n'était là qu'un refuge fort précaire, car le feu le poursuivait dans cette ascension, et pour s'élever lui-même plus haut que la place qu'il venait d'atteindre, il lui eut fallu des ai'es.

Trois partis s'onVtîient à Picardet, mais ils ren(Vrmai(>nt tous un danger à peu près égal. S'élancer du haut du peuplier : c'était le moyen à peu près infaillible de se rompre le cou ; se laisser glisser le long du tronc cnnannné : il arriverait rôti à terre ; attendre qu'on lui portai du secours : ce secours arriverait-il à temps, et pour peu qu'il tardât, l'arbre ne serait-il pas embrasé du haut en bas?

11 y avait là de quoi faire hésiter le plus intrépide; aussi Picardet, en dépit de son cournge naturel , balança-t-il un instant; mais à la vue du drnpeau subitement entlammé audessous de lui, il comprit que tout délai devenait mortel,

et prit héroïquement son parti. Relâchant subitement Tétreinte par laquelle jusqu'alors il s'était tenu collé à la tige du peuplier, il coula du haut en bas plutôt qu'il ne descendit, et arriva à terre avec une rapidité si foudroyante qu'on eût dit la chute d'un aérolithe.

* Au moment où le taillandier , aveuglé et étouffé par la fumée, les cheveux enflammés comme la queue d'une comète, les mains sanglantes et les habits brûlés en plusieurs endroits, se roulait sur le sol en rugissant de douleur, un jet d'eau, sorti de la pompe et dirigé par Toussaint Gilles, l'inonda de la tête aux pieds assez à temps pour lui sauver une partie de ses cheveux.

— Maintenant que Picardet est éteint, s'écria le capitaine, sauvons l'arbre de la liberté ; allons, ferme ! de l'ensemble et du poignet !

En parlant ainsi, Toussaint Gilles braqua sur le peuplier le tuyau mobile dont il s'était réservé la manœuvre, et ses aides se mirent à pomper avec ardeur; mais avant que le moindre filet d'eau fût arrivé à sa destination, les travailleurs virent, avec une surprise mêlée d'efTroi , la pompe se soulever entre leurs mains et tomber lourdement de côté en répandant sur leurs jambes le liquide qu'elle contenait.

Tous les yeux se fixèrent avec ébahissement sur M. de Vaudrey, qui venait d'arriver à l'improviste, et dont le poignet herculéen avait accompli ce tour de force.

Le gentilhomme campagnard paraissait parfaitement calme, mais son teint était animé et son front mouillé de sueur, ce qui semblait indiquer qu'il avait marché fort vite. >-• A quelques pas , le fidèle Rabusson se tenait immobile dans une attitude martiale; d'une main il serrait avec force un bâton noueux plus semblable à une massue qu'à une canne, do l'autre il menait en laisse Sultan, le monslrueux ::hien de garde du baron.

Un silence de stupéfaction régna pendant un instant; cnliii Toussaint Gilles prit la parole.

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. Gl

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il d'une voix tremblante de courroux.

— Il me semble que c'est facile à comprendre^ répondit froidement M. de Vaudrey.

— Pourquoi renversez-vous notre pompe

— Pour vous empêcher de pomper.

. — Et pourquoi voulez-vous nous empêcher de pomper ?

— Parce que ce n'est pas à ceux qui ont mis le feu de l'éteindre ; il vous a plu de voir brûler ces colonnes de bois, il me plaît à moi de voir brûler ce peuplier.

— Relevez la pompe ! dit le capitaine à ses compagnons d'un air impérieux ; nous verrons si l'on osera encore la renverser.

— Et moi je vais voir si l'on osera la relever quand je le défends ! répondit le baron en croisant tranquillement ses bras nerveux sur sa vaste poitrine.

Un long murmure se fit entendre ; mais aucun des assistants ne bougea.

— Lâches ! s'écria Toussaint Gilles en lançant à ses amis un regard furieux ; un seul homme vous fait donc peur ?

— D'abord ils sont doux, dit à l'un de ses voisins le prudent Laverdun , et doux qui on valent dix , sans compter leur monstre de chion qui a la réputation d'étrangler les loups d'un seul coup de mâchoire.

