‹ Le gentilhomme campagnardChapitre 5 sur 26 · LES PRÉSENTATIONS · texte numérisé non relu

LES PRÉSENTATIONS

Madame de Châteaugiron n'était pas seule dans le salon où son mari venîiit d'introduire M. de Vaudrey.

Languissamment étendue sur une causeuse, et tenant d'une main un flacon de sels qu'elle appliquait fréquemment sous son nez comme si elle eût voulu prévenir un nouvel évanouissement, madame de Bonvalot prétait une oreille indulgente aux propos que lui débitait son fidèle sigisbée.

, Langerac, fort décidé à tirer de son égratignure le meilleur parti possible, s'était entouré le visage d'une cravate nouée en mentonnière, et dont la soie noire faisait valoir la nuance dorée de ses cheveux blonds. Grâce à cette adroite mise en scène, la sensible douairière ne pouvait jeter les yeux sur lui sans se dire, dans l'attendrissement de son cœur : « C'est pour moi qu'il a reçu cette blessure ! » Remis d'ailleurs des émotions assez peu viriles qu'il avait éprouvées (fuolques iustaulo auparavant, le vicomte faisait le bon compagnon comme Panurge après la tempête, et s'égayait fort agréablement aux dépens de l'émeute et des dilfércnts acteui's qui venaient d'y jouer un rùle. La terrible moustaclu; du capitaine Toussaint Gilles^ la casquette de loutre du vice-président Laverdun, la déroute du tambour des pompiers, et par-dessus tout l'iiéroïque ptnTuque du vieux juge de paix, lui fournissaient le texte d'intarissables plaisant(M'i(^s auxquelles madame de Bonvalot, en dépit de sa dolente attitude, s'associait de temps en temps par un langoureux sourire.

Dans l'embrasure d'une fenêtre, M. Bobilier, plus vert, plus vivace, plus pétulant que jamais, tenait étroitement bloque le maire Amoudru. D'une main le jeune vieillard

94 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

avait saisi Thonnéte administrateur par un des boutons de son habit, de manière à lui rendre la fuite impossible; de Vautre il gesticulait avec feu, en accompagnant cette pantomime véhémente d'une mercuriale dont nous nous contenterons de donner un échantillon.

— Votre conduite, Amoudru, est sans excuse, disait le juge de paix d'une voix basse et courroucée; en temps de trouble, la place d'un maire est sur la place publique et non dans sa cave.

— Mais, monsieur Bobilier, répondait Amoudru d'un air contrit, puisque je vous dis que j'étais allé faire un tour du côté du pré Gibaud pour voir où en sont les travaux de la carrière; en apercevant les flammes qui s'élevaient plus haut que les tourelles du château, je suis revenu à toutes jambes, mais quand je suis arrivé tout était fini.

— C'est un conte. Vous étiez à la mairie. En sortant de la messe, je vous ai parfaitement aperçu à Tune des fenêtres, et le désordre a commencé presque aussitôt. Vous êtes sans excuse, vous dis-je, et dans mon procès-verbal, je me croirai obligé de signaler hautement votre coupable et pusillanime inertie. Quant au fermage de la terre du marquis, n'y pensez plus, ou du moins ne comptez par sur moi pour vous donner un coup d'épaule.

Tandis que le juge de paix indigné vitupérait ainsi l'administrateur sans énergie qui l'écoutait l'oreille basse, le curé Dommartin, assis près de madame de Châteaugiron, lui débitait une homélie de condoléance.

Averti, au moment où il venait de se mettre à table, du désordre qui régnait devant le château, l'ecclésiastique au préalable avait achevé son repas ; précaution d'hygiène rarement négligée par les gens de sa robe, et en cette occasion d'autant plus légitime que la grand'mcsse, allongée par un sermon d'apparat, avait duré jusqu'à midi, en sorte qu'à cette heure le digne prêtre était encore à jeun.

Soit qu'à l'instar du prélat du Lutrin il éprouvât^ en

s'asseyant aune table passablement servie^ ce saint respect qui rend la mastication plus lente, soit qu'il fût médiocrement tenté de commettre son sacré caractère au milieu d'une populace déchaînée, habitude ou calcul enlin, M. Dommartin fit durer son dîner tout juste autant que dura l'émeute ; mais dès que les perturbateurs se turent dispersés dans difj[ërent.es directions, et que les chants patriotiques ne retentirent plus que dans le lointain, il sortit de sa cure comme l'arc-en-ciel se dessine sur les nuées après un orage et se dirigea vers le château, en ruminant dans son cerveau une allocution appropriée h la circonstance.

