II
2QG ŒUVRES DE Cil. DE rETlNARD.
mais, de gmce^ par égard pour M. Grandperrin^ si ce n'est pour moi, éloignez cet homme ; je crois tout, je consens ù tout, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais, par pitié, qu'il s'éloigne !
Un éclair traversa l'esprit du baron, qui se dit en mordant sa moustache à belles dents :
— Mordieu ! quelle école ! Moi qui m'efforce d'empêcher les rencontres dramatiques !
— C'est donc M. Pichot ? ajouta-t-il tout bas, après s'être penché vers madame Grand perrin.
— Ah ! vous savez tout ! répondit-elle en cachant son visage dans ses mains ; suis-je assez humiliée !
— Remettez-vous, mon enfant ; je viens de commettre une lourde bévue ; mais je vous promets de la réparer sans délai.
^J: de Vaudrey se rapprocha du vicomte, qui pendant ce court dialogue n'avait pu parvenir à se donner une contenance, et l'intorpellant froidement :
— Venez, lui dit-il, notre visite est finie.
Sans faire une seule observation, Langerac s'inclina machinalement devant madame Grandperrin qui ne vit pas ce salut ou se dispensa d'y répondre, et il se dirigea vers la porte que lui montrait son introfhicteur.
Les deux hommes traversèrent les pièces qui précédaient le petit salon, et sortirent de la forge sans éclianger une parole.
— Au diable la reconnaissance ! se disait le vicomte pcnaant ce trajet. Mais qui eiil pu prévoir que j'allais retrouver ici mon ancienne passion, Clarisse de La Gennetière ? A son air bouleversé, il est facile de voir qu'elle a une peur horrible que je ne la compromette... comme si je pouvais le faire sans me compromettre moi-même ! Car entin, si, en évoquant certains souvenirs, il dépend de moi d'amoindrir quelque peu la réputation de vertu dont elle jouit sans doute en ce pays, ne peut-elle à son tour me porter un
LE GENTÏinO^nîE CAMPAGNARD. 267
coup plus rude encore^ et cela au moyen d'un seul mot ? Qu'elle prononce mon nom, et voilà ma fortune à tous les diables; jamais la vénérable millionnaire, avec qui je dois aller voir fleurir les citronniers en Italie, ne consentirait à accepter pour compagnon de voyage Adrien Pichot. Le vicomte de Langerac, passe, mais Pichot ! nom odieux que je voudrais pouvoir enfouir dans les entrailles de la terre. Par bonheur, le féroce gendarme qui m'accompagne ne sait pas où le bât me blesse ; car s'il s'en doutait...
— Monsieur Adrien Pichot, dit en ce moment le gentilhomme campagnard d'un ton bref et cassant, maintenant que nous sommes au milieu de la rue, un mot, s'il vous plaît.
— Ah ! sacreblcu ! pensa le faux Langerac, il fait mieux que de se douter, il sait tout.
Le baron tira sa montre.
— Il est midi et demi, poursuivit-il, je vous donne une demi-heure pour faire vos paquets, et une heure pour sortir du territoire de Châteaugiron.
— Que voulez-vous dire, monsieur? balbutia l'ancien clerc d'avoué en devenant fort blême.
— Je veux dire que si, à deux heures sonnantes, votre visage apparaît encore sur un point quelconque de Thorizon, je me verrai dans la nécessité de vous le couper en deux au moyen du petit instrument que voici.
En disant ces mots, le baron brandit une grosse canne qu'il t(^nait à la main.
— Me couper le visage en deux...
— N'avez-vous pas deux noms ? Cela fera un visage poiu* chacun.
— Monsieur, dit Langerac d'une voix altérée, votre âge et voire paienlé avec un de mes meilleurs am's me font excuser la violence de vos paroles, que vous regrellerez d'ailleurs, j'en suis sur, pour peu ([ue vous réllechis-iez avec sang-froid à ce qui vient de se [)asser. Je ne m'alten-
2GS CSiUVRES DE Cil. DE BERNARD.
dais nullement à retrouver dans madame Grandperrin une personne que j'ai connue autrefois; non-seulement je n'ai pas provoqué cette rencontre, mais si j'avais pu la prévoir, j'ajirais tout fait pour l'éviter; car je sftis un homme d'honneur, monsieur, un gentleman, j'ose le dire, et jamais je ne manquerai aux égards dus aune femme. Si donc vous jugez ma présence à Chàtcaugiron incompatible avec le repos de madame Grandperrin, je suis tout prêt à m'éloigner ; mais à condition que ce soit d'une manière honorable, car vous devez comprendre qu'il m'est impossible d'accepter la manière dont vous avez posé la question.
Malgré son trouble, Langerac venait de réfléchir qu'à tout prendre, l'espèce d'exil qui lui était imposé d'une façon si comminatoire servait ses projets, loin de leur nuire. En effet, depuis que madame de Bonvalot avait annoncé son projet de voyage en Italie, aucun intérêt ne le retenait plus au château ; et déjà il avait cherché un prétexte plausible pour motiver son propre départ.
— Ce n'est pas avec un congé honorable, répondit rudement le gentilhomme campagnard, c'est avec une cartouche jaune qu'on renvoie un flibustier de votre espèce, car vous n'êtes pas autre chose, entendez-vous, monsieur le vicomte de Langerac ! J'en ai appris de belles sur votre Xîompte chez maître Huguenin.
- Monsieur ! s'écria Pichot de plus en plus blême, si je ne respectais vos cheveux blancs..
M. de Vaudrey s'arrêta brusquement, croisa ses bras sur sa large poitrine, et laissa tomber sur le chevali.;r d'industrie un regard si écrasant, que celui-ci, au lieu d'achever sa phrase distinctement, balbutia quelques mots inintelligibles, et s'éloigna en pressant le pas.
