UN MARI
Un silence de quelques instants suivit la retraite ou plutôt la défOute de M. Donmiartin.
— Ma foi, dit tout à coup le baron do Vaudrey d'un air satisfait, n'en déplaise à messieurs les patriotes, la journée me semble bonne, puisqu'elle nous débarrasse de ce prcstolet. Il y a longtemps que je le guette, et j'ai été charmé de 1(; prendre en (lagnuit délit.
— Je m'intéresse fort peu à M. Dommartin, dit àsontour madame de Châteaugiron; dès la première vue je lui ai trouvé l'air faux, et ses manières insinuantes et mielleuses m'ont paru indignes du carach^n-e dont il est revêtu ; mais pourtant, continua-t-elle en adressant au baron un regard de doux reproche, j'aimerais autant, je l'avoue, que vous l'eussiez exécuté, comme dit M. de Châteaugiron, partout ailleurs qu'ici.
— Voilà le désagrément des onel(\s barbus et bourrus, répondit M. de Vaudrey en riant, ce sont de vrais paysans du Danube ou plutôt d'abominables loups toujours prêts ù mordre. Vous venez d'avoir, ma chère nièce, un échantillon
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de mon amabilité^ et je dois vous prévenir qu'il m'arrive assez souvent d'être aussi aimable qu'aujourd'hui.
— Cela nous promet une compagnie bien agréable ! murmura entre ses dents madame de Bonvalot.
— Mon oncle se fait plus méchant qu'il n'est, dit le marquis à sa femme; d'ailleurs en cette occasion je trouve qu'il a parfaitement eu raison de châtier vertement M. Dommartin, et, s'il ne s'en était pas chargé, j'allais le faire, tant le procédé de ce doucereux personnage m'a paru odieux.
— Tu me feras le plaisir d'écrire sans retard à monseigneur d'Autun pour qu'il ait l'extrême bonté de nous en débarrasser, reprit le baron.
— J'y avais déjà songé.
— A la bonne heure. Si je jouissais du moindre crédit près de mon cher cousin, il y a longtemps que l'aiTaire serait faite; mais, en ma qualité d'ancien lieutenant-colonel de cuirassiers, je passe à ses yeux pour l'impie Achab, et il suffirait que je lui demandasse quelque chose pour qu'il fit précisément le contraire ; tandis que toi, tu es son Benjamin, et il n'a rien à te refuser, écris-lui donc.
— Dès demain.
— Qu'il nous envoie, au lieu de ce petit porte-soutane, un bon vieux curé ; ce sont les meilleurs.
— Certes oui, dit le juge de paix d'un air de vive approbation.
— Gallican surtout, n'est-ce pas, Bobilier? reprit le baron en riant.
— De ccux-lh, il n'y en a plus guère, répondit le vieux magistrat avec un accent de regret : tous les prêtres d'aujourd'hui sortent du séminaire dix fois plus ultramontains que le pape.
— Enfin, gîillican ou non, un prêtre franc et loyal, et non un ambitieux hypocrite comme ce Dommartin. Prie notre vénérable parent, poursuivit le baron, de nous choisir le dessus de son panier ; un curé surtout qui ne prêche pas
trop longuement ; et s'il savait jouer aux échecs^, il ne me conviendrait que mieux.
— Mon oncle, dit madame de Cliàteaugiron en souriant, je ne prêche ni peu ni beaucoup, mais en revanche je joue aux échecs.
— Vraiment î s'écria M. de Vaudrey d'un air radieux, mais aussitôt il ajouta en changeant d'accent : — Eh bien, je vous plains, ma belle nièce, car je suis un joueur détestable, et quand je perds la partie, me voilà en colère pour deux heures au moins.
— J'en sais quelque chose, dit le maître de forges avec un sourire railleur.
— Vous, Grandperrin, vous n'êtes pas de force !
— Toujours est-il que c'est moi qui vous dois une revanche.
