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2 90 CEUVRES DE Cil. DE BERNAîlD.

minauderies. Je l'ai trouvé fort aimable, et j'ose croire que, de mon côté, je ne lui ai pas paru trop ennuyeuse. Bref, nous avons été en coquetterie réglée pendant tout le voyage, et les heures ont passé comme des minutes.

— Mon Dieu ! se dit la jeune femme en souriant de sa penséC;, pour peu que cet engouement continue, voilà ma mère éprise de M. de Vaudrey !

— Le baron est non-seulement un causeur fort agréable, reprit madame de Bonvalot d'un ton moins folâtre, il est aussi un homme très-judicieux et très-éclairé. Dans les intervalles de notre assaut d'amabilité, nous avons parlé choses sérieuses, politique, £i*lïaires, arrangement de vie ; et je dois reconnaître que sur plus d'un point il a modifié mes opinions, rectifié mes idées, changé ma manière de voir; enfin je ne puis te dire à quel point je suis satisfaite de notre entretien, et je pense que toi-même, quand tu en connaîtras les résultats...

— En vérhé, vous piquez étrangement ma curiosité...

— Ne m'interroge pas ; c'est une surprise que je veux te faire, à toi et à ton mari. Tout ce que je puis dire, c'est que je resterai à Châteaugiron tant que vous y séjournerez vous-mêmes.

— Ah ! ma mère, voilà la plus agréable de toutes les surprises. Vous savez combien je désire que vous viviez avec nous !

— Il paraît, d'après ce que m'a dit ce cher baron, que le pays est moins triste et moins sauvage que je ne le supposais ; il y a un fort bon voisinage, des châteaux, de la noblesse ; nous avons d<'jà fait des projets délicieux ■ peutth'c serait-il possible d'organiser pour cet hiver une petite Iroupe théâtrale et de monter quelques opéras ; en attendant, nous avons la promenade à cheval, la chassée courre. Qudlo heureuse idée j'ai eue de faire emballer mon amazone ! pourvu (pi'on trouve ici des selles de fcnnne convenables ! Au bout du compte, s'il n'y en a pas, on en fera venir

de Paris^ mais ce sera toujours un retard dans nos plaisirs.

Tout en parlant de cette façon évaporée qui eût été à peine supportable dans la bouche d'une femme de vin^i^t ans, madame de Bonvalot avait essayé successivement devant la glace d'une toilette plusieurs bonnets plus ou moins surchargés de rubans et de dentelles^ sans en trouver un seul qui parvînt à satisfaire la recrudescence de coquetterie dont elle SG trouvait atteinte.

— Ma mère, je vous assure que ce bonnet que vous ôtez VOUS sied à ravir, lui dit la marquise en s'efforçant de cacher l'impatience dont elle ne pouvait se défendre.

— Tu trouves? en ce cas je le garde, répondit la douairière, qui, après s'être regardée encore assez longtem})s dans la glace d'un œil de complaisance, se retourna tout à coup vers sa fille : — A propos, lui dit-elle, comme si elle se fût subitement avisée de la chose du monde la plus indifférente, je ne t'ai pas dit que nous avons vu à Clialon ce Pichot ?

— Vous savez donc la belle histoire de M. de Langcrac? répondit Mathilde, en examinant avec un intérêt fort vif la physionomie de sa mère.

— Sans d()ut(i. Le baron m'a tout raconté. Figure-toi donc qu'au moment où j'allais entrer dans le bateau à vapeur, nous avons aperçu sur le pont cet odieux personnage. Un serpent ne m'eût pas inspiré une horreur phis profonde, et mon désir de \()ir l'Italien s'est éteint connue par enchantement. Je frémis enrore, quand je songe au désagrément au(|uel m'exposait le hasard de celte renronire. Me vois-lu eonliante et sans soupçons, voyageant sur le même bat<NUi que ce chevalier d'industi-ie? Vu homme qui s(3 nonmie Pichot, et dont les parcMits... Ah ! chassons ces pensées qui me salissent riniapination! Me voilà prête, allons dîner. Le baron, (jui a une santé de fer, iIdII avoir faim, cl je serais désolée dû le faire attendre.

Pendant cet entretien, M. de Vaudrey en avait eu un autre non moins confidentiel avec son neveu. ^

— Mon cher Héraclius, lui avait-il dit en s'étendant dans un vaste fauteuil avec l'abandon d'un homme qui vient de supporter une rude fatigue, tu as en moi Toncle le plus précieux que le ciel puisse accorder à un simple mortel ; et sv après ma mort, tu ne me fais pas élever quelque chose comme une statue dans un coin quelconque de ton château, je te proclame d'avance un ingrat.

— Je ne nie pas que vous méritiez en etïet une statue, répondit le marquis avec un sourire de bonne humeur, mais j'espère bien que ce n'est pas moi qui vous l'érigerai et que vous nous enterrerez tous.

— Bah! il ne s'agit pas de cela. Sais-tu ce que je viens de faire?

— Non ; mais je vois à votre air que c'est quelque chose dont vous êtes content.

