S1 {BUTS18 DE GH. DB BBHIUSD
— Non, Rabusson, nous ne reprenons pas du service, et nos campagne» sont bien finies.
— Alors, mon colonel, je n'y suis plus du tout.
— Avant deus mois, Grégoire Rabusson, dit le baron avec emphase, tu auras l'honneur de faire partie de l'administration municipale du royaume ; tu seras maire.
— Mfùre 1 répéta le nouveau commis de bois en ouvrant de grands yeux .
— Maire de l'illustre commune de Gb&teaugîron-le-Viôl, ajouta H. de Vaudrey en redoublant de solennité.
— Nous avons donc notre commune î s'écria Rabusson, qui parut prât h danser de joie.
— Nous l'avons, mon brave Grégoire, dit le baron dont le contentement semblait tout aussi vif que celui de l'exgarde-chasse; cette fois nous la tenons, notre pauvre et vieille commune. Après tant de démarches et d'efforts inutiles, je l'ai emporté enfin, en dépit de toutes les chicanes que m'ont suscitées les honorables bourgeois nos voisins. J'à triomphé malgré le conseil municipal, malgré le 80U9-préfet, malgré le préfet, malgré le ministre, je crois. Eh I eh I poursuivit le gentilhomme campagnard en se frottant les mains, il parait que petit bonhomme vit encore. Quoique je sois un des vaincus de 1830, il y a â Paris quelques personnes qui n'ont pas oubUé les services qu'Henri de Vaudrey a pu leur rendre sous un autre réfpme. Allons! allonst l'espèce humaine n'est ni si ingrats ni si noire qu'on veut bien le dire.
— C'est donc la lettre que vous venez de lire, mon colonel, qui a apporté cette grande nouvelle T
— Voilà dix jours que je l'attends ; mais enfin la voilà, et la chose est certaine. L'ordonnance du roi est arrivée k MAcon, et le maire Amoudru a peut-être déjà reçu les avertissements de la préfecture pour dresser les listes éleo> lorales de la nouvelle commune.
LE GBfTILHOHUB CAMPAGNARD. SES
— Ça ne lui donnera pas beaucoup de peine, mon colo ml, puisque vous les avez déjà dressées vous-même, et qu'à tiolre dernier voyage à Hàcon vous les avez fait imprimer. Il ne reste plus qu'à poser les affiches.
— Cela sera fait demain matin.
— Comme vous menez tout ça, mon colonel 1 Ça me rappelle le régiment; nous fai^ez-vous assez voltiger, malgré DOS casques et nos cuirasses 1
— Tu trouves 1 dit le baron en souriant.
— C'est que quand vous vous êtes mis quelque cnose en t£te, il n'y a pas à dire ; il faut que ça mardie.
— Cette fois-d cela n'a pas marché fort vite ; mais enfin, ccmune dit le proverbe : Mieux vaut tard que jamais.
— D'ailleurs maiatonant ça va aller tout seul, puisque tout est prêt, tant vos mesures étaient bien prises. Avoir fait iminimer ces listes d'avance, de manière qu'on n'ait plus qu'à les afficher, voilà une idée ! Vous pensez à tout, mon colonel.
— Oui, on me prend rarement sans vert, répondit M. de Vaudrey, qui ne paressait pas complètement insensible aux éloges que lui adressait son confident.
— Ce sont nos boui^eois qui ne s'attendent guère à ce qui leur pend à l'oreille ; vont-ils enrager 1
— Je le crois, et, entre nous, j'y compte.
— Et moi donc, mon colonel I La fête ne serait pas complète s'ils ne se trouvaient pas prodigieusement vexés.
— Sois sûr qu'ils te seront.
— Ce sera bien fait; ont-ils assez vexé eux-mêmes notr» pauvre village, ces vilains maringouins ! Voulez-vous ma permettre une chose, mon colonel ?
' — Quoiî
— De parcourir la ville en annonçant partout la grande nouvelle. Et que pas un de messieurs les bourgeois ne fasse la grimace ou n'ait l'ah- d'y trouver à dire, à moins qu'il ne veuille q^je je lui sangle ma bandoulière à travers la figiire j
1&4 (EVVRES DS CH. PB BEBNABD.
aussi bieni piiisqUe voi^ dite3ii|èej«ne dois {fins la porl4| Je b'aiihii paà ^psvT de la détériopei-.
