‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 4 sur 26 · LE PORTEFEUILLE · texte numérisé non relu

LE PORTEFEUILLE

Après être restés deux ans sans se voir, le baron de Vaudrey et le marquis de Ghâteaugiron éprouvaient, à un degré presque égal, le besoin de se parler sans témoins et d'avoir une explication décisive au sujet des griefs plus ou moins sérieux qui pendant si longtemps les avaient désunis.

Le château était entièrement évacué, et le désordre avait atteint cette période déclinante pendant laquelle la plus sage conduite à tenir est de laisser les perturbateurs se disperser d'eux-mêmes. Héraclius, d'ailleurs, venait de prendre des mesures énergiques pour repousser au besoin toute nouvelle agression ; par ses ordres la plus grande partie de ses domestiques, un peu rassurés et armés jusqu'aux dents, avaient établi un poste militaire dans le vestibule, véritable clef de la position, d'où il était facile de tenir en échec les émeutiers, dans le cas où ils auraient tenté une seconde attaque.

Tranquille de ce côté, le marquis conduisit M. de Vaudrey dans son cabinet.

— Mon cher oncle, lui dit-il alors en lui serrant de nouveau la main avec une respectueuse elTusion, permettezmoi de vous remercier encore ; vous ne sauriez croire à quel point votre démarche me pénètre de reconnaissance. 11 y a si longtemps que je désire de redevenir pour vous ce que j'étais autrefois ! et ma fennne ! combien elle va être heureuse de vous voir !

Lg baron, dont la physionomie était redevenue sérieuse^ prit un fauteuil et fit signe à son neveu de s'asseoir.

— Écoute, lui dit-il : tout à Theure, du haut de ma terrasse, j'ai aperçu ce qui se passait ici ; Tinsolence de ces drôles qui semblaient vouloir mettre le siège devant ton château a ému dans mes veines le vieux sang de Châteaugiron, et je suis venu...

— Seul ? interrompit Héraclius; je vous reconnais bien là.

— Je n'avais qu'un mot à dire, et Châteaugiron-le-Vieil descendait en masse pour mettre à la raison tes bourgeois, mais je n'ai pas voulu donner un nouvel aliment à l'antipathie qui existe déjà entre les deux villages; j'ai donc défendu à mes paysans de bouger ; d'ailleurs je n'avais pas besoin d'eux.

— Il me semblait avoir vu tout à l'heure, à la porte de la grille, votre garde-chasse.

— Oh! Rabusson a ses privilèges; je ne me serais pas avisé de lui détendre de me suivre, car il est certain qu'il ne m'aurait pas obéi.

— C'est un garçon dévoué.

— Un cœur d'or et un bras de fer. Ce pauvre Rabusson ! laisser son colonel marcher seul à l'ennemi : il se serait plutôt jeté du haut de nos rochers, la tête en bas... Je suis donc venu, et en te voyant, par un premier mouvement dont je n'ai pas été le maître, je t'ai tendu la main...

— Vous en rrpentez-vous? demanda le marquis avec une sorte d'anxiété.

— Je ne dis pas c(^la. Le premier mouvement est toujours le meilleur, et je n'ai nul regret d'avoir suivi le mien; mais ne crois pas cependant que dès à présent tous mes çriofs s()i(MU oubliés. Pour que notre réconciliation soit complète et sans arrière-pensée, il laul m'expli(iuer ta conduite et te justifier, si c'est possible.

Châteaugiron sourit faiblement^, comme s'il se tiit attendu à ces paroles.

70 OEUVRES DE Cil. DE DERNARa

«— Me justifier ! dit-il; je suis donc accusé î

— Oui.

— Par qui ?

— Par tes actes.

— Je suis prêt à vous les soumettre tous, et quekjue sévérité que semble m'amioncer en ce moment votre physionomie, je ne veux pas d'autre juge que voiîs.

M. de Vaudrey garda un instant le silence et parut hésiter à poursuivre l'explication qu'il venait de provoquer.

— Parlez, mon oncle, reprit Ilcraclius d'une voix ferme ; vous me dites que je suis accusé ; j'ai lieu, moi, de me croire calomnié.

— Calomnié?

— Oui, mon oncle ; et comme la calomnie est venue jusqu'à vous, comme c'est à vous surtout qu'elle s'est adressée, comme depuis trop longtemps elle a réussi *à nous désunir, il est temps enfin de la mettre en présonce de la vérité. Ainsi donc veuillez me répondre. Que me reprochez-vous ?

— Trois choses, répondit gravement le vieux gentilhomme : une séduction, une mésalliance. Je ne nonmiérai pas la troisième, car elle n'est pas accomplie, et j'ose encore espérer qu'elle ne le sera jamais.

— Si vous le permettez, nous épuiserons d'abord le premier grief, dit Châteaug'ron avec une inficxion de voix pleine d'ironie. Ainsi donc, y?, suis un réducteur? Voilà qr.i me relève un peu à mes propres yeux, car jusqu'à présent je croyais avoir joué, dans le roman auquel vous venez do faire allusion, un rôle beaucoup moins flatteur pour mon amour- propre.

— Je parle sérieusement, et ce persiflage est déplacé.

— Si je persifle, c'est à mes dép;'ns ; lorsque vous me traitez de séducteur, ne puis-je repousser cette accusation en déclarant humblement que je ne me reconnais de droit qu'au titre de dupe ?

— Je te répète que ce ton de sarcasme est de mauvai.ï goût, quoiqu'il puisse être fort à la mode parmi les imitateurs de Lovelace.

Chàteaugiron sourit^ mais dans ce sourire il y avait au moins autant d'amertume que de moquerie.

— Cette fois, dit-il, je ne contesterai pas la justesse de répithète ; il est certain que, sous un rapport du moins,, je ressemble tout à fait au héros de Ricliardson.

— Sous un rapport ?

— Sans doute ; mademoiselle de La Gennetière, ou plutôt madame Grandperrin ne se nomme-t-elle pas Clarisse ?

