ISI CEIIVBES DB CH. DX BEB5AB
A travers la fente, je les voyais tous les deux. Et d'abord remarquez ceci : Rabusson a coupé ses moustaches, et au ïeu de sa veste de garde-chasse, il a une redingote noire, un chapeau, enfin une tenue bourgeoise. J'espère que c'est assez significatif.
— Significatif, en quoiî demanda" le boucher; voilà i*icardet ettnoi, par exemple, qui avons les manches re* troussées pendant toute la semaine ; eh bien ! le dimanche, nous possédons notre tenue bourgeoise tout comme lé premier marquis venu. Pourquoi Rabusson n'aurait-il pas le droit d'en faire autant 1
— Passe pour la redingote, quoique ce soit déjà fort louche, répondit le greffier; mais les moustaches coupées, comment me les expliquerez-vous î
— Quand ona des moustaches aussi maigres que l'étaient celles de ce grand échalas de Rabusson, il "me semble que ce qu'on a de mieux à faire, c'est de les couper, observa Toussaint Gilles en caressant orgueilleusement la fourrure épaisse dont était décorée sa lèvre supérieure.
— Et moi je voiis dis, répliqua Vermot avec chaleur, qu'il y a l^-dessous une manœuvre ténébreuse. En changeant de costume et en coupant ses moustaches, Rabusson évidemment a voulu se déguiser et se rendre méconnaissable, afin d'accomplir plus sûrement les ordres de son digne maître.
— Se déguiser en plein midi ! fît Gautberot en haussant les épaules.
— Vous en penserez ce que vous voudrez ; pour moi, mon opinion est bien arrfitée.
— Mais enfin, dit Toussaint Gillea, que manigançaient4l3 ^semble, ces deux chiens d'aristocrates?
— Rabusson a d'abord remis au maire une lettre que celui-ci a lue en se grattant l'oreille d'un air embarrassé, selon son habitude. Ensuite Amoudru a dit : — Où sont les papiers dont parle U. le baronT — Ce pUt valet de
lE GBNTILBOailK CAUPAAKAl».. Ut
intûre a dit : H. le baron ! — Alors Rabusson a tiré de sa poche UD gros paquetcacheté qu'Amoudru a ouvert.
— Voyez-vous çal dit le taillandier en se versant à la àérobée un verre de vin.
— Après avoir lu deux ou trois des papiers contenus dans le paquet, Amoudru , qui semblait un peu ébahi, a recommencé à se gratter l'oreille, à pousser des soupirs, h regarder dans tous les coins, comme il fait toujours quand il lui faut prendre un parti; et comme Rabusson semblait s'impatienter, il a fini par lui dire : — Ce qu'on me demande là m'embarrasse beaucoup, car je vais déplaire à bien du monde, et j'ai déjà assez d'ennemis ; mais puisque M. le baron y tient absolument , je ferai ce qu'il exige. — Aujourd'hui ? a dit Rabusson. — Aujourd'hui ! a répondu le maire d'un air aussi lamentable que s'il eût appris la mort de tous les siens.
— Que fera-t-il aujourd'hui! demandërent à la fois Toussaint Gilles et Gautherot.
— C'est là que commence le ténébreux mystère, répondit le greffier en redoublant de gravité; Rabusson ayant fait un mouvement pour sortir, je n'ai eu que le temps de me retirer bien vite, et je n'ai pu en entendre davantage; mais pour peu qu'on ait d'intelligence, il est facile de deviner qu'il se trame quelque chose contre nous.
— Pourquoi contre nous plutôt que contre d'autresî dît le boucher Gautherot, qui, comme tous les orateurs malheureux, avait un goût prononcé pour Is contradiction.
— Amoudru n'a-t-il pas dit que ce qu'on lui demandait déplairait & ses ennemis? Or, quels sont ses ennemis dan» la commune, si ce n'est nous? Si donc ce qu'on lui demande et ce qull a promis de faire aujourd'hui doit noua déplaire, c'est que probablement cela nous portera un pr^ judicc quelconque.
— Gela me parait certain^ dit Picardet, qui> voyant qiw
»• CNTOS H m. DE IWUUIh
personne ne le regardait, vida dans taa verre le reste da -coutemi de la bouteille.
— D'ailleurs, citoyeDs, poursuivit le greffier eu gesticulant comme un avocat à la barre, vous remarquerez que fiDst^jaleur de la trame ourdie contre nous est Vaudrey : n'est-ce pas en dire assez ? Car que peut-on attendre de bon de cet enragé carliste ? Un hûmme qui en toute occa^on ne cherche qu'à nous vexer, nous autres boui^eois de Cbftteaugiron! Hier encore, à l'audience, il fallait entendre comme il nous arrangeait; j'en frénûssais d'indignation sur ma diaiae, et Bobilier luinnëme, malgré son inf&me aristocratie , avait peine à se contenir. Un homme qui, à son retour, après la révolution de Juillet, a eu l'insolence -de {dacer deux canons sur sa terrasse, et de dire hautement que si nous nous avisions de remuer, il bombarderùtnotre Châteaugiron et en ferait une poêle à &ire où nous rôtirions -comme des châtaignes, et cela parce que quelques bons patriotes, parmi lesquels je me f^s gloire de me ranger, et dont était aussi le citoyen président, avaient manifesté l'intention d'aller planter un arbre de la liberté devant la maison de ce l&clie incendiaire ! un homme enfin, (|ui hier «ncore , pour assoqvir la plus odieuse vengeance, a jeté à l'eau, avec préméditation et guet-apens, un citoyen qui sans doute n'est pas à la hauteur des principes autant que nous 4e désirerions, mais enfin un citoyen honorable...
— Paix ! interrompit Toussaint Gilles en a|^oyant brus- ^ement sa main sur la bouche du véhément orateur.
Les quatre clubistes prêtèrent l'oreiUe,
Au bout d'un instant, plusieors coi^ fr^ipés avec une «orte d'impatience retentirent pour la seconde fois cmtre là porte.
— Qui vive? demanda le {H^id«it en appliquantdenWb ■vean ses moustaches contre la serrure.
— Vendre assez, voilà qui est bien 1 répwidit sœ voà ■ mm^iée.
LE GnnuBoum caufagrabd. stt
— Ce n'est pas là tout à fait le mot d'ordre, dit Toussaint Gilles ; mais je reconnais le fi^« et ami : c'est Lsverdim.
L'aubergiste ouvrit la porte sans plus ample informé, et l'épicier se précipita dans la diambre, suimt, haletant et trépignant.
— Citoyen vice-président, lui dit le greffier Vermot avec un accent de sévérité, vous avez oublié le mot d'ordre.
— C'est-Â-dire, répimditLaverdtinen selussant tomber 6nr une chaise, que, po,ur le rendre intelligible, j'y ai ajouté troismots;car, je vousie demande, qu'est-ce que signifie: Vendre assez, voilà f
— Le mot d'ordre est Évandre et Sccevola, dit le g^ffier, qui eut soin d'articuler nettement chaque syllabe.
— Éventiez ces vcaux-là I dit le boucher earicanant ; je sais de l'avis du citoyen Laverdun, c'est là un drAle de
. mot d'ordre.
— Il n'est drûle que dans votre bouche, s'écria le greffier, dont les petits yeux verd&tres s'allumèrent soudain.
— Silence, oitoyen Vermot ! dit impérieusement Tous- 0unt Gilles, la parole est au citoyen vice-président, qui, si j'en crois l'émotion peinte sur son visage, amie conunuuî- «fllioii importante à nous faire.
— Importante eu effet, répondit l'épicier, en essuyant de la patime de sa main la sueur qui ruisselait de son front.
— Parlez, vous avez la parole, reprit d'un air di^e le {•résident du club.
— Savea-vous d'où je viens î
— A moins d'être sorcier, comment pomrions-itoiis le ■avoir ? répondit le greffier d'un ton sec.