— Monsieur Toussaint Gilles, dit le baron avec un sourire moqueur, lors(]u'un chef donne un ordre et qu'on ne lui obéit pas, savez-vous ce qu'il doit faire?

-- Je n'ai pas de conseils à recevoir de vous! s'écria le capitaine d'un ton brutal.

— 11 doit exéculer son ordre lui-même, reprit M. de Vaudrey toujours impassible.

— (l'est ce (juc jo \ais lairo, dit Toussaint Gilles en s'avançunt brus(|uonRMit.

Au moment où l'aubergiste se baissait vers la pompe, le

baron le saisit par le collet de son habit et le contraignit de se redresser. r

— Monsieur Toussaint Gilles , lui dit-il alors, écoutezmoi ; vous êtes un méchant drôle, et vous avez besoin d'être corrigé; c'est moi qui me charge de ce soin.

— Me corriger ! s'écria le capitaine en se débattant entre les mains puissantes qui venaient de le saisir, aussi vainement que se débat un lièvre sous les serres d'un aigle.

— On étrangle le capitaine ! défendez le capitaine! s'écrièrent plusieurs des spectateurs ; mais là se réduisit le secours qu'ils portèrent à leur chef, tant la colossale apparence du vieux militaire et sa vigueur non moins connue que son courage intimidaient les plus hardis.

Gautherot seul, brave par ten)pérament et d'humeur batailleuse, vint en aide à son ami ; mais à l'instant où il s'éhmçait sur M. de Vaudrey, Rabusson lui barra le passage.

— Un contre un ! dit l'ancien maréchal des logis; si tu as envie d'être battu, me voilà.

— Tu as un assommoir et un chien, répondit le boucher, moi, je n'ai que mes poings.

— C'est juste.

Avec une générosité qui touchait à l'imprudence, Rabusson foui ra son bâton noueux entre les mâchoires du dogue auquel il dit impérativement : Garde-moi ça, Sultan, et ne bouge pas !

Se redressant alors et regardant le l)oucher d'un air de défi :

-— Maintenant, lui dit-il, en veux-tu tâter?

— Tout de suite répondit Gautherot en se mettant en garde avec l'aplomb d'un boxeur expérimenté.

Le cercle qui s'était formé autour du baron et du capitaine s'agrancht pour laisser le champ libre aux deux nouveaux antagonistes.

Après quelques évolutions préliminaires Gautherot prit l'oifensive.

— Pare-moi celle-là, dit-il en portant à son adversaire un coup capable d'assommer un veau.

Rabusson para du bras gauche et riposta par une gourmade si bien dirigée et si rudement appliquée que le boucher, atteint en plein visage, tomba à la renverse, le nez et la mâchoire en sang.

Quoique Gautherot comptât de nombreux amis parmi les émeutiers et qu'en ce moment il fût en quelque sorte leur champion, des rires bruyants saluèrent sa chute, et tous les regards se lixèrent sur le vainqueur avec une iorte d'admiration ; car la faveur populaire, toujours prête à abandonner le héros qui tombe, tient rarement rigueur à celui qui triomphe.

Un incident inattendu accrut en ce moment la confusion de cette scène orageuse.

Excité par les cris de la foule et par la lutte dont il venait d être témoin. Sultan oublia sa consigne , laissa tomber de sa gueule l'espèce de massue confiée à sa garde, et sans avertissement préalable, sans pousser un seul aboiement, il s'élança d'un bond furieux sur le pren^ier individu qui lui tomba sous la patte et sous la dent; cette victime de la fatalité, ce fut l'épicier Laverdun.

En toute circonstance, l'honorable vice-président du ( hib de Châteaugiron eût été complètement hors d'état de lutti r contre un dogue gros comme un lion 1 1 presque aussi formidable; mais en ce moment, assailli à liriproviste et pétrifié de terreur, il n'essaya même pas de se deh^ndre; aussi le vit-on bientol, pâle connni* un mort et à moitié étranglé, rejoindre sur le carreau son ami Gautherot, qui, tout étourdi de sa chute, n'avait fait encore aucun mouvement pour se relever.