Le baron fronça les sourcils et arrêta sur son neveu un regard sévère.

— J'ai été jeune comme un autre, lui dit-il, plus que beaucoup d'autres môme ; j'ai eu des maîtresses, j'ai fait des folies ; en un mot, je n'ai pas le droit de me poser en professeur de morale ; mais du moins je n'ai à me reprocher le malheur de personne ; voilà pourquoi je ne suis pas en ce moment à la liaut(>ur de ton ironie ; voilà pourquoi la légèreté dérisoire avec laquelle lu \ iens de prononcer le nom d'une femme que tu as perdue me semble cruelle et indigne d'un homme d'iionneur.

— Ainsi madame Grandperrin m'accuse de l'avoir perdue et d'être la cause de son malheur?

— Oseras-tu nier que cela soit vrai?

— Oni, mon oncle, je l'oserai, et si vous me permettez de rectilior des faits étrangement altévés...

— Les faits, les voici, inlerronipil brusquement M. de Vaudrey ; une jeune fille vivait innocente et heureuse, tu l'as séduite, piiis tu l'as abandonnée ; histoire vulg.iire.sans doute, ni;iis les torts des aulr(\s n'excusent pas les tiens. Manquait-il dans le pays de fennnt^s sur qui lu [)uss(\*^ «exercer tes talents de séduction ? iNe pouvais-lu respectei*Lelle- Uuiui aurait dû être sacrée |)onr toi, car elle était la lilK^ de mon meilleur ami, et lu ne l'ignorais pas? Mais non^

7 2 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

rien ne t'a arrêté^, ni le nom honorable d'une famille alliée à la nôtre^ ni )a certitude de m'affliger, ni le deuil de son père qu'elle portait encore, ni la pensée des larmes auxquelles tu vouais sa vie ; tu l'as donc séduite, sans l'aimer peut-être.

— Sans l'aimer ! s'écria Héraclius avec un accent si profond qu'il porta une conviction instantanée dans l'esprit de M. de Vaudrey.

— Eh bien ! reprit ce dernier, puisque tu l'aimais, pourquoi l'abandonner ?

— Pourquoi ? n'exigez pas que je vous le dise.

— Qu'ai-je besoin de tes aveux? Pour l'avoir trahie comme pour l'avoir séduite, je sais que tu ne manques pas d'excuses. -N'était-elle pas belle ? n'était-elle pas pauvre ?

— C'est donc à un vil motif d'intérêt que vous attribuez le parti que j'ai dû prendre ?

— Quelle autre raison aurait pu te le dicter?

— Je vous le répète, mon oncle, ne m'interrogez pas sur ce point.

— Je n'ai pas besoin de t'interroger pour lire dans ton cœur. Si mademoiselle de La Gennetière avait été riche, certes, tu ne l'aurais pas trouvée indigne de devenir ta femme ; mais elle n'avait pas de fortune...

— Eut-elle eu tous les trésors du monde, interrompit énergiquement Héraclius, jamais je ne l'aurais épousée.

— Eh quoi! reprit M. de Vaudrey avec un sourire de dédain, es-tu donc de ces hommes rii^idos qui écrasent une femme sous le poids de la faute qu'ils ont fait commettre ?

— Si j'avais cru devoir une réparation, soyez sur que rien ne m'eût empêché de l'ofliir; mais si je ne suis pas de ces hommes rigides dont vous venez de parler, je ne suis pas non plus de ces hommes débonnaires qui acceptent la responsabilité des péchés d'autrui.

— Que veux-tu dire ?

— Ecoutez-moi, mon oncle, répondit le marquis d'un

ton sérieux et assuré, il est des circonstances délicates où le premier devoir d'un honnête homme est de se taire, dûtil voir interpréter contre lui son silence ; depuis deux ans, j'ai conformé ma conduite à ce principe, je me suis tu ; aujourd'hui même, quoique ma réserve ait déjà donné lieu à bien des imputations fausses et injurieuses, je me tairais encore si j'avais à répondre à tout autre qu'à vous; mais si je m'inquiète peu de l'opinion du vulgaire, il ne saurait en être ainsi de la vôtre. Votre estime m'est trop précieu:.e pour que je puisse consentir à y renoncer, et ne la perdrais-je pas à jamais, si cet entretien vous laissait le moindre doute sur le droit que j'ai eu d'agir comme je l'ai fait? Ma délicatesse, mon désiutéressement, ma loyauté, mon honneur, enfin, sont révoqués en doute par vous, sur la foi d'une accusation qu'il m'est pénible d'avoir à combattre, maisque je ne puis plus laisser sans réponse. Je parlerai donc, puisqu'on m'y force.

— Parle; je ne demande qu'à te voir atténuer tes torts.

— Ce ne sera pas une atténuation, mais, je l'espère, une justification.

— C'est impossible; mais explique-toi.

— Je vois q\u) madame Grand porrin vous a fait des aveux.

— Superfius, car j'avais déjà deviné; mais enfin Tamitic qui me liait à son père et que je lui porte depuis son enfance a gagné sa confiance, et dans un de ces moments où le C(ïHir qui soulfie a Ix soin de s'épanclier, elle m'a tout dit.

— Non, elle ne vous a pas tout dit.

— Uuand je dis tout, reprit le gentilhomme^ campagnard avecun sourire involontaire, je ne prétends [)as afiii nu r qu'il n'y ait pas eu par-ci par-là quekpie pc^tite réticence : sans s;ela elle ne serait pas femme.

— Vous ne conij)renez pas, mon gncle.

— Alors, expli(]u<'-toi.

— Madame Grandpcrrin n'a pas pu tout vous dire, car elle-m«'hiie ne sait pas tout.

lî. s

— Comment^ elle ne sait pas tout !

— Non^ car si elle avait su ce que ses accusations imprudentes vont me porter à vous révéler, elle n'aurait eu garde de vous choisir pour confident.