— Je serai iui :hâteau à deux heures, lui dit alors le baron ; ayez soin de déguerpir auparavant, ou sinon...
Il n'acheva pas non plus sa phrase, mais un geste significatif compléta sa pensée.
Tandis que le faux vicomte, à demi suffoqué par une rage impuissante, continuait son chemin vers le château, M. de Vaudi'cy prit ime ruelle qui conduisait à la maison de M. Bobilier, où il devait se retrouver avec Froidevaux afin de signer l'acte d'adoption rédigé pendant la matinée par le vieux juge de paix.
A deux heures précises, le baron, qui en toutes choses montrait une ponctualité militaire, était de retour au château.
— Eh bien ! lui dit Héraclius, qu'il trouva ainsi que la marquise dans le salon du rez-de-chaussée, où l'on se tenait d'ordinaire, madame de Bonvalot a été inexorable.
— Elle est partie ? demanda M. de Vaudrey.
— Depuis plus d'une heure.
— Je regrette de ne m'être pas trouvé ici pour lui faire mes adieux.
— Je le regrette bien plus que vous, dit madame de Ghâteaugiron qui semblait sincèrement aflîigée du brusque départ de sa mère.
— Ma femme, reprit le marquis, est persuadée que si vous aviez joint vos insta.nces aux nôtres, madame de Bonvalot aurait consenti à rester ; et elle vous en veut beaucoup de ne vous être pas trouvé là.
— Je crois, ma chère enfant, dit le baron, (\\\o puisque votre mère a résisté à vos prières et à celles d'ilèraclius, à plus forte raison les miennes eussent-elles été inutiles; d'ailleurs, il ne s'agit pas sans doute d'une longue absence ?
— Je ne sais trop qu'en penser, répliciua (Ihàleaugiron, madame de Bonvalot a laissé échapper ((uel([ues paroles qui sembleraient annoncer l'intention de rester assez longtemps hors de France.
— Ce n'est donc pas ;\ Paris qu'elle est allée ?
— Mais pas du tout ; elh^ va, nous a-t-elle dit, en Italie.
— En Italie?
— Et peut-être plus loin ; car lorsque la manie des voyages vous prend à cinquante ans sonnés, il n'y a pas de
27 0 axyPiES DE cil. DE BERNARD.
raison pour ({u'elle ne vous mène pas au bout du monde.
— Héraclius, il s'agit de ma mère, dit la marquise avec un accent de reproche ; Tidée d'être séparée d'elle pendant longtemps peut-être me cause un véritable chagrin ; j'avais tant espéré qu'elle se fixerait près de nous !
— Allons, mon enfant, ne vous chcigrincz pas, l'Italie n'est pas aux antipodes. Si votre mère y reste trop longtemps, savez-vous ce que nous ferons ? nous irons l'y chercher.
— C'est ce que j'ai déjà dit à Mathilde.
— Mais, reprit le baron en s'adressant à son neveu, n'astu pas aussi un autre départ à m'annoncer ?
— Vous savez donc déjà que Langerac nous a quittés? répondit le marquis.
— Ah! ah! il est parti?
— Il y a une demi-heure à peine.
— Et quel motif a pu l'engager à vous fausser compagnie si brusquement?
— Une lettre qu'il a reçue de Paris
— Ah î vraiment ; une lettre qu'il a reçue de Paris?
— On lui annonçait qu'un de ses parents, dont il est l'héritier, était à toute extrémité, et vous comprenez...
— A merveille. Un parent dont on est l'héritier et qui est à toute extrémité mérite bien qu'on quitte tout pour lui. C'est donc à Paris qu'est allé M. de Langerac ?
— Oui, mon oncle.
— En êtes-vous sur? demanda madarne de Chàteaugiron en arrêtant sur son mari un regard où perçait une incrédulité mêlée d'inquiétude.
— Comment, si j'en suis sûr! Ne viens-je pas de le voir de mes propres yeux monter dans la voiture de CluMon-sur- Saone à Moulins, qui passe tous les jours au bout de la place ?
— Il compte sans doute prendre à Moulins la diligence de Lyon à Paris? dit le baron.
— C'est en eifet son intention.
— Puisque nous voilà sur le chapitre de M. de Langerac, reprit le gentilhomme campagnard avec une ironie contenue^ fais-moi donc le plaisir de me dire où^ quand et comment vous êtes devenus si bons amis.
— Où ? à Paris. Quand ? quelque temps avant mon mariage. Comment ? comme on devient amis à Paris.
— C'est-à-dire, je suppose, un peu à la légère.
-- Mon Dieu ! la vie est si courte ! s'il fallait tout approfondir...
— Tout, ce serait difficile ; mais il me semble que Tamitié, par exemple, mériterait bien de faire exception et d'être prise au sérieux.
— Je vous prie de croire, mon oncle, que mon amitié pour Langerac est tout à fait sérieuse, et je suis sur que de son côté...
— Avant tout, es-tu sûr qu'il soit véritablement un Langerac ?
— A vrai dire, je n'ai pas encore songé à lui demander son acte de naissance ; mais personne, que je sache, ne lui a jamais contesté son nom ni son tilre.
— Tu es bien convaincu , par conséquent , qu'il a le droit de prendre l'un et l'autre?
— Tout ce qu'il y a de plus convaincu. Mais pourquoi me faites-vous toutes ces questions ?
— Parce que je suis bien aise de voir jusqu'à quel point ce drôle est parvenu à te rendre aveugle.
— Que voulez-vous dire?
— Veux-tu savoir le véritable nom de ton ami Langerac ?
— Comment! le nom qu'il prend n'est donc pas le sien? dit la marquise avec une vivacité singulière.