— Je te défends, répi(Adït le baron j de paHëf k ferote iqul vire de ce que je viens de te ifire. AuJrtUrdliaî VartiVée di! mon neveu occupe tûttl te monde, et delà ieinpiA.!tierffit notre ■nouvelle 'de prtjduire l'effet <jiie nous m attendons; m^s demain nous oSrirons à nos «inrâbfes vdisniËtm pdtt déjeuner d'artillerie «ïniies tîendrtïii Joiétotttte rtfetedu jour. Conbîen y ^t-il de poddre à là maîsott ?
— Deux livWS à peine.
— Ce n'est pas assez ; tfdïètes-en encore ^dques tivres. J'entends que 'Fracasse et Béveille-matin réftoi^dânt victorieusement aux boîtes qu'on tirait tout à 11ïflii*e. Après tont, une commune àfl^anchle d'un long esclavage vatit bien nn marquis visitant son château, et l'on ne saurait trouvw une meiilenre occasion pour biùler de la pOudre,
— J'en achëteraien m'en retournant ; mais, mon ccAond, e^ce sérieux ce que vous di^ez tont à l'beure au sijet de cette place de maire î
— Comment ! si c'est sérieux ? Je ne puis pas etremjrire jnoi-niéme, puisqu'il ne me convient pas d'exercer Un emploi sous le gouvernement aduel : mais j'entends qae Ift place soit remplie par on bomme sur qui jepuisse ccîmpter en toute occasion, par un second Wtoi-méme, en un mot, et ce second moi-même est trouvé ; 'c'est toi, Rabusson.
— Vous me flattez diablement, mon colonel, dît le ftrtup administrateur en rougissant de ïriaJsir et d'orgueil ; mais si toute mapersonne n'est pas digne d'entrer en comparaison avec votre petit doigt, en tevanche, je vous suis déVou* corps et &me, et si vous pensez que ça sufSse pour fbire un maire passable...
— Ça saffh et au delà, le Teste n'est qu'une routine, tme bagatelle, 'et avant s\k ïnois je t'aurai mis au courant de ta besogne j tu sais que je n'entends pas trop miil l'aâttiîriîWnttinuT
DigizMbïGooglc
tB CENTtLHOUMB CAMPAGNARD. l&S
WSf VOUS titfendez l'adMinistnitlon I s'écria ttabuàson (l'un airexdté; ah ! sacrebleu 1 le conseil municipal de nos bourgeois et le sous-préfet de Cliardlles, et le préfet de Maçon,' pourraient en dire des nouvelles. Les avez-voua suffisamment fait enrager toutes les fois que l'occasion s'en est présentée I Tous tant qu'ils sont, mon colonel, pour peu que la fantaisie vous en prit, vous les feriez passer par le trou d'une aiguille.
— Pwtout)ifait,-dîteïi riantM.de Vaudrey; mais enfin je conTraift passablement mon Code nranicipal et mon Bullelin des lois, et je me chaîne de faire de toi un maire fvtt présfflltaMe; 'd'âitlenrt fu as déjîi un commencement.
— Snns âoûte, répliqua l'e^x-garde-chasse déjà tout apprivoisé avec Sa dignité future ; quand j'étais maréchal des logis fourrier, n'était-ce pas moi qui tenais les écritures de l'escadrofiT
— Sancho Pânça, reprit le baron, qui rit jJe nouveau, n'avait [loint par deverslui un pareil apprentissage à son entrée dans la carrière administrative, et malgré cela nie de Barataria conserve encore aujourd'hui le souvenir de son gouveHieftient. Ainsi, à plus forte raison, est-il certain que hi 'feras un excellent maire. — Mais il est Une heure pas^e, continua le gentilhomme campagnard en tirant sa montre, et je lïiefais peut-être attendre. Fas donc ce que je f ai dit, et surtout bouche close.
— Soyez tranquille, mon colonel; motus Dour te quart d'heure, mais demain canonnade à mort.
— Demain, pour te dédommager de ton ûlence d'aujourd'hui, tu feras causer fronçasse et liéiieilU-matin tant qu'ii le plaira.
Charme de l'agréable asstirance de faire enrager les bourgeois deChâteaiigiron presque autant que de la carrière brillante qui allaits' ouvrir devant lui, le maire en perspectire s'inciiua respectueusement devant son futur 'adminislré, et se dirigea vers la sortie des jardins, tandis que M. de Vaudrey,
S&< (EVTBBS. DS Ca. DB BEBNABD.
un peu en retard sur l'heure fixée pour le dtner, reprenait à grands pas le chemin ' de la maison di maître île forges.
w DiNBR d'Électeurs.