— Pourquoi un autre plutôt que moi ?

— Ni vous, ni un autre. Elle aurait souiTert en silence et pleuré en silence, à supposer toutefois qu'elle ait en eilet souffert et pleuré.

— Héraclius, dit le baron avec un accent d'impatience, est-ce en recommençant ces froids sarcasmes que tu prétends te justifier? Si tu veux qu-e je t'écoute, plaide ta cause, il est temps.

— Je m'explique donc malgré moi, et seulement parce que vous l'exigez. Ce fut, il y a quatre ans, pendant votre voyage d'Orient, que je vis mademoiselle de La Gonnetière pour la première fois. La maladie de langueur dont mon père devait mourir m'avait rappelé depuis quelque temps à Château giron ; nous y vivions d'une manière aussi triste que solitaire. Mon père, à qui la révolution de Juillet avait enlevé la pairie qu'il comptait me transmettre, ne pouvait prendre son parti de ce revers; moi-même, arrêté dans ma carrière, car, auditeur au conseil d'Etat, j'avais à votre exemple donné ma démission, je ne me voyais pas sans regrets réduit à la perspective de végéter indéfiniment dans un petit coin du Charolais, tandis que jusque-là, le sort semblait m'avoir appelé à prendre ma part des plaisirs de Paris, et à jouer un rôle sur la scène politique. Eu songeant au frac de pair de France, je prenais en haine la veste de gentilhomme campagnard.

— Et tu avais tort, interrompit M. de Vaudrey, c'est un costume fort commode au physique et fort salubre au moral; depuis que je l'ai franchement adopté, je ne regrette plus mon uniforme, et si mon frère avait eu le bon osprit] d'en faire autant, si au lieu de se consumer en regrets stériles, il s était mis h jouer philosophiquement au pair agri-

culteiir comme je joue moi-même au soldat laboureur^ il aurait vu la santé revenir avec le calme de Tesprit^, et peutêtre en ce moment vivrait-il encore !

— Mon père n'avait ni votre résignation ni votre énergie, et^ je dois l'avouer, ces deux vertus me manquaient également; je menais donc une vie fort monotone, sans autre distraction que la chasse, car la maladie de mon père et surtout l'espèce de misanthropie qui avait altéré la bonté naturelle de son caractère, nous privaient des ressources, fort médiocres d'ailleurs, qu'aurait pu nous offrir la société de quelques-unes des familles du voisinage. Ce fut dans ces circonstances que mademoiselle de La Gennetière et sa tante, après avoir habité Paris pendant quelques années, vinrent s'établir dans leur maison de campagne à un quart de lieue d'ici.

— Plût à Dieu qu'elle n'y fut jamais venue!

— Oui, certes, plût à Dieu !

— Continue.

— Dans les plus brillants salons de Paris, parmi les femmes les plus élégantes et les plus belles, j'aurais remarqué mademoiselle de La Gennetière, car fous savez s'il est possible qu'elle passe inaperçue; mais combien cette impression ne devait elle i)as être plus pi'ofonde au milieu de cette solitude de la Tremblaie où je la rencontrai pour la première fois ! à la vue de l'enchanteresse dont le charmant vis;ige semblait voilé j)ar une mystérieuse mélancolie, l'ennui ([ui nraccablait nioi-uiénie, 3(> dissipa soudain, l'air me parut plus vif, l'horizon plus large, la solitude...

— lîref, tu devins amour(>ux, interrompit M. de Vaudrey, pour couper court ii l'énumération poétiquement prolixe qu'inspirait à son neveu la puissances des souvenirs.

— Oui, amoureux, répondit avec chaleur lleraclius; ardemment, sérieusement, *éperdument amoureux. Voilà pourquoi tout à rheun\, en m'entendant accuser d'avoir combiné h froid, à la manière de Loyelace, une làelie et

perverse séduction^ je n'ai pu réprimer un sourire. Il y a eu séduction^ oui, sans doute, mais c'est par moi qu'elle a commencé. o

— Soit; tu l'aimais, je te crois; alors, pourquoi ne pas l'épouser ?

— C'était mon désir le plus vif, mais mon père n'eût jamais consenti à le satisfaire. Un riche mariage lui paraissait la seule chose qui pût m'indemniser de la pairie perdue; son projet dans les derniers moments de sa vie, sa pensée de tous les instants était de me faire épouser mademoiselle de Morange.

— C'est-à-dire deux cent mille livres de rente ; je comprends que la pauvre Clarisse avait peu de chances de lutter contre une héritière de ce mérite. Mais enfin, il y a trois ans que mon frère est mort, et il n'y en a que deux que tu as quitté Chateaugiron ; pendant une année tout entière, tu es donc resté maître absolu de tes actions; ton dessein d'épouser Clarisse était alors si bien arrêté, qu'à mon retour tu m'en fis part, et je donnai à ce projet l'approbation la plus complète; car il m'eût été doux de saluer du titre de nièce la ille de mon vieil ami La Gennelière, Quelle cause soudaine et jusqu'à ce jour inexpliquée, a pu te décider à violer tes promesses, el à abandonner une femme de cette éducation et de cette naissance, avec une brusquerie brutale et cruelle qu'un clerc d'avoué eût rougi d'employer pour rompre une liaison éphéilière avec la dernière desgrisettes.

— Un clerc d'avoué ! répéta le marquis dont les lèvres se contractèrent sardoniquement; le hasard a d'étranges à-propos !

— Quels à-propos?

— Sans vous en douter, vous venez de répondre à votre question.

— Je ne te comprends pas.

— Vous m'iivez demandé la cause d'une rupture si

brusque et, selon vous, si cruelle; eh bien! je dois l'avouer ma profonde humiliation, cette cause n'est autre chose qu'un clerc d'avoué.