Après avoir exprimé à la marquise' la pénible émotion, la profonde affliction, Tanière mortification que lui causaient les scènes scandaleuses qui venaient d'avoir lieu, le curé s'apostrophant lui-même par une figure oratoire famihère aux prédicateurs, se demanda quelles pouvaient être los causes d'une si abominable saturnale ; et Ton doit lui rendre cette justice que la réponse suivit de près Tinterrogation. Qui avait pu porter une partie des habitants de CIuiteaugiron à de pareils excès, sinon cette philosophie ou plutôt ce philosophism(! du dix-huitième siècle qui a perverti la France, sapé pnr la bas(î les croyances h^s plus respectables, déti'uit touti; idée de morale et fait pénétrer l'irréligion jusque dans les chaumières? L'occasion était belle de rejeter à la tète de Rousseau et de Voltaire les pierres lancées par les émeuliers contre les vitres du château, aussi rélo(iuent cm-é n'eut-il garde d'y manquer; mais nous devons ajouter qu'il eut soin de garder quelques-uns de ses pavés les plus lourds pour lUniversité, ce foyer de corruption, celte école de pestilence, cette pépinière d'athées ! [

Par politesse madame de Chàt(\umiion senihlait prêter une oi'eille attentives aux paroU's du j(MUie prêtn^ mais en réalité, elle était doublement distraite ; d'abord par la prtite Pauline qu'elle tenait sur ses genoux et qu'elle enibrassait à chaque instant avec une vivacité toute maternelle, ensuite

g 3 ŒUVRES DE CIT. DE BERNARD.

par l'émotion dont elle ne pouvait se défendre en pensant qu'elle allait voir bientôt M. de Vaudrey, cet oncle qu'elle désirait connaître depuis si longtemps^ et dont on lui avait annoncé l'arrivée.

A la vue du gentilhomme campagnard qu'Héraclius avait fait passer devant, après avoir ouvert la porte, un mouvement général eut lieu dans le salon. M. Bobilier lâcha le bouton d'Amoudru et se rapprocha de la cheminée^ tandis que le maire, si vertement sermonné, se réfugiait dans l'embrasure d'une autre fenêtre, comme s'il eût espéré d'y être à l'abri d'une nouvelle mercuriale. La douairière et le vicomte interrompirent leur échange de minauderies pour fixer sur le nouvel arrivant un regard curieux. Le curé se leva d'un air empressé, mais pourtant moins promptement que la marquise, qui, sans attendre que son mari lui eût présenté leur oncle, alla droit à celui-ci, la rougeur aux joues, le sourire sur les lèvres et la joie dans les yeux.

— Enfin ! dit-elle en lui tendant la main par un geste dont la gracieuse vivacité laissait deviner un véritable respect.

Le mouvement de la marquise avait été si spontané, si franc, si cordial; elle-même, sa petite fille sur le bras et son beau visage coloré par une douce émotion, offrait une si charmante image de la jeune maternité, qu'en dépit de ses préventions, M. de Vaudrey ne put se défendre d'une agréable surprise qui se traduisit expressivement sur sa mâle physionomie. Pendant un instant il considéra cette nièce à laquelle jusqu'alors il n'avait pas pardonné d'entacher de son origine bourgeoise l'arbre généalogique desChâteaugiron, avec une attention de plus en plus approbatrice, et termina son examen en portant galamment à ses lèvres la main blanche et satinée qu'il avait gardée dans la sienne.

— Est-ce là un baiser d'oncle? dit vivement Matliilde, qui en même temps retira sa main et avança son frais visage.

LK GENTILHOMME CAMPAGNAUD. 97

— Ma barbe no vous fait donc pas peur ? lui demanda le baron en souriant.

— Héraclius n'a-t-il pas aussi de la barbe?

— Oui, niais la sienne n'est ni rude ni grise; il est vrai que les oncles ont le droit d'être vieux.

— Ils b-nt aussi le droit d'embrasser leurs nièces, mais il paraît qu'ils ne tiennent pas tous à l'exercer.

M. de Vaudrey prit entre ses deux mains le front de la marquise et y imprima un baiser sonore.

— Pauline, maintenant, reprit madame de Cliateaugiron en lui présentant sa fille.

— Elle s'appelle donc Pauline?

— Paul n'est-il pas un de vos noms? répondit Mathilde avec un sourire plein de finesse ; oh ! il faut en prendre votre parti; vous êtes bien son véritable parrain.

De plus en plus subjugué par l'innocente coquetterie qu'inspirait à la marquise le désir de gagner l'afrection d'un homme qu'elle vénérait avant de le connaître, le baron embrassa sa petite nièce; mais celle-ci ne reçut pas cetle marque d'allection aussi convenablement que sa mère l'eût désiré; en sentant sa ligure cflleurée par la barbe formidable qu'elle contemplait depuis un instant avec un étonnemont mêlé de frayeur, Pauline se mit à pousser des cris aussi aigus que ceux par lescpiels elle avait répomhi la veille au terrible glapissement des cantatrices de Châteaugiron.

