‹ Le gentilhomme compagnard (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · VU · texte numérisé non relu

VU

LE POKTBFBDUXE.

Après être rest^ deux ans sans se voir, le baron de Vandrey et le marquis de Chflteaugiron éprouvaient, k un degré presque égal, le besoin de se parler sans témoins et d'avoir une explication déciàve au sujet des griefs plus ou moins sérieux qui pendant si longtemps les avaient désunis.

Le cbàteau était entièrement évacué, et le désordre avait atteint cette période déclinante pendant laquelle la plus sage conduite à tenir est de laisser les perturbateurs se disperser d'eux-mêmes- Héraclius, d'ailleurs, venait de prendre des mesures énergiques pour repousser au besoin toute nouvelle agre^on ; par ses ordres la plus grande partie de ses domestiques, un peu rassurés et armés jusqu'aux dents, avaient établi un poste militaire dans le vestibule, véritable clef de la position, d'où il était facile de tenir en écbec les émeutiers, d»is le cas où ils atmùent tenté une seconde attaque.

Tranquille de ce cdté, le marquis conduisit H. de Vaudi'ey dans son cabinet.

— Mon cher oncle, lui ditril alors en lui serrant de nouveau la main avec une respectueuse effusion, permettezmoî de vous remercier encore ; vous ne sauriez croire à quel point votre démarche me pénètre de reconnaissance. Il y a si longtemps que je désire de redevenir pour vous ce que j'étais autrefois ! et ma femme 1 combien elle va être heureuse de vous voir I

LB GtKTrLHOmin CAMPAGNARD. It

Le baron, dûDt la physionomie était redeveoue sérieuse, prit un fauteuil et fit signe à son neveu de s'asseoir.

— Écoute, lui dit-ii : tout à l'heure, du haut de iha t&ttasse, j'ù aperçu ce qui se passait ici ; l'insolence de ces drdies qui semblaient vouloir mettre le siège devant ton château a ému dans mes veines le vieux sang de Chftteau- (iron, et je suis venu., .

— Seuil interrompitHéracliusjje vous reconnus bien là.

— Je n'avais qu'un mot à dire, et Gh&lcaugiron-le-Vieii descendait en masse pour mettre à la raison tes bourgeois, mais je n'ai pas voulu donner un nouvel aliment à l'antips- Ihie qui existe déjà entre les deux villages; j'ai donc défendu à mes paysans de bouger ; d'ailleurs je n'avais pas besoin d'eux.

— n me semblait avoir vu tout à l'heure, à la porte de la grille, votre garde-chasse.

— Oli ! Babusson a ses privilèges ; je ne me serais pas avisé de lui défendre de me suivre, car il est certain qu'il ne m'aurait pas obéi.

— C'est un garçon dévoué.

— Un cœur d'or et un bras de fer. Ce pauvre Rabuason ! laisser son colonel marcher seul à l'ennemi : il se serait plutôt jeté du haut de nos rochers, fa tête en bas... le sais donc venu, et en te voyant, par un premier mouvement dont je n'ai pas été le maître, je fai tendu la main...

— Vous en repentez-vousT demanda le marquis avec une sorte d'anxiété.

— Je ne dis pas cela. Le premier mouvement est toujours le meilleur, etje n'ai nul regret d'avoir suivi le mien; mais ne crois pas cependant que dès à présent tous mes ({riefs soient oubliés. Pour que notre réconciliation soit compl&te et sans arrière-pensée, il faut m'expliquer ta conduite fit te justifier, si c'est possible.

Chateaugiron sourit faiblemeat comme s'il se fût attendu à ces paroles.

d.,Googlc

la CEUVBES DE CB. DK BEKKARIh

— Me justifier! dit-il; je suis donc accusé!

— Oui.

— Par qui 1

— Par tes actes.

— Je suis prêt à vous les BOumettre tons, et qn^que sévérité que semble m'anuoncer en ce moment votre physionomie, je ne veux pas d'autre juge que vous.

H. de Yaudrey garda un instant le silence et parut hériter à poursuivre l'explication qu'il venait de provoquer.

— Parlez, mon oncle, reprit Héraclius d'une voix ferme ; TOUS me dites que je suis accusé ; j'ù lieu, moi, de me croire calomnié.

— Calomnié?

— Oui, mon oncle ; et comme la calomnie est venue jusqu'à VOUE, comme c'est k vous surtout qu'elle s'est adressée, comme depuis trop longtemps elle a réus» à nous désunir, il est temps enfin de la mettre en présence de la vérité. Ainsi donc veuillez me répondre. Que me reprochez-vous î

— Trois choses, répondit gravement le vieux gentilhomme : une séduction, une mésalliance. Je ne nommerai pas la troisième, car elle n'est pas accomplie, et j'ose encore espérer qu'elle ne le sera jamais.

— Si vous le permettez, nous épuiserons d'abord le premier grief, dit Châteaugiron avec une inflexion de voix pleine d'ironie. Ainsi dune, je suis un séducteur ? Voilà qui me relève un peu à mes propres yeux, car jusqu'à présent je croyais avoir joué, dans le roman auquel vous venez de faire fusion, un rAle beaucoup moins flatteur pour mon amour-propre.

— Je parle sérieusement, et ce peràflage est déplacé.

— Si je persifle, c'est à mes dépens ; lorsque vous me traites de séducteur, ne puis-je repousser cette accusation en déclarant humblement que je ne me reconnais de droit qu'au titre de dupe ?

d.,GoogIc

ut GBHTILBOHHE CAMPAGNARD. 1t

— Je te répète que ce ton de sarcasme est de mauvaii goût, quoiqu'il puisse 6tre fort à la mode panni les imitateurs de iovelace.

Cb&teaugiron sourît, mais dans ce sourire il y avait au moins autant d'amertume que de moquerie.