A ces mots, prononcés avec une affectation de persiflage sous laquelle perçait le ressentiment, Héraclius se leva, et alla ouvrir un meuble de Boule posé en face de la cheminée ; après avoir déplacé un des tiroirs, il pressa un ressort secret, et tira d'un double fond un portefeuille qu'il contempla un instant en silence.

Par un mouvement où se retrouvait la prudence de l'ancien militaire, habitué par état à prévoir les surprises et à s'en garantir, M. deVaudrey se leva à son tour, et alla pousser les verrous aux portes du cabinet.

— Ce sont ses lettres ? dit-il ensuite à demi-voix en se rapprochant de son neveu.

— Ses lettres, une boucle de ses cheveux, son portrait, tout ce que j'ai d'elle.

— Quoi ! tu n'as rien brûlé ?

— J'aurais dû le faire sans doute.

— Oui; conserver ces gages d'une ancienne liaison, maintenant que tu es marié, c'est offenser deux fcnimcs ;\ la fois.

— Et parmi ces deux femmes, il en est une que je ne puis oifenser sans ingratitude, car elle m'aime , celle-là, et ne m'a pas trompé : j'ai donc eu tort; mais que voulez-vous ? poursuivit Châteaugiron avec un accent de triste moquerie, en dépit de son cœur de bronze et de sa noire scélératesse, Lovelace n'a pas encore eu la force de se résigner à ce sacrifice.

— il faudra pourtant ({u'il s'y résigne aujourd'hui mrme, reprit le baron d'un ton ferme ; tu vas me remettre ce portefeuille.

— Madame Grandpcrrin vous a donc chargé de le réclamer ? répondit Héraclius en fixant sur son oncle un regard perçant.

— Oui.

— Et voilà sans doute Tunique cause de votre visite?

— Une des causes^ mais non l'unique.

Le marquis baissa la tête d'un air rôveui .

— Je crois comprendre,, dit-il au bout d'un instant avec la plus mordante ironie; madame Grandperrin a acquis depuis son mariage la prudence qui lui manquait autrefois^ et ridée que je possède son portrait et une trentaine de lettres de sa main lui cause une de ces inquiétudes auxquelles les femmes expérimentées ne s'exposent plus.

— Ta conduite passée ne lui a-t-elle pas donné le droit de tout craindre ?

— Et que peut-elle craindre ? s'écria impétueusement Châteangiron ; que je ne sois un lâche et un misérable? que je n'abuse, par je ne sais quelle ignoble vengeance, d'un dépôt confié jadis à mon amour et à mon honneur? Est-ce là ce qu'elle craint ?

— Elle sait que tu ne l'aimes plus, et sa confiance...

— Eh bien ! s'il est vrai que mon amour a été brisé, brisé par elle, entendez-vous, mon honneur reste du moins, et il me semble que ce devrait être assez pour la rassurer.

— C'est ce que je lui ai dit.

— Et elle ne vous a pas cru ?

— Quelle est la femme trahie qui ne devienne défiante?

— Elle ne vous a pas cru quand vous lui avez parlé de mon honneur? Au fait, pourquoi m'en étonner! vous croirais-je, moi, si vous me parliez de sa vertu?...

— Iléraclius !...

— Voilà donc ton dernier mot, passion si poétique et si pure à ta naissance ! poursuivit Châteaugiron avec un rire plein d'amertume; voilà le terme tristement vulgaire où devaient aboutir tant de rêves, tant d'espérances, tant de serments! la déliance, la haine, le m(';pris ! car je juge de ses sentiments pour moi par ceux qu'elle même m'inspire, et pour lire dans son ca'ur je n'ai besoin que d'interroger le

mien. Autrefois nous appelions cela de la sympathie; aujourd'hui, quel nom donner à cette mutuelle aversion ? Sans doute l'amour est une belle fleur, et son parfum est doux, mais si on l'arrache, quelles racines hideuses !

— J'ai eu quelques amours arrachées dans ma vie, dit M. de Vaudrey d'un ton de bonhomie, mais je n'ai jamais trouvé ces hideuses racines dont tu parles. Bien loin de prendre en haine une femme parce que je n'étais plus son amant, je m'arrangeais toujours de manière à rester son ami.

— C'est que vous ne l'aviez jamais aimée.

— Comment ! parce que je ne la détestais pas, c'est que je ne l'avais jamais aimée ! tu te moques de moi ! Mais il ne s'agit pas de réfuter tes paradoxes. Celte correspondance et ce portrait ne doivent pas rester plus longtemps entre tes mains, et tu vas me les remettre.

Chateaugiron ouvrit le portefeuille où il prit mie lettre qui se trouvait sé[)arée des autres, et après l'avoir refermé il le présenta sans mot dire à son oncle.

— Pourquoi gardes-tu cette lettre? lui demanda celui-ci ; est-ce qu'elle n'est pas de Clarisse ?

— Oli ! si; c'est bien elle qui l'a écrite, répondit Iléraclius d'une voix sourde.

— Alors, donne-la-moi ; la restitution doit être complète je l'ai promis.

— Cette lettre ne fait pas partie de la correspondance que vous êtes chargé de réclamer.

— Cependant lu dis qu'elh* est de Clarisse ?

— Oui; mais ce n'est pas à moi qu'elle était adi'essée.

— liaison de plus alors pour la lui rendre.

— Cp serait une vengeance trop cruelle.

— Une vengeance?

— Vous eu jugerez tout à l'heure.

Le baron regarda le portefeuille que son neveu venait de lui renie ttre,

8 0 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Tu me jures, dit-il, que toutes les lettres qu'elle t'a écrites sont là ?

— Toutes sans exception, je vous en donne ma parole !

— Bien.

M. de Vaudrey prit sur un Dureau un carré de papier dont il fit une enveloppe, et, après y avoir enfermé le portefeuille, il alluma une bougie.

— Ton cachet ! dit-il alors au marquis.

— Je reconnais là votre délicatesse chevaleresque, mais la précaution est tout à fait inutile, et je ne saurais m'y associer sans vous faire injure.