— Ta femme est une petite matoise qui répète parfaitement sa Irçon, dit tout bas le baron i\ son neveu, tandis que Mathilde s'ellbrvait (l'a[)aiser sa lille.

— Sa l(\'on, mon oncle ?

— Oui ; tu lui as ap[)ris comment elle devait s'y prendre pour aj)privoiser l'oins île Chàteaugiron-le-Vieil, et je dois convenir qu'elle a uni» manière de museler son monde tout à fait eng;ig(\uit(\

~ La trouvez-vous jolie î

98 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Je serais bien difficile ; elle est plus que jolie^ elle est charmante.

— Elle est bonne surtout^ et je suis sûr que vous Taimerez.

— Piirbleu! je l'aime déjà, l'enjôleuse qu'elle est. Mais tu oublies de me présenter a ta belle-mère.

Le marquis, un peu inquiet de l'accent ironique avec lequel avait été prononcé ce dernier mot, prit son oncle par la main et le conduisit vers madame de Bonvalot, qui, en les voyant se diriger vers elle, fit le simulacre de se mettre sur son séant; mais elle retomba aussitôt en arrière comme si un pareil effort eût été au-dessus de ses forces. En réalité la douairière était loin d'être aussi abattue qu'elle voulait le paraître ; mais gardant rancune au baron, à propos de son refus d'assister au mariage d'Héraclius, elle trouva inutile de déranger pour lui l'attitude étudiée qu'elle avait prise sur la causeuse, et qui lui semiblait d'une aisance et d'un laisser-aller particulièrement aristocratique.

— Madame, lui dit Chàteaugiron, permettez-moi de vous présenter M. de Vaudrey, mon oncle, dont vous m'avez entendu parler bien des fois.

Le baron s'inclina profondément, mais auparavant il avait enveloppé d'un regard perçant et lumineux la coquette sur le retour ; rides plâtrées de fard, fausses nattes, dents postiches, toilette extravagante, ridicules de toutes sortes, rien n'échappa à cet examen impitoyable.'

Madame de Bonvalot répondit par une inclination de tète, as:icz parcimonieusement mesurée, au salut, fort respectueux en apparence, du gentilhomme campagnard; puis, les lèvres contractées par ce qu'elle appelait son sourire de duchesse, elle articula d'une voix trainante et en appuyant sur cliaque mot pour en faire ressortir toute la valeur, la petite leçon que voici :

— En effet, marquis, depuis dix-huit mois que vous avez épousé ma lille et que M. le baron nous lait désirer sa visite,'

VOUS avez eu le temps d'énumérer à bien des reprises tous les mérites qui le distinguent.

M. de Vaudrey se redressa prestement et regarda Tagressi\ e douairière avec un étonnement comparable à celui que pourrait éprouver un renard assailli à coups de bec par une poule au moment où il se dispose à la croquer.

— Madame, dit-il ensuite en composant son visage, le reproche indirect, mais si aimable, que vous voulez bien m'adresscr me comblerait de confusion si ma conduite n'avait pas une excuse.

— Une excuse ! Ah ! Monsieur ! répliqua madame de Bonvalot, qui de nouveau pinça ses lèvres et s'efforça de donner à son regard une expression imposante.

— Oui, madame, une excuse, et j'espère que vous allez en reconnaître la légitimité. Veuillez considérer que le mariage de votre fille et de mon neveu a eu lieu à Paris, ù quatre-vingts lieues d'ici; que la présence d'un pauvre campagnard de mon espèce n'en eût en aucune manière rehaussé ha splendeur; que de plus, mes petites affaires auraient pu souffrir de mon déplacement; car je suis propriétaire de vignes, madame, c'est-à-dire marchand de vin à ma manière, connue feu M. Donvalot, votre époux, l'était à la sieime ; et vous devez savoir par expérience que dans un commerce de cette nature l'absence du maître préjudicie toujours au débit de la marchandise.

. Parmi les choses qui avaient le privilège d'irriter les nerfs de madame de Bonvalot, et le nombre en était grand, une surtout lui était particulièrement désagréable, c'était toute allusion à la profession de son mari ; peut-être le déplaisir qu elle éprouvait en ces occasions n'élait-il pas exempt din.gratitude, car h exporter vu Anghlerre et en Amérique les produits des vignobles (1«^ la cote bordelaise, le défunt avait honnêtement gagné plusieurs millions, dont la moitié, lors de la dissolution de la communauté, avait composé à sa veuve déjà mûre un douaire tout à fait rajeunissant. Eu

100 ŒUVRES DE Cil. DE TÎERNARD.

entendant le baron appliquer à feu M. Bonvalot la qualification de marchand de vin dont il avait commencé par s'aOubler traîtreusement lui-mème, la douairière^ oubliant son*rôle de femme languissante, s'assit brusquement, à demi suffoquée de dépit ; mais au moment où elle cherchait une réplique bien foudroyante, le regard du gentilhomme campagnard s'appesantit sur elle avec une si souveraine ironie, qu'elle en perdit la parole ainsi que la contenance, et n'imagina rien de mieux pour se tirer d'embarras que de retomber en pâmoison.

