‹ Le gentilhomme compagnard (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · ŒUVRES DE CH. DE BEHRAUD · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE CH. DE BEHRAUD

— OÙ est donc la chambre de madame de ooRvalcN t demanda Tivement le baron.

— L'appartement de feu H. le marquis, près de la tourelle de l'ouest, répondit le juge de paix avec émotion.

— Diable 1 dit M. de Vaudrey en s' émouvant à son tour; et vous dites, monsieur de Langerac, que du côté du salon vert le passage est intercepté par le feu ?

— Le salon vert brûle, et en voilà la preuve, répondit Langerac en montrant S8 blonde chevelure légèrement endommagée par les flammes.

— Si le feu a déjà gagné le salon vert, l'escalier qui de l'appartement de mon père descend au rei-de-chaussée doit être brCilé en ce moment, ainsi il ne reste d'autre issue que les fenêlres qui donnent sur le jardin. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard I

Le baron, à ces molâ, courut versun passage qui séparait le château des bâtiments de son aile droite et conduisait de la com- au jardin.

H. Bobilier, ainsi que plusieurs des assistants, et avant eux tous Langerac, se précipitèrent sur ses pas.

Bientôt ils furent arrivés au pied de la tourelle de l'ouest dont le premier étage servait, comme on l'a dit, de cabinet de toilette il l'appartement occupé depuis deux jours par madame de Bonvalot.

De ce côté, à part quelques lueurs qu'on entrevoyait par intervalles à travers les fenêtres, on n'apercevait encore aucun symptôme d'incendie. La rage du feu s'était portée d'abord presque exclusivement sur les chambres qui donnaient sur la cour ; aussi était-ce de ce côté que tous les secours avaient été dirigés.

Les fenétrcb de la chambre à coucher de madame de Bonvalot étaient fermées ainsi que toutes les autres, et la plus grande tranquillité semblait régner dans les différentes pièces qui composaient son appartement.

— Gr&co à Dieu, nous arriverons à temps ! dit H. de Vau-

iS GBNTILnOUHB CAHPACKABD, 101

drey ; le feu n'a pas encore gagné sa chambre. Allons, vous autres, conlinua-t-il eu s'adressant aux paysans qui l'avaient suivi, une échelle 1 vite une échelle I

— Au noœ du ciel, une échelle ! répéta Langerac qui semblait hors de lui ; dix louis à qui m'apportera une échelle I

— De deux choses l'une, reprit le baron, tandis que les paysans, alléchés par la récompense promise, couraient de tAus cAtés en cherchant l'échelle demandée, ou elle s'est évanouie de peur avant d'avoir eu le temps de sortir de sa chambre, ou elle dort en dépit de ce vacarme infernal et du feu qui brûle à quelques pieds d'elle, et dans ce dernier cas, qu'on ne me parle plus du sommeil de l'Empereur, que j'ai vu dormir en pleine bataille !

— Monsieur, voici ce que vous demandez, dit au vicomte im paysan qui portait en effet une échelle, ou plutAt deux échelles solidement attachées ensemble au moyen d'une corde.

En un instant M. de Vaudrey eut dressé contre la façade ce fardeau sous lequel fléchissait le porteur.

— Si je n'étais pas si lourd, c'est moi qui monterais, ditil alors ; mais il est sur que les échelons casseraient sous moi, et cela ne nous avancerait guère. — Allons ! y a*t-il parmi vous un gaillard qui ait du cœur T Rabusson I es^ là, Rabusson î

Personne ne répondit, mais le vicomte s'élança vers l'échelle, et d'un geste pathétique sembk en prendre possession. .

— Nul autre que moi ne sauvera madame de Bonvalot ! s'écria-t-il en se mettant à escalader les échelons de l'air le plus résolu.

Depuis le commencement de l'incendie, Langerac n'avait cessé de ruminer dans son cerveau la pensée suivante : ^ Si je pouvais sauver la vie à cette respectable créature

d.,Googlc

tôt (KOTRES DB ta. DE BERRAH».

OU faire quelque chose qui eût l'air de cela, elle serait à moi, sans aucun doute, et ses millions avec elle !

Que de dévouements apparents renferment quelque arrièi« pensée de ce genre !

— Voilà qui me réconcilie avec notre jeune liomme, dit M. deVaudrey au juge de paix, en voyant que le vicomte avait atteint te haut de l'échelte sans manifester ta moindre hésitation; il est fat, mais il est brave.

— t)u moins, répondit M. Bobilier, y va-t-il de plus franc jeu que pendant l'émeute; mais attendons la fin.