Lorsque H. de Vaudrey entra dans le salon de la forge, tous les convives s'y trouvaient déjà réunis, à l'exception de Geoi^es Froidevaux.
Âpres avoir salué la maîtresse du logis' comme s il ne l'eût pas encore vue de la journée, le baron s'approcha de Yictorine qu'il aperçut assise à l'écart^ plus pâle que de coutume et visiblement préoccupée.
— Le petit accident de notre jeune ami n'aura pas de suite f&cheuse, lui dit-il tout bas, et il en sera quitte pour changer d'habits; ainsi ne nous punissez pas tous en restant triste et boudeuse, au lieu de vous montrer-.aîmable comme de coutume.
— Oii voyez-vous que je boude î répondit la jeune fille avec une sorte d'impatience nerveuse; j'ai mal à la tête, voilà tout,
— Nous savons ce que signifie le mal de tête en pareQ cas. Vous boudez, vous dis-je ; et par malheur c'est moi qui en suis la cause.
— Vous 1 Cela veut-4l dire que vous croyea m'en avoir donné sujet?
— Peut-être ; mais faisons un accord.
— Quel accord î
— Ne boudez plus, et je ne plaisanterai plus.
— Bien vrai t demanda Victorine en levant sur le baron ses jolis yeux dont l'éclat semblait amorti par quelque souci tecret.
LE GBNTCLgOHHB CAMPAGNARD. iST
— Foi de gentilhomme T répondit H. de Vaudrey, qui m»nonça ce seraient d'aussi bonne grâce qu'eût pu le faire François 1" lui-même.
— En ce cas, je vous crois, re|»it la jeune bile dont le front s'éclaira soudain.
— Nous sommes amisi
— Oui, car si tout à l'heure vous avez été bien méchant d'abord, votre conduite ensuite a réparé vos torts. Vous exposiez votre vie.
— Bien, bien, ne parlons pas de ça, dit le gentilhomme campa^ard à qui parut médiocrement plaire l'espèce de remerctmeat que lui adressait Vietorine au sujet du secours qu'il avait porté k son amant.
— H. l'avocat Frotdevaux nous fait un peu attendre, dit à haute voix H. Grandperrin, d'un ton qui semblait annoncer que l'honorable maître de forges aval une aussi haute idée des égards qu'il croyait lui être dus qu'autrefois le roi Louis XIV de susceptible et orgueilleuse mémoire.
— Je crois qu'il est inutile de retarder le dîner à cause de lui, dit H. de Vaudrey en répondant à l'observation aigredouce du maître de la maison; tout à l'heure il lui est arrivé, en partie par ma faute, un petit accident qui l'empêche peut-être de venir.
— Un accident? demanda madame Grandperrm, tandis que Vietorine, persuadée que le vieux gentilhomme allait déjii violer le traité qu'ils venaient de conclure, lui lançait à la dérobée un regard courroucé.
— Oui, madame, reprit le baron du ton le plus naturel; tout à l'heure, avant d'entrer ici, je suis allé faire un lour de promenade dans votre parc, au bord de l'eau. De l'autre côté de la rivière, j'ai aperçu M. Froidevaux se promenant comme moi, et je lui ai fait signe de venir me r^ joindre, car j'avais à lui parler. Au lieu de faire le grand tour par le pont, mon étourdi, ce n'est pas un crime à son âge, a voulu prendre le plus court et passer sur l'écluse qui.
!SS CEUVRES DK GH. DE PEUKAIII).
comme vous savez, est presque à sec; par malheur à micbemin le pjed liù a gH^ et il e«t tombé daai k rivière.
— Ab I mon Dieu ! s'écria BUKlame tJraadpeiriD, qui tout aussitAt jeta sur sa belle-Sile un regard scrutateur, que celle-ci n'aperçut pas, car ella tesait les yem baissée e\ semblait fort embarrassée de son maÎBliea.
— Rassurez-vous, madame, poursuivit U. deVaudrey, no^ spirituel avocat, qui nage fort bienj est sorti de ï'eau presque aussi vite qu'il y était ealré, et son acddeat se réduit à des habits mouillés. Mais comm« il demeure à une demi-lieue d'm, aller obea lui, changer de vêtement, et revenir, si toutefois il revient, tout cela lui prendra bien owtain^nent plus d'une heure; c'est ce <|ui me fait penser qu'il est inutile de l'attendre, car nous pourrions l'attradie longtemps; et, comme a dit je ne sais quel poëte :
Ua dtoei rMwu(U MiaïQ^jatousnen.