Pendant ce temps, M. de Vandrey adressait l'admonesiation suivante au capitaine T()uss:unt Gilles, qui faisait d'inutiles elfoits pour se dégager do ses mains :

— Je connais les propos que vous tenez depuis longtemps

contre moi et contre mon neveu^ monsieur l'aubergiste, et jusqu'ici je me suis contenté de les mépriser; mais maintenant, non content d'aboyer , vous vous mêlez de mordre, voilà ce que je ne permettrai pas. Rappelez-vous donc ce que je vais vous dire : pour aujourd'hui je vous fais grâce, mais ne recommencez pas si vous tenez à conserver vos moustaches et vos oreilles.

En parlant ainsi, M. de Vaudrey fit perdre TéquiHbre à Toussaint Gilles par une secousse irrésistible, et l'envoya rouler sur le carreau près de Gautherot et de Laverdun.

Des cinq principaux clubistes, trois en ce moment étaient étendus côte à côte sur la poussière ; le quatrième, flambé comme un poulet qu'on prépare pour la broche, se trouvait hors de combat ; enfin le greffier Vermot, qui complétait ce quintette politique, avait depuis longtemps quitté le champ de bataille.

En voyant la déconfiture de leurs chefs, les émeutiers, loin de songer à les venger, commencèrent à se regarder les uns les autres d'un air interdit.

— Messieurs les bourgeois de Châteaugiron, dit alors M. de Vaudrey en promenant sur la foule un regard plein d'une assurance ironique et dédaigneuse, je vous remercie, au nom de mon neveu, d'avoir mis le feu à cet arbre ridicule qui obstruait l'entrée de son château; vous l'aviez planté, c'était à vous de le brûler.

— On nerapasfaitexprès,ditnaïvementun des assistants.

— Nous en planterons un autre, ajouta une voix partie des derniers rangs.

— A la même place? demanda le oaron.

— Oui, à la même place, répondit la même voix

— En ce cas, je vous prie de m'inviter à la cérémonie, reprit M. de Vaudrey avec un flegme imperturbable ; plusieurs d'entre vous me paraissent avoir des notions peu exactes sur le respect du à la proprité d'autrui, je me charge de compléter sur ce point leur éducation.

En ce moment le peuplier, dévoré jusqu'au cœur par le feu, fit entendre un long craquement, se pencha lentement sur la foule effrayée et tout à coup rompit par lo milieu ; la base de la tige resta debout tandis que le tronçon supérieur tombait tout enflammé sur les débris de l'arc de triomphe, comme dans un duel, après un coup fourré, un des adversaires tombe expirant sur son ennemi déjà mort.

La catastrophe imprévue dont Tarbre de la liberté était la victime au moment même où l'on venait de célébrer sa régénération, causa aux assistants , passablement superstitieux pour la plupart, en dépit de leurs principes républicains, une impression désagréable qui se traduisit par les paroles suivantes échangées à voix basse dans les différents groupes : — C'est un mauvais signe î — Il y en aura de pinces ! — Je ne voudrais pas être dans la peau de Toussaint Gilles ! — Vous verrez que tout ceci finira mal ! — Pour moi, j'en ai assez, et vous? — Moi aussi. — Je n'ai pas envie d'être couché sur le procès-verbal du juge de paix. — Ni moi non plus. — Eh bien ! si vous m'en croyez, nous nous en irons. — Vous avez raison, allons-nous-en. — Il y a longtemps que nous devrions être partis. — Ou plutôt nous n'aurions pas dû venir. — Et autres propos semblables, qui annonçaient que l'émeute chAteaugironaise était définitivement entrée dans sa période de déclin.

Toussaint Gilles, Gauthcrot et Laverdun s'étaient relevés tous trois, mais aucun d'eux ne paraissait tenté de réclamer sa revanche. Le boucher essuyait avec un mouchoir de colonnade son museau saignant, et semblait compter du bout de sa langue ce qu'il lui restait de dents; l'épicier, pale comme le suif de ses chandelles, se t;\tait le cou d'une main tremblante, afin de s'assurer que les crocs du terrible Sultan n'avaient pas pénétré [)his avant que la cravate ; le capitaine enfin se mordait la moustache, au point de l'entamer, sans oser manifester autrement sa fureur.