— Je viens de la messe, reprit l'épicier.
— Pag possible ! s'écria Toussaint Gilles avec une dédat- ^euae incrédulité.
— C'est tellement possible que cela est.
— Vous, un homme éclairé I venir de la messe I Ah ç^ iidwc envie de vous faire jésuite ou capucin t
ail CBtVHBS DE CH. DK BERKAB».
— Pas plus l'uD que l'autre; mais je prévoyais qu'Usa passerait aujourd'hui k l'église des choses honteuses, et j'aà . été bien aise de les voir de mes propres yeus.
— Que s'est-il donc passé ? demanda Gautherot.
— Des indignités ! des infamies ! répondit l'épicier ea contiiKiant de se bouchonner le visage avec son mouchoir de poche ; d'abord, Qgurez-vous qu'on n'a sonné le derni^ coup que quand on a su que madame de ChUeaugirdn était prête; en sorte que tontes nos bourgeoises, moB épouse et mes filles entre autres, ont db se morfondre sur leur banc, en attendant qu'il plût à madame la marquise de venir à la messe.
— De la part du curé Dommartin aucmie servilité ne m'étonne, dit le greffier d'un ton aigre.
— Vous n'y êtes pas encore. Quand M. et madame de CliâteaugiroD se sont enfin décidés à arriver, save^■vous ce qu'a fait le curé î
— Qu'a-t-il faiti dit Toussaint Giller.
— Il est allé les recevoir, en élole et en surplis, à la porta de l'église, et après leur avob adressé un vil compliment, il leur a oâêrt l'eau bénite.
— L'eau bénite ! s'écria l'aubergiste démocrate d'un too de courroux.
— J'aurais mieux aimé mi verre de via, dit à demi-voix le taillandier.
— Le retour à l'ancien régime I dit à son tour le greffier en riant sardoniquement ; vous verrez quels prochaine fois il les encensera.
— Ce n'est pas tout, continua le vice-président, vous savez, ou vous ne savez pas, que pendant l'ancienne révolution ce qu'on appelait le banc seigneurial avait été br&lé...
— C'est mon père qui y a mis le feu de ses propres main^ interrompit Toussaint Gilles avec un accent d'orgueil.
— Votre père y a mis le feu, c'est vrai, mais c'est le mien qui a donné le pemier coup dehadie, reprit l'épiciw
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LE GEnriUlOUHE CAUPAGNAKD. 33S
du ton d'un liomme peu disposé à laisser amoindrir les titres de gloire de sa famille; le banc avait donc été détruit, et personne jusqu'à présent n'avait songé à le rétablir. Qu'a fait le curéî
— H a rétabli le bancT dit Vermot.
— Pas encore, mais en attendant il a fait placer trc^ fauteuils devant le chœur, tout contre la table de la communion.
— Trois fauteuils!
— Un pour ie marquis, un autre pour la marquise, et le troisième pour cette vieille poupée qu'ils appellent la dûuairièrfv
— C'est un attentat contre i'égalité qui doit régner à l'église comme ailleurs, observa le grefSer d'un ton silencieux.
— Uo attentat d'autant plus odieux, que mon banc, qui se trouve le premier, puisqu'il touche à la chapelle de la Vierge, est maintenant masqué par ces trois fauteuils; eo sorte, que pendant toute la messe nous avons été, mon épouse, mes filles et moi, positivement empestés par les abominables odeurs que porte sur elle la douairière ; tellement empestés, que mon épouse, qui est fort délicate, a manqué de se trouver mal.
— Ces aristocrates, hommes et femmes, dit Gautherot avec un accent improbaleur, ont comme ça une foule d'in- ?entions pour vexer les citoyens.
— Je me suis contenu, poursuivit Laverdun; mais mon épouse, qui n'est pas très-patiente, n'a pu s'empêcher de dire assez haut pour que la vieille poupée pût l'entendre : Dimanche prochdn j'apporterai à la messe un sac de cannelle et de clous de girolle, ça paralysera peut-être cette infection.
— Bien tapé, s'écria le taillandier; savez-vous, citoyen, que votre épouse a de l'esprit ?
^— lofiniment. Hais vwci le comble de la vexation :
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4SI OBDVKEB DE CH. DB BEKKA]».
^piand (m i passé le pain béiiit, caturellement on eoiB> Dieace par loon banc, puisqu'il est le premier. Eb iàea\ aujourd'hui, quVl-OD fait 1 ce coquin de Gigonoet, le ¥S espion du curé, est sorti de la sacrbtie en porttmt la cotbeille; mais au lieu de me l'af^Kurter d'abord, oomme de (Xnitome, il s'est approché du marquis avec toutes fiwtes de révérences plus ridicnles les unes que les autres, et 8 tiré de dessous la serviette une assiette de porceUioe dorée où se trouvaient trois chanteaux énormes.
— Et il les a offerts à ces aristocratesl s'écria Xoussùat Gilles d'un air outré.
— Oui, ce lâche bedeau tes a offerts! Et ces inst^ents aristocrates les ont pris 1 poursuivit l'éfùcier avec un sourire amer ; alors, je l'avoue, j'ai senti mon sang bouillir dans mes veines I...
— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en fraf^tant la table du poiug.
— Qu'on porte un cbantoau à celui qui doit rendre le pain bénit le dimanche suivant, c'tôt l'usi^, dit le greffier Vermot ; mais en offrir un. . , que dis-je 1 en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur scndisant noblesse, c'est un scandale intolérable, et je conç<Hs la juste indignation du citoyen vice-président. Hais qu'estce que je me tue à répéter tous tes jours î Les abus et les privilèges renaissent de tous côtés; nous retournons directement à l'ancien régime : ah ! si l'on n'y met ordre, nous serons bieutAt en pleine coutre-révolutiou.
— On y mettra ordre, à Ch&teaugiron du moins, dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.
— J'ai donc senti mon sang bouillir dans mes veines, répéta l'épicier en rejureuaut sa narration au point où il favait laissée ; alors je n'ai plus jugé à propos de me contenir, cor la coupe débordait ; je me suis donc levé après avoir prévenu mon épouse de ce que j'allais faire, j'ai ouvert mon banc, et je suis sorti de l'église de l'ur le pbu Qer,
U SENTOBOlun CAVAfilU». ■!&
comme fait toujours ce vieux carliste de Vaudrey quand oa commence à chanter le Domine salvum foc Regem.
— Vous avez parfaitement bien agi, citoyen vice-président, dit Vermot, c'est par le mêlais qu'il faut répondre à de pareilles vexations.
— Par le mépris, mais aussi par la vengeance, s'écria Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a donnée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous l'aurons aujourd'hui même, dans quel* ques instante. Toutes mes mesures sont prises; les citoyens sur lesquels nous pouvons compter le plus seront ici à l'heure convenue; nous serons pour commeocer quarante au moins ; et une fois le noyau formé. . .
Plusieurs coups discrètement frappés à la porte interrompirent l'aubergiste, qui alla de nouveau faire une reconnaissance militaire par le trou de la serrure.
Cette fois, au lieu du mot d'ordre [Jus ou moins défiguré, une voix qu'on cherchait évidemment à adoucir, répondit : -- Ami.
Toussaint G illes recula précipitamment de deux pas, d'un geste imposa silence à ses compagnons, et, se penchant ▼ers eux, il leur dit tout bas :
— C'est Amoudru.
Les conjurés sont braves d'ordinmre; mais beaucoup plus qumd ib surprennent leurs ennemis que kvsqu'iJs sont surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas, le trot d'une souris suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique la débonnaireté du premier magistrat de Cbflteaugirmi fût e(Hinue de tout le monde, son nom causa une panique soudaine aux clubisles du Cheval-Patriote, car, qu'elle se présente sous le pacifique aspect d'un maire de village ou sous la fude apparence d'une escouade de gardes municipaux, la loi émeut toujours désagréablement les gens di^^osés à fenfreindre.
