LA CHASSE AUX VOTES
En voyant venir à lui H. de Boisjoly, auquel jusque-ID il n'avait pas accordé, du moins en apparence, la moindre attention, le gentilhomme campagnard prit un air réservé, mais il ne fit aucune tentative pour échapper à l'attaque dont ii se trouvait visiblement menacé.
— Uonsieur le baron, lui ditle conseiller de préfecture, avec la politesse mielleuse qui lui était habituelle, et que semblairat accroître encore les circonstances difficiles, j'aurais désiré que M. Grandperrin eàt songé à me présenter à vous; mais puisque notre cher hôte a négligé cette petite fonnalité, pemiettez-moi de réparer son oubli en me présentant moi-même.
Sans répondre un seul mot, H. de Vaudrey s'inclina légèrement de l'air le plus froid.
— Quoique j'aie déjà eu l'honnenr de me rencontrer avec vous, poursuivit H. de Boisjoty sons paridtre remarquer la sécheresse de cet accueil, je doute que vous vous rappelliez mon nom.
—Je le connais, monsieur, répondit le baron d'un ton bref.
— Armand de Boisjoly...
— ConseiUer de préfecture à Hficon. 'Vous voyez, monsieur, que je vous connais parfaitement et qu'il était inutile que vous prissiez la peine de me décliner votre nom.
— Puisque vous avez si bonne mémoire, reprit le faiseur d'élections toujours souriant, peut-être n'aurea-vous pas non plus oublié à quelle occasion nous nous sommes rencontrés l'an derniert
— A vrai dire, monsieur, répondit le gentîlhoouae cam-
. :ee cbuvres db ch. de berhabd.
pagnard, pea disposé à s'humaniser, je n'ai pas attaché assez d'importance à cette rencontre pour chercher à la graver dans mon souvenir.
— C'étmt à CharoUes, monteur le baron, lors du dénier comice agricole.
— C'est possible, monsieur.
— J'y remplaçais mon préfet, qui en ce moment se trouvait en congé à Paris.
— Je ne dis pas le contraire, monsieur, mais je n'y ai pas fait attention.
— Je comprends à merveille que vous n'ayez conservé aucun souvenir de notre rencontre ; mais, quant à moi, s'il était possible que je l'eusse oubliée, ma seul fait suffirait pour m'en rafraîchir la mémoire.
— Un fait, monsieur?
— Très-flatteur pour vous, monsieur le baron ; car j'entends par là les trois prix que vous avez EAmportés à ce comice,
— Deux seulement, monsieur.
— N'était-ce que deux î En tous cas, ces deux prix en valent bien trois, puisque l'un vous a été offert, si je ne me
. trompe, à l'occasion d'une charrae d'un nouveau modèle dont vous êtes l'inventeur, et l'autre en récompense de vos efforts aussi heureux qu^intelligents pour l'amélioration de la race bovine, dont vous aviez présenté au concours quelques échantillons magnifiques.
— Vous commettez une nouvelle wreur, monâeup, et cette fois elle est double, répondit U. de Vaudrey, qui, pour rester sofird aux flatteries intéressées du courtier électoral, semblait n'avoir aucun besoin qu'on lui mit de la cire dans les oreilles, comme fit Ulysse à ses matelots en passant dovant l'Ile des Sirènes; d'abord je n'ai nullement la prétention d'imiter Triptolème en jnvei>tant des charrues; tout mon mérite se réduità me servir dans l'exploitation de mon domaine de celles qui jusi|u'ici m'ont pary les meilleures.
LE GENTILHOmi! CAMPAGNABD. IflT
la chamie Grange pour les labours prt^oiids, etle svtingplough d'Artur Young pour les terres légères ; "'est donc k mon bon sens, qui, grâné aux dei>x instruments dont je viens de parler, a obtenu dans mon petit terrain d'assez beaux résultats agricoles, et non à mon imaglnplion, la* qndtij, je dois eu convenir, ne s'est jaQiais montrée fort créatrice, qu'on r Men voulu déeemer un premier ptii Quant aax échentUlons que j'ai présentés au concours, je luppose qu'au lieu de race bovine, c'est noe ovine que vous avez voula dire, puisque les magnifiques bœufs qui, dites-vous, m'imt fait déowner «ne seconde médaille, ne sont en réidité que de tFès<node6t«3 moutons.
— Bovine, ovine, dit H. de Boisjdy en affectant de nt», c'est comme Borgia et orgia ; îi n'y a qu'un p «Je diffépence, et en relrancbant ce B, ainsi que cela se pratique dans le drame de Victor Hui.'o, nous nous trouverons d'accord. Je me rappelle parfaitement maintenant, ajouta^-il d'un ton pli» sérieux, que ce sont ep effet vos supeibes mérinos qni vous ont valu un second prix.
— Troisième erreur, monsieur. Mon domaine n'est pas assw vaste pour que je puisse y offrir à des moutons de race espagnole le changement de pâturage sans lequel prospèrent rarement ces animaux tTanshumants de leur na-. tare; mes superbes mérinos sont donc tout simplement des moutons de Disbiey et de Clieviot que j'ai réussi à acclimater, et dont l'espèce semble môme s'être améliorée depuis que j'ai eu l'idée de tes croiser avec des flioutous de Saxe.
— Cela va-tril durer longtemps comme çat se demanda le conseiller de préfecture ; jusqu'à présent j'ai eu la main aussi malheureuse que ce cachalot a la peau dure, et voilà mon premier grappin hors de service. Allons! essayons d'un autre. -
M. de Vaudrey venait de s'incliner légèrement comme pour mettre fin à la conversation.
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36S (EDVRBS DE CH. DB BERNABir.
— Honsieurle baron, se h&ta de dire H. de Boisjoly, puisque nous parlons du comice agricule, vous souvenezvoua de la piètre figure qu'y fit votre sous-préfet!
— Je vous croyais l'ami de M. Dérîvauxî dit le geuUIhomine campagnard d'un ton (glacial.
— Son collègue, oui, ou du moins à peu près; mais son ami I fit le conseiller de [H^fecture avec une moue dédaigneuse ; si j'étais l'ami de H. Dérivaax, je n'aurais pas ri de si bon cœur de la petite leçon que vous lui avez donnée en plein comice, et qu'il s'était si justement attirée. EUle était verte et piquante, la leçon : ah ! ah ! j'en ris encore quand j'y pense.
— Je ne sais, monsieur, à quoi vous voulez faire allusion, dit le baron, dont le visage froid et sérieux refusa impitoyablement de s'associer à l'hilarité que M. de Boisjoly s'eS'wcait d'épanouir sur sa propre physionomie.
— Comment! vous ne vous rappelez pas? C'était dans une réunion des membres du comice; on parlait, comme de raison, économie agricole, et l'entretien étiiit tombé sur les meilleurs moyens de nourrir et d'engraisser le bétail. -Vous prîtes la parole, monsieur le baron, et dans une allocution pleine de substance, comme vous SRvez en faire, TOUS énumér&tes différents systèmes d'alimentation parmi lesquels vous sembliez pencher pour le système légumineux. Vous devez vous en souveubî
— Fort vaguement,
— Le mot de carottes revint à plusieurs reprises sur vos lèvres ; en pareille matière cela était fort naturel, maiscett« répétion fit sourire H. Dérivaux, qui a des prétentions à la causticité, et il se permit d'adresser à l'un de' ses voisins une observation qui vous parut devoir s'appliquer ironiquement au terme dont vous veniez de vous servir. Ce fut alors que, vous redressant de toute votre hauteur et prenant votre plus gnind air {c'est qu'il n'y a pas à plaisanter quand vous pre-
U 6BNTILH0MHB CAHPAONAU). SB».
Mz cet mr-]h, ce pauvre perceptenr Chavelet vient d'en faire l'épreuve tout à l'heure); prenant donc une attitude imposanie, tandis que votre physionomie exprimait une dédaigneuse ironie , vous vous tournâtes du cAt^ de H. Dérivaux, et, le regardant bien en face, vous lui dites : a Monsieur le sous-préfet , un pauvre campagnard de mon espèce n'est pas obligé de mettre de la littérature ni de l'éloquence dans ses paroles ; pourvu qu'il ne cherche à blesser personne et qu'il se fasse clairement comprendre, on doit lui permettre l'emploi du mot propre et le dispenser des périphrases poétiques, un peu passées de mode d'ailleurs depuis l'abbé Delille. De plus, je vous ferai observer, monsieur le sous-préfet , que si je parle de carottes, que si j'en plante même, du moins je n'en tire jamais, v Abl ah! jugez de l'éclat de rire général.
— La plaisanterie, à supposer que j'aie adressé en effet quelque chose de semblable à H. Dérivaux, me parait fort médiocre, dit le baron toujours impassible, et à coup sdr
' elle ne mérite pas l'honneur que vous lui faites en vous en souvenant.
— Une plaisanterie médiocre ! s'écria H. de Boisjoly, qui feignit de se révolter contre la modestie ext^érée du gentilhomme campagnard; mais c'est à dire que dans la circonstance c'était bien plus qu'un trait piquant décoché avec autant d'à-propos que d'esprit, c'était un vrai coup d'assommoir pour ce pauvre sous-préfet, qui, au -su de tout le monde, est criblé de dettes, sans cesse aux expédients , journellement occupé à tirer, aux dépens de ceux qui s'y laissent encore prendre, quelque légume du genre de ceux dont vous oarliez. Ah I ah ! ce bon M. Dérivaux ! Et ce qui rendait encore la chose plus amusante, c'est qu'il y av^t là, au comice, trois ou quatre de ses créanciers qui riaient jaune, tandis que tout le reste éclatait. Une plaisanterie mé- (Locre ! moi je vous soutiens, monsieur le baron, que la plai-
9Tt (Ei;VRES OB CH. DE BBBIfAKD.
ganterie était excellente, et vos carottes loot à fait assaisonnées au sel attique. Ah ! ah l
Le consdltec de préfecture liâoonimença ses. éclats de rare, dans fespoic sans (toute que sod iaterkuateuE fiuintit pary pceodre part; mais il fut déçu dans soucakul, et, fairte d'écho, cette gaieté factice ne tarda pas à s'oindre.
H. de Vaudrey avait attendu sans sourciller la fin de fftccès ; il regarda alors H. de Boisjoly, et an même temps un sourire fin et moqueur vint animer sa physionomie, jusque-là grave et impassible.
— Monsieur, dit-il tranquillement, comptez-vous me fure poser longtemps^
— Vous faire poser , monsieur le baron i s'écpa le conseiller de préfecture, dont la figure n'offrait plus la moindre trace d'bilarité.
— Écoutez ; débarrassez-vous de votre tasse, aussi bien votre cnfé doit être froid, et al|(ms f^re un tour dans le parc; pour causer nous y serons iqieus que sur cettp terrasse, où tous les yeux sont ^és su^ nous.
Sans parier de madame Çrapdperri? et de son mari, la plupart des convives en effet observaient curieusement les deux principaux d'entre eux, et semblaient attendre avec une sorte d'impatience le résultat de leur entretien.
M. de Boisjoly se hâta de remettre à un domestique sa tasse de moka {«"esque pleine, et il accompagna le baron qui dirigea sa marche vers l'allée des marronniers. Bien avant d'y arriver, les deux interlocuteurs se trouvèrent assez loin (lu reste des invités pour pouvoir reprendre leur conversation sans craindre les oreilles indiscrètes.
— Maintenant causons, dit le baron en rompant te silence qui avut duré depuis qu'ils avaient quitté la terrasse'; mais d'abord, permettez-moi de vous adresser une petite question.
— Pariez, monsieur le baron.
— Vous la trouverez peut-être assez déplacée, car un
LB flETfTILHOHHB CAHPAGRABD. ?T)
écolier de huitième pourrait y répondre, et vous êles, je !e sais, u» liOHime fort mHtrait; mais veuillez oousid^r que je 8WS luei-fflâme ua pauvre eau^agnard deveoa depuis plusieurs uuées fort étranger aux belles maaières...
— Monsieur le baron, isterrom^t le consàtter en feigoanl de sourire, du moment que vous vous traitez de pauvre caoïpagaard , c'est que vous allez nu décocher quelque bonne malice, car c'est ainsi, je me le rappelle fort bien, que vous avez commencé l'exécutiou àe ce bon M. Dérivaux.
— Laissons là M. Dérivaux, et revenons à ma question. Vous avez lu immanquablement ta fable du Renard et du Corbeau î
— Je l'ai lue, en effet, répiMidit M. de Boisjoty ea s'e(fcrçant de stéréotyper sur sa physionomie un enjouement kl altérable.
— Je vois à votre sourire que vous devinez déjà l'application que f en veux faire. D'aiBeurs, si vous ne la devinez pas, la voici. Vous av^, certes, au moins auttuit d'esprit, d'adresse et d'éloquence que maître renard; mais, de grâce, qui a pu vous faire supposer que j'eusse de mon eOté la sotte et eréctote vanité de mattre cwbeauî
— Mon Dieul monsieur le baron, dit le conseiller avec un rire contraint, veuillez bien ôtre persuadé que je n'ai pas la moindre envie de mange? votre fromage.