— Ton ami Langerac, poui'suivit le gentilhomme campagnard en regardant fixement son neveu, s'appelle Adrien PichoL
— Adrien Pichotî répéta lléraclius qui fit un soubresaut sur son fauteuil.
27 2 ŒUVRES DE Cïl. DE BERNARD.
— Comme j'ai Thonneur de te le dire.
i — Mais c'est impossible, mon oncle ; vous vous trompez bien certainement. . ^
— Ainsi donc il n'est réellement ni gentilhomme ni vicomte? dit Mathilde qui semblait aussi charmée de ce qu'elle venait d'apprendre que son mari en paraissait stupéfait.
— Adrien Pichot, vous dis-je, ancien clerc chez maître Huguenin, avoué à Paris et maintenant faiseur de dupes; qu'en dis-tu, Héraclius ?
— Je dis, mon oncle, que je vais faire seller un cheval et courir après la voiture de Moulins.
— Allons donc ! fit le baron en haussant les épaules, estce qu'on court après de pareils drôles?
— Vous devez comprendre cependant qu'il m'est impossible de ne pas avoir une explication avec lui î
— L'expHcation a déjà eu lieu.
— Entre vous alors?
— Précisément.
— Et il a avoué?
— Je n'avais pas besoin de son aveu, car j'étais sûr de mon fait. Une personne qui l'a vu autrefois à Paris l'a reconnu devant moi.
Un regard significatif accompagna ces paroles, qui firent éclore une rougeur soudaine sur les joues du marquis.
— Alors cette lettre de Paris et ce parent mourant étaient autant de fables? dit la marquise , dont la physionomie exprimait une satisfaction sans mélange ; et c'est en se voyant reconnu, c'est-à-dire démasqué, qu'il s'est décidé à partir ?
— Ce n'est pas sans peine qu'il s'y est décidé , et il a fallu pour cola que j'employasse certains arguments aussi irrésistibles que ceux dont parle Basile, quoique d'une tout autre nature.
— Ainsi c'est à vous^ mon cher oncle, que nous devons d'être débarrassés de cet odieux personnage ?
— Vous êtes donc contente d'en être débarrassée ?
— Ravie^ enchantée, j'en conviens franchement. Il y a longtemps que je le soupçonnais d'être tout autre chose que ce qu'il voulait paraître^ et de s'être introduit dans notre maison avec les intentions les plus perfides.
— Il faut vous dire, mon oncle, dit le marquis, que Mathilde a toujours éprouvé pour ce... Comment dirai-je?
— Pour ce chevalier d'industrie, mordieu ! Est-ce que tu conserves à cet égard le moindre doute ?
— Pour ce chevalier d'industrie, soit ; ma femme a donc toujours ressenti pour lui une véritable antip.ithie.
— L'instinct féminin! fit le baron, il est un peu plus sûr que tout notre prétendu talent d'observation.
— Si vous m'aviez écouté, dit Mathilde à son mari, depuis longtemps vous auriez cessé vos relations avec ce dangereux personnage, et sous tous les rapports cela eût beaucoup mieux valu.
— Tout à l'heure, reprit M. de Vaudrey en regardant attentivement la jeune femme, vous venez de dire que ce drôle s'était introduit chez vous dans les intentions les plus perfides. Permettez-moi de vous demander ce qu'il faut entendre par là.
La marquise parut embarrassée et ne répondit rien.
— Pourquoi ne pas répéter devant mon oncle ce que tu viens de me dire? demanda Iléraclius à sa fiMume.
— A moins (]ue ce ne soit un secret d'Etat, ou, ce qui revient au même, un secret ûc ménage, dit le baron en souriant, vous pouvez m'admettre en tiers dans la confidence, je suis fort discret.
('Iiilteaugiron piit sans (h)ute pour un consentement tacite le silence que continuait de garder la manpiise, car il reprit :
— Voici l'idée, selon moi, passablement déraisonnablo
que Mathilde s'est mise dans la tcte depuis quelque temps, et qu'elle vient de m'avouer tout à Theure seulement. S'il faut l'en croire, les assiduités de Langerac n'auraient eu d'autre but que la fortune de madame de Bonvalot.
— Peste ! fit M. de Vaudrey, une pareille capture a en effet de quoi tenter un corsaire de cette espèce. Deux ou trois millions^ si je ne me trompe ?
— Trois millions, au moins ! Langerac, si toutefois ma femme a lu dans son jeu, comme elle le prétend, se serait donc proposé tout uniment de détermin.er madame de Bonvalot à commettre en sa faveur une de ces petites folies dont ne se préservent pas toujours les femmes d'un âge mûr ; à l'épouser, en un mot.
— Voilà qui me paraît beaucoup plus probable que la ridicule histoire dont m'a parlé Clarisse, se dit le gentilhomme campagnard, qui jugea inutile de communiquer cette réllexion à ses interlocuteurs; en fait de beaux yeux, un drôle comme ce Pichot doit s'amouracher avant tout des beaux yeux de la cassette.
— Cette folle idée s'est si bien implantée dans l'esprit de Mathilde, que tous mes raisonnements n'ont pu parvenir à la déraciner. Cela est arrivé au point que les choses les plus fortuites et les plus indifférentes en elles-mêmes portent maintenant ombrage à ma femme. Ne s'est-elle pas figuré, par exemple, à propos de la coïncid(^nce du départ de sa mère et de celui de Langerac, qu'il y avait là quelque chose d'arrangé entre eux, de convenu, de prémédité, une espèce de pèlerinage à Gretna-Green, en un mol?
— Vous exagérez, ou phitùt vous dénaturez mes craintes, dit Malhilde d'un air contraint ;■ elles n'ont rien dont ma mère puissos'oirenser; il est vrai que je crois iM. de Langerac, ouphilùt iM. Pichot, capable des procédés les plus0v:ieux, et c'est sur lui seul que sont tombés mes soupçons.
