U ŒUVRES DE CH. DE BBRNABD
— Que voulez-vous, mon cberBobilier 1 ainsi va le monde. L'ancien château s'est écroulé il y a trois siècles; cel'ii d'aujourd'hui se fait vieux à son tour^ et dans cent ans peut-être mes descendants, si j'ai des descendants de mon nom, seront obligés d'en bâtir un autre. Tout ici-bas n'est que décadence, transformation et renouvellement; c'est pour obéir à cette loi universelle que j'ai résolu, et en cela j'ai suivi le conseil de mes amis, de prévenir l'éclipsé totale dont est menacé depuis quelques années l'astre des CMteaugirons. Au lieu donc de m'asseoir lamentablement, comme je le vois faire à quelques-uns, au ini)ieu des ruines d'un passé qui ne peut plus renaître, je suis.décidé à tenter avec énergie les cbances que m'offre le présent. La révolution de juillet a enlevé à mon père sa paine ; mon affaire, à moi, c'est de la reconquérir. YoiUi mon but, et je ne vous en fais pas un mystère.
— Qu'est-ce qu'une pairie viagère pour un Ch&teaugironT demanda le vieux magistrat en hochant la tète.
— L'hérédité de la pairie sera rétablie tât ou tard, reprit le marquis, et alors tl n'y aura plus d'aristocratie que dans la Chambre haute. Croyez, mon cher Bobilier, que je n'ai pas pris mon parti à la légère. L'ambition ressemble à cette grotte d'Antîparos dont l'entrée est si basse qu'il faut se courber pour y pénétrer, mais qui offre à l'intérieur un palais éclatant. He voici donc tout prêt & me courber devant les électeurs de votre canton; mais soyez tranquillt^ je saurai me redresser plus tard.
— A part la grotte d'Antiparos, qui n'est pas du style parlementaire, tu parles bien, s'écria Langerac; et avec un peu d'exercice, tu attraperas tout à &it le chic du speech constitutionnel.
— Je ne prétends pas discuter avec vous, monsietuf le marquis, dit le vieux juge de paix d'an air réùgné; vous savez mieux que moi ce qu'il vous convient de faire, et puisque votre p^ est pris, il ne me reste qu'à vous rendre
LE GBNTILBOUUE ClUPAGNASD lit
compte de la naaniëre dont j'ai exécuté vos instructions, — Fort bien. Hais d'abord ai-je des adversaires?
— Deux, monsieur le marquis.
— Et qui sont-ils?
— Le médecin Boisselat, candidat de la gauche, et H . Grandperria, le mdtre de forges, que soutient le gouver- Dément.
— Quant à ce dernier point, vous vous trompez, dit vivement le marquis. M. Grandperrin ne saurait être le candidat du gouvernement, puisqu'au ministère de l'intérieur on m'a promis formellement de me soutenir.
— Monsieur le marquis, je suis sûr de ce que j'avance.
— Mais c'est impossible. .. après une promesse formelle ?
— Tu crois aux promesses, toi ! dit Langerac j tu es encore un peu naif pour uu ambitieux.
— Je vous assure, mon cher Bobilier, reprit le marquis/ que vous êtes complètement dans l'erreur.
— La preuve que je ne me trompe pas, répondit le juge de paix, c'est que depuis quinze jours il n'est sorte de démarches qui n'aient été tentées, dans l'intérêt de la candidature de M. Grandperrin, près de toutes les personnes qui ont quelque chose à craindre ou à espérer du gouvernement,
— Comment 1 on a fait des démarches près de vous î
— Près de moi, non; mes principes et mon dévouement i votre famillesonttropconnus pour qu'on s'y soit risqué; isais près du maire, près de l'adjoint, près du percepteur» en un mot prèsde toutes les personncsquele gouvernement tient plus ou moins sous sa main; et je dois vous prévenir, monsieur le marquis, qu'^ part Amoudru, que je suis parvenu à maintenir par la raison que vous savez, tous les autres ont fait demi-toui et voteront pour M. Grandperrin.
— En êtes-\ou3SÛr î demanda Cltâteaugiron avec un a(> cent d'inquiétude.
— Parfaitement sur ; et la preuve que l'aflaire est sérieu-
|«0 CEUYREB DE CH. BE BBRKA]IB.
semeot engagée, c'est que H. de Boisjuly, coRSeîlIer de {fféfecture à Hàcon, le grand faiseur d'élections du département, est arrivé hier soir à Chàteaugiron et dîne aujonrd'hui à la forge de H. Grandperrin, oà il y a une réunion d'électeurs et oii, à ma grande surprise, deit se trou^'er aussi l'avocat Froidevaux. Il y a un mystère tà-dessous.
— Quel homme est-ce, ce Grandperrin ! dit Langerac eo se mettant brusquement sur son séant.