— Si foit, monsieur, si fait; ou du moins, sll ne vous convient pas de le manger vous-même, ne seriez-vous pas f&ché de pouvoir es faire cadeau à notre digne hote, M. Grandperrin, puisque mon fromage, pour en finir avec l'allégorie, n'est autre chose que les voix des électeurs de ce canton «ur lesquels vous vous figurez, à tort ou à raison, que je puis exercer quelque influence.
— Eh bien 1 j'aime beaucoup mieux ça , s'écria M. de Boiajoly en prenant tout à coup un accent de brusque franrïii<e; Je tournais fort gauchement autour de la question.
STL CBUVRES DE CH. DE BEHNARD.
et je VOUS stûs gré, monsieur le baron, d'avoir mis on terme à mes évolutions maladroites , en abordant de vous-même le sujet dont je voulais vous entretenir. Oui, je n'hésite pas il en convenir, un de mes désirs les plus vifs, je n'ose pas encore dire une de mes espérances, est d'assurer à la candidature de notre ami commun Graodperrin l'appui de votre haute et si légitime influence.
— Avez-vous réfléchi, monsieur, qu'un des adversaires de H. Grandperrin est le marquis de Ch&teaugiroD, mon neveu î
— Il était impossible que je ne fisse pas une pareille réflexion.
— £t quoique vous l'ayez faite, vous cherchez cependant il me gagner à votre parti î
— C'est en ce moment mon désir ie plus vif, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire.
— Cependant il doit vous paraître probable que si je me décide à me mêler de cette affaire, je soutiendrai mon neveu plutôt qu'un étranger.
— De la part de tout autre que monsieur le baron de Vaudrey, cela, je l'avoue, me par^trfut en effet excessivement probable.
— Pourquoi cette exception en ma faveur î
— Parce que monsieur le baron de Vaudrey est lui-même un homme d'exception , un homme de dévouement autant que d'honneur, constant dans ses sentiments, invariable dans ses principes, fidèle à sou parti en dépit des revers, un homme enfb...
— Nous voilà retombés dans notre fable de tout it l'heure, interrompit sèchement le gentilhomme campagnard.
En dépit de son assurance, M. de ftoisjoiy parut un iu- (tant démonté.
— Monsieur le baron, reprît-il après un silence de quel ques secondes il est vraiment fort difticile de diecutor ave»
LE GENTILHOMMB CAMPAeNARD. ITI
TOUS. Au moindre mot qui ressemble à un éloge, vous voua emportez comme un cheval ombrageux. Estrce ma faute à moi si pour ce qui vous concerne la vérité ressemble quelquefois à la flatterie)
— Encore ! dit M. de Vaudrey avec un sourire sardonique ; de grftce, maître renard , laissez là mon plumage , et veuillez me dire la raison qui vous fait supposer que jfl pourrais abandonner la candidature de non neveu pour soutenir celle de M. Grandperrin î
— Je vais m'expliquer clairement rit catégoriquement , répondit H. de Boisjoly avec la résolution désespérée d'un joueur malheureux ^squ'alors qui place le reste de son enjeu sur une seule carte. Vous êtes légitimiste , monsieur le baron : vous avez quitté le service en 1830 pour ne pas prêter serment au gouvernement actuel, et pour la même raison vous vous êtes constamment abstenu d'aller aux élections. Il est donc impossible que vous ne voyiez pas avec un souverm dépimsir la conduite du marquis de Chftteai^ron, prêt à quitter la ligne où il a marché jusqu'ici sur vos pas, pour se rallier au nouvel ordre de chose. Voilà ce qui me fait penser que, loin de l'encourager à im act« qu'il ne m'appartient certes pas de blâmer, mais qui à vos yeux doit équivaloir à une véritable défection , vous n'épai^erez rien au contraire pour l'en détourner; et voilà, par une conséquence fort logique, pourquoi j'espère obte* nir de vous que vous appuyiez notre candidat. En ce moment, vous le savez fort bien, et j'en conviens franchement, l'élection dépend de vous. Si vous soutenez votre neveu, ou même si vous restez nentre, nous serons battus ; si vous nous donnez vos voix, au contraire, il échouera et resteri. , ainsi forcément dans la ligne où vous t'avez maintenu depuis six ans. Conserver au nom de Châteaugiron l'éclat di fidélité sans tache dont il a brillé jusqu'à ce jom, ou le voit donner un démenti à son passé en se laissant inscnre sur les IW<^ des Tuileries, voilà, pour ce qui vous regarde , où
tt« OOVKBS m CH. DE BElINjUtt».
«e réduit la questloo, iBàinferiànl c'est à Voù's 'de la téso'ùire. —Eh bien! monsieur lé baron, ajoutais CoïiseiUer en arrêtant sur le vieux gentilhomme un regard fin et pénétrant, étes-vous content, cette fois? M'accusereï-vOuS encore d'être un flatteur ou de rtaiiquer 'le ffànchlse, et suisje toujours maître renard !
— Plus que jamais, morbleu t s'écria M. de Vaudrey d'un ton boumi ; car cette fois vous avez trouvé )e vrai moyen de me soutirer mon fromage.
— Vrai ? dit M. àe Boi^oly, qui ne put réprimer un mouvement de joie.
— Ne triomphez pas encore, r^ritie baron en remarquant ce geste involontaire; je ne promets rien, je ne prends pas d'engagement. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai déjà envisagé la question sous le point de vue que vous venez de me présenter avec toute l'habileté qui vous c^wMédse, et que j'y réfléchirai enctffe Béneusemeat. £n on mot, conHBe diaent les rois, j'aviserai.
— Cest que je suis forcé de partir demain, observa M. de Beisjoly d'un air insidieux ; et si j'emportais la moindre as-
■^ Si vous putez, H. &rBDdpemn reste ; il tne semble que c'est l'essentiel, niterrompit d'un ton bref le gentilhopime canpagntad.
— AssuréAient i Vntàs cependant si avant mon^part j'nvus pin obtenir un résultat certain^ je s^aîs. . .
— J'aviserai, vous dis-je.
* M. de Boisjoly Vit h la physionomie'dub^On, redeveirae soudain froide et sérieuse , qu'il y anraît de l'imprudence à inàstèr davantage, fît qu'à poursuivre un triomphe complet il courrait risque de compromettre le demi-succès qu'il venait d'obtenir.
— L'affaire est en boime voie, se dit-fl prudemment, et je puis abandonner maintenant à madame Grandperrin,
U «EKTaHOIfflE CAMPAGNAKD. )1|
qui me p!irait une femine fort adroite , lé soin 'êé 1& tiondui^ au poil.
Les deux intertocuteurs reprirent lé chemin de ia litaison êtl&éntqudi^éspas'en silehc*.
— Monsieur le baron, dit au bout d'un instant le conSèffli ter 'Ae préfecture 'd'un air souriaïlt , niainteïiaiit que nous sommes d'accord, ou à peu près , et que je n'e puis plus être accusé de chercher à vous séduire, ce Cfiiî serait, je crois, an peu difficile, j'ai bien envie de vous offrir un petit cadeau.
— Un cadeau 1 répéta M. de Vaudréy en ârrètaiit sûr son compagnon un regard sérieux.
— Oh 1 rassurez-vous; le présent que je veux vous faire n'a rien qui puisse blesser la susceptibilité la plus déncate, et j'ose même espérer que vous ne l'accepterez pas sans plaisir.
Le conseiller de préfecture tira d'une des poches de son habit une lettre assez volumineuse et l'offrit à M. de Vaudréy, en mettant dans ce geste toute la gracieuseté dont il était capable.
— Mais ce paquet est adressé au maire Amoudru, dit le baron en lisant sur l'cnvelc^ipe le nom de l'iionnôte administrateur.
— C'est égal, vous pouvez l'-ouvrir.
—-Briser uû 'cachet î
— Pourquoi pas, puisque c'est le cfi<^ét de la préfecture et que je représenté ici cette VnéfAe pi^ècture î
— C'est juste, réfio'ndit M. de Vaudrey, qui, sans résister pids Idngtemps, décacheta l'envelo^ipe et en th-a deux ^piers ^hés en quati* ; l'un était nilé copie de l'ordonnance durdi qui venait d'accorder ou plutôt de restituer au village de Chateangiron-le-Vi9il le titre de commune; l'autpe renfermait un arrêté dû préfrt de H9con , enjo^irat au maire Amoudru d'exécuter ladite ordonnance en procé-
D:,U,:0,GOO^|C
270 CBCVBES DB CH. DE BERflARD.
dant sans délai à la confection de la tiste des nouveaiuc éleo ' teure oommunaux.
Après avoir parcoura ces deux pièces, M . de Vaudrey tira de sa poche à son tour la lettre que lui avait apportée RabussoB, et la montra au conseiller avec un sourire railleur.
— Votre nouvelle est un peu déflorée, lui dit-il, car je la sais depuis ce matin.
— Eh bien ! si je n'ai pu parvenir à vous surprendre, reprit M. de Boisjoly assez contrarié , vous me permettrez du moins de vous offrir mes compliments sincères T
— Sincères, c'est possible, mais à coup sûr fort inattendus, dit le baron d'un air de persiflage.
— Hais pourquoi donc T
— Parce que depiùs deux ans votre préfecture a fwt tout ce qui était en son pouvoir pour m'empécher de réussir.
— Je vous assure, monsieur le baron, que vous êtes complètement dans l'erreur : c'est le sous-préfet Dérivauz quia cherché à entraver votre affaire ; maisàHàcon...
— A Mflcon aussi bien qu'à Charolles, l'administration a toujours été contre moi, ce qui, après tout, ne m'a pas em- .péché de/éussïr, comme vous venez d'en avoir la preuve. Maintenant que j'ai remporté malgré vous, ou pliitAt contre vous, une victoire à laquelle, j'en conviens, je tenais infiniment, il est sans doute fort habile de chercher à vous en attribuer le mérite; mus, par malheur, je suis trop bien informé pour ne pas me croire parfaitement dispensé de toate espèce de reconnaissance. Eïitfindons-nous donc bien , mon^eur,avaatdenousséparer:nousrestonsvis-à-visi'nnde l'autre dans les mêmes termes où nous nous trouvions avant cette conversation ; je ne vous dois rien et je ne veux vous devoir rien, de même que vous auriez tortde vouscroire mon obligé si, par des considérations tout à fait personnelles, je me décidais à soutenir la candidature de H. Grandperrin.
— Grogne, sanglier, fo-ogne, se dit H. de Boisjoly au Ueu
LB GBRTILBOHME CAMPAGNARD. 31 T
de répondre, pour avoir tes votes je te permettrais ig^nie déjouer du boutoir.
Un instant plus tard, le baron et le conseiller étaient revenus sur la terrasse, où leur retour excita un sentiment de curiosHé qui ne fut pas satisfait, car ils se séparèrent ausdtAt. Taudis que H . de Vaudrey allait s'asseoir sur un banc à c4té de Victorine, H. de Boisjoly s'approcha de madame Grandperrin.
— Ëh bient lui demanda-t-etletout bas d'un aird'anxiété.
— Madame, répondit en souriant le courtier d'élections, j'ai blessé la béte, mais elle court encore, et maintenant c'est à voua de l'achever.
— Je m'en charge , dit Clarisse , lorsque M. de Boisjoly lui eut brièvement e^cpliqué où en étût l'affaire.
LB CLDB DU CBEVAL-PATRIOTE.
Au château, la fête destinée à célébrer l'arrivée de la mai'quise de Châteaugiron ne s'était vu troubler par aucun accident, et ses moindres détails avaient obtenu autant de succès qu'en pouvait désirer le juge de paix , son prindpal auteur.
Le dtner offert à la table même des maîtres de la maison, aux dignitaires et à une partie des notables du bourg; le . festin, moins raffiné peut-être, mais fort somptueux cependant, servi à la compagnie de pompiers sous une tente dressée à cet effet et décorée de banderoles aux couleurs de Châteaugiron ; le bal champêtre sur la terrasse, les jeux de toute espèce danstes jardins, un assez joli feu d'aHifice tiré à la chute du jour, à l'extrémité d'une pelouse au bout de laquelle commençait le parc, tout, en un mot, avait réussi au delà des espérances de l'ordonnateur de la fête.
IT8 CGOVKES DB CH. Ht BERNABO.
Compliiiieiité t vingt reprises sur le bean récuitat de ses diverses dispositions , M . BiJ>ilier d'ailleurs avtût remporté au dessert uh succès plus Qatteur encore , puisqu'il lui était to^ personnel. En dépit de la mine renfrognée du etiré Dommirt», et ta^gré lesrailleneg échangées à demi-voÎK entre la douairière de Sonvalot et le vioMMe de Longerat^ assis à cAté l'un de l'autre, les couplets chantés par le juge de paix avec renthousiasme le plus chevrotait, «vai^it obtenu les honneurs du bis, et la jeune marquise, eoil^tarée tour h tOHT à H^té, à Vénus et à Minerve, avait, mi retour de cette galanterie mythologique, porté la santé dn poëtfi septuegénaire en exprimant l'e^Kiir qn'H vivrait encore assez loiigten^ pour être le puraiD du |)remier eifant de la petite Pauline, âgée pour lors de six mois à peine.