— Ouvrez donc, Toussaint Gilles, r«imt le maire après
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at« (BUTHKS DK CH. DE BEBUABD.
uo instant de silence, c'est moi, Amoadru; j'ai quelque chose d'intéressant à vous dire.
— li m'a entendu, et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir, dit l'aubergiste h voix basse ; passez totis dans la «^le ï mnnger, et surtout ne faites pas de bruit.
Les conjurés se levèrent avec empressement, et se dirige rent vers la chambre voisine, en ayant soin de marcher sw la pointe des pieds.
— Vous oubliez le drapeau, leur dit Tonssaint Gilles en baissant encore la voix.
Picardet, qui se trouvait le dernier, revint sur ses pas, prit l'étendard sacré, et joignit aussitôt ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la saUe à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.
Aussitôt le maire Amoudru enbra dans la chambre; il était assez pâle et visiblement ému.
Il SABRE D'HOKKEUBi
En entrant dans la sidle des séances du terrible club répiiblicain, le débonnaire Àrooudni promena d'abord autour de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un lièvre fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.
— Il me semblait que vous n'étiez pas seul ? diUI à l'aubei^ste avec un accent de défiance.
— Je causais avec des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint, Gilles d'un ton boumij elles vienneat de remonter dans leurs chambres, et si vous avez quelque chose à me dire en particulier, vous pouvez parier.
— Je ne vous dérange past
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LB eEnriLBOuns caupagnasd. tn
— Vous ne me dérangez pas, mais vous m'étonnet.
— le vous élonne, Toussaint Gilles?
— Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rapcune contre ITionnfite administrateur. Après l'infamie d'hier, j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.
— C'est précisément au sujet de ce qui s'est pas.'^ hier que je désire avoir une explication avec vous, dit lo maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.
— Une explication ! Si, comme moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez chercher votre sabre ; je fermerai la porte de ma cour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous BOUS y expliquerons.
— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudm devenu soudainement un peu plus pâle quil ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces ^étises-là î
— Des amis! nous ne le sommes plus, entendei-voii3 çaî
— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouîeille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.
— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubeN gîsle avec un accent sardonique.
— Voilà comme vous les exécutez, mes arrêtés ! répondit Araoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite labouteilie vide et les verres posés sur la table ;d'ailleurt.
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«•• (SUrBBS DE CE. DB BEMfAXD.
puisque c'est moi qui suis le maire, j'ai bien le droit de casser, si bon me semble^ mes ordonnances.
— Casaez-les toutes, ça n'en ira que mieux dans la commune ; mais, en attendant, sachez que dans ma cave îl n'y a pas un seul verre de vin pour voos.
— Eh bienl comme il vous plaira. Ce que j'en disais •était pour vous ëke agréable, car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.
— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelque «hose à me dire, expliquez-vous tout de suite.
— Toussant Gilles, reprît le mme de plus en plus doo- «ereux à mesure que l'aubergiste redoublait de bnisqueii^
. TOUS devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cbaché à vous faire de la peine ; et cependant à j'avais été un homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas man- ■qué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures ; eh bien 1 dans le vfttre on boit et on joue aux captes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois même jusqu'à mmuit.
— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubei^ste.
— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudni sans parais remarquer que c'était loi au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encMe, ■à onze heures passées, on buvait, et l'ou faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le .garde champêtre l'a fort bien vu.
— A qui la faute? Eia vous avez mis touto la commune 'en révolution : c»i a bien pu s'amuser chez moi comme parlout ailleurs.
— En attendant, vous ^ez en contraventiou ; m^ j'ai furmé les yeux, comme toujours, parce que je serais déwtë de vous mettre dans rembarras ; et puis, si je voulais faire procéder à une visite rigoureuse de votre cave, oq 7 trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge qus
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LB GDNTfLUOtlHS CAUPAGNABD. 134
de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos twineaux au milieu de la rue ; l'a*je jamais faitt
— Ne parlez pas si haut, dit l'aubei^'ste avec un accent d'anxiété ; car il n'avait nuUe envie que les habitués de son établissement, retirés dans la salle voisine, pussent eotendre le grief de falsification assez clairement articoM contre lui.
- Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces
— Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont reDKmtés dans leurs chambres ?
— C'est égal, de pareilles calomnies offensent même les murailles.
— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous tare de la peine ; bien au contr^re, je ne demande qu'à TOUS rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion ^ea étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.
— Quel ser\'ice m'avez-AOUS rendu hier T demanda le capitaine de pCHQpiers en élevant la voix; appelez-voua un aervice votre indigne connivence avec ce gueux de Bobilier 1
— Permettez, il ne s'agit pas de cela I
— De quoi s'agit-il alors t
— De cinq ou six mmds de vm dont on a besoin au chAteau, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.
— Pariez donc plus basl dit i'uib»giste, en jetant on ^ard inquiet vers la stdie à manger.
— H. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pasM entendre parler; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, davantage peut-être, savez -vous qu'il y a un joli bénéfice à réaliser! d'autant plus que M. le marquis «st fort généreux, et qu'il ne reganiera pas su prix.
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BIO OnJTHSS DB en. DE BEBKABD.
— J'ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mflcon qui feraient joliment l'affaire, répondit Toussaint Gilles, chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par llntérét mercantile.
— Goùtons-ie tout de suite, reprit le maire en s'empre»sant de mettre à proffî l'impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de l'aube^ste ; je vous dirai franchement s'il peut convenir.
A la campagne ou ne discute et à plus forte rais(ml'on ne se réconcilie guère sans boire.
L'aubergiste, attaqué par son faible, était devenu rêveur.
— Six muids, finit-il par dire, h deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme qui dirait...
Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Vermot en tête, se jNrécipitèrent dans la chambre.
A cette irruption inattendue, le pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut ea arrière et posa la main sur la def de la porte d'entrée, prêt à Lattre en retraite à la première démonstration hostile.
— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dît le greffier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu le laisser exposé plus longtemps aux offres perverses de cet émissaire de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul ; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la bonté d'avoir échoué.
— Oui, h bas le serpent, et vive la Charte 1 s'écria chaleureusement Picardet.
y- Amoadm, lepritle greffier en allongeant vers le maira
LK GENTILBOHUE CAUFAGNABD. Itl
une main frémissante d'indignation , allez dire à ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Gilles méprise l'argent des oristocrales, et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime que de souffrir que son vin passe par leur ROsier.
— II csctrop bon poupces vils esclaves! ajouta le taillandier non moins exalté, et d'ailleurs nousie boirons sanseux.
— Allons, messieurs, dit Amoudm en s'efForcant d'afTermir sa contenance, allons, nous sommes tous des amis.
— Il n>'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice- président; il n'y a que des gens qui s'honorent du titre de citoyen.
— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie, reprit Vermot, nous ne sommes pas les amis d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.
— Moi! je complote! s'écria le maire qui levales bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.
— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous le nez de l'administrateur effrayé un poing presque aussi brun, aussi dur et aus^ gros qu'une noix de coco; mais tiens-toi pour averti ; si ça cliauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.
Aulieu derépondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prît sa course, sans essayer de couvTir la lionte de cette retraite par la dignité de démarche dont son caractère ofBcîe! semblait devoir lui faire une loi.
Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocraie poussa comme un seid homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de U J» Boisjoly.
«t» (BOVKBS SK CH. DB BEBlUfiD.
Ou a pu remarquer que depuis l'instant où ses compa-. ^nons avaient jugé à proposée venir au secours de son patriotisme ébranlé, Toussaint Gilles n'avait pas prononcé un «eul mot. Maudissant en secret une intervention qui l'avait «mpêché de conclure un marché dont le bénéfice semblait Abandonné k sa discrétion, et l'on sait ce que vaut la discrétion d'un aubei^Iste, il n'osa rien objecter contre le déûntéressement qui lui était prescrit par ses amis politiques; mais sa physionomie plus renfrognée encore qu'à t'ordioaire, trahit S(m dépit intérieur.