— Il ne s'agit pas ici du plus ou du moins de confiance que tu peux avoir en ma discrétion.

— Craignez-vous donc que cette confiance ne soit pas partagée par la personne à qui vous devez remettre ce portefeuille?

— Toutes les femmes sont curieuses, et elles ont peine à se persuader que nous soyons nous-mêmes complètement exempts de ce petit défaut. Si Clarisse pouvait supposer que j'ai lu ces lettres, elle ne me verrait plus sans rougir, et voilà ce que je veux lui épargner, car je l'aime.

Au lieu de répliquer, le marquis apposa son cachet sur l'enveloppe.

— Maintenant, dit M. de Vaudrey en mettant le portefeuille dans sa poche, parlons de cette lettre que tu gardes ; si ie ne me trompe, elle a eu une influence sérieuse sur ta conduite.

— En la lisant pour la première fois, j'ai été sur le point de me brûler la cervelle; mais aujourd'hui je la bénis, car elle m'a préservé d'un malheur qui eût été irréparable.

— Quel malheur?

— D elre le mari de cette femme.

— lîéraclius, ce langnge...

— Écoutez ce qu'il me reste à vous apprendre, et quand vous saurez tout, soyez juge entre elle et moi.

LE GEiMIUlOMMR CAMPAGNARD. 81

explications:

Mon père était mort depuis plusieurs mois^ poursuivit le marquis de Châteaugiron; je me trouvais^ ainsi que vous l'avez dit, le maître absolu de mes actions, et j'étais d'autant plus décidé à épouser mademoiselle de La Gennetière, qu'à votre retour vous aviez complètement approuvé ce projet de m.ariage. Un de ces incidents vulgaires, pour ne pasdire ignobles, qui jouent parfois un si grand rôle dans le drame domestique, une fenmie de chambre renvoyée, changea ma résolution, mon avenir, ma vie. Un jour je reçus sous enveloppe la lettre que voici; un grossier commentaire, destiné à m'expliquer ce que j'y pourrais trouver d'obscur, l'accompagnait. C'était un procédé infâme, une lâche et abjecte vengeance de servante congédiée ; mais vous le savez, mon oncle, une pierre pour être souillée de boue ne vous blesse pas moins; je fus donc frappé au cœur, et ptMidant quelque temps le désir de la vengeance me défendit seul contre la penséiî du suicide.

— Que contenait cette lettre? demanda M. de Vaudrey, en se mordant les lèvres involontairement.

— De tendres protestations , des j)aroles d'amour semblables à celles qui m'avaient enivré si souvent ; mais cotte fois ce ïVétait pas à nioi qu'elles étaient adressées.

— Ti-ahi?

— Dans le passé , sinon dims le présent; et quel est le cœur sincèrement amoureux qui ne soit pns jaloux du passé ?

— Ainsi Clarisse..,

— Avait été la maîtresse d'un autre, en dépit de ses serments de n'avoir jamais aimé que moi.

— Es-tu sûr de ce que tu dis ià ?-

■ — J'aurais donné la moitié de ma vie pour pouvoir douter; mais conmient repousser une preuve écrite de sa main ?

— Et cet autre, tu le connais?

— De nom seulement ; un nom ignoble , un clerc d'avoué; enfin le rival le plus odieux et le plus ridicule dont puisse rougir un honnête homme.

— Oh ! les femmes ! murmura M. de Vaudrey en hochant la tête d'un air de désappointement; ni Euripide, ni Aristote , ni Shakspeare , ni Molière n'ont épuisé ce qu'il y aurait à dire sur ce chapitre. — Ce drôle habite-t-il Châteaugiron? poursuivit-il avec un brusque changement d'intonation.

— Non. Ce roman, dont je n'ai été que le continuateur indigne, remonte à l'époque oii mademoiselle de La Gennetière habitait Paris avec sa tante. Bîaintenant, mon oncle, veuillez vous mettre à ma place. Instruit comme je l'étais, devais-je me croire sérieusement engagé vis-à-vis d'une femme dont les moindres actions avaient eu pour but de me faire croire que j'étais son premier et son unique amour, d'une femme dont la conduite à mon égard pouvait se résumer par ce seul mot : Mensonge ?

— Tu parles d'elle en termes bien sévères, mais je dois avouer qu'à ta place je me serais cru libre.

— Ai-je eu tort alors de rompre et de partir?

— Je ne puis dire que tu aies eu tort. Lanoue, dans la Coquette corrigéej indique la conduite à tenir en pareil cas :

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour lesoi; L'honnête homme trompé s'éloijjno et ne dit mot.

— C'est ce que j'ai fait; je me suis éloigné sans mot dire. Si j'avais écouté les premiers conseils de mon reesen-

liment, je lui aurais laissé pour adieu cette lettre, mais une idée d'honneur, un reste d'amour peut-être, m'a fait reculer devant cette vengeance.

— Et tu dois t'en féliciter aujourd'hui, car c'est une triste et bien indigne vengeance que celle qui consiste à appeler la rougeur de la honte sur le front de la femme qu'on a aimée

— Cest pourtant mon silence qui a donné lieu aux interprétations injurieuses dont ma conduite est devenue l'objet; pendant près de deux ans, j'ai passé à vos yeux pour un séducteur sans âme et sans pitié, et vous avez regardé mademoiselle de La Gennetière comme une innocente victime lâchement sacrifiée à de vils calculs..

— Ne parlons plus de cela, interrompit M. de Vaudrey ; j'accepte la justification, pou doit t'importer le reste.

— Le reste, répéta Iléraclius d'un air sardonique, regarde maintenant M. Grandpcrrin ; s'il est content de son sort, et nul doute qu'il ne le soit, car sa femme est bien séduisante, personne, moi tout le premier, n'a le plus petit mot à dire.