Madame Grandperru) s'apiu-och^ Ad U ciiefamft et tira le cordon de la sonnette, '
Un domestique parut.
— Faites iwvir, dit la nt^itres»0 du logis.
— Voilà un faux pas as^z coutrariaiit, lui dit à demi-voix M. de Boisjoly, qui se trouvait assi« pràs d'elle ; si H. Froidevaux ne vient pas, c'est une bonne occasion manquée.
— Chargez-vous seulement de M-de Vaudrey; c'est l'essentiel, répondit Clarisse du même tpn- Quant <^ H. FVoidevaux, peut-être n'auraî-je besoin de personne pow )'ain«net à compostUoq.. Ainsi occupes<vous uniquem^at de livrer au baron une attaque décisive.
— Fiez-vous à moi, madame, reprit le courtier politique avea un rusé sourire; je guigne mpp sanglier, et fût-il «4oore dix fois plus féroce, j'oge espérer qu'il restera dwta mes toiles.
Quelques instants plus tard, les cmvivQ», con^MMAi,
LE GENTrLHOMWE CAMPAGNASD. Î59
outre les personnages qu'on connaît déjà, d'une quinzaine d'élâcteum départementaux, étaient qssi^ autour d'une table servie avec la fastue)iï|e itbondance qui d^tingue en général les festins des maj(rea de forges.
Madame Grandpwrin ay^it à sa droite le baron de Vaudi^y, et à sa gauctfç. M. dp Boî^i>ly. Victorine était assise près de SOI) père, qui avait f^ît mettre de l'autre côté de lui, à Iq place primitivement destinée à l'avocat Froidevaus, le percepteur des contributions, Çhavelet. Les autres conviyes, fermiers Qu industriels, petits propriétaires qu employés subalternes, mais pour la plupart bourgeois de Çh&teaugiron, s'ét^ent assis au hasûil.
Dans cette réunion gçfstronomjque et pQlitjquç, çu se trouvaient tous les électeurs dif cai;iton qui tenaient par un lien q^ielconque au gouvernement, le juge de paix Sobilier et le maire Amoudru brillaient par leur absence comme autrefois dans les cérémonies publiques, sous le triumvirat romain, les images de Cassius et de Brutus. Mais aux yeux des invités, la dissidence de deux fonctionnaires devait se trouver plus que compensée par la présence inattendue, et en apparence fort significaUve, du baron de Vaudrey, ce personnage considéré par-dessus tout autre dans le pays; sans compter qu'on n'ignorait pas que l'avocat Froidevaux, cet autre important personnage si influent parmi les gens de son opinion, aurait aussi assisté au repas, s'il n'eût été, au moment d'y paraître, la victime d'un accident imprévu.
Cependant,quoique les électeurs du parti mûpîstéEiei parussent devoir se livrer sans arrièr^pensée à ('e$pçûr de voir tt4û;npher lei^. eandJdE^, ^ commet^çement du diner fut froid e( pwr ainsi dire pQntrai^t. On mangeait foft hienà 1^ v^^^t^ et l'oQ b^vait de loëuie, n^als on parlait ^ peine. A part les qialtres ^u l^s et les personnes placées près d'eux, l^ cop\ers4ti(m se ré^lvisait à quelque^ paroles échangée^ e^tre vçûâina dç isij^ifi, k voix pliasse et parfois d'un air
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mystérieux; plusieurs des convives semblaient distrait^ d'auties môme paraiss^ent soucieux.
En homme d'esprit et d'expérience, M. de Boisjoly devina promptement que la froideur ou, pour mieux dire, le malaise général, n'avdt d'autre cause que l'arrivée du marquis de Châteaugiron. Par une coïncidence imprévue et funeste^ cette arrivée triomphante écrasait de tout le poids de sa publique solennité le festin à huis clos du candidat conservateur. Il était évident que, grâce à quelques largesses habilement exploitées, le marquis avait obtenu le plus grand succès près de la majorité de la population châteaugironaise; et comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, ce succès se traduisait pour les partisans de son concurrent politique par une espèce de découragement qui chez quelques-uns même semblait prêt à tourner à la défection.
M. de Boisjoly, tout en soutenant une conversation assez banale, avait l'oreille aux écoutes ; il put donc entendre un employé du cadastre, assis à sa gauche, dire à son autre voisin d'un ton confidentiel :
— Des gens bien informés m'ont assuré que si le ministère tombait, le marquis serait nommé pair de France d'emblée ou tout au moins Qtéfet.