— Six muids, répétait-il en lui-même, k deux cent quatre-vingt-huit pintes le muid, et à vingt sous. .. non, à vingt- «inq sous la pinte, car je suis sur que ce gueux de marquis donnerait les vingt-cinq sous... Voyons: d'aboi'd 2S8 multipliés par 6...
Nous faisons grâce au lecteur du calcul de l'aubei^ste, qiû finit par trouver pour résultat qu'en ne vendant son vin que vingt sous la pinte, ce qui lui semblait très-modéré, lui-même l'ayant payé dix sous, et l'acheteur étant un chien d'aristocrate, il réaliserait un bénéfice clair et net de huit cent soixante-quatre francs.
— Huit cent soixante-quatre francs qui sortent de ma poche, se dit-il avec une fureur sourde, parceque ce scélérat d'Amoudru n'a pas eu l'esprit de venir me irouver pendant que j'étais seul 1 11 me le paiera, le brigand !
— A quoi pensez-vous, préûctent? lui demanda le greffier, lorsque se furent apaisées les dameurs qui avaient poursuivi le maire dans sa fuite; un vil intérêt est-il la «ause de votre silence? Regretteriez-vous le sacrifice que vous venez de faire sur l'autel de la patrie?
— Si je savais ça, Toussaint Gilles, je t'étranglerais de -mes propres mains, dit le taillandier, qui, gr&ce à la bou- -teille qu'il avait vidée presqu'en totalité, était graduelleaw>at arrivé à ce degré de chaleur où la passion tutoie
■d'ordinaire et étrangle quelquefois.
ut GBKIII^OIIUE CAlfPACIIjUlB. S»
Pour miployer tm axiome qui n'est pas hors de [»^>pos, puisqu'il s'agit d'un aubergiste, le vin était tiré et le mieux état de le boire de bcmne grâce ; Toussaint Gilles fit donc de nécessité vertu.
— Non^ citoyen, dii41 en s'efforçaut de cacha' son dépit et 88 colère , je ne regrette rien ; c'est un millier de franct i^e je pente, puisque je n'avais qu'un mot k dire pour réaliser en toute sbreté de conscience ce bénéfice qui pour moi n'est pas à dédaigner, car mille francs ne se trouvent pas dans le pas d'une mule ; mais entre son intérêt et son ofAlitoa, Toussaint Gilles n'hésit^a jamais. Comme l'a dit Ys'mot, c'est un sacrifice que je fais sur l'autel de la jaine; j'espère que mes c<mcitoyens l'eppréderont.
— Oui, présidentj soyez-en sur, dit l'épicier d'un air ému mais digne, vos concitoyens apprécieront votre désin^ téressement patriotique, et pour vous prouver combien j© l'admire moi-même, je demande à faire une motion.
Dans un club politique , l'annonce d'une motion excite toujours l'intérêt le plus vif.
— "Vous avez la parole, dit le président,
— Je propose, reprit Laverdun en élevant la voix, d'ouvrir une souscription afin d'offrir au citoyen Toiîssaint Gilles, président de ta Société patriotique et capitaine des pompiers de Chàteaugîron, un sabre d'honneur destiné à perpétuer le souvenir de son trait de civisme.
— Bravo ! adopté ! s'écria le club d'une seule voix.
— Et je m'inscris dès à présent pour la somme de deux francs, ajouta l'épicier, qui n'articula pas sans emphase le chiffre de sa souscription.
— Moi aussi, dit Gautherol : quarante sous, ce n'est pas la mort d'un homme.
— Va pour quarante sous, et j'assomme le premier qui refuse de s'inscrire! s'écria le tailliindier dont le cerveau échauffé par le vin commençait à résumer toutes les C[U66-
au (BOTKKS DS CB. DE BKRKAKD.
tions par des coups de poing à administrer à cm inf&met aristocrates.
~ Je mlnsois pour trois francs, dit Vennot qui, visant sourdement ji enlever k l'épicier la vîce^résidence, trouva de bonne politique de se montrer plus généreux que Vji, et Je demande qu'on ^ve sur la lame du sabre l'inscnptioo suivante: A l'incorruptible Toustaivi Gillet, pour avoir méprité lei faveurs empoiaonnéti de Curiitocratie !
— Adopté ! crièrent à la fois avec un égal enthousiasme Picardet et Gautherot.
Le vice-président ne dit mot, et l'on peut supposer qu'il nef it pas sans quelque dépit son lival lui enlever une partie de l'honneur qu'il s'était attiré en prenant l'initiative de la motion.
— Qu'ils aillent au diable avec leur récompense civique! pensa le capitaine de pompiers; un mauvais briquet qui me reviendra à 864 francs !
— Citoyen président, dit l'épicier, vous gardez de nouveau le silence ; hésiteriez-vous à accepter la marque d'estime que veulent vous offrir vos concitoyens î
Toussaint Gilles comprit qu'en laissant planer le moindre doute sur la reconnaissance dont il devait être pénétré, il courait le risque de compromettre gravement sa popularité, à laquelle il tenait presque autant qu'à l'argent.
— Non, citoyens, répondit-il en composant son visage, je n'hésite pas, mais mon cœur est plein et les mois me manquent pour vous exprimer ce que je sens. J'accepterai avec orgueil l'arme que vous voulez bien me décerner en récompense d'une action qui ne m'a rien coûté, car on est patriote ou on ne l'est pas ; oui, j'accepte ce sabre d'honneur et je jure de me montrer digne de le porter.
— Nous n'en doutons pas, dirent plusieurs voix h la fois.
— Je jure, répéta le capitaine en grossissant sa voix, de ne tirer ce sabre que pour la défense de la patrie et de la liberté. Oiû, si jamais l'étranger franchissait notre frontière^
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Lfi GEnrtLHOHHB CAKPAGHARD. Zii
Ml a à rintérienr l'înf&me aristocratie essayait de relever U tête, je saisirais l'anne glorieuse que m'offre votre civisme, je jetterais le fourreau loin de moi, et dussé-je affronter seul une batterie de canons chaînés à mitraille. . .
Une violente détonatiou coupa la parole au belliqueux préàdent et porta l'étonnement et le troubla dans le club patriotique de Cb&teaugiron.
xxvir
JBAK FRACASSE ET BÉVEILLB-HATIIT.
Au bruit de la détonation inattendue qui avait ïnlerrompa le discours de remerclment adressé par le président Toussaint Gilles aux premiers souscripteurs de son sabre d'honneur, les membres du club s'étaient entre-regardés un ii^ stant tout interdits.
— Quand on parle du loup... balbutia l'épicier devenu fisseï pâle.
— Ce n'est ni le loup ni le canon, dît le contradicteur Cautherot, c'est une mine qu'ont fait jouer les ouvriers qui travaillent à la carrière du pré Gibaud.
Une seconde détonation plus éclatante que la première retentit au même instant.
— Le soB ne vient pas du pré Gibaut, mais bien de C!i&tcaugiron-le- Vieil, dit Picardet.
— C'est le complot que je vous dénonçais, s'écria le greffier en se frappant le front comme un homme qu'édaire ane révélation soudaine; c'est ce scélérat de Vaucircy qui met à exécution ses menaces incendiaires et qui bombarde Chàteaugiron.
£n i!cpit de son absurdité, cette assertion ne trouva pas de coalradictcurs, car un troisième coup de canon partit
»4« cmrwn h cb. db tratMiU),
sond&in avec un tel fracas que les vib«3 Tibrërenl tugrenaok
et parurent près de sauter en morceaux.
Le vice-président baissa la tête par un mouvement machinal; le grefRer, qui se trouvût ^ès de la fenêtre, qn^U précipitamment sa place comme s'il etit craint que quelque [H^ijectile mnRtrî» ne vint l'y atteindre ; Gautlierût regard* de tous cfités en ayant l'air de chercher la Izace du boulet; eflfin le capitaine Toussaint Gilles lui-même ne parut pas exempt de l'émotion générale et pâlit visiblement.