— Un honnête homme, répondit le juge de paix.
— Ce n'est pas cela que je vous demande. A-t-il de l'ambition ?
— Pas d'autre, à ce que je crois, que celle d'&rroodir sa fortune, fort belle déjà,
— De la vanité t
— IiiAnîmeot.
— A-t-il la croix T
— Non, mais je crois qu'en revanche i! la désire beaucoup.
— Il l'aura, gardez-vous d'en douter. Votre Grandperrin, à ce que je vois, est un de ces êtres commodes dont un gouvernement est toujours sûr, pour peu qu'il accorde la plus mince pâture à leur amour-propre. Ch&teaugiron, H. Bobilier a raison ; tu es joué.
— Ils n'oseraient 1 s'écria le marquis en rougissant de dépit.
— C'est tout osé. Te rappelles-tu le dîner de garçons que tu nous as donné le mois dernier, lorsque madame de Chftteaugiron est allée voir sa tante à Rouen î
— Après.
— Tu as d'excellent vin, et, en amphitryon qui connaît ses devoirs, tu as prêché d'exemple en laissant rarement ton verre vide; il est résulté de là que tu as beaucoup parlé, trop parlé.
— Qu'ai-je donc dit!
— Voici tes paroles : Dans un mois je serai membre du
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LE GBNTILHOHHE CAMPAaiUSD. I4t
conseil général de Saône-et-Luire ; dans trois mois je seiid député de l'arrondissement de Charolles, puisque le député actuel est atteint d'une maladie qui l'emportera avant ce terme ; enfin, dès que je remplirai les conditions exigées par la loi de 1 831 , j'aurai la pairie qu'on a volée k mon père , car il faudra bien que le gourvemement compte avec moi.
— Ai-je dit cela î
— En propres termes. Ta vois muDienant que le gouver- Dement t'a pris au mot, et qu'il te fait ton compte un peu plus tôt que tu ne t'y attendais.
— Mais comment ces paroles, à supposer que je les aïe prononcées, auraient-elles pu être répétées!
— Tu m'amuses Traimpntj et le petit Blassigny qui ne bouge pas du ministère tie l'iniérieur, pour qui le prends-tu !
— C'est vrai ; U était du dîner.
— Et c'est lui qui a tout dit. Il est tout simple alors qu'en voyant la hauteur de ta visée, Dos seigneurs du ministère aient changé d'avis, et t'aient abandonné pour adopter le Grandpeirin. D'un cdté , une pairie pour règlement de compte, tandis que de l'autre dix centi mètres de ruban rouge feront l'affaire : des sots eussent balancé , et ces messieurs sont fort loin d'être des sots.
Le marquis se mordit les lèvres, et pendant un instant il garda le silence.
— Fort bien, dit-il enfin avec une insouciance afi'ecté e : TOUS pouvez avoir raison tous deux, et j'accepte la position nouvelle que le gouvernement m'a faite, sauf à lui en témoigner plus tard ma reconnaissance. Ainsi donc, continua Cbateaugiron^ nous sommes trois candidats : H. Boisselat, H. Grandperrin et moi. Je ne connais pas le premier.
— C'est un médecin, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, reprit H. Bobilier: homme aussi complètement nul qu'il soit possible de l'être ; en un mot, un vrai pantio Mp béral dont l'avocat Froîdevaux fait jouer les fils.
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ta (EUVSES I>B CH. DB BBBIURS.
— Gelnirâ, je le connais, répondit le marquis.
— Et moi aussi, dit Langerac.
— Nous avons fait notre droit à Dijon ensemble ; maù comme naturdlement nous ne voyions pas la ta&tne coaapagmCj nous n'avions aucune intimité. Je crois t'avoir parlé de lui, car H. Bobilier me le désignait dans ses lettoes comme un homme fort influent dans le canton et dont la ni&age n'était pas h dédaigner.
— Tu.m'en as furié eo effet, et j'avais pris note de scm nom ; du reste, j'ai fait connaissaBce avec lui aujourd'hui même.
— Oiiçaî
— .Dans une méchante aubei^ qui donne sur la place, vis-à-vis de ton chiteui.
— Chez Toussaint Gilles, dit le juge de paix ; c'est là eaa^ effet que loge Froidevaux quand il vient à Châteaugiron.
— Toussaint Gilles i répéta le marquis, c'est chez luij m'avez-vous dit, que £ancti(»me le comité-directeur de l'extrême, gauche ?
— Précisément, œonéeur le marquis.
— Cotions à fond l'alfùre du Boisselat, dit le vicomle qiû, malgré ses allures évaporées, semblait diriger la discussion.
— H. Boisselat, repartit le juge de paix, n'est en réalité qu'un chapeau que Froidevaux envoie au conseil-général pour y reteuir sa place en attendant qu'il paie les 200 fr. de contributions exigés.