— Cettefois, dit-il, je ne ccMitesterai pas la justesse de l'ëpithÈte ; il ^ certain que, sous un rapport du moins, je ressemble tiout à faitau héros de Richardson.

— Sous un rapport î

— Sans doute ; mademoiselle de La Gennetière, ou plutôt madame Grandperrin ne se nomme-t-elle pas Qarissel

Le baron fronça les sourcils et arrêta sur son neveu un legard sévère.

— J'ai été jeune comme un autre, lui dit-il, plus que beiwcoup d'autres même; j'ai eu des maîtresses, j'ai &it des folies ; en un mot, je n'ai pas le droit de me poser en professeur de morale ; mais du moinsje n'ai à me reprocher le malheur de personne ; voilà pourquoi je ne suis pas en ce moment à la hauteur de ton ironie ; voilà pourquoi la légèreté dérisoire avec laquelle tu viens de prononcer le nom d'une fenme que ta as perdue me semble cruelle et iodigne d'ua homme d'honneur.

— Ainsi madame Grandperrïn m'accuse de l'avoir perdus et d'être la cause de son malheur?

— Oseras-tn nier que cela soit vraiî

— Oui, mon oncle, je l'oserai, et si tous me permettez de rectifier des faits étrangement altérés. . .

— Les faits, les voici, interrompit brusquement M. de Taudrey; une jeune fille vivait innocente et heureuse, tu l'as séduite, puis tu l'as abandonnée ; histoire vulgdre, sans doute, mais les torts des autres n'excusent pas les tiens. Hanquaii-il dans le pays de femmes sur qui tu pusses exercer tes wlents de séduction t Ne pouvais-tu respecter cellelà qui aurait dû dtre sacrée pour toi, car elle était la fille éi mea meilleur ami, et tu n« l'ignorais pas? Htis dod.

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1t iXUVRES DE CH. DE BEHNARD.

nea ne fa arrêté, ni le nom honorable d'une famille alHée à la nAtre, ni la certitude de m'affliger, ni le deuîl de son père qu'elle portait encore, ni la pensée des larmes auxquelles tu vou»s sa vie; tu l'as donc séduite, sans l'aimer peut-être.

— Sans l'aimer 1 s'écria Héraclius avec un accent si pro* fond qu'il porta une conviction instantanée dans l'esprit de H. de Vaudrey.

— Eh bien ! reprit ce dernier, puisque tu l'aimais, pooi' quoi l'abandonner T

— Pourquoi î n'exigez pas que je vous le dise.

— Qu'ai-je besoin de tes aveux ï Pour l'avoir trahie comme pour l'avoir séduite, je sais que tu ne manques pas d'excuses. N'étaït-elle pas belle ? n'était-elle pas pauvre T

— C'est donc à un vil motif d'intérêt que vous attribuez le parti que j'ai dû prendre?

— Quelle autre rmson aurait pu te le dicter?

— Je vous le répète, mon oncle, ne m'interr<^z pas sur ce point.

— le n'ai pas besoin de t'interroger pour lire dans ton cœur. Si mademoiselle de La Gennetiëre avfût été riche, certes, tu ne l'aurais pas trouvée indigne de devenir ta femme; mais elle n'avait pas de fortune...

— Eùt-«ile eu tous les trésors du monde, interrompit énergiquement Héraclius, jamais je ne l'aurais épousée.

— Eh quoi ! reprit H. de Vaudrey avec un sourire de décCaio, es-tu donc de ces hommes rigides qui écrasent une femme sous le poids de la faute qu'ils ont fait commettre ?

— Si j'avms cru devoir une réparation, soyez sûr que rien ne m'eût empêché de l'offrir; mais si je ne suis pas de ces hommes rigides dont vous venez de parier, je nesuis nas non plus de ces hommes débonnaires qui aceptent la responsabilité des péchés d'autnii.

— Que veux-tu dire î

-~ ËCoutez-moij mon oncle, répondit te marquU lî'aa

IB GERTIlBOlinC GAWAaNABD. 7S

ton sérieux et assuré, il est des circonstances délicates où \e premier devoir d'un honnête homme est de se taire, dftt- U voir interpréter contre lui son silence ; depuis deux ans, j'ai conformé ma conduite à ce principe, je me suis tu ; aujourd'hui même, quoique ma réserve ait déjà donné lieu à bien des imputations fausses et injurieuses, je me tairais encore si j'avais à répondre k tout autre qu'à vous ; mais si je m'inquiète peu de l'opinion du vulgaire, il ne saimût en 6tre ainsi de la vAtre. Votre estime m'est trop précieuse pour que je puisse consentir à y| renoncer, et ne la perdrais-je pas à jamais, si cet entretien vous laissait le moindre doute sur le droit que j'ai eu d'agir comme je l'ai fait? Ha délicatesse, mon désintéressement^ ma loyauté, mon honneur, enfin, sont révoqués en doute par vous, sur la foi d'une accusation qu'il m'est pénible d'avoir h combattre, mais que je ne puis plus laisser sans réponse. Je parlerai donc, puisqu'on m'y foree.

— Parle ; je ne demande qu'à te voir atténuer tes twts.

— Ce ne sera pas une atténuation, mais, je l'espère, une justification.

— C'est impossible; mais explique-toi.

— Je voisquemadameGrandperrinvousa fait des aveux.

— Superilus, car j'avais déjà deviné; mais enfin l'amitié qui me liait à son père et que je lui porte depuis son enfance agagné sa confiance, et dans un de ces moments oii le cœur qui souffre a besoin de s'épancher, elle m'a tout dit.

— Non, elle no vous a pas tout dit.

— Quand je dis tout, reprit le gentilhomme campagnard avec un sourire involontaire, je ne prétends pas affirmer qu'il n'y ait pas eu par-ci par-là quelque petite réticence : sans tela elle ne serait pas femme.

~ Vo'is ne comprenei pas, mon oncle.

— Alors, explique-toi.

— Madame Grandperrin n'a pas pu tout vous diie, car elle-même ne sait paa tout.