Quant au taillandier Picardet, soit que le bruit du marteau sur l'enclume eût endurci ses nerfs, soit que le TÏn qu'il avait bu lui inspirât un courage à toute épreuve, il s'élança dans la salle à manger, reparut presque aussitôt en brandissant le drapeau tricolore confié à sa garde, et entonna la Parisienne d'une voix qui semblait en état de lutter contre toute une batterie.
Le canon tonna de nouveau comme pour répondre à cette bravade.
— Allons sur la place, dit Gautherot, qui, après le taillandier, semblait le moins ému de la troupe; au moins non» saurons ce qui se passe, puisque de là on voit Ch&teaugiron-le-Vieil.
L'avis du boucher fut suivi, et les cinq membres do comité directeur de la démocratie se précipitèrent htuv ie l'auberge.
La place était couverte de curieux des deux sçxes et detout âge, car le premier coup de canon était parti an moment même oii l'on commençait à sortir de la messe. Tous les yeux étaient dirigés vers le plateau où se trouvait le village ' de Châteaugiron-le-Vieil, qu'on apercevait eu partie, ainsi que les ruines du vieux château, par-dessus le mur de la cour attenante d l'auberge.
Aux deux bouts de la terrasse qui, comme on se le rappelle peut-être, régnait de ce cdté le long de la maison du barcHi de Vaudrey, un nuage de couleur gris de plomb, re-
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ut GERTILDOUSE CâSPAGRABD. fit
nonvelé à chaque inslast par qnelque explosion nouvelle: s'élevait lentement courbé à son extrémité supérieure par nn vent d'est qui rabattait à U fois sur Châteaugiron-le-Boui^ le son et la fiimée. Autour de Jean-Fraeaase et de Réveille^ Matin, les deux principaux acteurs de cette scène bruyante^ on voyait s'agiter une demi-douzaine d'hommes parmi lesquels il était facile de reconnaître à leur taille presque gigantesque le baron luinnéme et son fidèle Achate, Grégoire Rabusson.
Les détonations se succédaient sans interruption et avec presque autant de régularité que si les deux fauconneaux, eussent été servis par de véritables artilleurs.
— Que disais-je? Voilà le complot qui édatel dit à sesmois le greffier Vermot, qui avait fini par se tranquilliser «a reconnaissant que cette salve, si menaçante en apparence, n'avait pas causé le moindre ravage parmi les cinq oh sis. cents personnes dont la place était couverte en ce momeat.
— Je vois que M. de Vaudrey s'amuse à brûler de la poudre, répondit le boucher fidèle à ses habitudes de contre diction ; mais où trouvez-vous là-dedans un complotî
Au lien de répondre, Vermot se dirigea rapidement v«vla mairie.
A c6té de la porte de cet édifice se trouvait accrochée, comme d'habitude, nne de ces petites armoires à treillis,, que le peuple a baptisées du nom caractéristique de galde^ manger, et qui sont destinées à renfermer les publication! de mariage, les listes des électeurs et du jnry, en un mot, les principaux documents de l'administration municipale.
Un moment avant que Vermot eût si brusquement quitté ses compagnons, Amoudru, à peine remis de sa paniqoe, était sorti de la mairie, avait ouvert la porte du meuble officiel pLUK-y introduire une feuille de papier de grande dîmension, et s'était retiré ausàtfit dans son sanctuaire avec une précipitation où perçait l'anxiété, pour ne pas dire la-
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44S (EDVRES DE Cfl. DE BEBNAED.
Le greffier s'approcha à pas de loup de l'armoicc à laquelle personne ne paraissait songer, car la canonnade de Cbâteaugiron-le-Vieil occupait l'attention générale; il examina quelque temps avec une sorte d'ébahîssement le papier qu'y avait placé le maire, et revint ensuite en courant près de ses «mis politiques.
— Eh bien ! leur dit-il avec un accent d'indignation et àt triomphe tout ensemble, nierez-vons encore le complot ?
— Expliquez-vous une bonne fois! répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru.
— Voulez-vous que je \ous dise pourquoi ce carliste de Vaudrey fait lircp le canon T
— Probablement à cause de l'arrivée de ces insolents «ristocralcs qui m'ont forcé de déserter l'église, dit l'épi* cier.
— Non, reprit le greffier, Vaudrey se moque de son neveu et de sa nièce, et sa canonnade n'a d'aub-e but que de célébrer la victoire qu'il vient de remporter sur nous tous boui^eois de Ch&teaugiron !
— Une victoire! s'écria l'aubergiste d'un air indigné; vous osez dire que quelqu'un au monde a remporté une victoire sur les bourgeois de Chftleaugiron !
— Oui, j'ose le dire et le répcler : en ce moment ne i devons-nous pas nous regarder comme vaincus, puisque ces manants encroûtés de Châteaugiron-le-Vieil sont arrivés
à leurs fins, gr&ce aux manoeuvres indignes de ce vieil ii)> trigant de Vaudrey ï
— Arrivés à leurs finsî répéta l'éptcïer.
— Le hameau du haut est redevenu une commune: l'ordonnance du roi est rendue, et la liste des électeurs communaux est déjà dressée, imprimée et affichée, &ir je viens de la voir dans le gardermanger de ce gredinde maire (pi: l'y a placée il n'y a qu'un instant.
En apprenant l'émancipation du village dont ils s'étaient ; accoutumés & regarder les habitants comme autant de vi-
IX GBKTILHOHIIB CAHPAGNABD. t4t
hins taitlables et corvéables à merci, tandis qu'eux-mémei s'enorgueilIissaïeQt de leurs titres de bourgeoisie, sssex contestables pourtant, les cinq membres du club et une douzaine de leurs amis, déjà réunis autour d'eux, poussèrent des cris confus d'étonnement, de courroux et d'indigoatioD. Jamais à Sparte émeute d'Ilotes, jamais révolte de Pénestes en Thessalie, n'éveilla dans les castes privilégiées nue réprobation plus ardente et plus rancunière.
— C'est une iodignité I — C'est une infamie I — C'est attenter à des droits sacrés ! — Tous les bourgeois de Ch&teaugiron se trouvent insultés par cette ordonnance I — On voit bien que le gouvernement ne protège que les carlistes et les jésuites. — Voilà les revenus de la commune diminués de plus de moitié. — Si on leor rend leurs anciens bois, à ces gueux de paysans, comment nous chaufferons-noua? — Cest ce Vaudrey qui nous a joué ce tou^là... Un carliste 1 — Un chouan I — jUn aristocrate ! — Chàteaugiron ne vaut pas mieux; avec ces casques qu'il a donnés à nos pompiers, il a voulu nous jeter de la poudre aux yeux, mais au fond il s'ent^id avec son oncle. — Il est clair qu'ils sont d'accord pour nous vexer, et que le tiiompbe de ce gredin de hameau est leur ouvrage. — Tout cela crie vengeance ! — Oui/ vengeance I
Tels étaient les cris ou pluUït les beuglements qui se croissent avec une véhémence croissante dans le groupe à chaque instant plus nombreux rassemblé devant l'auberge.
Saisi d'un transport soudain, et enhardi par l'unanimité diopinîon qu'annonçaient les clameurs turbulentes dont il étmt assourdi, le capitaine Toussaint Gilles s'élança sur le banc de pierre placé à cAté de la porte, et d'une voix qui dominale tumulte comme le sifllet d'un conire-maltre përca «a milieu d'une tempête :
— Citoyens, s'écria-t-il, depuis vingt quatre heures on nous fait marcher d'outrages en outrages : hier ce monu* aient Bcrvile élevé ponr nous braver sur le terrain de II
DglzMbyGOOl^le
9M (BfiVUS n CH. BB BmUAO.
coaumine, et les honneurs ridicules craidusà ce à-dernt; aujourd'hui cette nouvelle qui nous npprendqne les droHsles plus sacrés des bourgeois de ChAteaugiron sont foidés aux {ueds, et ces kif Amescoups de canon, dont te seul but est d'tasnlter à notre chagrin légitime. lusques il quand souBrir OM - Bous de pareilles insolences ? UnUtche se laisse souffleta saosmot dire; mats un homme Ivave, mais un dtoyen digne de ce titre, mais dd bou^eds de OiUeauginHi ne permet pas qn'oD le frappe impunément ; on oousa outragés, vengeonsnous.
