UNE EXECUTION
La visite du maître de forges était si imprévue, si peu probable, en un mot si étrange, que le marquis crut d'abord avoir mal entendu le nom prononcé par le domestique ; mais presque aussitôt il ne put conserver aucun doute, et d'un air de froide politesse, il fit quelques pas au-devant de son adversaire politique.
M. Grandperrin était entré dans le salon avec la dignité étudiée d'un homme qui connaît, ou plutôt s'exagère l'importance de ses moindres démarches; après avoir adressé à madame de Châteaugiron et à sa mère un salut cérémonieux, il s'inclina plus légèrement devant le marquis, et lui dit d'une voix posée, de manière à être entendu de tout le monde :
— Je nrempresse, monsieur, à mon retour de Ranccnay, d'où je suis arrivé il y a quelques minutes seulement, de venir vous exprimerlaprofonde indignation que m'inspirent les scènes de désordre qui or.teu lieu devant votre château. Je vous prie d'être assuré que si je m'étais trouvé clu^z moi lorsqu'elles ont commencé, je serais accouru des premiers vous ollVir mes services; et maintenant encore, quoique j'( spère que ces dé])lorabli>s excès ne si' rcnouvt^Ueront pas, je viens mettre à votre disposition, la faible inlîuence que je puis avoir dans la comnume.
Quoique enipreintes d'une certaine emphase, les paroles du u)ai!re de forges étaient si évidemment inspirées par un sentiment honnête et loyal, que (Ihàleaugiron sentit s'cvanouira sitôt les soupçons involontaires qu'avait éveilles
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dans son esprit la perfide insinuation du curé Dommartin.
— Monsieur^ répondit-il d'un air ouvert, je vousremcrcie de la preuve d'intérêt que vous voulez bien me donner, et dont je dois être d'autant plus reconnaissant que notre positioi) respective...
— Monsieur^ interrompit M. Grandperrin, on peut avoir des intérêts opposés^ on peut être engagé dans une rivalité politique, on peut même se trouver en procès, sans pour cela manquer à ce qui me paraît un des premiers devoirs de la vie sociale. Selon moi , quels que soient leurs désaccords momentanés, tous les honnêtes gens se doivent réciproquement secours et assistance .
— C'est aussi mon avis, monsieur, et je vous prie de croire que si l'occasion s'en présentait, je m'empresserais de mettre en pratique à votre égard les principes que vous venez d'établir.
— Je crois pouvoir répondre de tous les ouvriers de ma forge ; cependait, si l'on découvre que quelques-uns d'entre eux aient pris part à ces scènes déplorables, je vous prie d(; vouloir bien m'avertir, ils seront renvoyés sur-lechamp.
Le marquis s'inclina en silence.
Jusque-là M. de Vaudrey, quelque déplaisir que lui eut fait éprouver d'abord la visite du maître de forges, n'avait pu s'einpêcher de trouver que cette démarche, au fond, ne manquait ni de générosité ni de convenance ; mais son dépit se ralluma lorsqu'il eut entendu le mari de Clarisse reprendre la parole pour dire à Héraclius avec un sourire qui visait à la linesse :
— Je crois, monsieur le marquis, que vous connaissez madame Grandperrin ?
— Pardieu ! je défie qu'on soit plus mari que cela ! se dit le baron en se mordant la moustache.
— Eu etfet, monsieur, répondit Chàteaugiron qui eut peine à dissimuler son embarras ; j'ai eu quelque part l'hon-
neur... de me rencontrer avec madame Grandpcrrin avant son mariage.
— En ce cas, poursuivit le mari sans défiance, en conti^ nuant de sourire, je prendrai la liberté de vous faire observer que vous êtes beaucoup plus avancé avec ma femme^ que je ne suis moi-même à Tégard de madame la marquise.
— J'espère bien, morbleu! qu'il en sera toujours ainsi ! pensa Héraclius.