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T4 «[n^a8 DK GH. DB BSBTtAKD.

^ Comment, elle ne sait pas tout 1

— Non, car si elle avait su ce que ses accusations iaipni' dentés vont me porter à vous révéler, elle n'aurait eu garde tle vous choisir pour confident.

— Pourquoi un autre plutôt que moi î

— Ni vous, ni un autre. Elle aur^ souffert en silence et pleuré en silence, à supposer toutefois qu'elle ait en effet souffert et pleuré.

— Héractlus, dit le baron avec un accent d'impatience, est-ce en recommençant ces froids sarcasmes que tu prétends te justlfierî Si tu veux que je t'écoute, {^aide ta cause, il est temps.

— Je m'explique donc malgré moi, et seulement parce que vous l'exigez. Ce fut, il y a quatre ans, pendant votre voyage d'Orient, que je vis mademoiselle de La Gennetière pour la première fois. La maladie de langueur dont mon père devait mourir m'avait rappelé depuis quelque tempe à Châteaugiron ; nous y vivions d'une manière aussi triste que solitaire. Mon père, à qui la révolution de Juillet avmt enlevé la pairie qu'il comptait me transmettre, ne pouvait prendre son parti de ce revers; moi-même, arrêté dans ma carrière, car, auditeur au conseil d'Etat, j'avais à votre exemple donné ma démission, je ne me voyais pas sans regrets réduit à la perspective de végéter indéfiniment dans un petit coin du Charolais, tandis que jusque-là, le sort semblait m'avoir appelé à prendre ma part des plaisirs de Paris, et à jouer un rAle sur la scène politique. En songeant au frac de pair de France, je prenms en haine la veste de gentilhomme campagnard.

— Et tu avais tort, interrompit M. de Vaudrey, c'est un costume fort commode au physique et fort salubre au moral; depuis que je l'ai franchement adopté, je ne regrette plus mon aniforme, et si mon frère avait eu le bon esprit d'en faire autant, si au lieu de se consumer en regrets stélîles, il s'était mis à jouer philosophiquement au pair agri~

U GXHTILDOUHB CAUPAGNABD. fi

culteur comme je joue moi-mânae au soldat laboureur, il aurait vu la santé revenir avec le calme de l'esprit, et peutêtre en ce moment vîvrait-il encore I

— Mon père n'avait ni votre résignation ni votre énergie, et, je dois l'avouer, ces deux vertus nie manquuent également; je menais donc une vie fort monotone, sans autre distraction que la cliasse, caj* la maladie de mon père et surtout l'espèce de misanthropie qui avùt altéré la bonté naturelle de son caractère, nous prîvment des ressources, fort médiocres d'ailleurs, qu'aurait pu nous offrir la société de quelques-unes des familles du voisinage. Ce fut dans ces circonstances que mademoiselle de La Gennetîëre et sa tante, après avoir habité Paris pendant quelques années; vinrent s'établir dans leur maison de campagne à un quart de lieue d'id.

— Pîtrt à Dieu qu'elle n'y fût jamais venuel

— Oui, certes, plût àDieu !

~ Continue.

— Dans les plus brillants salons de Paris, parmi les femmes les plus élégantes et les plus belles, j'aurais remarqué mademoiselle de La Gennetîëre, car vous savez s'il est possible qu'elle passe inaperçue ; mais combien cette impression ne devait-elle pas être plus profonde au milieu de cette solitude de la Tremblaie oii je la rencontrai pour la ^ttemière fois I à la vue de l'enchanteresse dont te charmant visage semblât voilé par une mystérieuse mélancolie, l'ennui qui m'accablait moi-même, se dissipa soudain, l'air me parut plus vif, l'horizon plus large, la solitude...

■ — Bref, tu devins amoureux. interrompitM. de Vaudrey, pour couper court à l'éoumération poétiquement prolixe qu'inspirait à son neveu la puissances des souvenirs.

— Oui, amoureux, répondit avec chaleur Héraclius; ardemment, sérieusement, é^rdument amoureux. Voilà pourquoi tout i. l'heure, en m'entendaut accuser d'avoir combiné à froid, à la manière de Lgyelace, une lAche et

Tf OBUTTIES m Ca. DE BEBUABD.

perverse séduction, je n'ai pu réprimer ua sourire. Ilyaea

séduc^on, oui, sans doute, mais c'est par moi qu'elle a

commencé.

— Soit; tu l'aimais, je te crois; alors, pourquoi ne pas îPÎ

- C'était mon désir le plus vif, maïs mon père n'eftt jamas consenti à le satisfaire. Un riche mariage lui paraissait la seule chose qui pût m'indemniser de la pairie perdue ; son projet dans les derniers moments de sa vie, sa pensée de tous les instants était de me faire épouser mademoiselle de Horange.

-~ C'est-à-dire deux cent mille livres de rente ; je comprends que la pauvre Clarisse avait peu de chances de lutter contre une héritière de ce mérite. Mais enfm, il y a Irois ans que mon frère est mort, et il n'y en a que deux que tu as quitté Chfltoaugiron ; pendant une année tout entière, tu es donc resté maître absolu de tes actions; ton dessein d'épouser Clarisse était alors u bien arrêté, qu'à mon retour tu m'en fis part, et je donnai à ce projet l'approbation la plus complète; car il m'eût été doux de saluer du titre de nièce la fille de mon vieil ami La Gennetière. Quelle cause soudaine et jusqu'à ce jour inexpliquée, a pu te décider à violer tes promesses, et à abandonner une femme de cette éducation et de cette naissance, avec une brusquerie brutale et cruelle qu'un clerc d'avoué eût rougi d'employer pour rompre une liaison éphémère avec la dernière des grisettes.

— Un clerc d'avoué ! répéta le marquis dont les lèvres se contractèrent sardoniquement; le hasard a d'étranges à-propos 1

— Quels à-propos?