— Après le jour d'aujourd'hui , auquel je ne comparerai jamais nul autre, répondit M. Bobilier ému jusqu'aux larmes, ce serait le plus beau jour de ma vie, et si je vis assez pour le voir éclore, je pourrai m'écrier alors comme le vieillard Siméon : Nunc dimitte servum tuum. Domine I
Il n'est pas de bonheur sans mélange : à la tombée de la Burt, une averse imprévue et persistœite éteignit l'iUmnioa" Won destinée & succéder an feo d'artifice ; mais tout avaft trop bien réussi jusque-U pour que cet acttdent pét être regardé comme nn contre-temps sérieux.
A neuf heures du soir, la place dn chflt«au , si bruyante tout le jour, était redevenue calme et silencieuse ; la phiie achevait de noyer les Iwnpions ftecés autour de l'arc de Triomphe, le long de la façade de la mairie, devMit le pereift de l'église et sur les fenêtres de quelques édifices irarticaliers qui avaient essayé de participer à l'Hltimination. Sit face du châtcati , la ligne de maisons au milieu de laquette se Sauvait l'auberge du Ckeml-Patriott, était plongée dtinl une obscurité profonde, dissipée à demi devant l'aubei^ même par une grosse lanterne accrochée à cMé de l'enangw et criant au vent sur sa potence rouillée.
.:o,Googlc
U eraTILHOUHB CiHPAONASD. !T*
A de loDgs intervalles, quelques bourgeois de Chàteaugîro&, se dirigeant ptudemûent ii travers ees ténèlffes visi> bles, venaient frapper k la porte du logis de Toussaist Gilles; nui» qu(ûqu'eK ralsoe de m destieetioa habituelle, l'entrée de ee Hês parût devoir être p^liquc, oa n'y était admis ce 80ip-là qu'après avoir sitbi, à traver» la porte «Dtre-ba,illée, nne eapèc* de reeoooaissanee militaire.
llBcamdor, dHwtissaat h l'escalier du premier étage , eoopait le rez-de-cbwseée de l'aïUiei^e en deux parties i peu près ^ales. D'un cAté ae trouTaie.nt la cuisine et un réduit où couchait l'espèce de maritorne qui- présidait au Itouvemement des fourneaux; de l'antre câté, on entrait dans une BEses grande salle à maager.derrièie laqqeUe s'ouvrait une autre pièce beaucoup plus petite dont l'unique fMétn doonait sw uw arrière-cour.
DtHis cette seconde ohaïuhre asse? reculée pour que de la rue on ne pdl entendre ce qu'on y disait ni voir ce qui s'y passait, une deoû-dimzaine de beu^eois de Ch&teangiroD, pamû lesquels deux ou trois ne nous sont pas ûooonnus, toient assis antow d'une table ronde couverte d'uB vieux tapis, et sur laquelle deux chandelles, placées dans àsf iambeaui de cuivre, brillaient d'un asseï triste éclat, car perfionne depuis longtemp» n'avait songé à le» inoucber. Du reste, on s'ap^cevait aur la table si veires, ni cartâ^ ni jetons, ni bouteilles; cette abaeneie aigniâcative et ta dideor mysiéneuse avee laqu^la s'entretenaient te* interlocuteurs, annonçaient que ieur réunian avait un tQut autre but que celui qui dirige d'^inaîre les habitués d'un cabaret.
— Je vous dis que j'en suia sûr , disait à demi-voix un pwEonnage joufflu, en qui le lecteur reconoaltra le greffier Vennot, l'aide de camp, Biais non l'ami, bien s'en fallait, du digne juge de paix.
— £t moi je suis sûf d» oontnire, répondit du at^tm ton «B autre iot«toettteur qui n'étiât nAn qwl^ boucber Qa»-
3S0 OEUVIIES DE CH. DE BBBNAKD.
therot, à qui le matin même le docte aubergiste avait donné une si belle leçon de blason.
— Je tiens cela de la bonne de la vieille Bei^eret, reprit le greffier en insistant, et elle le tenait elle-même de sa maîtresse qui a tout vu de ses propres yeux.
— Et moi, reprit le boucher avec non moins d'obstination, j'ai rencontré ce soir Lavemier le pécheur, qui se trouvait justement sur la rivière quand la chose est arrivée.
— La parole est à Vermot, dit un gros homme, coiffé d'une casquette de loutre, qui, en l'absence du capitEûne Toussaint Gilles, semblait exercer les Tonctions de président.
— Oui, laissez parler le ^fâer, ajoutèrent ii la fois deux ou trois des assistants.
Le greffier Vermot, espèce de courtier marron judicirâre qui prenait le titre complexe de magistrat>-homme de loi, et se mêlait de donner des consultations,] ouïssait dans le club du Ckefol- Patriote à'ane tout autre importance que le boucher Gautherot, dont le principal mérite consistait à saigner assez correctement un mouton, non que ce dernier talent ne suffise quelquefois pour porter un individu au pouvoir, ainsi qu'on en a eu plus d'un exemple en 1793; mus en 1836, la situation un peu agitée à la surface était fort calme au fond, et les hommes de plume primaient les hommes de coutelas, comme ils le font encore aujourd'hui, fort heureusranent.
— D'abord, Vermot, en appuyant ses coudes sur la table et en gesticulant des deux avantrbras pour donner plus d'accent à son débit, il est un fait certain, c'est que ce matin Vaudrey et Froidevaux sont sortis ensemble de l'audience, fort irrités l'un contre l'autre.
Le greffier était un démocrate pur sang, et ïl avait banni de son langage tous les titres, même le terme, si incffensif pourtant, de monsieur.
— Je les ai vus sortir, dit le vice-président en casquette de loutre, et il m'a paru qu'ils causùent assez tranquillement.
— C'était pour mieux cacher leur jeu, Vaudrey du moin^
LE GENTILHOMME CAHPAG.URD. Il 1
car il n'est pas prouvé que Froidevaux ait eu l'intentioD de pousser les choses plus loin. Alors ils ont fait semblant de se séparer, mais très-probablement ils étaient convenus auparavant du lieu où ils se retrouveraient; et en effet une demi-heure plus tard ils s'étûent retrouvés.
— Vous appelez ça se retrouver î interrompit le boucher, qui était piqué qu'on lui eût enlevé la parole pour l'accoN der à son contradicteur; à ce que m'a dit le pécheur, l'un était à droite de la rive et l'autre à gauche; voilà ce que vous appelez se retrouver 1
— Je vous répète, Gautherot, que c'était pour mieux cacher leur jeu, reprit le greffier ; s'ils avaient pris le même chemin , on aurait pu les suivre, tandis qu'en allant l'un à droite, l'autre à gauche , ils déroutaient les curieus. D'mlleurs ils n'étaient pas si bien séparés que vous voudriez le faire croire , puisqu'en ce moment on peut passer sur l'éduse aussi aisément que sur le pont; et, en effet, voilà Froidevaux qui se met à la traverser, comme cela sans doute avait été convenu entre eux. 11 est probable qu'ils avaient l'un ou l'autre des pistolets dans leurs poches, et qu'ils avaient décidé d'aller se battre dans un coin du parc de Grande perrin.
— C'est très-probable, dirent plusieurs des auditeurs.
— Alors, que fait ce vieux carliste de Vaudreyî poursuivit le grenier : quand il voit Froidevaux engagé sur l'écluse, il saule dans une barque, arrive comme la foudre, et d'un coup de gaffe le jette dans la rivière.
— Ça n'était pas de franc jeu, dit le vice-président en hochant la tète d'un air improbateur.
— C'est-à-dire, reprit avec un accent indigné le magisbrat-bomme de loi, que c'est tout bonnement un guet-apens, crime prévu et qualifié par l'article â98 du Code pénal.
— Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de M. de Vaudrey, dît un des assistants; on le disait si brave rt si loyal.
DglzMbyGOOl^ll;"'
3S1 OBtmtES DB en. DE BBBNARD.
— De la part d'un aristocrate il faut s'attendre à tout , observa sentencieusement le gros homme coiffé de loutre, honnête épicier d'ailleurs.
— Voilà donc Froîdevaux dans la rivière , reprit Yermot en continuant son récit, mais il nage bien, et en eflfët il s'en tire et remonte sur l'écluse. Croiriez-vous bien, ajouta le narrateur, les coudes toujours posés sur la table et les avantbras agités d'un tremblement pathétique, croiriez-vous bien qu'alors ce gueus de Vaudrey, fiirietis de le voir en réchapper, l'a poursuivi dans sa barque jusqu'au bord , pour essayer de le rejeter k l'eau. La vieille Boi^cret et cette autre bigotte de Chavelet se trouvaient par hasard dans le jardin du perœpteBr, qui touche presque à l'écluse, et, comme elles poussaient des cfis d'indignation , savez-vous ce qu'a fhit mon Vandreyî II s'est a^'ancé vers elles eii brandissant sa gaffe cumme un énergumène , et leur a crié de sa voix de taureau, que si elles ne se taisaient pas, il allait les jeter h i'ean toutes les deux j ainsi qu'il venait de faire à l'avocat, en Sorte qu'elles n'ont en que le temps de se sauver bien vite et qu'elles courent encore. Voilà mot pour mot ce que m'a éît la servante de la vieille Chavelet, à qui sa maltresse n'a rien eu de plus pressé, en rentrant, que de raconter toute l'histoire.
Cette versiou, légèrement Infldèle, ne trouva d'autre contradicteur que Gaulherot, qui persistait à vouloir lui oppoeer lerécilplusvéridiquedupôciieurLavemîer; mais le boucher châteaugironais était un de ces orateurs malheureux qui trouvent moyen de perdre les meilleures causes lorsque par hasard ib parviennent à se faire écouter.
Il demeura donc à peu près constant aux yeux des citoyens réunis à l'auberge du Cheval-Patriote que la chute de l'avocat Froidevaux dans la rivière n'était pas la suite d'un accident, mais bien le résultat d'un indigne guet-apens.
— Pour lors, demanda au greffier l'épicier vice-préstdent, il paraîtrait qu'après s'être retiré de ce mauvais paa^
DiglzMbyGOOglC
LB GENTILHOMME CAHPAGNARD. 3St
M. Froîdevaux serait venu ici au lieu de retourner chei luiT
— On compte une demi-^ieae d'ici chez lui, répondit Vcmwt, et une demi-lieue, ça parait long quand on vient d'être jeté à l'eau tout hal^llé. Il est donc revécu ici ; on lui a allumé im grand feudanssaobambre^ft ce que m'a dit Toussaint GiHes, et depuis ce temps-là, phis de noutelles ; j6 ne sais pas même s'il s'est fait monter k dîner, et cependant il devait avoir besoin de se refaire.
— Pourvu que Toussaint Cilles le décide à descendre] dit Gautherot. «
~- S'il ne descend pas, nous nous passerons de lui, répondit le greffier d'un ton sec.
— Vous vous en passerea si ça vous convient, reprit le boucher; mais comme la chose qu'on nous propose pourrait peut-être nous men» plus loin qu'on ne »oit, je ne serais pas fftohé, mol, de savoir ce qu'en pense H. Froidevaux.
— Je trouve que cette fois Gautberot n'a pas tout à fuit tort, dit le vice-président en soutevant sa casquette de loth tre pour se gratter le Imit; l'affaire an sujet de laquelle aous a convoqués Toussaint Gilles est grave, et il ne s'agit pasde nous foire donner sur les doigts. L'avocat connaît les lois parfaitement, et il n'y a que lui qui puisse nous dire jusqu'où nous pouvons aller sans nous attira sur les bras une méchante affaire.
— Il me semble que je suis homme de loi tout aussi bien que mtatte Froidevaux, et de plus magistrat, ee qu'il n'est pas, réfjiqua le greffier avec un accent ^ mauvaise humeur où perçait l'envie ; ainsi, quand je vols assure que nous sommes dans notre droit et que nous ne courons aucun risque de nous compromettre...
Avant que Vermot eût achevé sa phrase, la porte de la (diambre s'ouvrit, et le maître de l'auberge entra, le front couvert d'un nuage, et tenant une ohandelle à la main.
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Sg4 œVVRXS DE CH. DE BEBNABD.
— EbbienI H. Froidevaux va-t-il venir? demandëreat vivement à l'aubergiste plusieurs des assistants.
— Non, répondit Toussaint Gilles d'un ton bcuiru, et il B6uflla sa chandelle qui pourtant n'eût pas été de trop.
— n refuse de descendre T dit le boucher.
— Oui, répliqua l'auhei^ste avec le même laconisme.
— Cependant, ajouta le vice>président, vous lui avez bien dit...
— Je lui û dit tout ce qu'il y avait à lui dire.
— Et il vous a répondu!
— Allez au diable 1 et laissez-moi tranquille ! voilà ce qu'il m'a répondu.
— Je ne reconniûs pas là la politesse de H. Froidevaux, dit le gros épicier avec une espèce d'incrédulité.
— Elle est aimable aujourd'hui sa politesse, répondit Tonssaint Gilles apr^ s'être as^s; depuis son accident, il n'est plus abordable ; comme si c'étiût ma faute I D'ailleurs, « vous ne me croyez pas, vous pouvez l'aller trouver; vous verrez comme il vous recevra.
— Gautberot, allong-y ensemble, dit l'épicier en se levant; peut-être serons-nous plus heureux que notre président. Nous nous annoncerons comme députés du club.