— Tu ne sais pas, triple aveugle que tu es, jusqu'à quel point tu dis vrai, grommela de son côté le baron de plus en plus impatienté, va ton chemin, tu feras de belles affaires si je n'y mets ordre.
— Ne pensez-vous pas, reprit M. Grandperrin en se penchant confidentiellement vers Cliâteaugiron, que puisque j'ai l'honneur de me trouver en présence de madame la marquise, honneur auquel j'étais loin de m'altendre, car si j'avais pu le prévoir, je ne serais pas entré si librement ; ne pensez-vous pas qu'un petit bout de présentation....
— Madame, dit le marquis en se retournant brusquement vers sa femme, je vous présente M. Grondperrin, un de nos voisins de campagne les plus honorables et le plus justement considérés.
Complètement ignorante des événements accomplis avant son mariage, madame de Cliâteaugiron accueillit par un gracieux sourire la profonde salutation du maitre de forges, dont le procédé honnête et les offres de service lui parurent mériter un accucul particulièrement bienveillant, quelque soupçon qu'eût cherché ù faire planer sur lui le rancunier ecclésiastique.
Dans nos meilleures démarches, il entre presque toujours, et le plus souvent à notre insu, une arrière-penséo d'intérêt personnel. Ainsi que nous l'avons dit, établir des relations de voisinage et, si cela devenait possible, d'intimité, entre la l'orge et le château, était le rêve du riche industriel, surtout depuis qu'il avait épousé en secondes
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noces une femme dont la naissance^ l'éducation et les manières distinguées no pouvaient manquer, selon lui^ de lui faire à lui-même le plus grand honneur. Pour voir, à cet égard, ses désirs réalisés, nul doute qu'il n'eût consenti à transiger avec le marquis au sujet de leur procès, et même à se désister de sa candidature. Il avait donc éprouvé une véritable satisfciction en trouvant, à propos des désordres qui venaient de troubler la tranquillité habituelle du bourg, une occasion plausible et même honorable de se présenter au château. Maintenant que le premier pas était fait, il s'agissait de gagner du terrain; ce fut à quoi le maître de forges procéda sans délai.
— Madame la marquise, dit-il après s'être assis, j'ai en effet l'honneur d'être un de vos plus proches voisins, et j'ose espérer que vous voudrez bien permettre à madame Grandperrin et à moi de profiter quelquefois...
Une brusque interruption du gentilhomme cam.pagnard ne permit pas à M. Grand perrin d'achever sa plirase.
Depuis quelques instants M. de Vaudrey se trouvait entre deux colères : les inculpations hypocrites du curé Dommartin avaient causé Tune, la visite du maître de forges était le sujet de l'autre. Ne pouvant sans inconvénient exprimera ce dernier à quel point il trouvait ridicule sa cécité conjugale, il se dédommagea de cette contrainte aux dépens du jeune prêtre dont la position ne lui parut pas mériter les mêmes ménagements.
— Vous arrivez fort à propos pour nous donner votre avis, dit-il à M. Grandperrin en l'interrompant au beau milieu de sa requête ; au moment oii vous êtes entré nous commencions une petite enquête en attendant celle de la justice ; nous nous demandions quels pouvaient être les instigateurs de l'émeute de tout à 1 heure.
— Quels qu'ils soient, répondit le maître de forges, assez contrarié de cette interruption, ils méritent d'être sévèrement punis.
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— Cest aussi notre opinion; mais pour être punis il faudrait d'abord qu'ils fussent connus.
— Ils le seront, on doit l'espérer ; vos soupçons, sans doute, sont déjà tombés sur quelqu'un?
— Oui; mais les avis sont partagés.
— Voyons, mettez-moi au fait; je connais le pays presque aussi bien que M. le juge de paix et que M. le maire, et en réunissant nos lumières il est difficile que nous n'arrivions pas à un résultat.
— M. Bobilier, poursuivit le baron, prétend que le coup a été monté par Toussaint Gilles et son club.