La fenêtre contre laquelle était dressée l'échelle n'ayant pas de persienne en dehors, etle volet de l'intérieurn'ayant pas été fermé, le vicomte, une fois qti'il se trouva à sa hauteur, n'eut qu'à briser une des vitres et à introduire la inain dans le vide pour ouvrir l'espagnolette. L'accès de la chambre lui fut alors liviré ; déjà il franchissait le balcon, lorsque le feu, qui jusqu'alors n'avait fait qu'entamei- en dessous et en dehors le parquet et les parois de la chambre à coucher, reçut du courant d'ait que la fenêtre venait d'établir en s'ouvrent une impulsion nouvelle et ùfésistible.

A la vue des flamities qui s'étaUcèrent soudam des panneaux d'une porte donnant dans le s^n vert, Langerac retira la jambe qu'il venait de passer par-dessus la balustrade du balcon. La fumée, qui commençait à remplir îa chambre, les petits dards rougeâtres qu'il voyait poindre çè et là entre les feuilles du parquet, achevèrent de glacer le courage qu'avait un instant échauffé la perspective de la fortune de la douairière. Dans cet instant critique, l'amMible vicomte se dit qu'après tout les millions étaiesd bien , loin et le feu bien près ; et la conséquence de cette réflexion prudente fat qu'il descendit l'échelle un peu plus vite qu'il lie t'avBH montée.

U QBMTILHOHUE CAMPACNARDi

Envoyant le vicomte renoncer ainsi à scm ràlé âe sauveur, M. de Vaudrey haussa légèrement les épaules, et s'adressant aux paysans dont il ét^t environné :

— Qui de vous, leur dit-il, veut faire sa fortune T

Les paysans regardèrent tour à tour le baron et la fenêtre qu'il leur montrait, mais pas un seul ne fit mine de bouger. La filmée qui commençait à sortir de la chambre, le reflet des flammes éclairant le plafond, et, plus que le danger même peut-être, la frayeur visiblement empreinte sur les traits de Langerac, triomphaient de l'avarice des plus avides et éteignaient le coupage des plus résolus.

— S'il s'agissait de madame la marquise, dit M. Bobilier entre ses dents, je serais déjà au haut de l'échelle.

— Rabusson n'est donc pas là î reprit le baron. Le silence continua.

— Le drôle m'abandonne au moment oii j'aurais le plus besoin de lui, murmura le gentilhomme campagnard, qui poursuivît à haute voix : Ainsi donc, poltrons que vous êtes, pas un d'entre vous n'ira sauver cette femme I

Personne ne répondit.

— Je vous répète que celui qui la rapportera vivante aura sa fmiune faite.

— Monsieur le baron, se hasarda à dire un des paysans, la fortune est une belle chose, mais la vie vaut encore mieux.

Un murmure évidemment approbatif annonça que cette sentence philosophiqne exprimait l'opinion générale.

— Lftches 1 grommela le iuge de paix, qui par nue rés(H

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toi ŒUVBES DE CH. DB BBDNABD.

lution subite âta sa robe de chambre et s'approcha rapidement de l'échelle.

— Bobilier, que faites-vous donc T s'écriaH.de Vaudrey.

— Il ne sera pas dit, répondit l'intrépide vieillard, que j'aurai laissé brûler une femme sans essayer de la sauver I

— Ëtes-vous fou ? reprit le baron ; k votre Age I

— C'est parce que j'ai aeptante-deux ans que je dois (n'habituer & regarder la mort en face. Si c'étaitmadame la marquise qui fût en danger, il y a longtemps que je serais là-haut ; mais enfin, vieille ou jeune, c'est toujours une femme.

Le juge de paix, sans ajouter un mot, commença sa périlleuse ascension ; mais au moment où il mettait le pied sur le quatrième échelon, M. de Vaudrey le saisit à deux mains par la ceinture de son pantalon, l'enleva aussi aisément qu'il eût fait d'un enfant, et le déposa sur la terrasse i dix pieds de l'échelle.

— Vous me faites rougir de moi-même, lui dit-il alors ; allons, la nuit est fraîche, remettez votre robe de chambre; c'est moi qui vais tenter l'escalade.

— Monsieur le baron, s'écria le juge de p^x étourdi par la parabole qu'il venait de décrire, je ne souS'rirai pas...