— Sans vous en douter, vous venei de répondre à voire sUon.

- Je ne te comprends pas.

- Vous m'avez demandé la cause d'une rupture A

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Il fiENTllHOlDIB CAHPAQIURD. IT

brusque et, selon vous, si cruelle; eh bJenl je dois IV vouer ma profoude humiliatdon, cette cause D'est autre chose qu'un clerc d'avoué.

A ces mots, prononcés avec une affectation de persiflage sous laquelle perçait le ressentiment, Héraclius se leva, et alla ouvrir un meuble de Boule posé en face de la cheminée; après avoir déplacé un des tiroirs, il pressa un ressort secret, et tira d'un double fond un portefeuille qu'il contempla un instant en silence.

Par un mouventent où se retrouvait la prudence de l'ancien militaire, habitué par état à prévoir les surprises et à s'en garantir, H. de Vaudrey se leva à son tour, et alla pousser les verrous aux portes du cabinet.

— Ce sont ses lettresT dit-il ensuite à demi-voix en se rapprochanLde son neveu.

— Ses lettres, une boucle de ses cheveux, son portrait, tout ce que j'ai d'elle.

— Quoi ! tu n'as rien brûlé 1

— J'aufais dû le faire sans doute.

— Oui; conserver ces gages d'une ancienne liaison, maintenant que tu es marié, c'est offenser deux femmes & la foôs.

— Etparmi ces deux femmes, il en est une que je ne puis offenser sans ingratitude, car elle m'aime , celle-là, et ne m'a pas trompé : j'ù donc eu tort ; nuùs que voulez-vous I poursuivit Cbâteaugiron avec un accent de tri^ moquerie, en dépit de son cœur de bronze et de sa noire scélératesse, Lovelace n'a pas encore eu la force de se résigner à ce sacrifice.

— Il faudra pourtant qu'il s'y résigne aujourd'hui même, reprit le baron d'mi ton ferme ; tu vas me remettre ce portefeuille.

— Madame Grandperrin vous a donc chargé de le réclamer ? répondit Héraclius en fixant sur ^n oncle un regard perçant.

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ra OBOvus ss ca. os lEanABo.

— Oui.

— Et voilà sans doute l'unique cause de votre visitel

— Une des causes^ mais non l'unique.

Le marquie baissa la tète d'un air réveu.'.

— Je crois comprendre, dit-il au bout d'un iostaot avec la [dus mordante ironie; madame Gçandperris a acquis depuis son mariage la prudence qui lui manquait autrefois, et l'idée que je possèt^ son portr^t et une trentaine de lettres de sa main lui cause une de ces inquiétudes auxquelles les femmes expérimentées ne a'esposent plus.

— Ta conduite passée ne lui a-t-elle pas donné le droit de tout craindre I

' — Et que peut-elle craindre ? s'écria impétueusement Ghftteaugiron ; que je ne soisuDlftcheetunmisérBbleîque je n'abuse, par je ne sais quelle îgnoUe vengeance, d'un dépAt confié jad^ à mon amour et à mon bonneurt Est-ce là ce qu'elle craint T

— Elle sait que tu ne l'^mes plus, et sa confiance...

— Eh bien I s'il est vrai que mon amour a été brisé, brisé par elle, entendez^vous, mon honneur reste du moins, et il me semble que ce devrait Atre assez pour !a rasiurw.

— C'est ce que je lui m dit.

— Et elle ne vous a pas cru f

— Quelle est la femme trahie qui ne devienne défiantel

— Elle ne vous a pas cm quand vous lui avei parlé de mon faonneurt Au fait, pourquoi m'en étonnerl vous croirais-je, moi, si vous me parlieE de sa vertu T.. .

— HéracliusI...

— Voilà donc ton dernier mot, passion si poétique et si pure à ta naissance I poursuivit Ch&teaugiron avec un rire plein d'amertume ; voua le terme tristement vulgaire où de* vaient aboutir tant de rêves, tant d'espérances, tant de ser* menisl la défiance, la haine, leméprislcarje juge deses sentiments pour moi par ceux qu'elle même m'inspite,,et pour lire dans son cœur je n'ai besoin que d'interroger lo

CAMPAfiKAUt. T»

mieo. Autrefois noua appelions cela de la sympathie; aujourd'hui, quel nom donner à cette mutuelle aversion T Sans doute l'amour est une belle fleur, et son parfum eit doux, mais si on farrache, quelles racines hideuses !

— J'ai eu quelques amours arrachées dans ma vie, dît H. de Vaudrey d'un ton de bonhomie, maisje n'ai jamais trouvé ces hideuses racines dont tu parles. Bien loin de prendre en hdne une femme parce que je n'éUis plus son amant, je m'arrangeais toujours de manière h rester son

— C'est q(ie vous ne l'aviez jamais aimée.

— Comment ! parce que je ne la détestais pas, c'est que je ne l'avais jamais aimée! tu te moquesdemoil Hais il ne s'agit pas de réfuter tes paradoxes. C^tte correspondance et ce portrait ne doivent pas rester plus longtemps entre tes mainSj et tu vas me les remettre.

ChâteaugtroQ ouvrit le portefeuille où il prit une lettre qui se trouvait séparée des autres, et après l'avoir refermé 'î le présenta sans mot dire à son oncle.

— Poiu-quoi gardes-tu cette lettre? lui demanda celui-ci ; est-ce qu'elle n'est pas de Clarisse T

'— Oh I sij c'est bien elle qui l'a écnXe, répondit Héraclius d'une voix sourde.

— Alors, donne-la-moi; la restitution doit être complète je l'ai promis.

— Cette lettre ne fût pas partie de la correspondance que vous êtes chargé de réclamer.

— Cependant tu dis qu'elle est de Ciarisse 1

— Oui ; mais ce n'est pas à moi qu'elle était adressée. ~~ Raison de plus alors pour la lui rendre.