Le boucher se leva sans fmre d'objections. Après avoir rallumé la chandelle que venait d'étemdre l'aubergiste, les deux hommes sortirent de la petite salle qui servait de sanctuaire au club de Ch&teaugiroo, et se dirigèrent vers l'escalier du premier étage. Un instant après, ils étaient arrêtés devant une porte sur laquelle le numéro quatre se trouvait éait en gros caractères.
L'épicier frappa d'un doigt discret, mais il n'obtint pour réponse qu'un brusque aboiement, et tout aussitôt des reniflements répètes se Srent entendre par dessous la porte.
— Amisl dit Gautherot en répondant à l'espèce de quivive que leur adressât le fidèle Pyrame.
— Honûeur Froidevaux, dit le vfc&^président en aàoc^
LE fiENTILHOHME CAUPAfiNARD. 1««
eissant le timbre naturellement fort peu mélodieux de sa voix, c'est Pierre Gautherot et moi Laverdun qui voudrions vous dire bonsoir.
L'avocat ne répondit pas, mais le chien fit entendre un grondement sourd.
— Nous ne vous ennuierons pas longtemps, dit le boucher eu prenant la parole à son tour, nous n'avons qu'un tout petit mot à vous dire.
Froidevaux ne donna aucun signe de vie, mais Pyrame gronda plus fort.
— Ouvrez-nous donc, monsieur Froidevaux, reprirent à la fois les deux ambassadeurs en unissant leurs voix comme font dans un duo le ténor etla basse, lorsque chacun de sou cdté a chanté son solo ; nous sommes envoyés par les citoyens réunis aurez-de-chaussée.
— Si l'on ne me Imsse pas enfin tranquille, s'écria tout à coap dans l'intérieur de la chambre une voix tonnante, si l'on ne descend pas l'escalier sur-le-champ, je prends moK fusil, ettantpis pour ceux qui recevront quelques grains de plomb dans la figure.
Au même instant, Pyrame appuya par un aboiement plus énergique encore que le premier la menaçante déclaration de son maître.
— Il n'y a rien à faire, dit au bsucher l'épicier Laverdun, qui aussitôt battit précipitamment en retraite.
— C'est sa chute dans la rivière qui l'aura mis de* mauvaise humeur, répondit le boucher en dégringolant l'escalier à la suite de son compagnon.
Les deux députés rentrèrent dans la salle du club, aussi désappointés que le furent, devant Troie, le grand Ajax, le divin Ulysse et Phénix, l'ami des dieux, lorsqu'ils revinrent au camp des Grecs après avoir échoué dans leur mis^oa près de l'inexorable Achille.
— Le refus persévérant de l'avocat Fi'oidevaux est regrettable sarsduute, dit alors le capitaiite Toussaint Gillei^
38« (Buvbbs db en. de berkard.
après avoir, à défaut de sonnette, frappé du poing sur la table pour commander |e silence et l'attention, mais enâO'' il n'est pas membre de notre club , nous ne l'y aurions admis qu'à titre de conseiller éclairé et discret; ainsi son absence ne doit pas nous empêcher de délibérer.
— L'observation du président est parfaitement }uste, fit remarquer le greffier joufflu, qui nourrissait une secrète envie contre le jeune avocat, et par conséquent n'était nullement fâché de son absence; on disait autrefois : a Faute d'un moine l'abbaye ne chOme pas, » Or, noos valons un peu mieux que des moines ; à l'œuvre donc, et prenons un parti.
-:- Je suis arrivé le dernier, dit le taillandier Kcardet, l'adversaire du bouclier Gautherotdansla discussion héraldique qui avait eu lieu le matin, |e ne sais donc pas de quoi il retourne.
- — Je vais vous le dire à tous, reprit Toussaint Gilles en se redressant avec majesté sur sa chaise, 11 s'agit, citoyens, de savoir si les bourgeois de Châteaugîron, j'entends les purs comme vous et moi,supporteront patiemment Taffront qu'on leur a fait ce matin dans ma personne; s'ils laisseront triompher l'arislocratie, le carlisme et la prêtraîlle sans opposer aux scènes honteuses dont nous avons été aujou> d'hui témoins autre chose qu'un lâche silence; sTIs courberont la tète comme "de vils ftœîSfs sous le joug déshonorant qu'on voudrait leur imposer; en un mot, il s'agit de savoir si les bourgeois de Châteaugiron, ces braves citoyens, ces chauds patriotes, ces fiers et généreux Français, sont encore, oui ou non, les bourgeois de Châteaugiron.
— Ouij ils le sont encore et ils le seront toujours ! s'écrièrent d'une seule voix les membres du club, esaltés par cet éloquent exorde.
— Si, comme vous m'en donnez l'assurance, reprK l'ora. leur avec chaleur, les bou^eois de ChSteaugirun sont encore dignes de ce beau titre, dès demain la hûnt« de la
LE flCNTlLHOlOiS CAMPA«NABD. S8T
journée d'^ourd'liui sera efTacée ; dès d£main le mo;iu> ment d'adulation servile ét&vé sur La place aura roulé dans ta pooksière ; dès demain les aristocrates, les prêtres, iei chouans et toute leur clique seront rentrés honteusement dans leurs tanières pour n'en plus sortir, dès demain enfia nous serons vengés !
— Oui, vengeons-nous ! s'écria d'un ton non moins véhément le greffier Vermot; il y a Iroplongtemf s que ces genslà, le vieux Bobilier en tête, ne cherchent qu'à nous vexer.
— Vengeons-nous, je le veux bien, dit avec un accent plus crime i'^cierLaverdan,quoiqu'à vrai dire je ne voie pas trop que) si grand mri nousfaitàtouEcet arcdetri<nn* [riie qo'âis (H>t «levé au beat de la ^oe.
— ie oonviens qu'il ne nom a cassé ni Is<es ni junbes, reprit Toussaint Gilles avec un rire dédaigneux ; mais l'honn«ir, eitoyea LAverâsn, pour qiwi le comptez-vousl
— L'faooneHrT répéta d'épicier en éoiB'^iltant ses grO> yeux.
— Oui, l'honneur 1 Supposé qa'an tous ait donné un soufflet, vousn'ennumrriez pas pn^j^leœent; mais si vous ne vous venginc pas, voue leiùz désiionoré, et personne ne voudrait {rfus boire vd seul verre de vin avec vous.
— A propos de ça, dit le taillandier, qui, pour siéger dans cette rémtioa ^ti^tique, avut Mé sa ve^, il fait diablement cbwid, et un verre dexin ne serait pas de trop.
— Eh bien ! on bous a donné un soufîlet, pourauivit le {wésident, sans s'an-éter à cette interruption, et maintenant toute la question se réduit à savoir si nous le gardwoas comme de lâches esclaves, ou si nous nois vengerons comme de vr«s citoyens.
— Voilà mon opinion, dit le boacher, qui, en dépit de ses revers de tribune, était toujours un des premiers à prendra la parole; quand oa me frappe, je riposte ; ai donc on nonu a donné ua soufflet, coimne aœure le c^twie, ilf aut en rendre deux ; voilà mon opinion.
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)Sg ntUVREfi DE CH. DB BERRAKD.
— Oui, topons, dit Picardet en retroussant la mandie de $Q clwimise comme s'il eût déjà été àl'œuvre; tout à l'heure le capftaine a dit une chose très-juste : nous sommes ou noua oe sommes pas les bourgeois de Chfit£augiron. Si nous le sommes, conune ça me paraît hors de doute, il faut mettre en capilotade tous les farauds qui nous manquent de respect.
En avanl, marohoiM, CoQtre tears caaoDa, k travers.. ..
— Citoyen Picardet, je te rappelle à l'onire, interrompit le président d'un ton ^vère ; le règlement défend de chanter pendant la durée des séances. D'ailleurs la Paristentu est une dianson dont le civisme est devenu [dus que suspect.
— Eh bien! la Marseillaise alors, répondit le taillandier, et du vin ! car on étouffe id, et l'on peut bien boire un petit coup sans que ça empêche de causer.
— Il est certain que la pluie a refroidi le temps, dit le boucher sans remarquer qu'il se mettait en contradiction directe avec le préopinant dont il venait appuyer la motion ; un verre de vin ou deux ne niHis feraient donc aucun , mal.
— Citoyens, reprit le président Toussaint Gilles en redoublant de majesté, mon devoir est de faire respecter le règlement. Lors de la fondation de notre société, nous avons tous pris l'engagement d'y laisser régner l'ordre, la codcorde, la dignité...
— Je ne trouble pas l'ordre, et je crois avoir tout autant de dignité qu'on autre, interrompit le taillandier, qui continuait de retrousser les manches ie sa chemise ; mais ça n'empÉche pas d'avoir suif .
— Citoyen Picardet, si tu persistes à interrom|H*e la discusâon, ÎB serai obligé de te rappeler une seconde fois à
U GENTILaOnn CAHPAGNARB. 1«»
Ponfre, 4t tu sais que cela emporte une amende de vingt sous.
— Lesvoilit 1 répliqua le taillandier en tirant de sa poche une pièce d'un franc qu'il jeta noblement sur la table; je consens à payer l'amende^ mais à condition que tu vas nous monter en échange deux bouteilles de vieux.
— CitoyenSj je le répète, dit Toussaint Gilles avec une fermeté inébranlable, mon devoir comme président est de faire respecter le règlement, et le règlement sera respecté. Tant que nous serons en séance, je ne souffrirai dans cette salle ni chansons ni bouteilles; après la délibération, je ne dis pas. En attendant, ceux qui ont soif n'ont qu'à passer dans la pièce à côté, on leur servira ce qu'ils désirent; car je suis aubergiste, et je n'ai pas l'habitude de refuser à boire il mes pratiques.
— Tant qu'elles ont de l'argent, grommela Picardet d'un lîrde mauvaise humeur.
— Toussaint Gilles a raison, s'écrièrent plusieurs voix à la fois, après la séance boira qui voudra, mais en ce moment délibérons.
— Le président a parfaitement exposé la chose, dit le grcflier Vennot en s'emparant de la parole ; mais dans son indignationilnes'est occupé que de l'honneur, etaoublié d'expliquer à quel point nous nous trouvons lésés dans nos intérêts. Et, en câet, ajouta l'orateur qui affec'ionnait particulièrement celte locution, l'arrivée de tst Chilteaugiron D'aimiit-elle pas d(t élre pour notre boui^ en général, et pour quelques-uns d'entre nous en particuher, une occa^ sion de bénéfices légitimes T Le vieux Bobilier a fait ruisseler une pluie d'or en cette circonstance ; en est-il iombé sur nous une seule goutte! Voilà le président, par exemple, qui a d'excellents vins dans sa cave, lui en a-t-on acheté une bouteille î Vous, citoyen Lavcrdun, dont la boutique est ausù bien assortie qu'un magasin de Paris, n-t-on pris eii*?2 vous le moindre pain de sucro f Gauthcrot, vous a-t-0|i
i. II
MO CEimtBS ItE GH. BE BEKHAUB. .
iemandé le plus petit gigota Kcardef, c'était^ Aie %^ occa»on de vous faire allumer votre forge, puisqu'il 5 avaS des travaux de serrurerie à exécuter, et cependant vous attendez encore la commande. Je ne parie pas de moi, poursuivit Yermot avec l'accent du désintéressement le pins stoïque, mais eotin n'est-U pas prouvé que dans tout ceci on BOUS a traités comme des gens qu'on pouvait humilier et vexer impunément? Je dis, moi, qu'one pareille conduite crie vengeance !
— Sous ce point de vue, je conviens que vous avez raison, répondit te vice-président Laverdun, qui déjà n'avait pu s'empêcher de trouver que dans cette occasion de gala on avait manqué aux égards dus à son épicerie ; il est sâr ^ue n'avoir rien pris dans mon magasin, pas même une pauvre livre de chandelles, c'est me dire assez clairemeot qu'on me regarde comme un homme sans aucune espèce d'importance. Oui, cela exige une réparation. Vengeon»aous donc, j'en suis d'accord, mais comment î
— Kien de plus simple ni de phis facile, dit le capitaiae Toussaint Gilles avec l'air assuré d'un homme qui a mûri ion plan; c'est demain dimanche; pendant la mease nous BOUS réunirons ici, car j'espère que parmi nous ii n'y a pas an seul mange-bondieu.
Un ricanement unanime et qui sentait sa réunion d'es- ^ts forts accueillit cette plaisanterie phitosc^bique.
— Nous nous réunirons donc ici avec tous ïes bcM» patriotes que chacun de nous pourra amener, et quand les bftdfiuds sortiront de l'église, nous sortirons Qon»^némes de Mon auberge en grande cérémonie, sous le prétexte d'allé attacher un drapeau à l'arbre de la liberté, ear celui que BOUS y avons placé eu 1830 demande depuis Iwigtstops un lemplaçant.
— Voilà une fam^ise idée, s'écria le taillandîeF Picarde en déchargeant sur la table im vigoureux coup ^ poing; 91, tanf an meilleur avis, c'est iQoi qui l'exéciitor^< ie
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grimpe tomme un chat; ainsi je demande à être charge d'attacher le nouveau drapeau.