Avant que le vieillard eût achevé sa phrase, H. de Vaudrey était déjà arrivé au tiers de l'échelle ; il s'y arrêta un mstant pour dire aux aarôtants :

— Gourez chercher des matelas, car il est certain que l'échelle cassera ; j'espère atteindre la fenêtre auparavant, mais du diable «je sais comment je ferai pour redescendre.

Les échelons, qui craquaient sous les pieds dh colossal gentilhomme, semblaient en eiliet prêts à justifier sa prévision : à mesure qu'il montait, le danger devenait plus imminent, car, l'échelle s'amincissant dans sa partie supérieure, le point d'appui se trouvait de plus en plus disproportionné avec le fardeau quil supportait. Au moment d'arriver à la hauteur de la fenêtre, le baron sentit tout à

L8 âENTlLUOHHG GAHPAGNAUD. SOS

coup Ifis traverses de bois se rompre sous lui ; d'un ellbrt désespéré, il s'accrocha au balcon, et, déployant une élasti' que vigueur que n'eussent laissé soupçonner ni son embonpoint ni son Age, il se souleva à la force des poignets et parvint à escalader la croisée.

Sans s'inquiéter de l'échelle brisée qui venait de glisser le long de la façade et de tomber sur la terrasse, sans se laisser arrêter par la fumée et par la flamme qui commençaient à envahir lanchambre, M. de Vaudrey courut vers le lit, sur lequel il venait d'entrevoir une forme confuse. Cet objet qu'il reconnut d'abord avec peine, n'était autre chose que madame de Bonvalot enveloppée ou plutAt emmaillottée dans la couverture presque aussi étroitement qu'une momie éf;yptienne dans ses bandelettes.

Au lieu de chercher h s'expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans cet incident, le baron saisit la femme ou plutôt le paquet qu'il avait sous les yeux, et revint promptement près de la fenêtre avec ce fardeau ; il reconnut alors qu'indépendamment de la couverture dans laquelle se trouvaient comprimés ses moindres mouvements, la douairière avait la tête entourée d'un rouleau d'étotfe roi^e destiné saus doute à étouffer ses cris. M. de Vaudrey détacha cette espèce de b&illon, indice évident d'un mystérieux attentat; et tournant le visage de madame de Bonvalot du côté de l'air extérieur, il revint à la bâte près du lit. En un instant il eut DOué solidement ensemble les deux draps; attachant ensuite à l'un des bouts de ce moyen de salut improvisé la couver» ture qui semblait servir de suaire à la douairière évanouie, il passa par-dessus le balcon ce corps de lugubre apparence, tt le fit descendre avec précaution le long de la façade.

Le premier étage du château était fort élevé, aussi les draps se trouvèrent-ils trop courts. Pendant un instant madame de Bonvalot demeura suspendue à huit ou dix pieda de (erre sans que son sauveur, penché sur le balcon, os&t l'abandonner aux risques d'une chute.

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S4« <BDVHBS DB CH. Dl BEBRAftt».

— Laissez tombal dU au bout d'un ioetaot une voix sonore.

— C'est vous, ï'rohjevàuxt répondît Ï8. de Vaudrcy quij à travers robscuritè, crut reconnal&e le jeune avocat,

— C'est moî, monteur le baroo; lûssez lômbet, Je réponds de tout.

Le feu, qui envabissait la chambre, rendait tout dëlatmortel. Le baron se décida donc à l&cher le coin du drap, et presque aussitôt une rumeur de bon augure luîSpprft que la femme qu'il venait de sauver était tombée sans accident dans les bras robustes de Froidevaux.

— Maintenant il s'agit de me tirer moi-même d^cl, sfe dit le gentilhomme campagnard presque suffoqué par la fumée, quoiqu'il se trouvât en ce moment près de la fenêtre.

L'échelle dont il s'était servi pout monter se trouvait horé de service, et les draps qui lui avaient fourni le moyen de mettre en sûreté madame de Bonvalol étalent sur la terrasse. En ime seconde le baron eut compris quil oe lui i^stait plus qu'une seule chance de salut, car aucun secours n'arrivait, et il était impossible de s'échappeï par l'intérieur deâ appartements oii le feu régnait en maitre. Saïis perdre un seul instant, il arracha les rideaux du lit que les flammes allaient atteindre, et les noua ensemble, résolu de s'y suspendre et de suivre te chemin qu'il venait de faire prendre à la douairière; mais au moment où, pour donner à sou ouvrage la solidité qu'exigeait le poids qu'il voulait lui confier, le baron serrait avec, force un double nœud, la fumée, qui depuis un instant lui ôtait à la fois la vue et la respiration, acheva de le suffoquer en l'aveuglant, 11 chercha la fenêtre, mais il ne l'aperçut plus, et après asolr fait quelques pas au hasard, il tomba ^ demi étouffé sur le parquet en partie dévoré par les flammes, et près de s'écrouler dans la fournaise du rez-de-chaussée.