— Oui, Tengema-nouBl huri^»Bt cinquaate voix à la fois.
— C'était hier la fêle des aristO(?ates, ce sera aujourd'hui celle des patriotes. Regardez, ajouta Toussaint Gilles en étendant les mains vers le cb&teau, le drapeau que nous avons placé eo 1830 à la cime de l'arbre de la liberté est lellemâat décboé, qu'on peut due qu'il n'existe [dus; mais k symlx^ de notre révolution est immortel, et la preuvela voilà!
A ces mots, l'orateur qui, un instant auparavant avait vu Picardet rentrer précipitamment daQsl'aid>erge, se retourna paf on mouvement de pantomime ocaltHre plein d'à-^ir(q>os et appuya sa tamn sur le drapeau neuf, au mom«it mène où le t^landier reparaissait an seuil de La porte, armé de l'étoidard aux trois couleurs.
Une acdamatîon génà^e salua ce coup de thé&tre, exécuté d'instinct, pour ainsi dire, avec un af^ntb et un oiaemble que des acteurs exercés n'auraient peut-être pas réussi k y mettre.
— J'ai dit que ce serait aujourd'hui la fête des patriotes, Kprit Toussaint Gilles, lorsque l'enthousiasme causé par la vue du drapeau se fbt assez ^aisé pour lui permettre de leprâidre la parole ; cette fête, nous la commencerons en rendant à l'artire de la liberté son plus bel ornement, et piHsae le noMniment odieux qui le sotùlle depuis hier d»
D,iz,=inGoogle
ïx ernifumma campacnau». tsi
«n vtndnage rentrer de lui-même dans la poussière, lor»qn'il y verra flotier nos glorieuses couleurs.
— S'il n'y rentre pas de lui-même, nous l'y aiderons, décria Picardet en brandissant le drapeau d'une main qui «emblait être devenue de fer au contact du marteau et de fèncinme.
— Ed avant ! citoyens, s'écria le capitaine des pompien d'une voix de tonneire.
— En avmtl cria la foule avec un ensemble formidable.
— Oui, en avant I répéta Picardet de manière à prouver que sa poitrine n'était pas moins robuEte que son poi|^t :
— Pas la Parisienne, interrompit impérieusement le chef de ce mouvement populaire ; la Parisienne n'est bonne que pour les tièdes, et nous sommes brûlants ; la Marmllaisel
— Oui, la Marmllaise I la Marseillaise I cria l'attroupement tout d'une voix.
Toussaint Gilles donna le signal du départ en sautant à bas du banc dont il s'était fait une tribune ; le porte-drapeau Picardet se plaça résol&ment à sa gauche, et sur leurs pas une centaine d'individus qui, nous devons en convenir, n'appartenaient pas précisément à la pins honnête société deGh&teaugiron,BepFéd[ntèrentver3le ch&teauen huriant l^ynme célèbre qui a déjà animé de son refrain ^ctrisant tant de scènes sublimes, smiglantes ou ridicule.
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LI DÂJBDKIK.
Duu une petite saUe à manger située an |wemier étag» éa diàteau, cinq personnes étaient assises aulour d'il»
atS QBUVRES DB CH. DI BEUIASD.
table oii l'on venait de servir le déjeuner; c'étùent te marquis et sa femme, la douairière de Bonvalot, le vicomte de Langerac, et H- Bobilier.
Des fenêtres qui donoaient sur la cour, presque enface de la grille, on apercevait le plateau où s'éparpillment les mai- BOns de ChMeaugiron-le-Vieil, dominées par les ruines du vieux château.
Jean-Frocasse et Réveille-Matin continuaient leur salve joyeuse ; et de la table même les convives pouvaient distinguer la fumée qui il chaque détonation nouvelle sortait de la bouche des deux fauconneaux.
— Marquis, voilà qui me réconcilie avec H. de Vandrey, dît madame de Bonvalot, qui, nonobstant ses prétentions sentimentales et vaporeuses, déjeunait de fort bon appétit.
— Je doute que mon onde fasse tirer le canon en notre honneur, répondit madame de Chfiteaugiron; cela s'accorderait trop peu avec l'indifférence qu'il nous a témoignée jusqu'à présent.
— Il aura senti l'impolitesse de sa conduite, reprit la douairière, et il la répare en ce moment par une canonnade qui, je l'avoue, me parait de fort bon gobt; je remarque même qu'il y a mis une intelligence et des égards tout à faitumables.Unautre auraitfût tirer le canon dèsle matin; mais H. de Vaudrey a compris qu'après la journée d'hier des femmes délicates devaient avoir besoin de repos, et il a eu grand soin de ne nous faire rendre ces honneurs qu'après la messe. Vous avez pu remarquer comme moi que le premier coup est parti au moment même oîi nous sortions de l'église ; je le répète, et je m'y connais, le procédé est parfait de convenance et de bon goût, et il sent tout à fait son gentilhomme.
— MonàeuF le juge de pùx^ dit la marquise en se tournant vers le vieillard assis à sa droite, qu'en peusez-vousT
— Je déârerais pouvoir partner l'opinion de madsne h douairi^, réprâidit H. Bobilier m s'incUnant devaat
LE «EaTILHOSmE CAUPAGRABD. tS>
madame de Bonvalot, car personne ne désire plus que moi qu'une réconciliation complète réunisse les deux branches do la maison de ChÂteaugiron ; mais d'après ce que m'a fait l'honneur de me dire hier H. le baron, je n'ose encore me litTer à cette espérance; j'ai donc l'honneur de me ranger k l'avis de mad^e la marquise.
En achevant ces mots, le vieux magistrat s'inclina devant madame de Gh&leaug^ron plus respectueusement encore qu'il ne l'avait fmt pour la douairière.
— Et vous, vicomte, vous rangez-vous aussi k l'avis de madame la marquiseî demanda madame de Bonvalot avec un accent de persiflage; car son antipathie pour le juge de paix n'avait pas diminué depuis la veille.
Langerac, qui n'était rentré au château qu'au moment oii l'on se mettait à table, semblait distrait et préoccupé; il ne répondit rien, et probablement il n'entendit pas.
— Laiigeracj madame de Bonvalot te parle, lu! dit Héraclius.
— Je vous demande mille pardons, madame, dit le vicomte en relevant sa tdte qu'il avait tenue sur son assiette depuis le commencement du déjeuner; je n'ai pas entendu ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire.
— En effet, je vous trouve bien rêveur, reprit la douairière avec une espèce de dépit mal dissimulé.
Près des femmes, la rêverie nint ou sert selon la manière dont elle est interprétée. Rappelée son devoir desoupîrant^ Langerac, par un regard expressif, sut donner à sa disfractioD la couleur la pliu tendiè, et par conséquent la plus favorable.
— Quand je devrais être seule de mon avis, j'ypersbte, dit madame de Bcmvalot dont la mauvaise humeur naissante se trouva ausûtdt apaisée par cette œillade éloquente; oui, je mainUens que ces coups de c^inon sont bien pour nous, quoi qu'en disent la marquise et son fidèle chevalier M. I0 juge de paix.
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U4 OBCniES DB CE. m «nUIASD.
— Ail '. Hadame, fit H. Bobilier eo poussant on goopir, éa beau titre dont vous m'honorez, je ce puis accepter que h nxHtié, la fidélité ; car an prince seul smiit digne de poriër les couleurs de mfulanie la marquise de Chàteai^iron et ie se déclarer son chevalier.