— Ce serait une vengeance trop crueUe,

— Une vengeance?

— Vous en jugerez tout à l'heure.

Le baron regarda le portefeuille Que son neveu venait de lui remettre.

go 0BDVBB3 DB CH. DB BERNARD.

— Tu me juresj diWl, que toutes les lettres qu'elle t'a écrïtes sont là î

— Toutes sans exception, je vous en donne ma parole t

— Bien.

M, de Vaudrey prit sur un oureau un carré de papier dont il fit une enveloppe, et, après y avoir enfeimé le portefeuille, il alluma une bougie.

— Ton cachet I dit-il alors au marquis.

— Je reconnais là votre délicatesse chevaleresque, mais la précaution est tout à fait inutile, et je ne saurais m'y associer sans vous faire injure.

— Il ne s'agit pas ici du plus ou du moins de confiance que tu peux avoir en ma discrétion.

— Crâignez-vous donc que cette confiance ne soit pas partagée par la personne à qui vous devez remettre ce por tefeuilleî

— Toutes les femmes sont ctuieuses, et elles ont peine à se persuader que nous soyons nous-mômes complètement exempts de ce petit défaut. Si Clarisse pouvait supposer que j'ai luces lettres, elle ne me verrait plus sans rougir, et voilà ce que je veux lui épargner, car je l'aime.

Au lieu de répliquer, le marquis apposa son cachet sur l'enveloppe.

— H^ntenant, dit H. de Vaudrey en mettant le portefeuille dans sa poche, parlons de cette lettre que tu gardes ; si je ne me trompe, elle a eu une influence sérieuse sur ta conduite.

— En la lisant pour la première fois, j'ai été sur le point de me brftier la cervelle; maïs aujourd'hui je la bénis, cqt elle m'a préservé d'un malheur qm eftt été irréparable.

— Quel mEdheurl

— D'être le mari de cette femme.

— Héraclius, ce langage...

— Écoutez ce qu'il me reste à vous apprendre, et quand vous saurez tout, soyez juge entre elle et moi.

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U GEKTILHOHHK GANFAOHARD.

■XPLlCATIOEn,

Monp^ était mort depuis plusieim mois, poursuivit le marquis de (Mteaugirou; je me trouvais, ainsi que vous l'avez dit, le maître absolu de mes actious, et j'étais d'autant plus décidé à épouser mademoiselle de La Gennetière, qu'à votre retour vous aviez complètement approuvé ce projet de mariage. Un de ces inddents vulgaires, pour ne pasdireigno~ blés, qui jouent parfois un si grand rdie dans le drame domestique, une femme de cliambre renvoyée, changea me résolution, mon avenir , ma vie. Cn jour je reçus sous enveloppe ta lettre que voici ; un grossier commentaire, destiné à m'expliquer ce que j'y pourrais trouver d'obscur, l'acvompagnait. C'était un procédé iiif&me,unelftche et abjecte vengeance de servante congédiée; mais vous le savez, mon oade, une pierre pour être souillée de boue ne vous blesse pas moins ; je fus donc frappé au cœw, et pendant quelque temps le désir de la vengeance me défendit seul contre la pensée du suicide.

— Que contenait cette lettre? demanda H. de Vaudrey^ en se mordant les lèvres involontairement.

— De tendres protestations , des paroles d'amour semblables à celles qui m'avaient enivré si souvent ; mais cette fois ce n'était pas à moi qu'elles étaient adressées.

— Trahi î

— Daris le passé , sinon dans le présent; et que) est le cwur sincèrement amoureux qui ne soit pas jaloux du passé?

— Ainsi Qarisse.n

d.,Googlc

1} (EUYBBB DE CH. DE DBRNARD.

— Avait Été la maîtresse d'un autre, en dépit de ses sei^ ments de n'avoir jamais aimé que moi.

— Es-tu sûr de ce que tu dis U ?

— J'aurais donné la moitié de ma vie pour pouvoir dout«p; mais comment repousser une preuve écrite de sa maint

— Et cet autre, tu le coimaiBl

— De nom seidement ; un nom ignoble > un clerc d'avoué; enfin le rival le plus odieux et le plus ridicule dont puisse rougir ua honnête homme.

— Ohl les femmes ImurmuraH. de Taudrey en hochant la tête d'un air de désappointement; ni Euripide, ni Aristote > ni Shakspeare , ni MoUëre n'ont épuisé ce qu'il y aurait à dire sur ce chapitre. —Ce drOie habite-t-il Chftteaugironî poursuivit-il avec un brusque changement d'intonation.

— Non. Ce roman, dont je n'ai été que le continuateur indigne, remonte à l'époque où mademoiselle de La Gennetière habitait Paris avec sa tante. Maintenant, mon onde, veuillez vous mettre à ma place. Instruit comme je l'étais, devais-je me croire sérieusement engagé vis-à-vis d'une femme dont les moindres actions avaient eu pour but de me faire croire que j'étais son premier et son unique amour, d'une femme dont la conduite à mon égard pouvait se résumer par ce seul mot : Mensonge ?

— Tu parles d'elle en termes bien sévères, mm je dois avouer qu'à ta place je me serais cru libre.

— Ai-je eu tort alors de rompre et de partîrT

— le ne puis dire que tu aies eu tort. Lanoue, dans la Colette corrigée, indique la conduite à tenir en pareil cas :

Le brait eit pour le ht, U plùnie est pour le k> i L'honoéle homme trompé i'61oigDe et ne 4it mot

— C'est ce que j'ai fidt; je me suis éloigné sans mot <Ure. Si j'aviùs écouté les proniers conseils de mon retuenr

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LE OENTILDOiniB CAHPAGIUBD. tt

timent, je lui aurais laiEsé pour adieu cettâ lettre, mais une idée d'hooneur, un reste d'amour jwut^tre, m'a fait reculer devant cette vengeance.