Pendant ce temps, Froidevaux, après avoir confié m»-.

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lit mniLWmB CUIPAGIUW- %vi

daqte dff Çonvalot m% soins de Lqngerac , vivait couru aur devant de quelques i^ysans qui ^po^ent une aecimde échelle.

— Par ici ! leui ^Aa.'%-i\, H. de Vaudrey oe parait pluf, et tout est en feu dans la cha^aibre.

L'échelle appliquée contre la fenêtre, Geoi^es s'y élança e;UËSt intrépidement qn'a.v^U f^t le baron <^elques instants auparavant.

— Siacfe animo, gfinerose puer, \fà cria le juge de pain qui, réduit à l'impuissance par la vieillesse, n'avait jamais trouvé si aËQige.ant le poids de ses soixante-dome aimées,

Froidevaui escalada lestement Le balcon, et se précipita V6F3 H. de Vaudrey qu'à travers une épaisse fumée il venùtd'entrevoirétendu sui le parquet; quoiqu'il commeoç&t k se sentir lui-même suffoqué, il le traiua jusqu'à la fenêtre, et à l'aide d'une aiguière pleine d'eau qu'il aperçut sur un meuble, il éteignit d'abord le feu qui commea^ çait à prendre à ses vêtements. Soulevant ensuite le baroa, il lui noua solidement autour du corps une forte corde dont il avait eu soin de se munir, et dont it attacba l'autre bout à la balustrade de pierre qui régnait le long d« la t^ nétre. Restait à faire franchir le balcon au colosse évanoui ; l'entreprise était rude et scabreuse, et peu d'hommes réduits auK seules ressources de leurs mains s'en fusent Urés à leur honneur ; toutefois, grâce k sa vigueur, et à sop adresse, Froidevaux envintà bout.

Un instant pliu tard, M. de Vaudrey, amarré à la coi4e que son sauveur laissait ^er avec précaution sur l'afqiiui du balcon, glissait l^tement le long du plan incliné de l'échelle; au bout de quelques secondes de cette manœuvre pénible et critique, il arriva heureusement à teire et y resta étendu comice une naasse inanimée.

Froidevaux alors, mais alors seulement, s'occupa de sa s&reté personnelle : il était temps. Déjà la chambre de madamedeBonvalot était embrasée de toutes parts, et le fen

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venait de prendre aux rideaux de la fenêtre. Au moment où le jeune avocat remit le pied sur l'échelle, une masse de flamme jaillit au dehors et s'épandit autour de n» tête comme une dévorante auréole : on eût dit que l'incendie cherchait, en le poursuivant, à s'indemniser de la proie qui venmt de lui être arrachée.

Tandis que Froidevanx, à moitié asphyxié et ses vêtements brûlés en plusieurs endroits, s'empressait^e quitter une place où, à moins d'être incombustiblej il n'eût pu rester un instant de plus sans exposer inutilement sa vie, H. Bobilier dénouait la cravate du baron et coupait la corde qui lui avait servi de ceinture de sauvetage.

Délivré de ces deux liens qui pouvaient rendre mortelle son asphyxie momentanée, H. de Vaudrey étendit les deux bras en respirant fortement.

En voyant le baron se rattacher d'une manière si énergique à la vie, le juge de paix sauta au cou de Georges qui venait de mettre pied à terre.

— Mon rher Froidevaux, liù dit-il d'une voix émue, que Dieu vous récompense comme vous le méritez, car l&i seul peut payer la vie d'un Chàteaugiron.

Le jeune avocat répondit avec une cordialité respectueuse à l'accolade du vieillard, et après avoir contemplé un instant le baron qui achevait de reprendre connmssance, il s'éloigna rapidement.

— Où diantre suis-je î dit en ce moment M. de Vaudrey, qui était parvenu à se mettre sur son séant.

— Ah ! monsieur le baron, quel bonheur de vous entendre parler ! s'écria le vieux juge de paix les larmes aux yeux.

~- C'est vous, je crois, iJobilierî

— Cest moi-même, monsieur le baron; est-ce que voue ne me voyez pasT

— A vrai dire, pas trop bien ; cent mille flambeaux passent et repassent devant mes yeuxaurisquede me lescrever.

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