— Pennettez, mon cher Bobîlier, interrompît gaieident fSi&teaugiron ; vous tenez beaucoup à vos privilèges, et par eonséquent vous comprendrez que de mon côté je tienne aux miens. Je vous dédare donc que j'entends ébe le seul ebevalier de ma femme, et que à un prince ou même un loi avait l'audace de porter ses couleurs, je le trouvenùs fort mauvais et m'y opposerais formellement.
D'un regard souriant la marquise remerda son mari de cette boutade où l'amour perçait sous l'enjouement.
— Enfin, dit la douairière, à qui tout ce qui pouvait flatter l'amour-propre de sa tille plaisait toujours tort mécUoerement, et qui, en pareil cas, avait l'habitude de changer la conversation, vous reconnaîtrez bienlât que j'ai rais(Hi, car je parierais qu'aujourd'hui même nous recevrons la nsite de M. de Vaudrey.
— Dieu le veuille .' répondit madame de Cbftteaugiron; toutle monde s'accorde à faire un si bel éloge de mon cmele que je serais désolée qu'à propos de politique il pernsIAt à nous tenir rigueur.
— S'il ne vient pas, j'irai le voir, dit le marquis.
— J'allais vous en prier, reprit la jeune femme.
— Ah ! par exemple, je ne suis pas de cet avis, fit madame ^BoDvalot; que le baron, malgré sa longue bouderie, soit bien accueilli au chflleau lorsqu'il s'y [vésentera, rien de nieux; mais que r<»i fasse la moindre démarche pour le prévenir, cela aurait l'air d'une concession ou plut6t d'une soumisâon dont je ne vois ni la nécessité ni la convenance, ti j'ose dire que je m'y connais; car enfin, mEoijuïs, vous Mes le chef de votre maison.
— L'observaUon de madame la doumriëre, dît le juge dt
LE flENTILHOUMS CAHFAOHABD. tS&
paii, est fondée sur les vrais principes du droit féodal; mais M. le baron, si j'en juge parce qu'il m'a fait l'bonneur de me dire hier, est peu disposé à s'y conformer.
— Il est une chose qui tranche la question, observa te marquis ; mon oncle a cinquante-cinq ans, et je n'en ai qiœ trente, c'est donc à moi de faire les premières démarches de conciliation, et je les ferai aujourd'hui même. — Kt maître Froidevaux, ajouta Héraclius en s'adressant au vicomte, afin de mettre la conversation sur un autre sujet, nous fera-t-il l'honneur de venir dîner T
Langerac fit un nouvel effort pour secouer sa préoccupation.
— Maître Froidevaux, répondit-il, est un républicain tsrfouche qui préfère le brouet Spartiate à tes perdreaux truffés. Au premier mot d'invitation, il a crié que je voulais le corrompre, et j'fd vu le moment où j'allais être obligé de lui donner une petite legon de savoir-vivre. Mais à quoi bon chercher à civiliser un ours, ce serait perdre son temps.
— Et ce serait exposer plus ou moios sa peau, ajouta M. Bobilier d'un air sardonique.
— La peau de l'ours, demanda dédaigneusement Langerac.
— Non pas, monsieur le vicomte; c'est de la peau ilu professeur que je parle ; l'ours en question a dents et ongles, je vous en préviens, et vous avez agi fort prudemment en lui épargnant votre leçon de savoir-vivre.
— Laissons ce malappris savourer son hrouet Spartiate, dit la douairière ; je trouve que le marquis, en l'invitant à dîner, lui avait fait infiniment trop d'honneur. ParloiLS de choses plus agréables ; de la manière dont on a fêlé notre arrivée, par exem[Je : plus j'y songe, plus j'en suis charmée,
— Il esterai qne nous ne saurions être trop reconnaissantsy aiouta nûdame de Ch&teaugùon, qui odressa ces
bfGoOi^ll;"'
I&S ŒDTUB DB CB. SB BBKBABD.
paroles au vieux magistrat comme si elle eût voulu le le* mercier une fois encore de toutes les peines qu'il s'élatt données.
— Ahl madame la marquise, dit M. Bobilîer en s'inclinant avec la galanterie respectueuse qui caractérisait ses moindres gestes lorsqu'il parlait à la jeune femme, c'est nous qui n'oublierons jamais la grâce indulgente avec laquelle vous avez daigné accueillir nos faibles efforts; c'est nous qui...
— Savez-vous, reprit madame de Bonvalot sans se fuie scrupule d'interrompre le juge de paix, qu'en 1836, à une époque où, sous le prétexte de l'égalité devant la loi, la grossière impertinence des classes subalternes déborde de toutes parts, «avez-vous qu'il est assez rare de trouver une population disposée à accueillir les gens d'un certain rang avec les égards qui leur sont dus, et voilà ce que nous avons trouvé ici. A la manière dont nous avons été reçus dans la terre du marquis, on se croirait vraiment encore sous l'ancicn r^ime ; aussi, je ne me lasse pas de le dire, les habitants de Châtcaugiron sont de bonnes gens, d'excellentes gens, et je parierais que pendant la Révolution ce coin de terre privilégié est resté constamment étranger aux excès qui ont souillé tant d'autres localités.
— Vous auriez tort de parier, madame, dit le marquis à sa belle-mère.
— Pourquoi cela?
—Parce que vous perdriez.
— En vérité, marquis, c'est pousser l'esprit de contradiction un peu loin. N'allez-vous pas dire du mal de ces braves paysans, parce que vous voyez que j'en peuse infiniment de bien*
— D'abord, madame, dit Ch&teaugîron en souriant, ces braves paysans sont des bourgeois, et s' ils savaient que vous oubliez de leur donner ce titre, ils vous garderaient une rancune étemelle ouant à être d'excellentes gens...
UE flBNIILBOHHB CAUPAGIU8D. IST
— D'excellentes geosj je le répète et je le soutiens, car je m'y connais.
— Va pour d'excellentes gens, puisque vous y tenez; mais en ce cas ils ont beaucoup démérite à l'être, car leurs pères ne leur ont pas jH^cîsément donné l'exemple des vertus débonn^res.
— Leurs pères, dit M. Bobilierj étment d'enragés jacobins, et, pooT peu que les circonstances s'y prétassent, les fils ne vaudraient pas mieux.
— Des jacobins ! s'écria la douairière ; ces gens si bon- Bêtes, sipolis, si respectueux, des jacobins! Oh! Monsieur! ceci c'est plus que de la médisance!
— Madame, reprit froidement le juge de paix, un vieux proverbedit: Tel père, tel fils; et je crois pouvoir, sans être un calomniateur, l'appliquer aux gens dont nous parlons.
— Ah çà 1 qu'ont fait les pères de ces dignes indigènes? demanda Langerac.
— Monsieur le marquis le sait, dit le vieux magistrat.
— Pas si bien que vous, mon cher Bobilier, répondit Héraclius; carvoug y étiez.
— Oui, j'y étais, monsieur le marquis, et je puis dire avec le poète :
Quaqucipit miterritna tlii,
Xt quoram pari magna fui.
— Monteur le juge de paix oublie que probablement ces dames ne savent pas le latin, dit Langerac d'un air moqueur.
— Je traduis donc pour ces dames, et peut-être aus» pour monsieur le vicomte, riposta le vieillard, qui, dans la petite guerre engagée depuis la veille entre le jeune homme blond et lui, n'avait jamais manqué de repartie ; j'ai été témoin de bien des scènes terribles dont ce pays, si tranquille en ce moment, a été le thé&tre pendant la première révolution; et quand je pense au passé, je ne puism'enipécher
D,izMinGooi^li:
tift (KUTRBS DS CB. H BBBSIAO.
de craindre l'avenir; car, ainsi que j'avais l'honneur de le
dire tout à l'heure à madame la douairière, Ms pères^ t^
- — Tout cela, dit madame de Bonvalot, ne nous apjvend
pas de quels crimes se sont rendus coupables les pères de
eea bonnes geus.