— Je crois, répondit le maître de forges que du premier pas M. le juge de paix a atteint le but. Depuis bien des années, toutes les fois qu'il est arrivé du désordre dans la commune, c'est toujours do l'auberge du Cheval-Patriote que l'impulsion est partie ; Toussaint Gilles est un démocrate, un radical, un communiste, fort mauvais drôle, d'ailleurs ; je ne serais donc nullement étonné qu'en haine do la noblesse et de la fortune de M. le marquis, car les gens de cette espèce détestent toutes les supériorités sociales, il eût organisé cette scène, qui semble empruntée aux mauvais jours de la Révolution.
— Nous sommes tous du même avis... à l'exception pourtant de M. le curé, ajouta le gentilhomme campagnard d'une voix incisive.
— Ah ! ah ! dit M. Grandperrin en jetant au jeune prêtre un regard oblique , M. le curé n'est pas de cet avis ?
— Non, reprit M. de Vauch-ey, qui de son côté arrêta sur l'individu dont il parlait son œil ferme et perçant ; les soupçons d(i M. le curé sont tombés sur unt^ autre personne ; mais il va vous ex[)liquer cela lui-même.
En voyant la tournure que prenait la conversation, M. Donnnartin avait i^aru ("prouver un malaise étrange et croissant, eounne si h^s llcuis brodées sur la tapisserie de son fauteuil eussent été autant de charbons cnlîammés.
HB ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Monsieur le curé, vous trouvez-vous mal? s'écria traîtreusement M. Bol)ilier en affectant un air alarmé; tout à l'heure vous étiez rouge, ensuite vous avez pâli, et voilà maintenant que vous devenez vert.
— Vicomte, dit madame de Bonvalot en tendant son flacon àLangerac, veuilb^z passer cela à M. le curé. Il me paraît effectivement tout défait; cette scène abominable est peutêtre cause qu'il est encore à jeun, et après un sermon si pathétique... Avez-vous besoin de prendre quelque chose, monsieur le curé ?
— Madame la douairière est mille fois trop bonne, balbutia le jeune prêtre, après avoir pris machinalement le flacon que lui présentait Langerac : je n'ai besoin de rien... quoiqu'en efïet je me sente mal à mon aise... Je ne sais à quoi attribuer... ; la chaleur sans doute... Il me semble que le grand air me ferait du bien.
En prononçant ces derniers mots, le curé Dommartin fit un mouvement pour se lever, mais il fut prévenu par M. de Vaudrey qui quitta prestement le siège où il était assis.
— N'est-ce que de l'air qu'il vous faut ? il est facile de vous en donner, dit le baron, qui en un clin d'œil eut ouvert toutes grandes les deux fenêtres du salon.
Le curé retomba sur son fauteuil, et, pour se donner un maintien, il approcha de son nez le flacon de madame de Bonvalot.
M. de Vaudrey vint se rasseoir. •
— Pendant que M. le curé, dit-il avec une douceur traîtresse, se remet de l'espèce de défaillance que lui a causée, selon madame de Bonvalot, son jeûne d'aujourd'hui, je vais vous dire, mon cher Grandperrin, sur qui sont tombés ses soupçons.
— Permettez, monsieur le baron, interrompit le prêtre dont les lèvres blêmes frémissaient convulsivement, il me semble que vous avez mal compris ce que j'ai dit, et je voiîs demanderai la permission de m'cxpliquer moi-même.
— Vous VOUS expliquerez, monsieur le curé, j'y compte bien ; mais auparavant permettez- moi de mettre M. Grandperrin au courant.
La physionomie et le maintien du jeune ecclésiastique avaient une telle expression de dépit, d'humiliation, de crainte et de sourde rage, que la marquise, à qui ses manières humbles et doucereuses avaient déplu de prime abord, éprouva cependant cette sorte de commisération qu'inspire le spectacle d'une torture, si peu digne d'intérêt que soit par lui-même le patient.