— Mais^ demanda le baron à son nevcu^ ne viens-tu pas
(le nous dire que tu Tas vu monter dans la voiture qui va à Moulins?
— Oui^ mon oncle, lui et ses bagages.
— Si madame de Bonvalot va en Italie, elle a dû aller prendre le bateau à vapeur à Chalon-sur-Saône?
— C'est en effet pour Châlon qu'elle est partie.
— En ce cas, mon enfant, vous pouvez êtj'e tranquille, reprit le vieux gentilhonnne ens'adressantà la jeune femme, aux chemins, diamétralement opposés qu'ils viennent de prendre, ils n'ont aucune chance de se rencontrer, à moins qu'ils ne poussent mutuellement leur pèlerinage jusqu'à l'océan Pacifique, ce qui n'est pas probable.
Une rumeur soudaine qui se fit entendre au dehors interrompit la conversation.
Les trois interlocuteurs s'approcUèrent d'une des fenêtres avec une égale curiosité.
LA BREÎUS KGAUKE.
Deux gendarmes à cheval venaient d'entrer dans la cour du château dont ^on avait refermé aussitôt la grille, car un attroupement nombreux, qui du reste n'avait rien d'aj^ressif, se pressait sur leurs j)as. La curiosité populairiî avait i)our obj(^t, en cette circonstance, bien moins les cavaliers euxmêmes qu'un individu qui cheminait péilestrement et piteusenif nt entre leurs montures, les mains liées par une forte.,
corde dont un des gendai-nies avait attaelnU'autre bout à i'ia\-c>n de sa selle. Ce prisonnier si bien gardé n'était auliv que Bancroche.
M. de Vaudrey, comme tous les hommes d'un esprit et
d'un tempérament actifs, était assez curieux de sa nature ; il s'empressa donc de descendre dans la cour, et d'un signe appela près de lui Rabusson qui venait d'y entrer en même temps que les gendarmes.
— Oùl'a-t-on arrêté? demanda-t-il.
— A V Auberge-Rouge, mon colonel, répondit l'ex-gardechasse.
— Tu étais là ?
— Bien entendu , mon colonel ; je m'étais douté que le brigand se réfugierait dans cette auberge, qui est un vrai repaire, où il y a cinq cents cachettes ; mais il a eu beau y mettre toute la malice possible, nous avons été aussi fins que lui, et nous le tenons.
— Bien, mon garçon, en contribuant à l'arrestation de ce bandit, tu as rendu à tout le pays un véritable service.
— En nous en revenant, j'ai vu une chose qui m'a paru louche.
— Quelle chose ?
— Je vous dirai d'abord, mon colonel, que depuis que les deux gredins ont mis le feu au château, car ce sont eux qui l'y ont mis, sans aucun doute, je me défie de tout le monde, et je vois des incendiaires partout. Voilà donc que sur la route, à une demi-lieue d'ici, j'aperçois la voiture de Moulins et celle de Chfdon arrêtées nez à nez.
— Comment, nez à nez ?
— Côte à cùte plutôt.
— Et c'est cela qui t'a paru louche ? ditle baron en souriant.
— Attendez donc, mon colonel. Dans le premier moment j'aicru que les conducteurs voulaient échanger leurschevaux comme ils font souvent, mais pas du tout : qui est-ce quo je vois doscondre tout à coup delà voiture qui va àMoulinsI lo petit jeune homme blond logé au château
— M. de Langerac ? demanda le gentilhomme cam-
pagnard d'un ton qui annonçait Téveil de sa curiosité.
— Oui, mon colonel ; pour lors donc, voilà M. de Langeracqui descend de la voiture de Moulins et qui monte dans celle de Châlon.
— En vérité ! tu es sûr de cela ?
— Je l'ai vu comme je vous vois^ mon colonel^ puisque je n'étais pas à plus de trente pas.
— Et lui, t'a-t-il vu ?
— Non, mon colonel.
— Continue.
— Pour lors, voilà qu'on transporte d'une impériale sur l'autre tout son bataclan de voyage ; et puis : en route ! Nestce pas, mon colonel, que c'est fièrement louche ?
— En quoi donc ? dit M. de Vaudrey avec une feinte insouciance; parce qu'il a plu à M. de Langerac de changer de voiture, ne vas-tu pas l'accuser d'être un de ces incendiaires que tu vois, dis-tu, partout ?
— Je ne prétends pas ça, mon colonel, ce serait trop fort. Mais je dis que M. de Langerac a voulu faire croire à M. le marquis qu'il allait à Moulins, tandis qu'au contraire il va àCliàlon, etjo soutiens que c'est lourhe ; carcntin, un homme quine manigance rien de mal va droit son chemin, et ne s'escamote pas comme ça lui-même au milieu de la grande route.
— Mathildc avait raison, se dit M. de Vaudrey en fronçant les sourcils, maître Pichot en veut sérieusement aux millions de la douairière, et il leur donne chasse en ce moment. Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que c'est moi qui Ini ai fourni le prétexte de déi)art (ju'il cherc^hait sans doute. Allons, décidément je n'ai pas aujourd'hui la main heureuse; pourvu qu'il soit encore tem])s de réparer ma sottise !
— N'est-ce pas, mon colonel, que cela vous paraît, connue à moi, diablement louche ? reprit llabusson, (jui d'ordinaire n'était bien assuré d(* son oi^inion (|ue lors(iu'il la voyait approuvée par son chef.
578 ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.
— No parle à personne de ce que tu viens de me dirCj répondit le baron.
— Suffit, mon colonel.
^ — Tu vas remonter chez moi.