— Madame, oe serait une triste convemtion de table; mais â vous t'exiges et si madame la marquise le p^* met..
— Racontez, monsieur le juge de paix, dit madame de Chftteaugîron ; ma mère aime beaucoup les récits effrayants, st moi j'ai déjà une prédilection pour vos histoiKS.
H. Bobilier s'inclina d'un air pénétré.
C'était en octante-neuf, dit-il ensuite; j'avais vingtcinq ans, et je revwais de Dijon où j'avais fait mon droit; car j'étais destiné à succéder à mon père dans la ciiai^ de bailli de la terre de Châteaugiron, cbai^e héréditaire dans ma famille depuis dix générations peut-être.
— J'espère que voilà une noblesse respectable, obsena Eangerac en essayant assez péniblement de se remonter an ton de persiflage qui lui était habituel.
— HonsieuF te vicomte, je n'ai nulle prétention à la ixh blesse, répondit le juge de pais d'un ton sec; mais la f^ mille des Bobilier s'honore de près de trois cents ans de roture prouvés par titres authentiques ; beaucoup depréteiH dus gentilshommes seraient peut-être assez embarrassés s'il leur fallait faire remonter leur filiation aussi haut.
— Ce que vous dites là, mon cher Bobilier, ne saurait Rappliquer k Langerac, dit le marquis pour prévenir une nouvelle escarmouche entre les deux antagonistes ; vous qd savez par coeur la généalogie des principales familles nobles de France, vous ne pouvez igntser que les Langerac datent des croisades.
— Vous pourriez dire de la seconde race, ajouta emphatiquement madame de Bonvalot, qui sembitât prendre n
LE eBNIH^OHME CAHPAGNAKD. SM
litérèt pcrticulier à tout ce qui touchait l'aiimble vîcooite.
— Les VTEùs Langatac, les Laugerac de Gascogne, ètaienl eo effet fort bons et fort vieux^ repnt le juge de paix en se pinçant les lèvres.
— Étaient?... répéta le vicomte d'un aîr de hauteur.
— J'ai raison de dire étaient, puisqu'ils sont éteints depuis Louis XIV.
— La branche aloée a fini en effet à cette époque^ mais la branche cadette, h laquelle j'ai l'honneur d'appartenir...
— Éteinte aus^ cent ans {dus tAt, dit inexorabiement H. Bubilier.
— Il y a eu plusieurs branches cadettes, reprit l'ancien depc d'avoué sans pouvoir s'empâcher de rougir.
— Voilà une discussion qui nous éloigne de votre histoire, mon cher Bobili», dit le marquis, permettez-moi de vous y rappeler. On était, disies-vous, en 80.
— La Bastille venait d'être prise, et le contreK»up de l'insurrection parisienne s'était fait sentir dans toute la France. Gr&ce à la tactique infernale de ce scélérat de Mirabeau, les moindres villages avaient pris les armes, sous prétexte de brigands qu'on annonçait partout et qu'on ao voyait nulle jwrt. Qu'arriva-t-il-daos beaucoup de provinces? Les paysuis, armés contre un danger imaginaire, devinrent etn-mémes pins féroces que les brigands dont oa les menaçait. Chaque chftteau fut une bastille où l'on porta le fer et le feu; ici, par exen^le...
— Mon cher juge de paix, dit Héraclius, permetlez-naoi . de vous interrompre : je croyais que les honnêtes frères eÉ
amis de Qi&leaugiron n'avaient essayé de brûler le château qu'en 1793.
— Brûler le château ! s'écria la douairière en remettant sur son assieti^ le morcean qu'elle portait à sa bouche.
— C'est la vérité, monùeur le marquis, reprit M . BotAlier; sous le rapport de l'incendie, on se ctmtenta de ^t^ luderœ octaideHoeuf; une partie du mobilier et enviraB.
IfO OBEVnES DE CH. DE BEKIUSD.
Jla moitié des titres renfermés dans le cbartrier (car nous étions parvenus, mon père et moi, à mettre le reste en sûreté) ; voilà tout ce qui fut brûlé à celte époque ; mais quelles scènes éclaira le feu de joie allumé par ces brlgttnds au milieu de la cour! ii y a quarante- sept ans de cela; et c&pendant toutes les fois que j'y songe, je sens mes cheveux se dresser sur ma tête.
Le vicomte se pencha vers maoame de Bonvalot, près de laquelle il était assis.
— Que pensez-vous, lui dit-îl à l'oreille, des iUuàous de cet honnête bailli, qui croit avoir des cheveux f
— Ne me parlez pas de cet odieu:^ bouhomme, répondit la douairière non moins confidentiellement, il est aussi insupportable que ridicule, et son impertinence au sujet de votre famille n'a fait qu'accroître mon antipathie pour lui.
— n s'est donc passé ici des choses bien terribles 1 demanda madame de Chftteaugiron .
— Des choses abominables, répondit le juge de p«x : si madame la marquise avait eu le temps de visiter sou û^ teau, et s'il était permb de supposer qu'elle p&t mettre le pied dans les cuisines
— Mais vaiment la supposition est tout A fait permise, interrompit en souriant l'élégante jeune femme; une demes grandes prétentions, c'est d'être une méo^ëre accomplie.
— Par exemple, je ne sais de qui vous tenez un mérite de cette espèce, dit la douairière de Bonvalot avec une moue dédaigneuse, mais à coup silr ce n'est pas de moi.
— Les marquises de Ch&teaugiron n'ont jamais trouvé au-dessous de leur dignité l'exercice des vertus domestiques, reprit gravement H. Bobllier; la grand'mëre de M. le Harquis, par exemple, madame la marquise Bengarde, une montboisâeux, ne dédaignait pas de surveiller le service de sa table ; quelquefois même, par divertissement, elle se plaisait Il confectionner quelques petites friandises qu'elle
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servait au dessert, et qui , comme on peut le cioiie, devenaient le but de l'ambition géuérale. Moi, Bobilier, entre autres, j'ai euplusieurs fois l'hoimeur de manger des gftteaux à la royale et des clarequcts auxquels madame la i/inrquise Rengarde seule avait mis la main; et cepeqdant, comme je viens de le dire, c'était une Monthoîssieux mari4e à un Ch&teaugîron !
Irritée de l'espèce de leçon que se permettait de lui donner le vieux magistrat, madame de Bonvalot cherchait quelque réplique mordante; mais avant qu'elle l'eût trouvée^ la marquise, qui avait remarqué le dépit de sa mère, s'empressa de reprendre la parole.
— Je ne sais confectionner ni les gâteaux à la royale ni les clarequets, dit-elle d'un ton d'enjouement, et sous ce d(mble rapport, je dois m'humilier devant la marquise Rengarde; mais, en revanche, je prétends être de première force pour les compotes de pèches, et je vous pcomets, monsieur le juge de paix, de me mettre à l'œmTe j>ut exprès pour vous, maïs à condition que vous ailes nous dire bien vite ce qu'il ; a de si cuiieux à voir dans les cuisines.
— La chose dont je parle, madame la marquise, n'a rien de curieux en elle-même ; ce n'est qu'un four, immense à la vérité, comme il convient à un château de cette importance, mais fort ordinaire dureste.
— Je devine la fin de l'histoire, interrompit Langerac; pendant la révolution, nos aimables indigènes auront fait cuire dan» ce four quelque pâté d'aristocrates.
— Ah 1 mon Dieu, vicomte, s'écria madame de Bonvalot, en posant de nouveau sa fourchette sur son assiette, pouvez-vous bien arrêter votre imagination sur des monsbuosités pareilles 1 vous m'avez ôté l'appétit, pour quinze jours. Tout ce que je verrai maintenant servir suf la table me semblera mets de cannibale.