— Héraclius, dit-elle tout bas en se penchant vers son mari, ce pauvre curé est au supplice; n'y aurait-il pas moyen de changer la cx)nversation ?
— Essayer d'arrêter mon oncle au moment où il est en train d'exécuter un homme dont il croit avoir à se plaindre ou qui lui est seulement antipathique! j'aimerais autant aller chercher un daim entre les grillés d'un lion, répondit le marquis ; que le curé s'en tire comme il pourra ! C'est un petit tartufe qui me déplaît fort avec ses basses lîatteries, et dont je prierai mon oncle d'Autun de nous dél)arrasscr le plus tôt possible.
— Un moment avant votre arrivée, mon cher Grnndporrin, avait dit pendant ce temps-là le baron avec un llegme parhiit, M. le curé nous disait que pour découvrir les véritables auteurs du dramatique épisode qui a animé cette matinée, il fallait remonter beaucoup plus haut que Toussaint Gilles, remonter le plus haut possible, sans cependant sortir de la conununc.
— Monsieur le baron, balbutia M. Dommartin, je vous supplie de nie permettre...
— Permeth'z-moi vous-même d'achever, monsieur le curé; d(uix mots encore, et je vous céd(Tai la parole.
— Le jésuite n'en réchappera pas, se dit le viea\ juge de paix à qui la déconvenue de sou ennemi caustiit, nous devons l'avouer, une satisfaction féroce.
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— En entendant M. le curé prétendre que pour découvrir l'instigateur de notre petite émeute il fallait remonter le plus haut possible, sans toutefois sortir de la commune, je lui ait fait observer que de la sorte on arriverait directement à mon neveu. A cela M. le curé a répondu qu'évidemment ses paroles ne pouvaient s'appliquer ni à mon neveu ni à moi-même. — N'est-ce pas là*ce qui a été dit de part et d'autre? ajouta le baron en s'adressant au vieux magistrat, en qui, dès qu'il s'agissait de mettre à mal le prêtre ultramontain, il était bien assuré de trouver un allié plein d'ardeur.
— Mot à mot, monsieur le baron^ répondit M. Bobilier qui ne dissimulait qu'avec peine sa jubilation intérieure; il est impossible de faire un exposé plus exact et plus vrai.
— Monsieur le baron, dit le curé après avoir lancé au vieux juge de paix un regard vindicatif auquel celui-ci riposta par le plus dédîiigiieux sourire^ m'est-il enfin permis...
— Un mot encore, monsieur le curé, et j'ai fini. M. le juge de paix et M. le maire ici présents ne pouvant être sérieusement mis en cause, il ne reste dans la commune que trois personnes de quelque importance à qui puisse s'appliquer votre accusation: M. Grandperrin...
— Moi ! s'écria le maître de forges stupéfait.
— Laissez-moi achever, mon cheî' Grandperrin. Il ne reste, dis-je, nue trois personnes sur qui puissent tomber les soupçons: M. Grandperrin, mon neveu ctmoi .Mais M. le curé ayant bien voulu déclarer qu'il croyait à l'innocence de mon neveu ainsi qu'à la mienne, il ne reste plus en définitive qu'un seul accusé, M. Grandprrrin, à qui je laisse maintenant le soin de se tirer d'alîaire comme il pourra.
— C'est ce maître Escobar qui sera diablement habile si, avec toutes ses ruses jésuitiques, il parvient à s'en tirer! se dit le juge de paix en se frottant les mains d'un air de
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satisfaction sournoise, tandis que M. Graudpcrrin s'élançait de son fauteuil^ pâle de colère et d'indignation.
— Monsieur, dit le maître de forges au curé avec une véhémence qu'il s'efforçait de modérer par égard pour madame de ChiUeaugiron, quelque autorité qui s'attache aux moindres paroles de M. le baron de Vaudrey, j'ai peine à croire qu'il n'y ait pas ici un malentendu.