— A l'instant même, mon colonel.
— Tu diras à Claudine de me préparer h dîner sur-lechamp, et tu auras soin qu'on fasse manger Tavoine à Valent in.
— Vous allez donc faire une longue promenade, mon colonel, puisque vous voulez monter ce colosse de Valent in?
— Précisément. Pas un autre de mes chevaux ne serait capable de fournir, en m'ayant sur son dos, la course que je veux faire.
— Vousaccompagnerai-je, mon colonel ?
— Non. Je serai clicz moi avant une heure; ainsi, dîner et cheval, que tout soit prêt quand j'arriverai.
— Tout sera prêt; mon colonel, dit Rabusson, qui, sur un signe du baron, s'éloigna aussitôt, et se dirigea d'un pas rapide vers Châteaugiron-le-Vieil.
M. de Vaudrey venait de prendre un parti avec la promptitude qui caractérisait toujours toutes ses résolutions.
— Madame de Bonvalot sera ce soir à Ghâlon, s'était-il dit; Pichot, à son tour, y arrivera quelques heures plus tard ; pourvu que j'y sois moi-même avant Je départ du bateau à vapeur, qui a lieu, je crois, à six ou sept heures du matin, je serai aussi avancé qu'eux. Ma voiture est hors de service, et il n'est pas question d'en emprunter une à lîéraclius, puisque je veux mener l'aventure à fin sans qu'il s'en mêle. Courir la poste avec mon embonpoint, c'est tuant; et d'ailleurs, au milieu de la nuit, je trouverais tous mes drôles endormis. Le mieux donc c'est d'enfourcher Valentin, qui a les ^eins solides et qui m'a déjà poité plus d'une fois jusqu'à Châlon. Je ferai le voyage patriarcalemcnt, au petit trot, car je n'ai pas envie d'éreinter mon cheval pour les
beaux yeux de cette vieille folle; et en arrivant j'aurai encore quelques heures pour me reposer avant le départ du bateau.
Ce programme^ où les nécessités de l'action à accomplir et le bien-être de la personne agissante se trouvaient conciliés autant que cela était possible^ fut ponctuellement exécuté.
Le lendemain matin, à Châlon, M. de Vaudrey fut un des premiers passagers qui se présentèrent à bord du bateau à vapeur près de partir pour Lyon. Après en avoir visité le pont, les salons et jusqu'aux moindres recoins, et s'être assuré que ni madame deBonvalot ni Adrien Pichot ne s'y trouvaient, il remonta sur le quai, alluma un cigare, se drapa à l'espagnole dans un grand manteau dont il avait eu soin de se munir, et attendit patiemment, en se promenant de long en large, les acteurs du drame dans lequel il avait résolu d'intervenir à la façon des dieux à machine de certaines tragédies antiques.
Au bout de quelques instants, le baron vit déboucher de la plus grande des rues qui aboutissaient au quai le chasseur de millions qu'accompnguait un commissionnaire chargé de ses bagages; il se tint à l'écart et le laissa passer paisiblement; mais dès qu'il le vit installé dans le bateau, il recommença sa promonade sans prendre aucune précaution pour éviter d'être aperçu.
— Maintenant, se dil-il, qu'il me voie ou qu'il ne me voie pas, peu m'importe. Voilà les connnunications coupées entre mes deux tourtereaux, et ils seront diablement habiles s'ils parviennent à se réunir malgré moi.
Adrien IMchot, qui, la veille au soir, était arrivé à Ghâlon ({uelciues heures après la douairière, c'est-à-dire fort tard, n"avait pas jugé à propos de se présenter en ce moment devant elle.
— Point d'étourderie, s'était-il dit ; ii ne s'agit pas (Vdfarouchcr par un empressement d'écolier celte pudibonde
280 (F.L'VRES DE Cil. DE BERNARD.
quinquagénaire; la prudence exige que je ne fasse mon entrée en scène que sur le bateau; une fois embarqués tous deux, il n'y aura plus à s'en dédire, et il faudra bien qu'elle consente à ce que nous voguions de conserve jusqu'au port de l'hyménée.
Le vicomte de contrebande était tellement préoccupé de ses idées de mariage ou plutôt de fortune qu'il n'accorda aucune attention au gigantesque personnage enveloppé d'un manteau bleu, qui semblait monter une faction mystérieuse sur le quai, vis-à-vis de la place où le bateau à vapeur était encore à l'ancre.
Après une attente assez longue, car depuis qu'il avait pris la position militaire que nous venons de décrire, la cloche du bateau avait déjà répété deux fois son appel, le baron vit enfin sortir d'un des principaux hôtels de la ville, l'héroïne du roman auquel il s'était promis d'ajouter un chapitre imprévu. Madame de Bonvalot n'était accompagnée que de sa femme de chambre, espèce de soubrette-confidente, et d'un seul domestique en qui elle avait également une entière confiance. Le reste de ses gens était resté à Châteaugiron, où devait retourner la voiture qui l'avait amenée; plusieurs portefaix pliaient sous le poids du nombreux bagage sans lequel, à l'instar de presque toutes les coquettes d'un âge mur, elle ne se mettait jamais en campagne.
A la vue de l'intéressante douairière, M. de Vaudrey marcha droit à sa rencontre, après avoir eu soin au préalable de jeter son cigare et de lisser sa moustache. Une sorte de transformation semblait s'être opérée dans sa tournure et sur sa physionomie ; on eût dit que l'écorce parfois un peu rude du gentilhomme campagnard venait de s'écailler subitement, afin de laisser reparaître dans tout son lustre, la courtoisie élégante et cavalière de l'ancien officier de la garde n.yale.
— Madame, dit-il en s'inclinant de fort bonne gTâce, per-
mettez à l'un de vos plus dévoués serviteurs de vous offrir son bras jusqu'au bateau.