— En ce cas, répondit le voisin, autre agent du gouvernement, ceux qui voteront contre lui pourront peut-être s'en repentir.
— Cest justement ce que je voultùs vous dire.
— Cela demande réflexion.
Il est inutile de le dire, car tout le monde se le rappelle, rn 1836, le ministère menaçait en effet de tomber, ainsi que cela lui arrive périodiquement au moins une fois l'an, et même cette fois-là, par hasard il tomba réellement. Or, pour peu qu'on ait fréquenté la race des employés, d est facile de se figurer l'impression que ne manque jamais de produhe sur une partie de ses membres cette simple suppo*
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eition, qu'elle soit comminatoire ou seulement Drévoyante i Si le ministère tombait.
Que le maniuis de Chfiteaugiron pût être nommé d'em> blée pair de France ou même préfet, cela était sans doute absurde à dire, et pourtant cela se disait presque ouvertement, et, qui plus est, cela se disait à la table de son concurrent politique, à qui le gouvernement prêtait hautement son appui. M. de Boisjoly comprit aussitôt le danger qu'il y aurait â laisser prendre la moindre consistance à un pareil propos, et il reconnut qu'il était urgent de porter remède sur-le-champ à l'attiédissement dont semblaient atteints la plupart des électeurs de la réuoioa. , Le conseiller dirigea donc franchement et hardiment la conversation vers le grand événement du jour, l'arrivée du marquis de Ch&teaugiron et la réception solennelle que lui avait faite une partie des habitants du bourg. Sachant que, pour détruire le [vestige dont a su s'entourer un adversaire, l'arme la plus infaillible est le ridicule, il cribla de plaisanteries impitoyables les différents acteur» qui avaient pris part à la cérémonie du matin. Ni la toge du ji^e de pais, ni l'écharpe du maire, ni même la soutane du curé, ne mirent ces trois éminents fonctionnaires à l'abri de ses brocards ; et sans ta présence du baron de Vaudrey, il est hors de doute qu'il en eût décoché la meilleure partie au marquis de Ch&teaugiron lui-même.
Pendant cette flagellation satirique, H. de Boisjoly trouva un auxiliaire, sinon très-spirîtuel, du moins fort zélé, dans le percepteur des contributions, qui en toute occasion affichait un dévouement sans bornes au ministre auquel il devait sa place. Mais comme il arrive presque toujours aux subalternes lorsqu'ils essaient de copier leurs supérieurs, là oit H. de Boisioly avait glissé habilement sans appuyer, c'est-d-dire à l'endroit du marquis, Prosper Cbavelet posa ime lourde patte dont il croyait les griSes très-acérées, et il
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cassa la glace, an risque de tomber dans l'eau et de 8>f noyer; ce qui mrivA.
H. de Vaudrey avait écouté en sileace, et de l'air d'un homme parfaitement désintéressé dans la question, lea plaisanteries assez piquantes du conseiller de préfecture ; mais au premier mot du percepteur qui lui parut s'appliquer, moquerie assez grossière, au marquis de Châtcaugi- Ton, son neveu, il se pencha vers madame Grendperrin et lui dit à l'oreille :
— Je vous demande la permission, madame, de rappeler à l'ordre H. Chavelet, qui parait se croire Ici à une table d'hôte et non dans votre salle à manger.
Quoique vivement contrariée, Clarisse n'osa pef^ser au gentilhomme campagnard la permission qu'il lui demandbît, et dont elle le oomiaissait capable de se passer au besoin.
— Hon cher baron, lui dit-elle à demi-voix, vous savet bien que e^ez moi vous aveu votre frano parler ; mais, je vous en pria, ne traites pas trop durement ce pauvre per^ cepteur, ses bons mots sont certes trop peu spirituels pour mériter l'honneur que vous voulez leur faire «n les relevank
M. de Vaudrey s'inclina du eM de sa voisine, comme pour la remercier de l'espèce de lettre de marque qu'elle venait de lui accorder malgré elle, et sans le m^ndra délai il donna chasse à l'employé trop sélé.