— Ce n'est pas autre chose, en effet, s'empressa de répondre le curé Domm.artin, en faisant un effort surnaturel pour affermir sa voix et sa contenance.
— li me paraît impossible que vous ayez pu m'accuser d'être Tinsligateur des désordres qui viennent d'avoir lieu.
— Je vous assure, monsieur Grandperrin, que je n'y ai pas songé un seul instant.
— Ce serait une calomnie si déloyale, si lâche, si infâme, poursuivit le maître de forges en élevant la voix malgré son désir de se contenir, que si je pouvais y croire, je m'adresserais à l'instant môme aux. tribunaux pour la confondre publiquement et obtenir une réparation éclatante.
— Réparation que je m'empresserais d'offrir de moimême si je me sentais coupable, dit d'un air patelin le jeune prêtre; mais je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d'attribuer à un lionnne aussi honorable sous tous les rapports que monsieur Grandperrin, la moindre part dans un attentat qui nous révolte tous. A moins d'être en démence, conniKMit une pareille idée aurait-elle pu me venir? iMouoi(îur le baron, à mon grand regret, a mal compris ce que je voulais dire, et s'il m'avait permis de m'expliquer...
— Allons, monsieur le curé, interrompit M. de Vaudiey d'un air sardonique, ayez donc le eoura!;e de votre opinion ; vous croyez monsieur Grandperrin un artisan de troubles, un chef d'émeute , eh bien ! dites-le-lui hautement
en face, comme vous venez de le dire tout à l'heure en son absence.
— Au nom du Dieu que je sers, dit le jeune prêtre en allongeant le bras par un geste dont la solennité se trouvait gâtée par un tremblement visible, je proteste contre Tinterprctation donnée âmes paroles; je prends à témoin madame la douairière, madame la marquise, tout le monde enfin, que je n'ai pas môme prononcé le nom de monsieur Grand perrin.
— Vous n'avez pas prononcé son nom, c'est parfaitement vrai ; mais vous l'avez désigné lui-même trop clairement pour qu'il fût impossible de ne pas le reconnaître, reprit le baron, qui semblait prendre un plaisir particulier à prolonger la torture du patient , ainsi donc, monsieur le curé, au lieu de soutenir, ainsi que doit le faire tout homme franc et loyal, pourquoi vous retrancher derrière une équivoque? pourquoi surtout, à propos de cette équivoque qui ne saurait rentrer dans la classe des mensonges pieux, invoquer le nom du Dieu que vous servez, dites-vous, et que nous servons nous-mêmes, car pour cela il n'est pas indispensiible de porter une soutane ? ce nom est grand et saint, songez-y, monsieur le curé !
Pontife, il est des Dieux I
dit à l'oreille de sa femme le marquis, à qui les paroles de M. de Vaudrey et son çegard sévèrement fixé sur le prêtre aux abois, venaient de rappeler la dernière scène du Paria. — J'atteste madame la douairière... j'atteste madame la marquise... j'atteste monsieur le marquis... s'écria le curé Donuuartin en tournant successivement son visage eflaré vers les diiïérentes personnes dont il invoquait le témoignage; mais cet appel, pour ainsi dire suppliant, n'eut pas le résultat qu'il en es[)érait. Le marquis n'y répondit qu'en alVectant une froide gravité ; madame de Clulteaugiron^ en
apparence exclusivement occupée de la petite Pauline^ parut n'avoir pas entendu ; la douairière enfin, quoique fort disposée à soutenir le jeune prêtre, n'osa prendre son parti quand elle vit que Topinion générale se prononçait contre lui ; car à part Langerac, qui semblait absorbé par ses propres rédexions, tous les autres témoins de cette scène étaient évidemment hostiles à l'ambitieux ecclésiastique : M. Bobilier, sa tabatière, ouverte à la main, y puisait coup sur coup des prises copieuses qu'il aspirait à mesure d'un air épanoui ; moins expansif que le juge de paix, Amoudru, au fond, n'était guère moins content, car, quel est le maire de village qui n'ait eu quelque maille à partir avec son curé ? Quant au baron et au maître de forges^ ils tenaient entre deux feux M. Dommartin, qui n'essuyait la bordée de l'un que pour recevoir aussitôt celle de l'autre.