— Pauvre Grandpcrrin ! dit le baron avec un accent de compassion auquel un imperceptible sourire semblait donner un démenti, ii cinquante ans passés, il a entrepris un rude labeur : une femme jeune , belle, spirituelle, passionnée; pauvre Grandpcrrin! mais comme tu viens de lo dire, c'est son alî'aire.

La bougie qu'avait allumée M. de Vaudrey pour cacheter le portefeuille brûlait encore sur le bureau ; le marquis en approcha la lettre qu'il n'avait conservée jusqu'alors quo pour se justifier près de son oncle.

— Un instant, dit le giMitilhommc campagnard en lui saisissant le bras; cette lettre doit être brûlée , en elTet, mais auparavant je désire savoir le nom de l'individu à qui elle était adressée.

- Pourquoi cela? demanda Châtcaugu'on d'un air surpris.

84 (KUVIIES DE Cil. DE BEUNAKP.

— Voici pourquoi. Que Clarisse ait eu avant son mariage un amant; qu'elle en ait eu deux, c'est, comme nous le disions tout à l'heure, l'affaire de ce pauvre Grandperrin, et cela ne diminue pas d'un iota l'affection que j'ai toujours eue pour elle. Que diantre ! on est trop sévère pour ces pauvres femmes qui ont le malheur d'avoir le cœur sensible ! Pour ce qui me regarde , toutes les fois que leurs fautes viendront d'un caractère ardent et non d'une âme dépravée, je ne balancerai pas à prononcer un verdict d'acquittement ou du moins à leur accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. J'aime donc Clarisse aujourd'hui tout autant que je l'aimais hier; et j'éprouverais un véritable chagrin si, à propos du passé, la paix de son ménage se trouvait un jour détruite et sa réputation compromise.

— Que pouvez-vous craindre maintenant? Toutes les traces de notre liaison, les seules traces je vous le jure encore, ne sont-elles pas dans ce portefeuille? et une fois qu'elle l'aura jeté au feu...

— Eh ! je ne parle pas de toi ; tu es un homme d'honneur, je n'en ai jamais douté, mais tout le monde n'a pas ta délicatesse. Je' parle de l'autre.

— De l'autre ? répéta Héraclius sans pouvoir dissimuler une légère grimace.

— Oui, du premier.

— A supposer toutefois qu'il soit lui-même le premier, ajouta l'ancien amant de Clarisse avec le sourire amer du désenchantrment.

— Peu importe son numéro d'ordre, répliqua l'indulgent quinquagénaire; ce que je crains, c'est que notre homme ne soit un coquin capable de troubler le repos de Clarisse si le hasard venait à les rapprocher : c'est pourquoi je voudrais le coniiailre afin de pouvoir intervenir au besoin entre clic et lui.

— Comme médiateur? demanda le marquis toujours sardonique.

— Comme correcteur, s'il osait se permettre lu moindre impertinence. Cette lettre n'a-t-elle pas une adresse ?

— Elle en a une, en effet, répondit Héraclius en présentant à son oncle une enveloppe, au dos de laquelle celui-ci aperçut d'abord un petit cachet armorié.

— Ce sont bien les besants et le dextrochère de La Gennetière, dit le baron après avoir examiné cet écusson ; imprudente ! cacheter de ses armes une lettre de cette espèce ! mais je ne vois pas le timbre de la poste.

— J'ai toujours supposé que l'honnête femme de chambre qui m'a fait parvenir cette lettre l'avait dérobée avant qu'elle eut été mise à la poste, afin de s'en faire dans l'occasion une arme de vengeance contre sa maîtresse.

— Voyons l'adresse, reprit M. de Vaudrey en retournant l'enveloppe : Monsieur Adrien P idiot... Le nom en effet n'est pas des plus nobles; 18, rue Caumartin... Attends donc... \%,rue Caumartin... ne m'as-tu pas dit que ce monsieur était clerc d'huissier ou clerc d'avoué?

— Clerc d'avoué.

— Ce doit être ça; au numéro 18, rue Caumartin, dcm«3urait il y a quelques années et demeure probablement encore un avoué nonuTié Iluguenin qui a instrumenté pour ton prre et pour moi, à l'époque de notre procès avec le duc (le Chérizac; c'est sans doute dans son (Hude que travaillait ce Pichot, et c'est là qu'il faisait adresser ses lettres, à moins qu'il ne demeunU lui-même dans la maison, ce qui est encore possible.

— Ce qui est vrai.

— D 'où sais-tu cela î

— L'idée qui vous est venue m'était venue de même il y a deux ans, et, en arrivant à Paris, mes prcMnières démarches avaient v\\ pour but de trouver ce Pichot.

— Vraiment ! quelle était ton intention en le cherchant ?

— Dans les premiers moments, j'aurais été assez fou pour

le forcer à se battre avec moi , eussé-je du pour cela le souffleter au milieu de son étude.

— Puisque tu avoues que c'eût été de la folie, je ne te ferai pas de sermon sur ce point. L'as-tu trouvé?

— Non. Depuis plus de deux ans il avait quitté l'étude de M^ Huguenin, et personne parmi ses confrères ne put me dire ce qu'il était devenu.

— Mais enfin, les renseignements que tu as dû prendre... — Détestables. Joueur, fanfaron, débauché, enfin un vrai

drôle ; et même plus qu'un drôle, s'il faut en croire les bruits que ses anciens camarades faisaient charitablement courir sur son compte.

— Quels bruits?

— On m'a assuré qu'il avait été renvoyé ignominieusement de l'étude de M'- Hugiienin, et que peu s'en était fallu que la justice n'intervînt dans l'affaire. On parlait d'un abus de confiance des plus graves, d'argent qu'il aurait reçu d'un certain Dufailly pour lui li\ rer des pièces déposées dans l'étude, et dont la soustraction devait faire gagner à ce Dufailly un procès important; en un mot, une aventure qui eût conduit notre Pichot tout droit devant la police correctionnelle, si son patron , pour employer l'expression consacrée, ne l'eût envoyé se faire pendre ailleurs. Voilà l'homme qui a possédé avant moi le cœur de mademoiselle de La Gennetière, et vous ne comprenez pas que je la haïsse maintenant autant que je l'aimais !