— £t tu dois t'en féliciter aujourd'hui, car c'est une triste et bien iodigae vengeance que celle qui consiste à appeler la rougeur de U honte sur le ftooi de la femiue qu'on a aimée

— C'est pourtant mon silence qui a donné lieu aux inter- [wétations injurieusea dont ma conduite est devenue l'objet; pendant près de deux ans, j'ai passé k vos yeux pour un sé> ducteur sans &me et sans pitié, et vous avez regardé made* moiselle de La Genoetière comme une innocente victims l&cbement sacrifiée à de vils calculs. .

— Ne parlons plus de cela, interrcmipit H. de Vaudrey ; j'accepte ta justification, peu doit f importer le reste.

— Le reste, répéta Hérâclius d'un air sardonique, regarde maintenant H. Grandperrin ; s'il est content de son sort, et nul doute qu'il ne le soit, car sa femme est bien séduisante, personne, moi tout le premier, n'a le plus petit mot à dire.

— Pauvre Grandperrin I dit le baron avec un accent de compassion auquel va imperceptible sourire semblait donner un démenti, à cinquante ans passés, il a entrepris un rude labeur : une femme jeune , belle, spirituelle, pas- «onnée ; pauvre Grandpeirio I mais comme tu viens de le dire, c'est son affaire.

La bougie qu'avait allumée H. de Vaudrey pour cacheter le portefeuille brûlait encore sur le bureau ; le marquis en approcha la lettre qu'il n'avait conservée jusqu'alors qu« pour se justifier près de son oncle.

— Un instant, dit le gentilhomme campagnard en lui saisissant le bras; cette lettre doit être brûlée , en effet, mais auparavant je désire savoir le nom de l'individu à qui elle ét^t adressée.

- Pourquoi ceUt demanda Cbftteaugiroo d'un air surpris.

d.,GoogIc

B4 ŒUVRES D£ CU. 06 BERRARP.

— Voici pourquoi. Que Garisse ait eu avant son mariage un amant; qu'elle en ait eu deux, c'est, commo nous le

' disions tout à l'heure, l'affaire de ce pauvre Graudpemn, et ceitt ne diminue pas d'u& cota l'affection que j'ai toujours eue pour elle. Que diantre I on est trop sévère pour ces pau* vres femmes qui ont le malheur d'avoir le cœur senable I Pour ce qui me regarde , toutes les fois que leurs fautes viendront d'un caractère ardent et non d'une ftme dépravée, je ne balancerai pas à prononcer un verdict d'acquittement ou du moins à leur accorder le bénéfice des cii^ constances atténuantes. J'aime donc Clarisse aujourd'hui tout autant que je l'aimais hier ; et j'éprouverais un véritable chagrin si, à propos du passé, la paix de son ménage se trouvait un jour détruite et sa réputation compromise.

— Que pouvez-vous craindre maintenant! Toutes les traces de notre liaison, les seules b^ces je vous le jure encore, ne sont-elles pas dans ce portefeuille? et une fois qu'elle l'aura jeté au feu...

— Eh ! je ne parle pas de toi ; tu es un homme d'honneur, je n'en ai jamûs douté, mais tout le monde n'a pas ta délicatesse. Je parle de l'autre.

— De l'auti^ ? répéta Héradius sans pouvoir dissimuler une légère grimace.

— Oui, du premier.

— A supposer toutefois qu'il soit lui-même le premier, ajouta TancieD amant de Clarisse avec le sourire amer du désenchantement .

— Peu importe son numéro d'ordre, répliqua l'indulgent quinquagénaire; ce que je crains, c'est que notre homme ne soit un coquin capable de troubler le repos de Clarisse si le hasard venait à les rapprocher : c'est pourquoi je voudrais le comialtre afin de pouvoir intervenir au besoin entre elle et lui.

— Comme médiateur! demanda le marquis toujours Mfdunique.

LE GBNTILBOHHB CAHPAfirtARD. It

— Comme correcteur, s'il osait se permettre la molndie impertinence. Cette lettre n'a-t-elle pas une ttâresse 1

— Elle en a une, en effet, répondit Héraclius en présco* tant à son onde une enveloppe, au dos de laquelle celui-ci aperçut d'abord un petit cachet armorié.

— Ce soDt bien les besanls et le dextcochëre de La Gen> netJËre, dit le baron après avoir examiné cet écussoo ; im- {KOk lente I cacheter de ses aimes une lettre de cette espèce I mais je ne vois pas le timbre de la poste.

— J'ai toujours supposé que l'honnëte femme de ch«nbre qui m'a fat parvenir cette lettre l'avait dérobée avant qu'elle eût été mise à la poste, afin de s'en faire dans l'occasion une arme de vengeance contre sa maltresse.

— Voyons l'adresse, reprit H. de Vaudrey en retournant l'enveloppe : jVofuùur Adrien Pichot... Le nom en effet n'est pas des plus nobles; 18, rue Caumartin... Attends donc. -.18, rue Caumarh'n... ne m'as-tu pas dit que ce monsieur était clerc d'huissier ou clerc d'avoué I

— Clerc d'avoué.

— Ce doit être ça ; au numéro 18 , rue Caumartin, demeurait il y a quelques aimées et demeure probablement encore un avoué nommé Huguenin qui a instrumenté pour ton père et pour moi, à l'époque de notre procès avec le duc de (Siérizac; c'est sans doute dans son étude que travaillait ce Pichot, et c'est là qu'il faisait adresser ses lettres, à moins qu'il ne demeurAt lui-même dans la maisou, ce qui est encore possible.

— Ce qui est vrai.

— D'où sais4u celaT

— L'idée qui vous est venue m'était venue de même il y a deux ans, et, en arrivant à Paris, mes premières démarches avaient eu pour but de trouver ce Pichot.

— Vraiment I quelle était ton intention en le cherchant!

— Dans les premiers moments, j'aurais été assez fou poui

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■s (BUVBBS DE CB. DE BEBRARS.

le forcer & se battre avec moi , eussé-je At pour cela le souffleter au milieu de son étude.