Le président promena les yeux tout autour de la ti^e, comme pour recueillir les suifrages.
■* — Citoyen Picardet, dit^l ensuite d'un ton solennel, la société, convaincue de ton patriotisme et charmée de tronverune occasion de le récompeuser, f accorde par me voix Hiomieur que tu réclames; c'est toi demain qni feras flotter DOS glorieuses couleurs au sommet de l'arbre de la liberté.
^— J'ai justement dans mon magasin l'étoffe nécessaire, dit le vice-président Laverdun, qui, selon l'usage des boutiquiers de petite ville, cumulait deux ou trois commerces et vendait du drap entre une pyramide de pains de sucre et une guirlande de jambons.
— Il faudra que le drapeau soit prêt demain i dix heures m plus tard, reprit le président. i
— Il sera prêt dès le matin, répondit l'épicier, mon épouse et ma fille dussent-elles passer la nuit à le coudre.
— C'est bien dit, s'écria Gautherot j nwis irons demain attacher un drapeau à l'arbre de la liberté; mais cela nous vengera-t-il suffisamment?
— Toici ce qui vous vengera, dit Toussaint Gilles avec on sourire triomphant et terrible : pour fêter l'immortel symbole de notre révolution, nous alhimerons un feu de joie, et ce feu de joie, ajouta le capitaine des pompiers en grossissant dramatiquement son organe, ce sera ce monument servile qu'on a eu l'audace d'élever ce matin sous nos yeux pour noiis braver.
— L'arc de triomphe T demandèrent plurieurs r'>ix en même temps.
~ Oui, ce qu'ils appellent l'arc de triomphe, reprit l'aubergiste d'un air de colère mêlé de dédain ; il tombera 4}emaiu ou j'y perdrai mon aom ; oui, je mettrai moi-même le feu, moi^nême, et malheur à qui essweraitde l'éteindret
— Bien parié, président. — A bas l'«c de tiiempbe ! —
Vn (BOVHKS DE CH. tPS BSBItARD.
Au feu ! — Au diable les aristocrates ! — A bas laKalotte 1 — Vivelalibcrtél
Ces chaleureuses exclamations, qui se oDisèreut pendant quelques secondes, annoncèrent que le patriotique et vigoureu\ projet du capitaine Toussaint Gilles réunissdt tous les suffrages, et la délibération se trouva close ainsi par ua vote d'enthousiasme.
Après avoir réglé les détails de rexécution, dont l'instant fiit irrévocablement fixé ^u sortir de la messe, le club vida quelques bouteilles, car c'était l'épilogue obligé de toutes ses discussions; pms les différents membres se séparèrent après avoir échangé pour adieux ces deux mots prononcés d'une voix sombre et tragique :
— A demain Ut
EES PRÉSENTS P'MTAXBRCB.
Le lendemain matm, avant qu'eût sonné l'heure de la grand'messe, Georges Froidevaux, vêtu de la blouse et do pantalon de coutil qui avaient excité à un si haut point l'indignation du vieux juge de pmx, était assis solitairemeL.1 dans la chambre à deux lits dont il était resté l'imiqoe habitant, depuis l'installation du vicomte de Langerac au chftteau.
Devant la cheminée, quoique le fen allumé la veille se fût éteint de lui-même au bout de quelques heures, on apercevait, étendus sur des chaises, les vêtements auxquels la nviëro avait accordé une hospitalité si perfide; ils étaient aécdiés depuis longtemps, mais leur propriétaire n'avait pas encore eu le courage d'en examiner les détériorations et d'aviser aux moyens d'y porter remède. Hrane et peasiF,
tX GEKTILHOHHE CAUPXHJliXD. 3M
il se contentait de jeter de temps en temps sur ce costume tout neuf, mais si Itonentablement défloré, le regard que pourrait adresser à ses ailes éparses sur la poussière im p^ piUon redevenu chenille par le fait de quelque méchant écolier.
La table ou avait déjeuné le vicomte de Langerac se trouvait encombrée des débris de ce pantagruélique festin, ce qui semblait annoncer qu'à l'hAtel du Cheval-Patriote la service n'était pas complètement exempt du champêtre abandon et de la philosophique insouciance qui distinguent la plupart des auberges de village. Sur l'autre table, également placée dans l'embrasure d'une des fenêtres, on voyait aussi les restes du beaucoup plus modeste repas, qu'en dépit de son chagrin, l'amoureux avocat s'était vu forcé de commander la veille au soir pour obéir aux exigences impérieuses d'un jeune et robuste appétit encore aiguisé par une chasse de plusieurs heures.
Au milieu de la chambre, Pyrame accroupi, la queue allongée sur le plancher et le museau posé entre ses pattea de devant, couvait son maître d'un regard aussi intelligent qu'affectueux, et semblait se conformer à sa triste pensée, comme autrefois les coursiers d'HippoIyte.
— Espérances déçues, projets insensés, luttes sans trêve ni résultat , voilà ma vie l se disait Froidevaux en recommençant pour la vingtième fois cet amer monologue du découragement que tant d'hommes, avant d'avoir atteint leur trentième année, ont acquis le droit de réciter; — » j'avais suivi ma vocation, et que j'eusse embrassé l'état de mon père , j'aurais fait mon chemin, j'en suis sûr, car c'est du sang de soldat qui coule dans mes veines. Je serais allé en Afrique, et si le climat et le fer des Arabes m'avaient épat^ gné, j'en serais revenu avec un grade supérieur. Hais comment résister aux vœux de ma mère, au moment même où la mort de son mari la laissait sans autre soutien que moi t Pour lui obéir, j'aidonc fut mon droit; cela mène à tout.
t*4 «DTM8 D> Ca. BB BIIJUSB.
dit-OD. Psavre mère I Me avait entendu répéter si » cette absurdité qa'elle y croyait sincèrement. Dans lea SlasioR, qu'henreusemeat elle a emportée dans la irnnbe, elle faisait pour moi les rêves les plus ébiouissantb. Déjà elle me voydt conseiller à la cour royale de Dijon , procureur ^néral, premi«' président; que s^s^eT garde des sceaux, peut-^tre! car sur le chemin des châteaux en Espagne on ne fait guère halte avant d'être arrivé k la dernière borne. Où a-t-^e abouti, cette route trompeuse! à ce puits perda qui se nomme Ch&teau^ron, et dont le sable ignoré absoite îrréparebtenait chaque jour toutes les facultés de mira esprit.
Le jeune avocat poidia la tête sur sa pwtrine et demeura quelques instants dans une morse immobilité.
— Sans protection et sans amis, j'ai lutté cependant^ »• prit-il en poursuivant son triste soliloque; je |nns merendre cette justice, qu'abandonné de tous, du moins ne me suisje pRB abandonné mot-méme ; nuùs comment soulever le dcruble fardeau de l'obscurité et de la misère, quand pap> tout je sentais le sol s'effondrer bobs mon levier? Où trouver ce point d'appui que demandait Ardùmède pour remuer le monde? Si les dépenses de mon cours de droit n'avaient pas épuisé mes mininies ressotuves, s'il m'était resté de quoi meubler \m appartement et acheter une bibliothèque, j'aurais pu m'établù- à Dijon, y suivre le barreau, et peiA" ètie aurais-je fini par percer, comme ont fait tant d'autres à qui je ne reconnais d'autre supériorité que celle du succès: à la vérité, dans la vie, le succès, c'est tout. Mais le moyen de donner des oonsuhstions dans un grenier? Je me suis donc vu forcé de revenir à mon premier gîte, pour y mcmrir comme un lièvre épuisé par des efforts inutiles, fl est vrai qu'en attendant le dénoùment, ma longue agonie s'est pas tians qneiqne ^oire. Je suis évidemment le premier avocat du canton, la flenr du hmrean de la justice de paix, le D^ mosthène du trihonal dont M. B(â}ilier est le Hinos 1 Hes
U «BfTIiaoïUIK CASPASIUSD. MS .
cJttiois eanquignards me paimt fort mal, sans doute, quand par hasard ils me paient j mais en revanche ils ae Jurent qoft par moi et chantent part<Mit mes louanges. A trois Ûeues à la ronde, j'»en» snr l'univers une certaine influence ; et si seulement je payais le cens électoral , il ne tiendrait qu'à moi de deveair un homme poUtique. Enfin, • gloire dernière «t triomphe suprême, en dépit des cris féroces dont eUe m'a sdvé hier au pas^ge, mademoiseHe Ursule Chavelet, je crois, ne dédùgnerait peutrétre pœ de devenir madame Froidevatnt.
A cette dernière idée, Georges partit d'nn éclat de rire A plein d'amertume et d'ironie, que Pyrame se leva aussitôt avec une aorte d'inquiétude, et vint poser son museau sur les genoux de son maître, cmiune pour lui demander le sujet de cette hilarité de mauvais aloi. "
— Hais c'étût trop peu des sonârances de l'amour-^ ropre et des épreuves de la pauvreté, continua le jeune avocat tm. accordant au Sdèle épagneul ime caresse machinale ; il m fallu qu'une passion insensée vint encore se mettre de nut partie, comme si je n'avais pas été assez malheureux déjà ! Moi, petit avocat de village, sans réputation et suis fwtune, tomber amoureux de cette coquette qui a dès à [vésent iË,000 livres de rentes du chef de sa mère, sans compter ce que lui laissera H. Grandperrin I Quelle audace I quelle démence I mais aussi quelle punition II L'aventure d'hier m'a-t-elle assez couvert de ridicule I Si du moins je m'étai* noyé ! peut-être ne m'auraitr^lle pas refusé une larme ; mais me laisser choir dans l'eau comme un homme ivre, y barboter so«6 ses yeux avec autant de grfice qu'un canard, et m'en tirer esa&ù Ifichement au lieu de m'attacher au fond des deux mdns, comme j'aurais certes fait si je n'eusse pa> eu complétemfflit perdu la tête ! Voilà le cauchemar qui me poursuivra jusqu'à mon dernier jour! Quand j'y afrête ma pensée, la rougeur de la honte me monte au visage, et il nu prend des envies de 'me jeter par la fenêtre.
3S« fECTRSS DS CH. DE BEUUSD.
Fioidevaax se leva, et fit plusieurs tours dans la chambre k pas précipités.
— Voilà donc ma vie, reprit-il en se rasseyant tristement : à droite la misère, à gauche la folie ; partout l'humiliation, le découFagemeot, le ridicule, la honte ! En vain je réclame ma place au soleil, c'est à l'ombre, une ombre humide et froide, qu'est vouée ma destinée. De quelque cAté que ja me tourne, une implacable fatalité m'emprisonne. Lorsque j'étends les bras pour embrasser mon songe, ce songe m'échappe et s'envole avec un rire moqueur ; si j'essaie de marcher, un mur d'airain m'arrête dès le premier pas ; veux-je ni'asseoir, toutes les places sont prises. Déplorable existence, dans laquelle pomrait s'abrutir un cœur vulgaire, mais qui pour une flme énergiquement trempée n'a qu'un dénofkment probable, le suicide. Car que faïs-je au monde) k qui suis-je utile? qui songe à me demander un servicêl quel besoin a-i-on de moi f A quoi sert enfin, dans ce monde maudit, ce zéro, cet atome, ce grain de poussière qui se nomme Georges Froidevauxt
En ce moment le vigilant Pyrame gronda sourdement, et presque au même instant on frappa à la porte.
Persuadé que c'était encore quelqu' un des amis indiscrets dont il avait été importuné la veille, l'amoureux désespéré ou^Tit avec une brusquerie voi»ne de l'emportementï mais le courroux qu'exprimait d'avance sa physionomie se changea en une &oide réserve à la vue d'un visnge qu'il n'avait jamais aperçu auparavant.
— Mon voisin, dit d'un air dégagé l'inconnu qui n'était autre que H. de Boisjoly, j'ai appris l'accident qui vous est arrivé hier, et quoique je n'aie pas encore eu le plaisir de faire votre connaissance, j'ai cru pouvoir venir sans indiscrétion m'informer de l'état où vous vous trouvez maintenant. '
— Vous avez trop de bonté, mon&.eur, répondit Froidevaux d'un ton sec; mais votre viùte est sans doute le ré-
LE GEKTII.H01IVE CAMPAGNABD. 3«T
sultat d'une méprise, car je n'ai pas, que je sache, l'honneur d'être votre voisin.
— Si fait, ma foi, puisqu'en ce moment même je juelie dans le, pouluilLei' numéro 1, précisément eu face du \ôlre. Nous ne sommes séparés que par ]e corridor; je vois, du teste, ajouta le conseiller de préfecture en poursuivant la plaisanterie, que tous les perchoirs de noti-e digne hôte se rcssembientj et que partout règne la même somjftuosité.
31. de Boisjoly, qui s'égayait ainsi aux dépens du mobilier de l'auhei^e, n'avait pas manifesté le moindre étonnement à la vue de la blouse à peu prés hors de service qui servait de robe de chambre au Dcmosthène de Chàteaugiron.
— C'est donc à M. de Boisjoly que j'ai l'honneur de par- Ier?dit l'avocat en l'examinant avec une attention qui ressemblait à de la défiance.