— Comment ! c'est vous,, monsieur de Vaudrey ! répondit madame de Bonvalot, fort surprise de la rencontre ; quel hasard vous amène à Châlon?
— Je vous prie de croire^ madame, que ce n'est pas du tout un hasard, reprit le baron en s'emparant poliment du bras de la douairière.
— Vous avez donc des affaires ici?
— Pas la moindre affaire.
— Mais vous piquez ma curiosité, dit la douairière qui, en remarquant le changement fort avantageux, selon elle, qui s'était opéré dans les manières du gentilhomme campagnard, crut devoir, de son côté, faire quelques frais d'amabilité ou plutôt de minauderie : ce n'est pas le hasard qui vous amène à Châlon, ce n'est pas non plus une affaire; mais alors, qu'est-ce donc?
— Le désir de vous faire mes adieux, madame.
— En vérité ! dit la douairière dont les yeux, subitement arrêtés sur le baron, exprimèrent une surprise qui n'avait rien de désagréable.
— Hier, quand vous êtes partie, je n'étais pas au château. Je n'ai pas voulu que ce contre-temps me privât du plaisir de vous souliaiter un hoiu'eux voyage. J'ai donc monté à cheval sans prévenir personne, et me voilà.
— A cheval ! vous êtes venu à cheval?
— Oui, madame.
— Mais, si je ne me trompe, il y a une douzaine de lieues d'ici ù Châleaugiron ?
— Tout autant, madame, et je vous avoue qu'à mon âge, douze lieues à franc étrier...
— A franc étrier! répéta la douairière d'un air d'admiration ; c'est un vrai tour de force que vous avez accompli là !
— Pas tout à fait, madame^ c'est une étape un peu longue, voilà tout; et pour avoir le plaisir de causer quelques mi-
nutes avec vous avant votre départ^ j'aurais bravé une fatigue encore plus grande.
— Mais, baron, savez-vous que voilà un procédé fort aimable, fort galant, en un mot tout à fait chevaleresque !
Entre la coquette douairière et le gentilhomme campagnard il n'était plus, comme on le voit, question d'antipathie, et, d'un côté du moins, ce changement était sincère. Par un sentiment de vanité tout féminin, madame de Bonvalot savait plus de gré au baron d'avoir fait douze lieues pour venir lui dire adieu, que de s'être jeté à travers les flammes pour lui sauver la vie.
— Brave par caractère et habitué au danger, se disaitelle, il est probable qu'il se serait exposé de même pour toute autre fcnnne, tandis que c'est bien pour moi, expressément pour moi, qu'il a fait ces douze lieues à franc étrier. C'est vraiment un homme fort aimable quand il veut l'être, et j'avais contre lui des préventions injustes.
M. de Vaudrey et madame de Bonvalot marchaient tout en causant, et ils venaient d'arriver près du quai sans que le premier eût manifesté jusque-là la moindre intention de s'opposer à l'embarquement de la femme à laquelle il donnait le bras.
— Quoique j'aie quitté Chateaugiron quelques heures seulement après vous, dit-il alors, je puis vous donner des nouvelles de ce qui s'y est passé depuis votre départ.
— Comment ! encore du nouveau? répondit la douairière d'un air d'enjouement ; en vérité, Chûteaugiron est le pays aux aventures ; on y fait des émeutes, on y brûle les châteaux, on y commet des vols enjolivés de toutes sortes de circonstances romanesques ; qu'est-il donc arrivé encore?
— Vous savez bien, ce jeune homme qui est arrivé au ciuMeau presque en même temps que vous, et quilérachus traitait en ami intime? dit le baron d'un ton parfaitement dégagé.
— Le vicomte de Langerac ? rcnondit madame de Bon-
valot avec une vivacité qu'elle s'efforça aussitôt de caclier sous une affectation d'indifférence.
,,— Lui-méme, madame.
— Eh bien !.... il lui est arrivé quelque chose ?
— Une chose assez fâcheuse ; pour lui^ du moins. ^— Une chose fâcheuse ! Et quoi donc?
— 11 a eu le malheur de perdre de la manière la plus inopinée son nom^ son titre, enfin toutes les plumes de paon dont il avait jugé à propos de s'afïubler.
— Que voulez-vous dire? s'écria la douairière en fixant sur le baron des yeux effarés.
— En deux mots, madame, reprit M. de Vaudrey avec un imperturbable sang-froid, il a été découvert et prouvé que ce prétendu vicomte n'est en réalité qu'un véritable ciievalier d'industrie...
— Un chevalier d'industrie !
— Bien connu de la police de Paris, et d'une espèce encore plus dangereuse que les misérables qui ont tenté de vous voler voire cassette et de mettre le feu au châleau.
— Ah! mon Dieu ! Vous me faites peurî dit machmie de Bonvalot dont le bras frémissait sur celui du baron ; le vicomte de Langerac un chevalier d'industrie ! Et vous dites que le nom qu'il porte n'est pas le sien ?
— Pas le moins du monde; il s'appelle Pichot.
— Pichot ! lit la douairière avec un mouvement d'horreur; ah! mon Dieu! quel nom ! Pichot !
— La parenté est digne du nom, reprit le gentilhomme campagnard, qui ne se lit aucun scrupule de recourir à son iimigination pour achever d'éeraser Adrien Pichot sous les circonstances aggravantes les plus capables de désenchanter une lenmie vaniteuse ; son père, à ce qu'il paraît, est un artiste en chaussures de troisième ordre; sa mère est cuisinière, un de SOS frères v
— Ah! grand Dieu ! quelle famille! interrompit madame de Bonvalot en faisant un geste de dégoût; mais qu'a-t-
il dit^ le malheureux, quand il s'est vu démasqué? N'a-t-il pas essayé de se justifier?