— Si je me suis laissé battre, c'est par pure courtoisie, et je vous rendrai la tour au lieu du fou tant qu'il vous plaira. Mais, en attendant, expliquiv.-nous donc ce que vous îfvez fait à ce tnrtufe de Donmiiirtin ; il me paraît impossible que sa difl'amation n'ait pas une cause ; pour qu'il ait essayé traîtreusement de vous faire passer ici pour l'instigateur de cette ridicule émeute, il faut qu'il ait contre vous quelque grief.
— Son gi'icf, le voici, ré{)ondit M. Grandperrin avec un sourire plein d'anierlume ; depuis qu'il est arrivé à Chateaugiron, il n'est sorte de prévenances dont il n'ait été comblé chez moi ; son couvert a été mis tous les jours à ma table ; il a puisé dans ma bourse pour ses aumônes, à discrétion, je puis le dire ; madame Grandperrin et ma fille ont renouvelé pièce à pièce, par leurs cadeaux continuels, le mobilier de son église ; voilà les seuls griefs qu'il puisse avoir contre moi.... à nioins pourtant que ce ne soit une lettre que madame Grandjiorrin lui a écrite hier soir...
— Madame Grandperrin lui a écrit ! hiterrompit vivement le geniiliionune campagnard; aloi's je comprendstout.
— En ce cas, vous êtes plus avancé que moi,
— Vous n'avez pas lu cette lettre ?
— Non.
— Ni moi non plus ; mais je crois en deviner le contenu. Hier madame Grandperrin m'a paru profondément blessée des procédés ingrats dudit curé, et je parierais qu'elle ne lui a écrit que pour l'inviter à cesser ses visites à la forge.
M. de Vaudrey avait deviné en effet.
Orgueilleuse autant qu'indignée, Clarisse n'avait pas voulu laisser au curé Dommartin le bénéfice d'une rupture qu'il prétendait évidemment exploiter dans l'intérêt de son ambition, en s'en faisant un mérite auprès du marquis ; elle lui avait donc signifié, dans une lettre toute empreinte d'une vindicative ironie, le congé le plus méprisant qui puisse sortir de la plume d'une femme offensée. De là le courroux du bilieux ecclésiastique, de là sa rancune, de là sa calomnie.
— Madame Grandperrin est bien capable, en effet, d'avoir fait ce que vous dites là, reprit le maître de forges avec un sourire d'orgueilleuse satisfaction ; polie avec tout le monde, elle ne pardonne pas un manque de procédés. A cet égard elle pousse la susceptibilité fort loin ; et j'ose ajouter qu'elle en a le droit : quand on est une La Genneticre...
— La Gennetière ! répéta involontairement Langerac, (lui, depuis qu'il avait reconnu le gentilhomme campagnard, n'avait pas ouvert la bouche une seule fois.
— Oui, monsieur, reprit M. Grandi)eiTiii en se tournant vers le vicomte, La Gennetière est le nom de famille de ma femme ; peut-être la connaissez-vous, car vous êtes, je erois, de Paris, et elle l'a habité longtemps.
— Je ne suis pas de Paris, répondit Langerac, qui, à son tour, examina le maitre de forges avec une curiosité mêlée d'embarras ; il n'est pas probable que j'aie jamais eu l'hon-
neur d'y rencontrer madame Grandperrin. . . Mais le nom de La Gennetière ne m'est pas inconnu.
— Il est, en effet, assez connu, en Bourgogne surtout, pour que vous ayez pu l'entendre prononcer. — Monsieur le marquis, poursuivit le vaniteux industriel en se retournant vers Héraclius, vous ignorez peut-être que madame Grandperrin a l'honneur d'être alliée à votre famille ?
A cette interpellation imprévue , M. de Vaudrey et Châteaugiron échangèrent involontairement un regard expressif.
— Il y tient ! se dit le baron, dont le courroux se ralluma ; il ne sera pas content qu'il n'ait forcé sa femme d'embrasser mon neveu sous prétexte de parenté !
— J'ignorais en effet, monsieur, balbutia le marquis, au moins aussi embarrassé que venait de l'être Langerac, qu'il y eût eu quelque alliance entre la famille de madame Grandperrin et la mienne.
— Comment donc ! repartit le maître de forges avec im sourire plein de suffisance, il n'y en a pas une seule, il y en a eu plusieurs, et M. de Vaudrey le sait bien.