— Ton amour-propre a dû être froissé, je le conçois ; quoique après tout tu aies tort en principe.

— Tort en principe?

— Sans doute : en ])areille matière ce n'est pas le prédécesseur qui est humiliant, c'est le successeur. Que dirais-tu donc si, comme cela m'est arrivé une fois, tu t'étais vu supplanté par un agréable pharmacien? Mais laissons cela. Je prends note du Pichot, qui, d'après ce que tu viens de m'aporondre, peut être un drôle dangereux, et si jamais il

tentait de se rapprocher de Clarisse^, c'est moi qui gic chargerais de réconduire. En at{endant, brûle cette lettre. Le marquis obéit en silence.

— Maintenant^ reprit M-, de Vaudrey d'un ton sérieux, tout doit être fini entre elle et toi, la haine aussi bien que l'amour. Lorsque tu la reverras, car il est impossible qu'ici vous ne vous rencontriez pas, traite-la avec respect, tu le dois; son mari, selon l'usage, ne se doute de rien; respecte aussi son ignorance.

— Soyez tranquille, je connais les égards dus à un époux aveugle , et ce n'est certes pas moi qui ouvrirai les yeux à celui-ci. Et, pendant que nous sommes sur le chapitre des égards, qui dois-je encore respecter?

— Ta femme, avant tout. Il serait possible que dans l'innocente confiance de son âme et en dépit de vos petites discussions d'intérêt, ce pauvre Grandperrin te fit des avances ; n'y réponds pas. Il meurt, dit-on, d'envie do venir au château; refuse-toi sans impolitesse à une liaison qui pourrait avoir des suites déplorables. On croit une passion bien éteinte ; tout à coup un souffle la rallume, et l'on est tout étonné de se brûler à sa llannuo. Je t'en préviens, Clarisse est plus belle, plus séduisante que jamais, et quoique tu sois marié...

— Rassurez-vous, mon oncle; le danger que vous semblez craindre n'existe pas pour moi. Je suis amoureux de ma fenune.

— Tu es amoureux de ta femme, c'est fort bien ; mais Clarisse, elle, n'est pas, que je sache, immodérément éprise de son mari, et c'est son repos surtout que j'ai en vue en te recommandant la plus grande réserve.

— Soyez sûr que je me conformerai scrupuleusement à vos désirs ; je suis si heureux d'avoir recouvré votre amitié qu(\, pour la conserver, je ne reculerais devant aucun sacrifice, et ceci n'est pas mcnie un sacrifice.

8S «ÎUVRES DE Cîl. DE BERNARD.

— Je compte sur ta promesse, et voilà un premier point terminé ; passons au second.

— Vous voulez parler de ma mésalliance ? dit Héraclius en appuyant assez ironiquement sur ce dernier mot.

— Tu ne prétends pas sans doute avoir épousé une Montmorency ou une Rohan ?

— Non assurément; maisenfm, sans appartenir àla haute noblesse, la famille de ma femme...

— N'appartient même pas à la petite. Ce n'est pas un crime, je lésais.

— Je vous assure, mon oncle, qu'on vous a induit en erreur.

— En quoi ?

— Les Bonvalot sont une ancienne famille d'armateurs, et vous savez qu'autrefois le commerce maritine...

— Ne dérogeait pas ? à d'autres !

— Mais enfin les ordonnances de nos rois,.;

— Tu plaisantes, je crois, avec tes armateurs et tes ordonnances : comme si je n'avais pas connu le père de ta femme, Laurent Bonvalot, de son vivant fort honnête marchand de vin à Bordeaux.

— M. de Bonvalot vendait son vin, c'est fort possible, dit le marquis, sans pouvoir s'empêcher de rougir ; mais je vous ferai observer que vous vendez aussi le vôtre.

— Il y a une petite difîérence, répondit M. de Vaudrey avec un flegme railleur, c'est que c'est bien mon vin que je vends, tandis que M. Bonvalot, en dépit de la particule dont il te plaît de l'affubler, vendait, si je ne me trompe, le vin des autres, enfin la chose est faite, n'en parlons plus.

— Mon mariage vous a donc vivement contrarié?

— Je ne te cache pas que, sans être fort infatué de notre noblesse, j'aurais préféré, et de beaucoup, que tu épousasses une fille de qualité, sa dot dut-elle être un peu moins ronde. •

— Comment ! supposez-vous donc qu'un vil motif d'intérêt ait dicté mon choix ?

— Quelle raison, si ce n'est l'appât d'une belle fortune, aurait pu te décider à te bon-valotiser ?

— Je vous Tai dit, répondit Héraclius en s'efforçant de cacher son dépit, j'aimais ma femme.

—Au sortir d'une grande passion, retomber aussitôt dans une autre ! Quel Amilcar !

— Ne comparez pas deux choses qui se ressemblent si peu. La passion fiévreuse que m'inspirait mademoiselle de La Gennetière n'a rien qui approche de la tendresse, du respect, de l'adoration que j'aie voués à ma femme. Sa fortune ! ah mon oncle, quel mot avez-vous prononcé là ?

— Allons, ne te fâche pas ; mon intention n'était pas de te faire de la peine.

— Quand vous la connaîtrez, vous me rendrez justice; vous verrez si sa fortune a pu entrer pour quelque chose dans mon désir de l'épouser.

— Je ne demande pas mieux que d'avoir tort, et en attendant que tu me prouves que je me suis trompe, je rétracte le mot qui t'a blessé. Va donc pour un mariage d'inclination : va même, puisqu'il n'y a plus à revenir lùdessus, pour un mariage roturier. Tes descendants, si tu as des fils, n'entreront plus, il est vrai, ni à Malte ni à Saint- Georges, mais après tout, par l'égalité qui court, ce n'est pas là un nialhcur dont il soit impossible de se consoler. Si ta femme justilie par ses qualités rattachement que tu parais avoir pour elle, je te promets qu'elle n'aura pas à se plaindre de moi.