— Vous pensez bien, madame, qu'une fois l'identité constatée, toute discussion avec un pareil drôle était superflue ; la seule chose à faire était de le mettre à la porte; et c'est moi qui me suis chargé de ce soin.
— Et il est parti ?
~ Sur-le-champ.
— Sait-on où il est allé?
— A Paris, sans doute, c'est là le rendez-vous général des flibustiers de son espèce. — Mais non, ajouta M. de Vaudrey en feignant une surprise soudaine, il n'est pas à Paris, puisque le voilà !
— Le voilà ! répéta la douairière d'une voix altérée; ah ! mon Dieu ! où le voyez-vous donc?
— Là, répondit le baron en montrant le bateau à vapeur; n'est-ce pas lui que j'aperçois sur le pont, appuyé contre la galerie ? Oui, c'est bien lui... je ne me trompe pas.... Tenez, il nous regarde.
En ce moment, en efl'et, Adrien Picliot, debout sur l'arrière du bateau, contemplait avec une indicible stupeur le groupe qui venait de s'arrêter à l'entrée de l'embarcadère.
— Cet homme est un démon acharné à me poursuivre, s'était-il dit en reconnaissant M. de Vaudrey dans le colossal personnage à qui madame de Bonvalot donnait le bras; quel tour infernal va-t-il encore me jouer?
— Quelle audace ! dit de son côté la douairière, lorsque d'un regard où la crainte et l'indignation semblaient se confondre, elle eut reconnu que c'était bien le faux Langerac qui l'avait précédée dans le bateau et semblait l'y attendre ; il croit sans doute que j'ignore encore tout, et il espère... Ah ! quelle horreur !
— Ma foi ! ma(hime, reprit le baron avec un accent d'intérêt, je vous avoue que je ne suis pas très-content que vous ayez ce Pichot pour compagnon de voyage. Qui sait si, fu-
LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD. 28 5
ricux comme il doit Têtre de se voir démasqué, il ne cherchera pas à se venger en vous jouant quelque tour de son*métieri Si vous le permettez, je vais descendre avec vous sur le bateau, et je recommanderai au capitaine, que je connais, de le faire surveiller attentivement; car on ne peut prévoir ce qu'un pareil drôle
— Non, c'est inutile, interrompit madame de Bonvalot en s'attachant fortement au bras du vieux gentilhomme, je ne pars pas.
— Comment! madame, vous ne partez pas?
— Voyager avec cet homme, j'aimerais mieux mourir! — Georgina, continua la douairière en s'adressant à sa femme de chambre, fais reporter tous mes bagages à l'hôtel où nous avons passé la nuit; nous ne partons plus.
— Quoi! sérieusement, madame? demanda M. de Vaudrey.
— L'idée seule de me retrouver avec ce Pichot me donne la fièvre. Baron, je me mets sous votre protection, entendez-vous? Si cet odieux personnage avait l'audace de quitter le bateau et de s'approcher de moi...
— Soyez tranquille, interrompit le vieux gentilhomme en souriant d'un air moqueur, il n'aura pas cette audace, et d'ailleurs, en fùt-il capable, ce serait trop tard maintenant, pui^^que voilà lo bateau qui se met en route.
En voyant les portefaix chargés du bagage de la douairière rebrousser chemin au lieu de descendre l'escalier de rembarcadore, le capitaine, qui avait déjà pesté en luim*nie contre la voyageuse en retard, venait en etVi^t de donner le signal du départ.
— Ah ! je respire enfin ! murnuu'a madame de Bonvalot en voyant le bateau s'éloigner.
— Bon voyage, monsieur Pichot, cria M. de Vaudrey de sa voix tonnante, et en même tenij)s il envoya du bout des doigts un adieu ironique à l'ancien cleic d'avoué qui, debout et immobile sur le pont, se tordait les mains de fureur
28 6 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
en pensant aux millions qu'illaissaitsur le rivage sans espoir probable de les rejoindre jamais.
lE RETOUR AU BERCAIL.
Le soir du même jour, M. Bobilicr et Froidcvaux dinaici/c au château. Le marquis et sa femme avaient accueilli le jeune avocat avec un empressement aussi cordial que s'il eût été en réalité le fils du baron de Vaudrey. En se voyant comblé de prévenances et d'égards par un homme qu'il avait autrefois accusé d'orgueil, Georges, en dépit de ses opinions radicales, se sentait involontairement réconcilié avec l'aristocratie. Le moyen d'ailleurs de conserver du passé le moindre souvenir rancunier en présence de la charmante marquise de Chûteaugiron qui, par anticipation, le traitait avec enjouement de cousin, et lui témoignait do la manière la plus gracieuse le désir de devenir l'amie de Victorine ?
L'arrestation des auteurs présumés de l'incendie, Fétrange mésaventure du vicomte de Langerac, le départ de M. Grandporrin et de sa famille pour Charollcs, et, plus que tout le reste, la mystérieuse conduite du baron de Vaudrey fournissaient à la conversation un texte inlarissa])Ie.
— Je commence à être véritablement inquiète de noire bon oncle, répétait madame de Chateaugiron ; sorti à cheval sans dire oîi il allait, et point de nouvelles depuis \ingtqualrc heures !
— Madame la marquise, dit le juge do paix, il n'y a pas l'ouibre d'une inipiiétude à concevoir; ce n'est pas la première fois que iM. le baron s'absente ainsi à 1 "improviste.
D'ailleurs il a prévenu hier son fidèle Rabusson qu'il ne reviendrait pas avant un jour ou deux.
— Se mettre en route seul, à l'entrée de la nuit^ quelle imprudence ! reprit la jeune femme. C'est en vain que vous cherchez à me rassurer^ monsieur Bobilier, je ne suis pas tranquille.