— Il y en a eu une surtout dont tu ne te doutes guère, pauvre aveugle ! dit le baron entre ses dents.
— Philibert de La Gennetière, dont j'ai le portrait dans mon cabinet, poursuivit M. Grandperrin d'un air d'emphase, le preux Philibert de La Geinietière, capitdlne d'une compagnie d'ordonnance, chevalier de Saint-Michel, et lue en 1597 au siège d'Amiens, avait épousé la propre sœur du baron de Châteaugiron, qui couunandait 1 arlillorie IVançaise audit siège, et à qui Henri IV, en récompense de sa belle conduite, fit présent des deux fauconneaux qui sont encore en ce moment sur la terrasse de M. de Vaudrey.
— Comment ! mon oncle, dit viviunent la marqiiise, !es canons que nous avons entendus ce matin ont été donnés ît l'un de vos aïeux par Henri IV ?
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— C'est vrai, ma nièce, et ce don fut accompagné d*un autre bien plus précieux encore.
— Quoi donc ?
— Une lettre du bon roi, qui fait le plus bel ornement, je devrais dire le seul ornement de mon modeste salon.
— Mais, en vérité ; je suis horriblement jalouse, reprit Mathilde avec enjouement ; il me semble qu'en cette circonstance la branche cadette des Châteaugiron a dépouillé la branche aînée.
— Pas tout à fait, car mon frère, voyant le prix que j'y attachais, m'a cédé sans discussion l'autographe et les fauconneaux,
— Je renonce volontiers aux canons, ils font trop de bruit ; mais je donnerais tout le mobilier du château pour posséder cette lettre d'Henri IV.
— Eh bien ! voyons, l'afl'aire pourra peut-être s'arranger, dit M. de Vaudrey qui se pencha vers la jeune femnie et poursuivit à demi-voix : — Donnez d'ici à un an un frère à cette jolie petite fille, je serai son parrain, et je vous promets pour cadeau de baptême l'autographe d'Henri IV : estce convenu ?
La marquise rougit subitement et baissa les yeux au lieu de répondre ; mais le sourire qui errait sur ses lèvres semblait annoncer qu'elle n'avait aucune répugnance à conclure ce marché.
La conversation continua quelque ^ temps sans que M. Grandperrin partit disposé à mettre un terme à sa visite. De plus en plus contrarié Ù3 voir commencer malgré lui des relations dont les suites lui paraissaient oifrir plus d'un danger, M. de Vaudrey finit par s'approcher du maître de forges et lui dit à l'oreille :
— AU çà, vous ne dînez donc pas aujourd'hui ?
— Si fait ; mais il n'est pas encore Iheure, je pense?
— Comment ! il n'est pas Ihcure ! Faites-moi donc le plaisir de regarder la pendule.
— Une heure trente- cinq minutes ! fit M. Grandperrin en jetant les yeux sur lé cadran ; ah ! diable ! moi qui ai du monde à diner ! C'est inconcevable comme le temps passe vite en bonne compagnie !
Le maître de forges se leva^ s'inclina révércncieusement devant madame de Châteaugivon , et recommençant la phrase qu'avait interrompue à dessein le vieux gentilhomme quelques instants auparavant :
— Madame la marquise, dit-il, j'espère que vous voudrez bien permettre à madame Grandperrin et à ma fiUc de profiter quelquefois de la bonne fortune qui vient de leur donner un si agréable voisinage.
— Comment donc, monsieur, répondit poliment la marquise, c'est moi qui aurai le plaisir de prévenir madame Grandperrin ; déjii je me disposais à aller la voir.
— A l'autre, maintenant, se dit le baron tandis qu'ïïéraclius se mordait les lèvres d'un air soucieux, il est dit que nous n'éviterons pas l'abordage.
— Nous serons comblés, madame la marquise, véritablement comblés, reprit M. Grandperrin, qui se retira fort satisfait d'avoir atteint son but, et rentra quelques instants après à sa forge, où se passait dans le même moment une autre scène qui devait avoir une grande inllueace sur les événements postérieurs de ce récit.