— Pardieu ! je serais bien difficile si je ne l'étais pas. Écoute-moi donc et dis si jen'aipaslieudem'applaudirdes résultats que j'ai obtenus danston intérêt, depuis hier soir.

— Dans mon intérêt, mon oncle?

— Sans doute ; qui aurait réparé tes sottises si je ne m'en étais pas mêlé ? Écoute-moi donc, voici où nous en sommes : Primo, si Pichot a continué son chemin sur le Rhône ausa'. rapidement qu'il l'a commencé ce matin sur la Saône, il doit être en ce moment bien près d'Av'ignon.

— Près d'Avignon? interrompit Héraclius d'un air étonné, mais c'est à Paris qu'il va.

Le baron haussa les épaules et expliqua en peu de mots le changement d'itinéraire du chevalier d'industrie, t — Ah ! le traître ! s'écria le marquis confus et outré d'avoir été si longtemps pris pour dupe par son perfide ami.

— Il n'est plus à craindre, ainsi ne nous en occupons plus : parlons de ton aimable belle-mère. C'est une femme, mon cher ami, au cou de laquelle il faut passer une chaîne

garnie de fleurs, mais solide, sinon elle nous glissera entre les doigts un beau matin, elle et ses millions, ainsi qu'elle a déjà été sur le point de le faire hier.

— Je vous avouerai, mon cher oncle, que je n'ai jamais songé à la fortune de ma belle-mère ; ne sommes-nous pas déjà assez riches, Mathilde et moi?

— Propos de jeune homme ! Vous êtes assez riches, c'est fort bien; mais vous aurez des enfants, beaucoup d'enfants, je l'espère, et alors tu ne trouveras plus que la fortune de madame de Bonvalot soit du superflu. D'ailleurs, que tu sois désintéressé ou non, ce n'est pas là la question ; j'examine la chose à mon point de vue et non au tien; or, voici mon point de vue : en adoptant Froidevaux, je prive tes enfants de vingt mille livres de rente ; je leur dois donc une indemnité. Cette indemnité, je la leur aurai payée grande et large si je parviens à leur assurer les millions de ta belle-mère, et c'est ce que je ferai, mordieu! La chaîne de fleurs dont je te parlais tout à l'heure, c'est moi qui me charge de l'attacher.

— Vous, mon oncle ?

— Moi-même, mon neveu. Si je te disais que ta bellemère la porte déjà autour du cou sans s'en douter, cette susdite chaîne, et que les deux bouts en sont réunis dans la main que voilà ?

En (lisant ces mots, le baron étendit une des mains dont la douairière avait admiré pendant le voyage la forme aristocratique.

— Je sais, mon cher oncle, que r'wn ne vous est impossible, dit le marquis en riant, mais pourtant, enchaîiKu- les variations capricieuses, les fantaisies romanesques et les velléités errantes de ma bcih^-mèir nie semble une entreprise...

— Écoute et jnge, interrompit M. de Vandrev : voici article par article ce que j'ai obtenu de ta belle-mère depuis Chàlon jusqu'ici : je crois que pour peu que nous eus.sions

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continué jusqu'à PariS;, j'aurais eu la chance d'obièhir encore bien d'autres choses ; niais^ à vrai dire, ajouta-t-il avec un sourire railleur,, j'aime autant que le voyage se soit terminé ainsi.

Primo donc^ ta belle-mère te dispense de devenir un homme politique, et par conséquent de prêter serment au gouvernement actuel : c'était un point auquel je tenais beaucoup, et que j'ai voulu fixer avant tout.

— Comment, mon oncle, vous avez obtenu de m.adame de Bonvalot....

— Elle te dégagera elle-même de la parole que tu lui avais donnée en véritable étourdi.

— C'est-à-dire en véritable amoureux. Mais par quel moyen avez-vous réussi ?

— En m'adressant aux sentiments vaniteux dont notre aimable douairière est surabondamment pourvue. J'ai fini par lui faire comprendre que, pour être quelque chose, un Chàteaugiron n'avait pas précisément besoin de siéger au Pahiis-Bourbon ou au Luxembourg, et qu'il était assez inutile de se mettre en route lorsque, de fait, on était déjà arrivé. Mais j'ai remporté un autre triomplie plus décisif encore, et ici j'arrive à mon second article : secundo, madame de Bonvalot renonce à être admise aux Tuileries !

— En vérité ! elle qui n'avait que le château en tête! Comment avez-vous pu?...

— Je lui ai mis autre chose en tête, voilà tout. C'est toujours ainsi qu'il faut agir avec les femmes, car elles ont horreur du vide, et l'on ne parvient à leur arracher une idée folle qu'en la remphiçant aussitôt par une autre.

— Et, s'il vous plaît, mon cher oncle, à la place de sa passion elfrénée pour les splendeurs des Tuileries, qu'avezvous logé dans la tête de madame de Bonvalot ?

— Le culte du mallieur, mordieu ! et Tamour de la légitimité, répoiulit gravement M. de Vaudrey.

— Bah ! fit lléraclius stupéfait.

— • Cela f étonne? reprit le gentilhomme campagnard en haussant les épaules^ tu es encore bien jeune^ mon pauvre garçon !