— Monsieur le curé, dit M. Grandperrin avec un accent où l'indignation se trouvait remplacée par une sorte de pitié dédaigneuse, le fait que vous impute M. le baron de Vaudrey est constant pour moi dès à présent ; mais la manière dont vos délations me semblent avoir été accueillies ici me dispense d'y attacher la moindre importance. Il est dos procédés auxquels un honnête homme ne doit répondre que par le mépris, et le vôtre est de ce nombre.
— Monsieur ! interrompit le jeune prêtre dont les yeux parurent lancer, non pas des éclairs, mais du venin, si je ne devais pas respecter la robe que je porte...
— Si je ne la respectais pas moi-même, interrompit à son tour le maître de forges, et surtout si je ne respectais pas le lieu où je me trouve, j'aurais déjà répondu à \ os calonmieuscs accusations autrement que par des paroles.
— Des menaces... balbutia M. Dommartin en se levant.
— Prenez-le connue il vous plaira, répondit l'industriel d'un air de hautinu*.
— Monsieur Grandperrin, dit lléraclius qui jugea nécessaire d'intervenir, par égard pour ces dames, si ce n'est pour
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moi^ veuillez mettre lin à une seène pénible qui a déjà duré trop longtemps.
— Vous devez me pardonner, monsieur le marquis, la vivacité que j'ai pu mettre à repousser une accusation...
— Qui ne saurait vous atteindre et à laquelle je n'ai pas ajouté foi un seul instant.
— Eh quoi ! monsieur le marquis, dit le curé Donimartin d'une voix altérée, est-il possible que vous ayez si mal compris des paroles qui me sont échappées par excès de zèîe, et qui dans tous les cas n'avaient pas l'intention qu'on vent leur attribuer?
— Monsieur le curé, répondit Chàteaugiron de l'air le plus froid, je ne vous cacherai pas que j'ai compris vos paroles absolument comme mon oncle les a comprises luimême.
— En ce cas, reprit le jeune prêtre, à qui cette déclaration acheva de faire perdre contenance, puisque ma conduite est si mal interprétée... puisque mes bonnes intentions ont été méconnues... et que tout le monde ici refuse de prêter Toreille à ma justilication... il me semble... qu'il ne me reste plus... qu'à offrir au Dieu qui lit dans les oïiurs... la mortification qu'on me fait subir en ce moment... mortification bien cruelle... mais qui n'est rien au prix des tourments que Notre-Seigneur a soufferts lui-même sur sa croix.
— Tu ferais mieux de citer le mauvais larron, grommela M. Bobilicr.
— Je me retire donc... poursuivit le curé en alfectant un air de résignation et d'humilité qui dissinuilait mal son profond désappointement.
— Bon voyage ! ajouta entre ses dents le juge de paix.
En voyant que le marquis, auquel il avait adressé particulièrement ses (lernièi'es paroles, conservait un air glacial et ne faisait pas un seul geste pour le retenir, le curé Dommarlin parut perdre complétenrent la tête; le front couveit
de sueur, l'œil fixe^ la bouche entr'ouverte, il se mit à adresser machinalement de droite et de gauche plusieurs saluts dont le plus profond, par un hasard dérisoire, tomba sur M. Bobilier; puis il traversa le salon d'un pas mal assuré, non sans se heurter aux tables et aux fauteuils qu'il trouva sur son passage, et finit par sortir en se trompant de porte, comme fait Mathan dans Athalie, après la foudroyante apostrophe de Joad.
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