— Alui-même, monsieur, répondit le conseiller toujours souriant. Hier j'espérais avoir le plaisir de diner avec vous à la foi'ge, mais votre accident n'a pas permis que vous fusiez des nôtres; croyez-le bien, parmi les convives je ne suis pas celui qui a le moins déploré ce contre-temps.
En parlant ainsi, M. de Boisjoly s'était insinué "pIutAt qu'il n'était entré dans la chambre, en dépit de la protestation muette que semblaient lui adresser le maintien guindé et la physionomie glacialedu jeune avocat.
— Monsieur, reprit-il alors en s'asseyant sans y être invité, malgré la réputation de diplomatie qu'on cherche âme faire, et qui peutrétre est venue jusqu'à vous, je suis un bomme tout rond, et, en affaires, je prends le moins possible le chemin de traverse. Je vais vous le prouver sur-le-champ. Vous avez peut-être déjà deviné que ma visite n'a pas pour but unique de m'informer de la santé d'un homme fort iotéressant à conp sûr, mais que je n'ai jamais«u l'occasîoo àe v(WP jusqu'à ce jour î
iroidevanx refenna la porto, fit signeà Pyrame de s'aller
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SB! (BUVRE9 DE CD. DE BERflARD.
coucher dans un coin, et vînt se rasseoir lui-même en bm du conseiller.
— Si TOUS avez quelque chose & me dire, répondit-il alors, pariez, monsieur, je vous écoute,
— Monsieur, reprit M. de Boisjoly avec un aplomb qui s'efforçait de prendre les allures d'une franchise pour ainsi dire brul|le, vous êtes jeune, pauvre et plein de talents; ces trois causes réunies vous ont jeté dans l'opposition , et c'est fort naturel. Voua êtes donc républicain du à peu près. Or la république est un peu passée de mode, et d'ici à cent ans, peiit-ètre, il n'est gjière probable qu'elle nous fasse porter sa carmagnole et son bonnet phrygien. Votre opposition est donc essentiellement irréfléchie, stérile et prématurée; elle ne peut vous mener à rien qu'à des regrets. Lorsque vous serez arrivé à l'âge où tontes les illusions prennent leur vol à la fois , à mon âge, par exemple, vous reconnaîtrez le vide et l'inanité de celles qui vous séduisent en ce moment, et vous regretterez d'avoir perdu à leur poursuite les plus belles années de votre viej mais alors il sera trop tard, car la jeunesse est un capital qui, une fois dépens^ ne se renouvelle pins. En un mot, aveuglé par des chimères dont je ne prétends contester ni la séduction, ni le déântéressement, ni la poésie, vous êtes tombé dans un puits sans issue, et où, à chaque instant, vous pouvez vous noyer ; c'est de ce puits que'je voudrais vous tirer, et je vous en tirerai en effet pour peu que l'ons vouliez saisir la main que je vous offre,
— Monsieur, répondit Froidevaux, dont la figure peiH dant cette tirade s'était graduelleroent composée au p(»atde pareitre à la fin impassible , ceci sans doute n'est qu'un «KOrde, du genre de ceux qu'en rhétorique on nonmie iiK .«Ausiits ; vauillez, je vous prie, aborder la question essestielle et me dire quelles seront les suites de ma sortie dli |Hiits de i'i^fwaitioii, à su^Hiser que j« sois assez avisé
LB GSnnLHOMllB CAH[>^a>-A9D. 4M
pour acoepter 1» main secourable que vous dwgnez me tendre en ce mwnent.
San? r^oarquer, ou du moins sans relever l'ironie contenue (fans ces paroles, H. de Boisjoly continua son attaqua.
— J'ai entendu dire,monaieiir, que vous aviez beaucoup d'esprit, et je vois qu'on ne m'a pas trompé. Vous alla droit au fait; du reste, c'est aussi mon habitude, car, aina que je viens de vous le dire, je suis un homme saas détour. Voici donc de quoi il s'agit : en ce moment , il y a troit places vacantes dans le ressort; une place de juge à Laa> grès, une de substitut à CharoUes , et enfin une troisième déjuge d'instruction à Semur. Si nous nous entendons, comme je l'espère, je me chargerais volontiers de vos intérêts. Pourquoi n'<Âitiendriez-vou5 pas celle de ces trois positions qui vous conviendrait le mieux t Par exemple, qae diriez-voosdelaplace de substitut à CharoUes? C'est à deux pas d'ici, et votre talent pour la plaidoirie semble marqua naturellement votre place dans la carrière du minîstëee public.
— Voilà donc ce que vous m'offrez, dit Froidevaux ea s'inclinant, sans que son vïsi^ trahit l'émotion ipi'il éprouvait peut-être ; mainlensnt voudriez-vous avoir la bonté de me dire ce que vous me demandez en retour; car, sans doute, ceci n'est pas un [«^sent, mais bien un échai^e ?
— Je vous demande la chose Ja.plus «mple et la jdus loyale.
— Mais enfinj cette chose....
— La voici, et selon toute appor^ce vous l'avez devinée. M. Boisselat, dont vous vous âtes déclaré le champion, n'a aucune chance de réussir ; à cot égard, il est impossible que vous vous fassiez la moindre illusion. Le sent résultat de sa candidature sera d'empêcher M. GraadpeniB ouM. de Châteaugiron, les deux seuls compétiteuas sérieux, de passer au premier tour; il y «ure doDO un scrutin de ballotte, cela est inévitable. Vous voyez eoiDiae caci «oot
DiglicJbfGoOgle
SOO ŒCVnBS DB Ca. DB BER5XnD.
met i l'aise. Tenez vos engagements envers H. Boisselat, votez pour lui au premier scmtinj mais au second, abandonnez un candidat impossible et reportez vos voix: sur M. Grandperrin ; voilà tout ce qu'on vous demande.
— Vous ne me demandez que cela ! dit le jeune avocat avec un sourire sardonique ; en vérité, c'est être bien modéré.
— La ioute que je veux chercher à vous ouvrir, reprit sans se déconcerter H; de Boisjoly, n'est-elle pas d'ailleurs celle que doivent vous indiquer déjà vos propres sympathies ? Ne pouvant faire triompher votre candidat, ne se» rez-vons pas forcé de vous rejeter sur celui des deux antres dont les opinions vous paraîtront se rapprocher davantage des vôtres? Cela posé, comment pourriéz-vous hésiter entre le marquis de Chôteaugiron, le représentant des idées, des privilèges, des injustices d'autrefois, et H. firandperrin, bourgeois comme vous, homme du nouveau régime comme vous, le fils de ses œuvres en un mot, comme vous sercz'vous-même un jour le fils des vôfres?
Georges Froidevaux se leva.
— Monsieur, dit-il en arrêtant sur le tentateur un regard ferme et imposant, à vous vous étiez contenté de demander ma voix pour votre candidat, je n'aurais vu dans ce fait qu'une démarche maladroite et déplacée ; mais vous m'offrez un prix pour mon suffrage 1 Ceci, c'est plus qu'une maladresse et pliu qu'une inconvenance; ceci, mon^enr, c'est une insulte.
— Croyez, monteur, que je n'ai eu en aucune manière l'intention de vous offenser, s'empressa de dire H. de Boiaj(dy en se levant à son tour d'un air un peu décontenancé.
— C'est possible, reprit Froidevaux dédaigneusement; peut^^tre même avez-vous cru me rendre service ù votre Dtauiëre.
— C'était assurément mon désir, et si vous «oe permet* tin de m'expliquor...
LB GERiailOlIUB CAHPAGKABD. SOI
— Assez, monsieur. Vous m'avez vu pauvre et en coneequence vous m'avez cru vénal; vous vous êtes trompé : jo pourrais peut-être me donner, mais j« ne me vends pas. •.
Froidevaux se dirigea vers la porte et i'ouvrit.
A cette pantomime dont le sens n'avait rien d'équivoque, H. de Boisjoly, dont les lèvres minces et blafardes étaient contractées par un sourire plein de fiel, s'inclina légèrement devant le jeune avocat, et sortit de ta chambre sans répliquer un seul mot.
— Hais je suis donc placé dans l'opinion des autres plus bas encore que dam la mienne î se dit alors Froidevaux en refermant la porte avec colère. Jusqu'à présent du moins on avait respecté ma pauvreté. Je ne sais ce qui m'a retenu que je ne jetasse ce monsieur par la fenêtre; il est bien heureux de s'être trouvé si frêle et si chétif, car si j'avais eu en face de moi un individu capable de se défendre, je m'en serais bien certainement passé la fantaisie. Il n'y a qu'un coup de tête de cette espèce, il n'y a qu'une secousse violente qui puisse me tirer du marasme où je suis tombé d^ puis cette ridicule aventure. Oui; je voudrais trouver un insolent à souffleter, un brutal à assommer; ça me ferait du bien, je le sens : mon vicomte d'hier, par exemple ; voilà un lion à deux pattes à qui j'arracherais crinière et moustache avec un certain plaisir I
A l'instant même ou le jeune avocat formulait mentalement ce vœu assez peu philanthropique, la porte s'ouvrit de nouveau sans que cette fois on eût frappé, et le vicomte de Langcrec entra dans la chambre aussi familièrement qa9 s'il eût été chez lui.
(ELVABâ SE CI. OE BESNAiBB.
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En reconoBiasant son Adversaire de la v^Ue, Pyrsme s'élut mis à gronder d'un air menaçant ; de son càté, dominé par te désir de trouver quelqu'un sur qm passer sa mauvaise humeur, et pensant que le hasard le servait à souhait en lui envoyant le Parisien dont routreonidance lui avait déjà souverainement déplu, Froidevaux fronça les sourcils et prit une attitude àltiëre.
— La paix avec le maître et avec le chien I dit le vicomte de Langerac avec une aisance incomparable. Pyrame, voilà un gâteau dont je me Buis muni à ton intention; crowmoi, c'est au moins aussi bon à manger qu'un gilet, et Ceiiière, dont tu me parais descendre en droite ligne, n'y aurait pas résisté !
Le vicomte jeta à l'épagneul une petite briodte que le fidèle animal se mit à flairer en dépit de sa colère nabsante, et qu'il finit par munger de fort bon appétit.
— Mon cher avocat, reprit Langerac du même ton d'enjouement, je n'ai pas de gâteau à vous oârir; mais, en revanche, voici de vrais puroi ; j'e^)^ que vous Jie refuserez pas de fumer avec moi lecakunet de la paix.
Lu lieu de prendre un cigare dans l'étui bizarrement ciselé que lui iHiésentùt le vicomte, Froidevaux se rediesHS d'un air hautain.
— Je ne fume jamais, monsieur, dit-il d'un ton bref; et avant que vous cdlumiez votre cigare, .je prendrai la liberté de voua demander ce qui me procure le plaisir de vous voir.
— Ne vous ai-je pas dit hier que vous recevriez ma vî- Mte ce matin au plus tard
U ^nriLBOlUB (UHPUlIJUtD. s«s
— Je mettrais piulàt attendu à recevoir cellede H. de Chàteaugirao.
— Pourquoi cela î demanda le vicomte un peu étonné.
— Parce qu'en ces sortes de choses, comme vous en avei fait vouG-même la remarque, il est assez d'usage d'employer des intermédiaires.
— Allons donc ! est-ce que vous songez encore à nos folies d'hier 7 Pour moij je vous déclare que je n'y pense plus depuis longtemps.
— Hier, pourtant, vous vous trouviez offensé, dit l'avocat avec un sourire agressif.
— Parbleu ! j'avais à peu près Vidé trois bouteilles, et après un pareil talralcbisseineait, od voit des ofTeiises partout.
— Vous prétendiez que je vous avais arraché votre stick d'une m^ière...
— Vous étiez dans votre droit, car il s'agissait d'ui: cas de légitime défense; de même que vous pouviez en toute justice réclamer la moitié de ce splendide appartement, puisque votre prétention n'avait rien qui ne fût conforme aux us et coutumes de l'illustre bourgdeChâteangirsn.Ea un mot, hier, tous les torts ont été de mon côté, et je n'hésite pas à I3 reconnaître, l'espère que, de la part d'un homme qui est allé quelquefois sur le terrain, cette explication vous suffira, et que vous me permettiez maintenant d'allumer mon cigare.
— Allons 1 pensa Froîdevaux avec un secret dépit, il est dit qu'il ne me fournira pas le mdndre [n^xte pour le joter du haut en bas de l'escalier.
— Bien loin que j'aie diargé Chûteaugiron de venir vous iroHver, reprit le vicomte en commençant à fumer, c'est lui au contraire qui m'envoie près de vous en ambassade. . — En ambassade? répéta l'avocat dont les yeux seS^è- ■nat auAsitût sur le jeune homaie blond avec une curio«t6 iQvok)Dtaire^
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sot . (EDVSBS DE CH. DE BERNARD.
— Le mot est peut-être un peu fastueux, snrtont lorsqu'il s'agit d'une chose aussi simple que naturelle, une liaison à renouer entre deux anciens camarades d'école; car tous avez fàt votre droit avec Chàteaugiron. C'est la première chose qu'il m'a dite lorsque je lui ai parlé de notre petite discussion d'hier.
— J'ai suivi en effet à Dijon, pendant trois ans, les mêmes cours que M. de Châteaugiron, répondit d'un ton froid le jeune avocat.