— Puisque tu avoues que c'eût été de la folie. Je ne te ferai pas de sermon sur ce point. L'as-tu trouvé T

^ Non. Depuis plus de deux ans il avait quitté l'rMude de H* Huguenin, et personne parmi ses confrères ne pa t me dire ce qu'il était devenu.

— Hais enfm, les renseignements que tu aa dû prenne... — Détestables. Joueur, fanfaron, débauché, enfin un vrai

drAIe ; et même plus qu'un drâle, s'il faut en croire les bruits qu&fles anciens camarades faisaient cbahtablement courir sur son compte.

— Quels bruits?

— On m'a assuré qu'il avait été renvoyé ignominieusement de l'étude de M° Huguenin, et que peu s'en étdt fallu que la justice n'intervint dans l'affaire. On parlait d'un abus de confiance des plus graves, d'argent qu'il aurait reçu d'un certain Dufailty pour lui livrer des pièces déposées dans l'étude, et dont la soustraction devait faire gagner ft ce DufaiUy un procès important ; en un mot , une aventure qui eût conduit notre Pichot tout droit devant la police correctionnelle, si son patron , pour employer l'expression consacrée, ne l'eût envoyé se faire pendre ailleurs. Voil& l'homme qui « possédé avant moi le cœur de mademoiselle de La Gennetière, et vous ne comprenez pas que je la haïsse maintenant autant que je l'aimais !

— Ton amour-propre a dû être froissé, je le conçois; quoique après tout tu aies tort en prindpe.

— Tort en principe î

— Sans doute : en pareille matière ce n'est pas le prédécesseur qui est humiliant, c'est le successeur. Que dirais-tu donc si,comme cela m'est arrivé une fois, tu fêtais vu supplanté par un agréable pharmacien ? Hais laissons cela. Je prends not« du Pichot, qui, d'après ce que tu viens de m'aporendre, peut être va dr6la dangereux, et si jamais il

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U G^RTILBOHHB CAHPAGNARD. tT

tentait de se rapprocher de Clarisse, c'est moi qui «le char» gérais de réconduire. Eu attendant, brCde cette lettre. Le isarquis obéit en silence.

— Maintenant, reprit H. de Vaudrey d'un ton sérieux, tout doit Être fini entre elle et l^i, la haine aussi Mea quA l'amour. Lorsque tu la reverras, car il est impossible qu'ici vous ne vous rencontriez pas, trule-la avec r^pect, tu le dois; son mari, selon l'usage, ne sedoutederten; respecte aussi son ignorance.

— Soye2 tranquille, je connais les égards dus & un époux aveugle, et ce n'est certes pas moi qui ouvrirai les yeux à celui-ci. Et, pendant que nous sommes sur le chapitre des égards, qui dois-je encore respecter ?

— Ta femme, avant tout. Il serùt possible que dans l'innocente confiance de son &rae et en dépit de vos petites di»cusàons d'intéoèt, ce pauvre Grandperrln te Ht des avances ; n'y réponds pas. Il meurt, dit-on, d'envie de venir au ch&teau ; refuse-toi sans impolitesse à une liaison qui pourrait avoir des suites déplorables. On croit une passion bien éteinte ; tout à coup un soufOe la rallume, et l'on est tout étonné de se brûler à sa flamme. Je f en préviens, Clarisse est plus belle, plus séduisante que jamais, et quoique tu sois marié...

— Rassurez-vous, mon oncle ; le danger que vous semble2 craindre n'existe pas pour moi. Je suis amoureux de ma femme.

~ Tu es amoureux de ta femme, c'est fort bien ; mais Clarisse, elle, n'est pas, que je sache, immodérément éprise de son mari, et c'est son repos surtout que j'ai en vue en te recommandant hi plus grande réserve.

— Soyez sur que je me conformerai scrupuleusement à vos désirs ; je suis si heureux d'avoir recouvré votre amitié que, pour la conserver, je ue reculerais devant aucua satx^x, et ceci n'est pas même un sacrifice.

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g s (XUVSE8 DB CB. DE BEHKAHD.

-- le compte sur ta promesse, et voilà un premier point terminé ; passons au second.

— Vous voulez parler de ma mésalliance T dit Hëraclius en appuyant assez ironiquement sur ce dernier mot,

— Ta ne prétends pas sans doute avoir épousé une If ontmorency ou une Rohan 1

— Non assurément ; mm enfin, sans appartenir àla haute noblesse, la famille de ma femme...

— N'appartient même pas à la petite. Ce n'est pas un crime, je lésais.

— Je vous assure, mon oncle, qu'on vous a induit en erreur.

— En quoiî

— Les Bonvalot sont une ancienne famille d'armatenrs, et vous savez qu'autrefois le commerce maritine...

— Ne dérogeait pas t à d'autres I

— Hais enân les ordonnances de nos rois...

— Tu plaisantes, je crois, avec tes armateurs et les ordonnances : conmie si je n'avais pas connu le père de ta femme, Laurent Bonvalot, de son vivant fort honnête mai^ cband de vin à Bordeaux.

— H. de Bonvalot vendait son vin, c'est fort possible, dit le marquis, sans pouvoir s'empêcher de rougir ; mais je vous ferai observer que vous vendez aussi le vAtre.

— Il y a une petite différence, répondit M. de Vaudrey avec un flegme railleur, c'est que c'est bien mon vin que je vends, tandis que H. Bonvalot, en dé[Mt de la particule dont il te pialt de l'affubler, vendait, » je ne me trompe, le vin des autres, enfin la chose est faite, n'en parlons plus.