— Comment! madame de Bonvalot est maintenant légitimiste? dit Chàteaugiron en comprimant à demi un loi éclat de rire.

— Un peu plus que moi^ je crois^ et ce n'est pas peu dire.

— Mais c'est incroyable !

— C'est fort simple^ au contraire. Les opinions politiques des femmes ressemblent à leurs principes religieux ; c'est une affaire de sensibilité nerveuse bien plus que de raisonnement ou de conviction. Or les nerfs sont un clavier dont on tire les mélodies les plus diverses pour peu qu'on en connaisse le doigté; ce doigté, je l'ai connu dans ma jeunesse, poursuivit le baron en souriant, et ma petite épreuve d'aujourd'hui m'a appris que je n'étais pas encore aussi rouillé que je le croyais. J'ai donc prouvé à madame de Bonvalot, par A plus B, qu'une femme de sa fortune, de sa position, de sa qualité (j'ai lâché le mot de qualité!), qu'une jeune et charmante douairière comme elle, en un mot, ne pouvait pas se dispenser défre des nôtres : je Tai fait convenii' que l'opinion légilimiste était fort élégauic, fort distinguée, fort bien portée, connue disent les marcliandes de modes; puis, quand j'ai vu ses convictioiîs ébranlées, j'ai fait jouer les touches sentimentales et mélancoliques, les souvenirs du passé, la fidélité chevaleresque, la religion du malheur. Bref, je l'ai convaincue, et la preuve, c'est qu'elle a fini par me demander si je trouvais que le blanc et le vert s'harinoiiiaient heuieusement avec un t(Mnt h'gèrement coloré; je me suis prononcé hardiment pour raffii'malive, et voilà connnent la belle-mère est deveinie lt''gilimisf(\

— Mais vous êtes sorcier ! dit le marquis en se n^ncnniit à rire de plus belle.

— Tertio, reprit le baron^ comme je sais que la plus

f^rnnde partie de sa fortune consiste en rentes sur l'État, ce qui m(! paraît sujet ù plus d'un inconvénient en raison de la mobilité souvent fantasque de ses sentiments, je Tai déterminée à acheter la terre de Mariencourt.

— La terre de Mariencourt ! s'écria le marquis d'un air ébahi.

— Oui; mon cher ami, la terre de Mariencourt, un petit placement de quatre-vingt mille livres de rentes en biensfonds, des propriétés superbes qui touchent les tiennes de toutes parts, ce qui fait qu'en réunissant les deux domaines après la mort de ta belle-mère, tu te trouveras le phis riche propriétaire du département; alors je te permettrai peutêtre de songer à faire du torysme.

— La terre de Mariencourt ! répéta Héraclius, qui avait peine à revenir de son étonnement.

— Comme le château de Mariencourt tombe en ruines, il est décidé que ta belle-mère habitera Châteaugiron. De sorte que vous l'aurez, ta femme et toi, sous votre tutelle, et ce sera à vous d'écarter les adorateurs à la Pichot ; car il s'en présentera encore, gardez-vous d'en douter; il y a tant d'oiseaux de proie par le monde, et les millions se sentent de si loin !

^ — Tout ce que vous avez fait là, mon cher oncle, est parfait et comblera les vœux de ma femme ; mais, encore une fois, comment vous y étes-vous pris pour ployer ainsi à votre gré la volonté d'une femme... entre nous passablement rétive, déraisonnable et capricieuse ?

— J'ai târhéde me souvenir de ma jeunesse, et, ma foi, ajoula le baron en frisant cavalièrement sa moustache, je crois que je n'y ai pas trop mal réussi; j'ai eu de fort beaux moments, j'ai été très-aimable, j'ai passablement plu. Enfin, je te dis ceci entre nous, j'ai quelque raison de croire que si, après avoir continué pendant quelque temps mon r(Me d'iionmie séduisant, je finissais par njettre aux pieds de ton aimable belle-mère mon nom, ma main et ma

couronne de baron, elle n'aurait pas trop de répugnance à les relever.

— Faites cela, mon cher oncie, et vous aurez mis le comble à toutes vos belles actions.

— Qu'est-ce que tu dis? s'écria brusquement M. de Vaudrey, que j'épouse ta belle-mère ?

— De la sorte nous n'aurions plus à craindre qu'elle fît un jour ou un autre quelque ridicule mariage.

— Pardieu, sans doute, elle ne ferait pas un ridicule

mariage, mais moi ! Halte-là, mon garçon ! Je veillerai

de conserve avec ta femme et toi, dans l'intérêt de vos enfants futurs, à la garde des millions de la douairière, mais me marier avec cette vieille figure fardée, moi qui n'aurais eu qu'un mot à dire pour épouser cette charmante petite Victorine ! mon dévouement ne va pas jusque-là.

Un domestique vint avertir son maître que la marquise et sa mère venaient d'entrer dans la salle à manger.

— Bonne nouvelle ! dit M. de Vaudrey, mes efforts d'amabilité m'ont donné un appétit d'enfer ; allons nous mettre à table 1

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