— A Dijon, c'est bien ça. Vous êtes donc son camarade d'école, ainsi que je le disais tout à l'heure, et il espère qu'à ce titre vous voudrez bien venir dtner aujourd'hui au chftteau, sans cérémonie. Il serait venu lui-même, mais vous comprenez, un jeune mari, le mari d'une femme charmante surtout, n'est pas toujours libre ; et voilà pourquoi l'invitation de notre ami Châteaugiron passe en ce moment par ma bouche, au lieu de vous être adressée directement, comme il en avait le désir.
— H. le marquis de Châteaugiron daigne m'inviter à dîner, dit Proidevaux avec une hiuniltté sardonique; en vérité je ne m'attendais guère à un pareil honneur.
— Entre anciens camarades, il n'est pas question d'honneur, mais de plaisir. Notre ami Châteaugiron se fdt une fête de vous présenter à sa femme. La marquise sait déjà que vous avez une voix superbe; elle .est ^e-même exc^lente musicienne ; Héracuus chante de son cêté ; je fais ma partie au besoin ; enfin U n'est pas jusqu'à madame deBoovalot qui ne s'en mêle. Nous ferons de la musique, nous aborderons le quintette, ce sera charmant.
~ Délicieux I ravissant 1 s'écria le jeune avocat d'unaâ d'enthousiasme qui ressemblait fort à du persiflage.
— Et puis vous êtes chasseur, et Ch&teaugiron, (\iâ concatt le mauvais tour que vous a joué son oncle, car j'asâs* lais à l'audience d'hier, et je lui ai tout raconté, Ch&teaa'
DigizMbïGo'ogle
U GENTILBOniB CAMPAGNARD. laC
giron met ses bois à votre dispositloa ; vous savez si la chassa y est belle I
— HagniRque ! quciqu'à vrai dire les bois de H. de Vaudrey soient encore plus giboyeux. Ainsi donc je dînerai, je chanterai et je chasserai ; c'est fort agréable sans doute, mais est-ce là tout ce qu'a à m'offiriril. lemarquisde Chftteangironî
Le vicomte de Langerac regarda son interlocuteur avec un étonnement qui n'était pas exempt de quelque inquié» tude.
— Je ne vous parle pas, dit-il après un instant d'hésitation, du crédit dont jouît notre ami Héraclius.
— Parlez-m'en, an contraire, car c'est là le point capital, répliqua Froidevaux de l'air le plus naturel.
— 11 parait que l'avocat vise au solide, se dit Langerac sans parvenir à dissimuler complètement sa suiprise ; mais, après tout, il a raison : bien fou qui se repatt de chimères.
— Vous dites que H. le marquis de Cfaàteaugiron a du créditî reprit Georges du ton d'un homme décidé à vider sans délai une question importante.
— Infiniment, et il est sans doute inutile d'ajouter que ce crédit est tout entier au service de ses amis.
— Cela est fort bon à savoir, au contrtûre ; coctiDuez.
— Continuez! répéta le vicomte de pins en plus ébahi; maïs c'est là, je crois, tout ce que j'avais à vous dire.
— Comment ! voilà à quoi se réduit la mission dont voua a chargé M. le marquis de Cbâteaugiron 1
— Mais à peu près...
— Des dîners, de la musique au piano, des parties de chasse, c'est là tout ce qu'il me fait offrir?
— Si vous vouliez bien vous expUquer plus clairement, je TOUS comprendrais mieux sans doute, et peut^tre, alor% finirions-nous par nous entendre tout à fait.
— ie m'explique donc, puisque cela peut vous plmre, dit Fn^levaux avec un flegme imperturbable ; je ne vous ca*
S«« Qra)VKE8 DE CB. DE BraflAU.
dierai pas que le procéda de M. le marquis de Oiàteaugiron me pardt passablement mesquin, surtout si je le compare à la conduite beaucoup plus large de sou compétiteur.
— M . Grandpemn vous a donc f&it faire des ptopesitinns T s'écria Langerac avec une vivacité pour ainsi dire alarmée.
— Des propositions assez honnêtes, soyez^en juge. Sn retour des voix dont je pourrai peut-être disposer à l'^ectioîi prochûne, on me garantit une place àe substitut. Avouez que c'eat là du positif, et t^ae toutes les gracieusetés de H. le marquis tie Ch&tcaugiron paraissent un peo creuses auprès de ce résultat substantiel.
— Je ne cbercherai pas à contester le mérite et surtout l'à-propos des propositions de H. Graudperrin, et je regrette que nous n'ayons pas nous-mêmes envisagé la question sous ce point de vue ; mais enfin rien n'est encore terminé, et si vous me permettez de retourner au ch&teau, je me fais fort d'en rapporter les bases d'un petit traité, qui, en offrant à vos intérêts une satisfaction légitime, vous permettra...
— De vous jeter par la fenêtre, interrompit Froidevanx en oroisanttranquillementsesbras sur sa poitrine.
— Monsieur! s'écria Langerac aussi surpris que courroucé, voilà un propos...
— Que vous prendrez comme il vous plaira ; en attendant, je m'esplique : il n'y a qu'un instant, un frêle iudilidu, qui «e nomme, à ce qu'il assure, H. de Boisjoly, est venu m'adresser les propositions honnêtes auxquelles j'ai fait allusion. S'il ne s'était pas trouvé si chétif, s'il ne m'^ffivaJt pas paru indubitable qu'en cas de lutte je le renverserais d'un soulUe, j'aurais, selon toute aiq>arence, cherchéAJui faire prendre le chenain aérien dont je viens de vom parier; mais l'expérience m anima wïi que j'aurais rougi d'essayer sur un si déMe peKsnnage, aucune congn dération humaine, sachee-le bien, iritfifiieur le vioomie, ne u'eiqiêchera de la tenter sur on ItoBnw de maa Jjge^
ut GENTlLHMniB CAMPAGNARD. MIT
alerte et nervenx comme vous semblez l'être, pour peu que je découvre dans ses pnroles l'intention de tendre un piège à ma conscience ou à mon honneur.
En remarquant la chaleur avec laquelle s'exprimait son maître, Pyrame, qui avait achevé d'avaler la brioche, se remit à gronder contre le vicomte avec la plus magnifique ingratitude.
— Où diantFB voyez-vons que j'ai l'intention de von» tendre un piège t dit Langcrac, passablement décontenancé j c'est bien vous au contraire qui venez de m'attirçr dans une abCHninable embuscade.
— Vous en sortirez cette fois, rqirit Froidevaux en sedirigeant vers la porte, mais n'y Fetombez pas.
— Ah çk, entendons-nous. If. Grsndperrin a essayé devous cerrompre, c'est son affaire ; voos, vous êtes incorruptible, cela vous regarde ; pour moi, qu'ai-je fait, au-totatf Je suis venu vous imiter de la par\ de notre ami commun, €hfiteaugiron. Pour voir dans un fait si simple une tenta^e de conuption, il faudrait «voit, permetbez-moi de TOUS le dire, l'esprit diablement bisconin. Je reste donc dans les termes de mon mandat, et je vous demande une réponse. Ferez-vous à votre ancien camarade d'école le plaisir de venir dîner aujourd'hui au château ?
— Mon ancien camarade d'école, répondit Froideftiux en accentuant ironiquement ses paroles, a passé trois ans à Dijon avec moi sans m'accorder la moindre marque d'attention ; à notre retour ici, sa conduite est restée la même,
. et il a toujours eu très-grand soin d'établir entre l'humble avocat de filage et le grand propriétaire descendant de» croisés, une ligne de démarcation qne, du reste, je n'ai jamais cherché à franchir. Comment voulez-vous alors que je prenne an sérieux son appel ans souvenirs d'une camaraderie qui, en réalité, n'a jamais existé? Cette démarche, aussi imprévue que peu déàrée, n'est à mes yeux qu'une manœuvre électorale, rien de plus.
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— Je vous assure qu'en cherchant à se rapprocher de voaSj le principal moUf de Chàleaugiron...
— Est d'accjuérir un partisan, jo n'en doute pas.
— Dil«« un ami.
— Les amie ne g'acquièi^t pas ainsi ; d'ailleurs, à mon égard, il a laissé passer le moment. Il y a dix ans, j'auraii pu saisir àvec empressement l'occafiion qn'il m'offre aujourd'hui, mais maintenant il est trop tard.
— Ainsi vous refusez î
— Positivement.
— Je croyais que voua vous contentiez d'être le Gcérou «le l'endroit , dit Langerac en reprenant l'accent de persiflage qui lui était ordinaire et qu'il semblait s'être étudié
. h mettre de cAté depuis le commencement de l'entretien, mais je vois que vous en êtes aussi le Caton ; et dès lors il ne me reste qu'à tirer ma révérence à vos vertus stoTques. Serviteur donc au maître et au chien.
Le vicomte fit une pirouette, et sortit aussitôt de k chambre, sans pardtre avoir remarqué le haussement d'épaules méprisant par lequel l'avocat avait accueilli cette allure impertinente. ■
Resté seul, Froidevaux se remit à marcher de long ea large.
*- Une invitation à dtner 1 se dit-il, réellement le prétexte n'était pas sufGsant pour m'autorïser à le jeter par la fenêtre. C'est fâcheux, car dans l'état d'atonie où je suis, ce petit exercice gynmastique m'aurait ranimé, j'en suis . «ûr.
Un instant après on frappa de nouveau à la porte.
— Serai-je plus heureux cette fois î se ditle jeune avocat qui s'empressa d'ouvrir.
En leconnaissant un des domestiques de la forge, Froidevfiux sentit son émotion changer subitement de nature! Je sang qui gonflait les artères de ses tempes reflua vers son cœuTj aussi prompt que la foudre.
DiglicJbfGoOgle
U GBiraUBOiniK CAHPAGRABD. «Ct
— HoQsieuF l'avocat, dit le laquais, voilii uoe lettre que madame m'a chargé de vous remettre.'
En dépit de ses elforts pour dompter le tremblement nerveux dont ses mains venaient d'être subitement agitées, Proidevaux fut quelque temps avant depnrvenirà décacheter le billet que lui avait remis le domestique ; lorsqu'il eut enfin réussi à l'ouvrir, il y lut, avec une avidité qui se changea bientôt en ravissement, les mots suivants :
« Madame Grandperrin espère que l'accident dont elle a été si péniblement affectée hier n'a pas eu de suites fâcheuses; mais si monsieur Froidevaux désire guérir complètement toutes les inquiétudes qu'a causées ici le danger qu'il a couru, il ne refusera pas de partager aujourd'hui un petit repas de famille, tout à fait sans céi-émonîe. La partition des Hugitenoit vient d'arriver, et il s'y trouve ua rAle de basse qui semble éciît exprès pour la voix de monsieur Froidevaux ; de plus, le piano est d'accord par hasard : ùnsi rien ne s'opposerait à ce qu'on nt un peu de bonne musique en compensation d'im mauvais dîner, s
— Vous direz à madame Grandperrin que j'aurai l'honneur de me rendre à son invitation, dît l'amoureux avocat d'un air aus^ calme que le lui pemùt la joie tumultueuse qui venait de succéder à son abattement.
Dès que le domestique fut sorti de la chambre. Froidevaux, d'un saut, so trouva près de ses vêtements toujours étendus devant la cheminée. Après quelques instants de l'examen ie plus minutieux, il reconnut qu'à part le gilet, dont le satin se trouvait sérieusement compromis, le dégftt était moins grave qu'il ne l'avait craint d'abprd, et que quelques coups de brosse suffh-aient pour y porter remède
— J'en serai quitte, se dit-il, pour boutonner mon habit jusqu'àce que l'état de mes finances me permette d'acheter un autre gilet. Un habit boutonné jusqu'au menton ne va pas déjà si mal lorsqu'on est un peu gros et qu'on a les éoaules laraies; d'ailleurs csla sent son orateur ; Bcrryer
tu (KOXRBS BB Cff. OS BBRHiSD,
par exemple, estloujours boutonné. Et, après tout, le bfria qu'ont pris mes vêtements n'est qu'un supplément de décatiss^e qui ne leur aura pas nui, car rien n'annonce le provmcial endimanché comme le lustre d'im habit tout neuf. En ruminant- ces réfiesions consolantes; l'avocat tira de son sac de chasse une brosse dont il avait eu soin de se munir la veille, car pour nen au monde il n'eût confié au balourd chai^ de servir les hôtes de l'aubei^ du Cheval- Patriote le sohi de restaurer des vêtements, d'autant plus précieux quTIs n'avaient pas de remplaçais.
— Dîner avec elle 1 s'écria-t-il en se mettant à l'œuvre d'une ardeur héroïque; tout k l'heure j'étais stupide avec mesidéesnoires; jamais, au contraire, la vie n'a été si rose. La voir t l'entendre I lui parler I peut-être même chanter «vec elle!
Ces exclamations passionnées, régulièrement entremêlées de coups de vergettes, aboutirent à une suite de modulations vagues d'abord, qui prirent peu à peu un caractère déterminé et se transformèrent enfin en un air de basse à effet puissant, l'air de don MagniBco dans la Cenerentola. C'était le triomphe du virtuose chdteaugironais, qui, après avdr entonné sa cavatine favcoite à demi-voix, &iit par la chanter à gorge déployée avec une verve qui suppléait en partie au dé&ut d'art et de style.