— Elle sait sans doute que vous êtes ici, dit Chàteaugiron dont le secret dépit se trouva subitement dissipé par les dernières paroles de son oncle, je suis sur qu'elle vous attend avec impatience ; ne voulez-vous pas que je vous conduise près d'elle?

— Tout à l'heure. Achevons ta confession pendant que

nous sommes seuls, afin que nous ne soyons plus obligés d'y revenir, et que je puisse te donner une absolution complète. Je t'ai parlé d'un troisième grief?

— Ma candidature sans doute ? dit le marquis en s'efforçant de sourire.

— La chose est donc vraie ? reprit M. de Vaudrey, dont la figure se rembrunit.

— Oui, mon oncle.

— Tu cherches à te faire élire au conseil général ?

— J'en conviens.

— Et si le député de CharoUes meurt d'ici à peu de temps, comme c'est probable, tu te mettras sur les rangs pour le remplacer ?

— C'est en effet mon intention.

— Ainsi dans l'un et l'autre cas, tu es décidé à prêter serment au gouvernement.

— Il le faut bien.

— Il le faut ! répéta brusquement le baron : qui t'y force ? ^

— D'abord un sentiment que je ne rougis pas d'avouer devant vous : l'ambition.

— Et le devoir? tune m'en parles pas.

— Je ne dois rien à la branche aînée.

• — Mais ton père lui devait la pairie; l'as-tu donc oublié? En 1830, tu avais des idées plus justes; et je dois te le dire, plus dignes du nom que tu portes. Tu envoyas ta tlémission alors sans hésitation ni regrets. Et voilà maintenant que tu reviens sur tes pas pour donner à ton passé un éclatant démenti ! Où est la dignité d'une pareille conduite? où est sa constance, où est sa raison, où est son excuse?

— Vous devez comprendre, mon oncle, que j'aurais bien des choses à vous répondre, car je n'ai pas pris un pareil parti sans y avoir réfléchi mûrement; mais, à part mes convictions personnelles, à part l'ambition que je puis avoir, un engagement d'honneur me force de marcher jusqu'au

LE GrNTILHOMME CAMPAGNARD. 01

bout dans le chemin où je suis entré depuis quelque temps.

— Un engagement d'honneur ! et envers qui mordieu ?

— Envers ma belle-mère^ répondit le marquis avec une légère hésitation.

— » En vers... ta belle-mère ! répéta M. de Vaudrey d'un air surpris; tu plaisantes sans doute?

— En aucune manière.

— Que diantre ta belle-mère a-t-elle à faire là-dedans?

— Je vais vous expliquer cela , répondit Châteaugiron qui s'efforçait de vaincre l'embarras dont il n'avait pu se défendre ; madame de Bonvalot, quoique d'un Age assez mûr, a conservé tous les goûts de la jeunesse ; elle aime les pkiisirs, les fêtes^ les grandeurs...

— Les grandeurs ! la veuve d'un marchand de vin ! dit le gentilhomme campagnard en haussant les épaules.

— Enfin elle est l'estée tout à fait femme du monde, poursuivit Iléraclius sans paraître avoir entendu cette remarque satirique ; plusieurs de ses amies, non moins jeunes de caractère, et admises aux Tuileries depuis la révolution de Juillet, lui ont monté la tète à propos des fêtes du château, en sorte qu'elle ne rêve plus que présentation et bals de cour.

— .Eh bien ! laisse-là rêver.

— Par mallieur, elle n'est pas femme à se contenter d'un rêve, il lui faut la réalité. Aussi n'a-t-elle consenti à mon mariage qu'après m'avoir imposé, connue condition essentielle et sine quâ non, l'engagement de faire tous mes efforts pour reconquérir la pairi(î donl m'a [)rivé la révolution. Pour cela, il faut (jue j(^ nw rapproclie du gduvornement et que je connnence par lui prêter serment, car qui veut la fin....

— Et tu as accepté la condition ?

— J'étais amoureux.

— Avec un pareil mol les élourneaux de ton espèce croient avoir répondu à tout! Je serais cuiieux de savoir si cette belle clause a été insérée dans ton contrat.

92 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Non sjins doule, mais je n'en suis pas moins engagé, car madame de Bonvalot a exigé ma parole d'honneur.

— Et parole de gentilhomme vaut acte. Je comprends la manœuvre de ton agréable belle -mère ; elle espère qu'une fois pair de France ou en passe de le devenir, tu iras avec ta femme aux Tuileries dont ton nom seul d'ailleurs suffirait pour t'ouvrir les portes, et qu'elle-même passera pai'dessus le marché.

— Tel est en effet, ie crois, le calcul de madame de Bonvalot.

— Et ta femme, reprit le baron, connaît-elle ce projet ?

— Sans doute.

— L'approuve-t-elle ?

— En aucune manière. Mathilde aime la retraite autant que sa mère adore le monde, et ce matin encore elle me disait que son plus cher désir serait de passer sa vie à Châteaugiron.

— Voilà qui me dispose à l'aimer. Allons, mène-moi près d'elle.

— Mon oncle, dit Héraclius avec une sorte d'embarras, il faut que je vous présente aussi à ma belle-mère.

— Présente.

— Je voudrais vous prier... Vos plaisanteries parfois emportent la pièce... Madame de Bonvalot, je dois en convenir, n'est pas exempte de ridicules... Mais, par égard pour ma femme...

— Bien ! bien ! interrompit le baron ; madame Bonvalot t'a joué un tour que je ne lui pardonne pas, et, sur mon ame, elle me le paiera.

t. Forcé de se contenter de cette réponse peu rassurante, Châteaugiron ouvrit la porte du cabinet, et après avoir traversé plusieurs pièces, il introduisit son oncle dans un petit salon où il comptait trouver la marquise

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