— Hon mariage vous a donc vivement contrarié T

— Je ne te cache pas que, sans être fort infatué de notre noblesse, j'aurais f^féré, et de beaucoup, que tu épousasses une fille de qualité, sa dot dùlrelle être im peu moins

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LE GENTILUOMMB CAMPAGNARD. 19

— Comment I supposez-vous donc qu'un vil motif d^ tëvtt ait dicté mon choix T

— Uuelle raison, si ce n'est i'appftt d'une belle fortune, aurait pu te décider à te bori'vaiotiser f

— Je vous l'ai dit, répondit Héraclius en s'efforçant de cocher son dépit, j'aimais ma femme.

— Au Bortir d'une grande passion, retomber aussitôt dans une autre I Quel Amilcar I

— Ne comparez pas deux choses qui se reswmblent si peu. La passion fiévreuse que m'inspirait mademoiselle de La Gennetière n'a rien qui approche de la tendresse, du respect, de l'adoration que j'aie voués à ma femme. Sa for> tune! fth mon oncle, quel mot avez-vous prononcé làl

— Allons, ne te f&ijie pas; mon intention n'était pas de le faire de la peine.

— Quand vous la connaîtrez, vous me rendrez justice; vous verrez si sa fortune a pu entrer pour quelque chose dans mon désir de l'épouser.

— Je ne demande pas mieux que d'avoir tort, et en attendant que tu me prouves que je me suis trompé, je réfracte le mot qui fa blessé. Va donc pour un mariage d'inclination : va même, puisqu'il n'y a plus à revenir làdessus, pour un mariage roturier. Tes descendants, si tu as des fils, n'entreront plus, il est vrai, ni à Malte ni à Saint- Georges, mais après tout, par l'égalité qui court, ce n'est pas là un malheur dont il soit impossible de se consoler. Si ta femme justifie par ses qualités l'attachement que tu parais avoir pour elle, je te promets qu'elle n'aura pas à se plaindre de moi.

— Elle sait sans doute que vous êtes ici, dit Cliâteaugm>n dont le secret dépit se trouva subitement dissipé par les dernières paroles de son oncle, je suis sur qu'elle vous attend avec impatience ; ne voulez-vous pas que je voua conduise près d'elle?

— Tout à l'heure. Achevons ta confession pendant que

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90 (EDVRES DB CH. D8 BBRNABD.

HOUE sommes seuls, afin que nous ne soyons plus obligés d'y revenir, et que je puisse te donner une absolution complète. Je t'ai parlé d'un troisième grief T

— Ma candidature sans doute î dit le marquis en a'eSov çant de sourire.

— La chose est donc vraie î reprit M. de Vaudrey, dont la figure se rembrunit.

— Oui, mon oncle.

— Tu cherches à te faire élire au conseil général Y

— J'en conviens. •

— Et si le député de Charolles meurt d'ici & peu de temps, comme c'est probable, tu te mettras sur les rangs pour le remplacer ?

— C'est en effet mon intention.

— Ainsi dans l'un et l'autre cas, tu es décidé à prêter lenneot au gouvernement.

— Il le faut bien.

— II le faut 1 répéta brusquement le baron : qid t'y force?

— D'abord un sentiment que je ne rougis pas d'avouer devant vous : l'ambition.

— Et le devoir? tu ne m'en parles pas.

— ]e ne dois rien k la branche aînée.

— Hais ton père lui devait la pairie ; l'as-tu donc oublié T En 1830, tu avais des idées plus justes, etje dois te le dire, plus dignes du nom que tu portes. Tu envoyas ta démisûon alors sans hésitation ni regrets. Et voilà maintenant que tu reviens sur tes pas pour donner h. ton passé un éclatant démenti! Oiiestladignite d'une pareille conduite? ouest sa constance, où est sa raison, où est son excuse ?

— Vous devez comprendre, mon oncle, que j'aurais bien des choses à vous répondre, car je n'ai pas pris q& pareil perti sans y avoir réfléchi mûrement ; mais, à part mes convictions personnelles, à part l'ambition que je puis avoir, un engagement d'honneur me force de marcher jusqu'au

LB GEKTaBOHMB GAMFA6NARD. Il

bout dans le chemin où je suis entré depuis quelque temps.

— Un engagement d'honneur 1 et envers qui mordieu T

— Envers raa l>elle-mère, répondit le 'jaarquis. avec une légère hésitation.

— Envers... ta belle-mère 1 répéta H. de Vaudrey d'un air surpris; tu plaisantes sans doute?

—Enaucune manière.

— Que diantre ta belle-mère a-t<Ile k ttàre là-dedans î

— Je vais vous expliquer cela, répondit Gh&teaugiron qui s'efforçait de vaincre l'embarras dont il n'avait pu se défendre; madame de Bonvalot, quoique d'un âge assez mbr, a conservé tous les goûts de la jeunesse ; elle aime les plaisirs, les fêtes, les grandeurs...

— Les grandeurs 1 la veuve d'un marchand de vin 1 dit te gentilhomme campagnard en haussant les épaules.

— Enfin elle est i-cstée tout à fait femme du monde, poursuivît Héracliuâ sans paraître avoir entendu celte remarque satirique; plusieurs de ses amies, non moins jeunes de caractère, et admises aux Tuileries depuis la révolution de JuiUet, lui ont monté la tâte à propos des fêtes du château, en sorte qu'dle ne rdve plus que présentation et bals de coût.

— Eh bien I laisse-là rêver.

— Par malheur, elle n'est pas femme à se contenter d'Un rêve , il lui faut la réalité. Aussi n'a-t-eUe consenti à mon mariage qu'après m'avoir imposé, comme condition essentielle et sine quâ non, l'engagement de &ire tous mes efforts pour reconquérir la pairie dont m'a privé la révolution. Pour cela, il faut que je me rapproche du gouvernement et que je ctHumence par lui prêter serment, car qui veut la fin....

— £t tu as accepté la condition t

— J'^^is amoureux.

— Avec un pareil mot les étouroeaux de ton espèce croient avoir répondu à tout I Je serais curieux de savoir si cette beUe clause a été insérée dans ton contrat, ■:

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