— Monsieur Prosper (%avelet, dit^il à haute vois en Interpellant à travers la table le percepteur qui se trouvait assis précisément en face de lui, vos plaisanteries me scfn* hlent d'autant plus déplacées, qu'à part mon neveu, qui n'y attache pas, je crois, une excessive importance, elles tombent d'aplomb sur mademoiselle votre sœur } car ce matin même elle a pris part à la cérémonie dont vous vous moquez si agréablement, en offrant une cwlieiUe de fleurs jk la marquise de Ch^tea^gicoD, qaa niôQ».
D:,lzc3lnG00gle
— Monsieur le baron, balbatia le percepteur passablemeut abuoimU, je qq s^s st a» sœur ii pris pâil r^Uemeal...
— Ne fiiteg dpnc pas l'i^onuit, monsieur Pitt$i>er Cha:velet, iuteiTfHtipit le geutilhomate campagnard avec vfi v\f9 moqueur, personne ici ne vous cniimit.
— Pourtant, monsieur le baron...
— Laissez donc, vous dis-je. Vous fites UQ tiOp profond politique pour abandonner ainsi mademoiselle votre sœur k ses propres inspirations, et vous ne me persiiaderei jamais que sa conduite de ce matin n'a pas été convenue d'avance entre vous deux.
— Je proteste, messieurs...
— Qu'on ose enoqne nier afsès cela que nous soyons dans un siècle de pro;;rès 1 r«prit le baron, qui de nouveau coupa la parole au percepteur décontenancé et promena tout autour de la table un regard étincelant de s^casme : autrefois les plus grands seigneurs seuls osaienî pratiquer cette politique raffinée qui c<»isisteà s'arrangec entre frères de manière que l'un combatte dans un camp et l'autre dans un autre, afin de s'assurer des amis partout ; mais voilà qu'aujourd'hui M. I^sper et aufleaioiseUe Ursule Chavelet, qui ne sont, que je sache, ni duc ni 4uobesae,se trouvent du premier coup passés m^tre^ eu cdjte belle science, puisque, tandis que le hère sert le n>i ^ cette table, la soeur, de son c^, sert ia ligue à. ceUe de H. GbAteaugiron, le tout du meilleur accord. IFour jawi, je l'avoue, je trouve cela fort beau, et je me propose, sa toutefois madame Grandpeirin me le pemnet, de ^lier ^u dessert un toast en f honneur du couple intdligânt qui nous ramène idnsi aux iiaœiu% édifiantes de cectiiins grands seigneurs d'autrefois.
f armi tes convives, Prosper Chavelet comptait Ai ennemis ; tûtit percepteur en a. L'apostrophe ironique du baron fiit donc, accueillie pm des rires ananimtSj à peine
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let ŒUVRES DE CH. DE BERNARD,
comprimés par le respect dû aux maîtresses de la maison. Quant au patient, qui, par son imprudeoce, venait de s'attirer une correction si vertement appliquée, rouge, confus, et forcé de dévorer en silence son humiliation, car un coup de coude de H . Grandperrin l'avait averti de se taire, il semblait rapetissé de plusieurs pouces et près de s'aplatir complètement sur sa chaise, comme s'affaisse un sac dont on vient d'Oter le grain.
— Eh bien I que dit^-vous de notre sanglier? demanda tout bas madame Grandperrin à son voisin de gauche.
— Il a le coup de boutoir fort beau, répondit M. de Boisjoly en affectant la sarcastique impassibilité qui n'était pas le moindre mérite des mots & effet du prince de Talleyrand.
— Cela ne vous décourage pas î
— Rien ne me décourage, madame, et vous en aurez bientôt la preuve.
— Vous persistez donc dans votre projet î
— Dès que le diner sera fini, au risque de me voir d^ cousu comme vient de l'élie ce pauvre percepteur, j'atlaquerai la béte.
Le repas dura plus d'une heure encore, car en province on festine longuement; mais enfin le moment arriva où ta mdtresse du logis put, sans violer les lois de l'hospitalité châteangironaise, donner le signal de la clàture, en se levant de table. A sa suite, tout le monde passa de la salle & manger sur une terrasse située entre la maison et le jardin, où le café fut aussitôt servi.
M. de Boisjoly ne différa pas d'un seul instant son attaque. Profitant d'un moment où les convives se trouvaient divisés en difi'érents groupes, il se dirigea, une tasse de moka d'une main et une petite cuiller de vermeil de l'autre, vewll. de Vaudrey, qui, ne prenant jamais de café, se disposait à rejoiudre mademoiselle Grandperrin, assise aiur un banc, à l'uu des bouts de la terrasse.
U GENTILHOUHE CAMPAGNinO. 3S&