— Vous saurez,, messieurs, dit Héraclius en souriant, que la petite escapade de M. Bancrocbe et de M. Lamoureux a donné à ma femme la plus mauvaise opinion de notre pays; à ses yeux, le paisible département de Saône-et-Loire est une Calabre où chaque buisson cache son bandit, et elle voit déjà mon oncle au pouvoir de quelque Fra-Diavolo bourguignon.
— Madame, dit Froidevaux, qui sourit à son tour, votre inquiétude prouve que vous ne connaissez pas encore tout à fait M. de Vaudrey ; si, par impossible, il pouvait tomber dans une embuscade de brigands, ce sont ces pauvres brigands que je plaindrais, et non pas lui.
Des claquements de fouet réitérés et le roulement d'une voiture se firent entendre dans la cour.
— Qui donc nous arrive là ? demanda le marquis.
— C'est la voiture de madame de Donvalot, dit un des domestiques après avoir regardé par la fenêtre.
— Voilà un postillon qui ne sait pas son métier, reprit Héraclius ; il fait claquer son fouet comme s'il ne ramenait pas une voiture vide.
— Monsieur le marquis, la voiture nV^t pas vide, dit le laquais ; je vois mademoiselle Gcorgina sur le siège, et voilà Jean qui ouvre la portière.
— Manière revient donc? s'écria Malhilde en se levant avec empressement.
Aussi prompt que sa femme, le marquis s'était déjà api)ri)('lié de la fenèUe.
— Mais c'est mon oncle ! dit-il en reconnaissant le g<^n-
2 88 ŒiLVRES DE CH. DE BERNARD.
tilhomme campagnard qui descendait en ce moment de la chaise de poste.
— Et voilà ma mère ! quel bonheur ! dit à son tour madame de Châteaugiron à la vue de la douairière, qui sortait de la voiture en s'appuyant sur le bras que lui présentait galamment son compagnon de voyage.
— Voici deux convives sur qui nous ne comptions pas, mais ils n'en seront pas moins les bienvenus, reprit le marquis presque aussi satisfait que sa femme.
Le dîner fut interrompu^ et tout le monde alla au-devant des deux voyageurs. Madame de Bonvalot expliqua en deux mots son retour imprévu par un de ces revirements de caprice féminin dont personne n'a le droit de s'étonner ; puis, avant de paraître à table, elle entra dans son appartement pour y opérer un de ces changements de toilette qui sont l'occupation principale et essentielle des coquettes sur le retour.
— Ma chère, dit-elle à sa fille qui l'avait accompagnée, et avec qui elle se trouvait seule, il n'est jamais trop tard pour reconnaître ses torts ; je t'avouerai donc que mes préventions contre le baron étaient souverainement injustes ; c'est un homme charmant, mais charmant ; et je m'y connais.
— Vous trouvez, ma mère? répondit la marquise un peu étonnée.
— Quand je te dirai, reprit la douairière d'un air épanoui, que, dans le seul but de venir me souhaiter un heureux voyage, il a fait la nuit dernière, la nuit, entends-tu bien ? douze lieues h franc étrier ; — douze lieues à franc étricr ! répéta-t-elle avec emphase.
— En vérité ! dit Mathilde, qui avait peine à s'expliquer la conduite du vieux gentilhomme.
— Voilà de ces procédés qui paraissent empruntés aux mœurs d'un autre âge, et dont, à (pielques rares excc^ptions près, les hoiinnes d'aujourd'hui ont tout à fait perdu la tradition. Douze lieues à franc étrier pour venir dire adieu à
une femme et tout au plus lui baiser la main ! Je ne me lasse pas de le répéter, c'est courtois,, c'est galant,, c'est chevaleresque ; il y a là de TAmadis ou plutôt du Galaor.
— Mon oncle m'a toujours paru un vrai représentant des anciens paladins, répondit la marquise, à qui le nouvel engouement de sa mère arracha un sourire, mais j'avoue que ce que vous venez de m'apprendre accroît encore la liaute opinion que j'avais déjà conçue de lui.
— Et puis, quel homme distingué sous tous les rapports ! poursuivit la douairière avec un enthousiasme croissant ; les meilleures manières, de fort belles dents, plein d'usage et de tact, sachant son monde comme s'il ne l'avait jamais quitté, enfin la fleur des pois du faubourg Saint-Germain. Chose dont tu ne t'es peut-être pas encore aperçue, il a le pied et la main fort bien , ce qui est très-remarquable chez un homme de cette taille; la conversation excessivement aimable d'ailleurs, spirituelle, enjouée, quelquefois même un peu vive, mais sans jamais olfcnser le bon goût ; on un mot, le baron me paraît un cavalier accompli ; grand seigneur jusqu'au bout des ongles qu'il a, par parenthèse, fort bien taillés; enfin, si ce n'était sa vilaine barbe... mais peut-être se décidera-t-il à la couper.
— Comment ! interrompit la jeune femme en riant, estce que vous lui avez demandé le sacrifice de. sa barbe ?
— Je t'avouerai, répondit madame de Bonvalot avec une moue enfantine, que je suis décidée à lui faire la guerre jusqu'à ce qu'il l'ait rasée. Cette odieuse barbe à moitié grise donne a sa figure, fort régulière du reste, une e\[)i'ession rude et farouche, et je suis sure que s'il la coupait, il paraîtrait rajeuni de dix ans.
— Plus vous me parlez, dit Mathilde gaiement, et plus je vois que M. de Vaudrey a fait des frais tout particuliers pour vous plaire.
— Mais je suis forcée d'avouer (ju'il n'a pas tout à fait perdu ses peines^ répliipia la douairière en contiiuiant ses