— J'w toiîs mes moyens, se dit-il avec satisfaction en entendant vibrfîr à l'unisson de ses plus belles notes les vitres des fenêtres; mon plongeon d'hier m'a bien enrhumé, mais loin de nuire à ma voix, cela n'a fait au contraire que donner i^os de scHiorité à mon œux.
Tandis que le jeune avocat, enivré de l'espoir de chanter un duo avec l'objet -de sa flamme, ce qui constitue, comme chacun sait, une des plus douces joies du paradis profane, essayât tour à tour ses cordes hantes et ses cordes basses, et les trouvait toutes en aussi bon point qu'il pouvait le désirer, cette yocalisation aussi bruyante quinettaidue était
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U eniTHJBNIlBil CMIPAG^^BI». III
devenue ub sujet d'étonnement pour toutes les personnes ^i se trouvaient ea ce moment à l'auberge t^ Chenal- Patriote.
— Ife faites pftS attention, dit Toussaint Gilles à quelques pratiques attablées dans la salle à manger et<]ui 1« demandaient la cause de ce vacarme musical; c'est l'avocat Froidevaus . le ne sais pas sur quelle herbe il a mardié hier au fond de la rivière, mais ce qu'il 7 a de sûr, c'est que depuis vingt-quatre heures il n'a plus la tâte à lui, et je ne serais pas étonné qu'il fùt tout à fait fou.
L'aubei^ifite se tromput, mais de pra ; sealeaiant de li distance qui sépare im fou d'un amouieux
rim REitcoinitE niraÊvcB.
Au moment où le vicomte de Langerac descendait l'esealier de l'auberge, H. de Boisjoly le remouUil; vers le milieu des marches, les deux négociateurs ae rencontrèrent nez k nez.
— Uiron I s'écria Langerac fort surpris.
— Pichotl repacLit M. de Bui^oly Qoa moins étomié. Cette double exclamation avait été aussi involontaire
qu'instantanée ; avant d'y ajouter ou seul mot,, lea deux hoiomes s'examinèrent mutuellement de la tête aux pieds »vec la curiosité défiante de gens qui, se retrouvant par hasard après une longue sépaitdion, hésitent à se reconnat- Ire jusqu'à &-■ qu'ils se soient convaincus que l'ami d'autrefois ne s'est pa» métamorphosé, par l'effet de quelque ci^ taatropbe inconnue, en un parasite besogneux.
De part et d'autre l'examen fut favor^ile, nous devons le éin, m data de toute prévisioa.
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ttt IBITyBBS DK CB. DE BEREfAID.
O'un cAté, le vicomte de Langerac éttùt vêtu avec âne élégaDcepousséejusqu'àla recherche; ses habits, en ayance d'un mois au moins sur la mode, ses gants jaunes d'une fraîcheur irréprochable, ses bottes brillamment vernies, une grosse perle fixant le nœud de sa cravate, enfin la pomme d'oF artistement ciselée dont était orné son stick, tout dans ea toilette annonçait un htMnme qui paie ses fournisseurs comptant, ou qui jouit chez eux d'un crédit illimité, ce qui revient au même.
H. de Boisjoly, dont la mise était fort convenable du reste, ne pouvait pas, il est \-rai, lutter sous ce rapport avec le vicomte : mais, aux yeux de bien des gens, le ruban rouge que laissait entrevoir une des boutonnières de sa redingote, aurmt pu compenser, et au delà, ce petit désavantage.
Voyant l'un et l'autre qu'ils pouvfûent sans inconvénients probables pousser la reconnaissance jusqu'au bout, les deux anciens amis reprirent simultanément la parole.
— Qui diantre se fût attendu à vous rencontrer dans cette taverne 1 demanda Langerac.
— Quel orage vous a jeté sur cette terre inho^pitalièreT dit M. deBoisjoly.
— Nous nous retrouverions eo Cochinchine, je ne serais pas plus surpris.
— NI moi non plus. Y a't4i longtemps que vous êtes ici?
— Un jour seulement; et vous, mon cher Miron?
En s'entendant appeler pour la seconde fois de ce nom assez peu aristocratique, le conseiller de préfecture ne parvint pas à dissimuler complètement une légère grimace.
— Mon cher Pichot, répondit-il, l'espèce d'échelle vermoulue sur laquelle nous dialoguons en ce moment me p8ratt un salon de conversation, comme on dit à Baiâe, passablement incommode, le possède pour le moment, six pieds plus haut, une niche dont la somptuosité n'écrase en riea
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celle de ladite échelle, mais où du moins nous retrouverons deux chaises de paille, ce qui nous permettra de nous asseoir.
A la réitération du nom de Picbot, le vicomte avait mordu sa moustache blonde ; mais il s'était abstenu de réchimer.
Un instant après, les deux hommes étaient assis dans la chambre que le plus âgé des deux occupait depuis l'avant veille au soir.
— Maintenant, causons dit ce dernier avec le sourire mielleux qui lui était h^ituel; mais, avant tout, que je vousfasse mon compliment.
— Aquel propos? demanda Lai^erac,dontla physionomie eujouée à la surface manquait de franchise, au fond, tout autant que celle de son interlocutetu'.
— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il y a quatre ans, si je ne me trompe, la fortune semblait pea disposée à vous sourire; mais il parait que vous êtes au mieux avec elle maintenant! Jamais je ne vous ai vu si éblouissant. Savez-vous bien que vous voilà devenu un lion, un vTai bon 1
— Parbleu ! vous êtes charmant avec votre compliment; à moins que la petite chose rouge que j'aperçois à votre boutonnière ne soit définitivement un œillet, ainsi que j& l'ai cru d'abord, il me semble que vous êtes devenu vousmême, depuis que nous ne nous sommes vus, quelque chose de mieux encore qu'un lion.
— VousvoulezdireunchevalierdetaLégion d'honneurt reprit M. de Boisjoly avec une insouciance affectée.
— Ai^ès ça, c'est peut-être l'Éperon d'orl
— Fi donc 1
— Alors' c'est bien la croix d'honneur I
— Avec votre permission.
— La croix d'honneur, instituée par Napolém le Grand, «npereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédàntion du Rhin, médiateur...
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•14 (BUVAIS Di es. in bbrfahd.
— Précisément.
— En ce cas, mon cher, faites-moi le plaisir de me dire 4 quelle bataille...
— Mon cher, pas d'anachronisme, inteirompit nn peu êèchement le décoré; vous deTez savoir que nous sommes dans un siècle pacifique, où pour mériter la croix il n'e^ pas nécessaire d'être un pourfendeur de Russes on de Prussiens.
— A la bonne heure, reprit le vicomte d'un wr railleur, mais alors ce sont vos tibvs pacifiques, mon cher Hiron, que je serais bien aise de connaître; car jene suppose pas qu'on vous ait donné la croix onîquement parce que pendant sept à huit ans de votre vie vous avez fait décliner musa, la muse, aux enfants du duc de ChérizacT
— J'abandonne mon pauvre ruban rouge k TOtre persiflage, répondit le conseiller de préfecture en se mordant involontairement les lèvres, et pour peu que cela puisse vous dtre agréable, je conviendrai, comme don Diègue, que
La faveur l'a pu f*ire «niant qne le mtriie.
— La faveur est une sxceliente (jasiM, mon cherHinm, et eUe supplée facilement au pins grand mérite du mondes
~- Pendant que vous ètea en train de vous moquer de moi, j'ai bien envie de vous deaiaiider quelque dtose.
— Cette chose me fournira dcmc on nouveau sujet àe gaûtél
— Peut-être bien.
— En ce cas, paries; les occasions de rire deviennent brop rares pour qu'on ne doive pas s'empresser de les saîsr . au vol.
— Ne m'appelez plus Mirot-
— PourqtKH celaT
— Parce que depuis que nous ne aaus sommes vus |U «hangé de nom.
I CAHPAGNARD. Sl(
— Bahl
— Oui. Un caprice que je livre à votre raillerie, conini» je viens de faire pour mon ruban rouge.
— Un caprice ?
— Un petit calcul, si vous l'aimez mieux. Depuin que le règne de la bour/^eoisie est airivé, la nc^lesse, par une espèce de contradiction, est plus que jamais & la mode. Ha foi 1 j'ai fait comme tant d'autres, je me suis mis à la mode.
— En vérité î
— Quoique porté sous Henri IV par un prévAt des map- ^ands, le nom de Hiron, je suis obligé d'en cenvenir, est vulgaire et soune assez mal...
' — Et puis, interrompit Laogerac, il a l'ineonvéuient do rappeler le refrain de la chanson de Malborough, Mironton, ton Ion...
— Bref, je l'ai quitté, et je l'ai remplacé par le nom d» ma mère.
— Jolibois, ta je ne me trompe.
— C'est-à-dire Boisjoly, répondit le conseiller en sounant
— Boisjoly ! s'écria le vicwnte qui de niipme fit un bond sur sa chi^ : c'est donc vous qu'on appelle H. de BoisjolyT
— Hoi-méme.
— Conseiller de fvéfeotnre àHftcon 1...
— E^cisément.
— Le grand directeur des élections du département de Sa6ne-et-Loireî
— Quant à ce dernier titre, dit M. de Boisjoly en rie»nant, je ne le prends pas, mais il est possitrie que quelques mauvaises langues me le donnent.
— Parbleu! mon cher Miron... je veux dire, mon cher Boisjoly, voilà une rencontre... Mais avant d'aller plus loin, dites-moi doDc oommmt vous êtes devenu... ce qoevoua Ctes devenu.
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4ie (BDVIIES DK CH. DE BBBKAKD.
— Mon histoire est fort simple. Le duc de Cbérisac, qu! a passablement d'influence , m'a fait obtenir ta place que j'occupe, ausâitAt que j'ai eu terminé l'éducation de stm dernier fils : mes services, qu'on semble apprécier, m'ont déjà valu la croix, et je sms en passe de- devenir sous-préfet j en un mot, je me trouve h flot sur l'océan admînisb'attf, et maintenant vogue !a galère 1 Hais vous-même, mon «herPichot, expliquez-moi donc...
— Ah l permettez, interrompît le vicomte, je ne vous appellerai plus Hiron, mais à condition que vous-même ne m'appellerez plus Pichot.
— Vous avez donc aussi changé de nom? demanda M. de Boisjoiy en riant à son tour d'un air rfùlleur.
— Le moyen de faire son chemin dans le monde quand OQ se ^uve afTublé^ de ce ridicule sobriquet, Pichotl
— Hais il me semble que pour un quatrième clerc d'Avoué le nom itait tolérable.
— Un clerc d'avoué, dit Langerac d'un ton sec, vaut bien un précepteur. D'ailleurs, depuis près de quatre ans, j'ai envoyé au diable les dossiers de procédure.
— Mon cher compatriote , ne nous emportons pas ; je n'avais nullement l'intention de vous blesser, car notre destinée offre trop de rapports pour que nous ne devions pas éprouver l'un pour l'autre une véritable sympathie. Partis tous deux d'un point fort modeste, entre nous cela peut s'avouer, nous n'avons, selon moi, que plus de mérite À faire notre chemin.
— Parbleu! nous sommes les fils de nos oeuvres, dit Je vicomte en se redressant d'un air superbe.
— Ainsi donc vous avez renoncé à la procédure et aa nom de Picliotî
— Ils s'étaient ligués pendant trop longtemps pour corh pnmermon essor.
— Et comment vous appelez-vous maintenant!
— Langerac.
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u gehtilbohue gampasnard. >it
~~ Langerac ! 11 me semble que je connais ce nom-lit.
— C'est celui du pays qui m'a donné le jour, dit le vicomte en empruntant une partie de sa réponse à la Normandie de Frédéric Bérat.
— En effet, Langerac, un village situé près de Gourdon, pas loin de Rocamadour où je suis né moi-même.
— Justement!
— Au fait, pourquoi ne porteriez-vous pas le nom de TOtre village, tant de députés prennent bien celui de leur département?
— C'est ce que je me suis dit; j'aurais pu sui\Te leur exemple et m'inlituler, je suppose. Pichot du Lot, mais j'y «î mis de la modestie.
— D'ailleurs , le nom de Langerac sonne beaucoup mieux.
— Etpuûj'ù il peu près le droit de le porter.
— A peu près est joli.
— Vous croyez que j e plaisante} Pas le moins du monde I Le nom de*Pichot est assez laid et passablement ridicule, d'accord, mais en revanche il est fort vieux : d'anciens titres qui me sont tombés dernièrement sous la main prouvent même fort clairement qu'il y a eu autrefois plusieurs alliances entre les Langerac et les Pichot.
— Alliances contractées sans aucun doute sur les bords de la Garonne, dit M. deBoisjbly en souriant ironiquement.
— Il me serait donc très-facile d'établir ma filiation, reprit Langerac sans répondre à cetttt raillerie, et, par suite, de me pourvoir devant le garde des sceaux pour être autorisé à relever le nom et les armes des apciens vicomtes de Langerac, éteints aujourd'hui, et qui se trouvent de fait mes ancêtres maternels; mais cela mecoCiterait de l'aident, et en attendant que je me décide à faire les frais de cette petite formalité
— Vous vous passez de l'autorisation du garde dea . ■ceausl