Après avoir promené tout autour de lui un regard ferme

ot tranquille qui ne rencontra pas une seule physionomie disposée à le braver, M. de Vaudrey se dirigea lentement vers le château, suivi de Rabusson qui avait ramassé sa massue et semblait fort décidé à s'en servir au besoin, et du terrible Sultan, dont les yeux injectés de sang parcouraient les groupes empressés de s'ouvrir pour lui faire place, comme s'il y eut cherché un second épicier à étrangler.

A la porte de la grille, le baron rencontra Froidevaux, qui avait gardé pendant cette scène la neutralité la plus scrupuleuse.

— Monsieur Pavocat, lui dit-il en réprimant un sourire qu'avaient provoqué sans doute les souvenirs de la veille, tout à l'heure je vous ai vu de loin haranguant ces tapageurs pour les décider à se retirer; je vous remercie de celte démarche au nom de mon neveu et au mien.

En dépit de sa jalousie, Georges Froidevaux n'avait pu s'empêcher d'admirer la façon expéditive dont le gentilhomme campagnard venait de metire à la raison les chefs de l'émeute.

— Votre intervention, monsieur le baron, répondit-il, a été tout autrement efficace que la mienne ; c'est le cas de retourner le vers de Cicéron et de dire : Ceclat armis toga.

— Il est nécessaire que nous ayons une conversation sérieuse, reprit M. de Vaudrey en changeant de ton ; mais en ce moment il faut que je parle à mon neveu. Ce sera pour demain, si vous le trouvez bon.

— Je suis entièrement à vos ordres, répliqua Georges passablement intrigué.

Le baron prit congé du jeune avocat par un geste à la fois bienveillant et moqueur, et s'adressantà l'ex-garde-chasse :

— Tu vas restfT ici avec Sultan, lui dit-il.

— Oui, mon colonel, répondit Rabusson en prenant le dogue par sa laisse.

— Tu ne quitteras pas la porte de la grille avant que je t'aie relevé de faction.

LE GEMILHOMME CAMPAGNARD, 67

'— Suffit^ mon colonel.

— Ces coquins ont brisé la serrure, mais toi et Sultan vous valez toutes les serrures du monde.

— Soyez tranquille, mon colonel, personne n'entrera.

— Si quelqu'un essaie de forcer le passage...

— 11 fera connaissance avec mon gourdin et avec les dents de Sultan; sans compter que j'ai dans mes poches deux petits aboyeurs que pas un de ces farauds n'oserait regarder en face.

— Pas de pistolets ! dit le baron d'un ton sérieux : si l'on veut pénétrer dans la cour malgré toi, quelques coups de bâton bien appliqués, c'est le seul traitement que méritent de pareils drcMes.

— C'est entendu, mon colonel, et vous pouvez partir du pied gauche en toute confiance^ comme disent les fantassins.

M. de Vaudrey jeta un regard en arrière et reconnut qu'il n'y avait aucune probabilité qu'une nouvelle attaque fût tentée contre le château ; à part le tronc nuitilé de l'arbre de la liberté, qui continuait à brûler comme un flambeau gigantesque, le feu commençait à s'éteindre, et les émeutiers, visiblement découragés, se reliraient dans différentes directions; quelques-uns même avaient déjà évacué la place.

Rabusson s'approcha du brasier, y ramassa un cbarDon qu'il plaça sur le fourneau de sa pipe, sans i)lus se presser que si la peau de ses doigts eut été de fer, et, s'appuyant contre la grille, il connnença sa faction, le front tourné vers l'ennemi et le redoutable Sultan couché h ses pieds.

M. de Vaudrey, de son c(Mé, traversa la cour d'un pas lent et d'un air pensif; au moment oii il mettait le pi<Ml sur le perron, la porte du vestibule s'ouvrit, et le marquis de CliAteau;;iron descendit rapidement l'escalier.

Séparés depuis deux ans par une de ces mésintelligences qui éclatent parfois au iicin des familles les mieux unies

Toncle et le neveu se contemplèrent un instant d*un air contraint et irrésolu, puis, également entraînés par un mouvement irrésistible, ils se jetèrent dans les bras Tun de Tautre.

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