— Mon Dieu, madame Bonvalot se trouve mal ! s'écria avec un intérêt affecté le baron, qui n'était nullement dupe de ce manège ; tous ces sels ne sont bons qu'à agacer les nerfs ; quelques gouttes d'eau jetées au visage, voilà le seul remède efficace.

Tremblant pour son rouge si clairement menacé par la perfide insinuation de l'homme qu'elle regardait dès lors comme un ennemi mortel, madame de Bonvalot entr'ouvrit les yeux et déclara d'une voix éteinte qu'elle se trouvait mieux, et que par conséquent, le charitable secours qu'il était question de lui administrer devenait tout à fait inutile.

Pendant cette courte scène, la marquise avait adressé au vieux gentilhomme un regard éloquent qui contenait une muette prière, mais qu'il feignit de ne pas apercevoir ; presque aussi contrarié que sa femme, Gliâteaugiron essaya une diversion.

— Mon oncle, dit-il en touchant le bras du baron, nos présentations ne sont pas finies.

M. de Vcludrey se retourna.

• — Le vicomte de Langerac, un de mes meilleurs amis, reprit Héraclius.

— Langerac comme moi, dit M. Bobilier entre ses dents, assez distinctement toutefois pour que le baron, près duquel il se trouvait, pût l'entendre.

Un peu surpris, M. c4e Vaudrey porta les yeux sur le

jeune homme blond qui s'inclinait devant lui d'un air de politesse empressée, et au lieu de lui rendre son salut, il le contempla un instant si fixement, que Langerac, choqué ou embarrassé de se voir Tobjet d'une observation si tenace, interrompit brusquement ses révérences.

— Monsieur, lui dit le baron sans cesser de le regarder attentivement, il me semble que votre figure ne m'est pas inconnue, mais je cherche en vain à me rappeler où je vous ai vu.

— Comment pourriez-vous le reconnaître? dit Hérachus; grâce aux aimables procédés de messieurs les patriotes de Chateaugiron, le pauvre Langerac n'a plus une figure humaine.

— Vous êtes blessé, monsieur? demanda le vieux gentilhomme.

— Une bagatelle, monsieur, répondit le vicomte d'un ton d'insouciance ; une pierre ; il est vrai qu'elle était d'une grosseur raisonnable.

— Mais un coup de pierre dans la nulchoire n'est pas une bagatelle; vous avez peut-être quelques dents brisées 1

— Heureusement non, dit Langerac en déployant politiquement son sourire de manière à montrer à la douairière, qui avait les yeux iixés sur lui, une double rangée de dents blanches et intactes.

— Permettez, monsieur, reprit le baron, le coup que vous avez reçu est peut-être plus grave que vous ne paraissez le croire. Je suis un vieux soldat, et je me connais eu blessures. Permettez !

Sans attendre qu'on lui eût accordé la permission qu'il demandait, M. de Vaudrey enleva lestement la cravate nouée autour du visage du vicomte.

— Allons, allons, je crois que vous n'en mourrez pas, dit-il en souriant d'un air moqueur à la vue de l'égratignure presque imperceptible qui avait entamé une des joues de Langerac.

ï02 ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

— Qu'a donc ce grand gendarme à m'examiner ainsi ? se demanda le vicomte un peu décontenancé: on dirait qu'il prend mon signalement.

En enlevant l'espèce de mentonnière dont s'était affublé Langerac, le baron en effet avait eu pour but de lui découvrir le visage afm de le mieux examiner^ bien plus que de s'assurer du plus ou moins de gravité de sa blessure.

— Il est siir que j'ai vu cette figure-là quelque parj;, reprit-il en lui-même; mais quand? mais où? Voilà ce qu'il m'est impossible de me rappeler. Cela me reviendra.

— Il prétend que mon visage ne lui est point inconnu^ se dit de son côté le vicomte, et moi-même, plus je le regarde, plus il me semble que je ne le vois pas aujourd'hui pour la première fois.

Tout à coup Langerac rougit jusqu'aux oreilles ; il venait de se rappeler le lieu où il s'était en effet rencontré avec M. de Vaudrey quelques années auparavant.

Page 1