— En ce cas, laissons là le chapeau, et parlons da l'homme.
— C'fiet un garçon de talent, reprit M. Bobilier.
— Oui, il m'a paru qu'il avait la réplique assez facile.
— Non-seulement il a un vrai mérite comme avocat, ais comme homme il est plein d'honneur et de caractère ;
en un mot, c'est un advei^aire dangereux.
— Vous croyez donc qu'il a des chances de faûe trioiO'
LB SENTUaOKHK CAMPAGNAB9. t«»
pher son chapeau T demanda ChAteaugiroii en riant.
— Il en 8 sans doute, mais vous en avez vous-mémç monsieur le marquis, et M. Grandperrin en a aussi de son côté.
— Diable 1 fit Laogcrac, il paraît alors que l'affaire sera chaude.
— II faut s'y attendre, répondit le juge de paix; on nh mue ciel et terre depuis quinze jours; aîoù donc il est im; possible que l'élection ne soit pas vivement dispuléa.
— ËhbieD 1 j'aime mieux ça, reprit le vicomte ; laluUe^ voilà mon élément ; d'ailleurs,
À TftÎDCfe Mtr« péril, on triomphe »ns gloire !
— ; Je suis de ton avis, dit le marquis avec un sourire uo peu îorcé, quelque formidables que doivent paraître des adversaires tels que H. le mallre de f(M:ges Grandperrin, M. le médecin Boiaselat et même H. l'avocat Froidevaux, je suis prêt à entrer en lice avec eux.
— Monsieur Bobilier, reprit Lang^ràc qui depuis qu'il s'était vu vertement relevé par le vieux magisUnt avait renoncé à le choisir pour but de ses plaisanteries en l'affublant du titre de b^lli, ayez la bonté de nous désigner mainteUant les p«s(mnes qui ont 4e riniluence sur les électeurs du caidi»! ; avant d'ouvrir k campagne, il est bon da savoir àqui l'on a affaire.
— Les personnes influentes dans lo canton, répondit le juge de paix en s'adressant au marquis, sont, avant tout et hors ligne, M. le baron de Vaudrey, votre oncle..
— J'espérais que nous aurions aujourd'hui le plai^r d» le voir, interrompit le marquis d'un air contraint.
— I.e curé Dommartin, poursuivit le juge de paix sans paraître avoir entendu cette observation.
— Il doit être à nous, le curé î dit Langerac d'un ton léger.
— 11. le curé, reprit le vieilUffd avec un accent mo-
DiglIMbyGOOglC
Ifl (EUTIIE8 DE CB. DE BERNARD.
qiieur, est trop habile pour contrecarrer en quoi que ce soit le neveu de monseigneur l'évéque d'Autnn.
— C'est ce que je pensais.
— Autrefois il était fort assidu chez M. GraDdperrin; H1Û8 depuis qu|il a appris que M. le marquis se mettait sur les rangs, il a cessé presque entièrement ses visites.
— Fort bien, c'est notre homme.... et les autres 7
— Il y a Froîdevaux, H. Grandperrin^ ce jacobin de Toussaint-Gilles, et enfin moi-même,
— Nous commençons à voir clair sur notre éctiiqui», dit Langerac avec aplomb; naturellement H. Grandperrln se donnera ses voix, sans parler des votes que lui assure l'appui du gouvernement ; l'avocat Froidevaux donne lef siennes à son médecin, et il faut y ajouter sans doute celles dont dispose le susdit Toussaint-Citles. Hais à propos de l'avocat Froidevaux, comment diantre se fait41 qu'il dlue . aujourd'hui chez H, Grandpenin, l'un des adversaires de son protégé?
— Je n'y comprends rien, et, je le répète, il y a là-desaoiis un mystère...
— One je me chat^ d'éclaïrcîr; car je dois revoir midtre Froidevaux ce soir ou demain matin , et je saorù bien le fare parler. Voilà donc l'actif de nos deux concurrents ; quant au nfitre, nous disons : les voix du curé, celles de H. de Vaudreyet les vôtres, monsieur Bobilier, car il est inutile de dire que nous comptons sur vous.
— Monsieur le marquis, dit le juge de paix en s'ioclinant devant Cliflteaugiron, sait que mon dévouement lui est acqiùs du jour de sa naissance, comme il l'avait été anpar»vanta son père et à son aïeul.
— 'oîlà donc sur quoi nous pouvons compter, reprit l« vicomte en continuant de parier au pluriel, comme si la candidature du marquis eût été une affaire commune entre eux; vos voix, celles du curé et celles de M. de Vaudrey.
— Mes voix, c'est certain, répondit le vieux magistrat;
LB fiSNTOHOlaDt CAMPAGNARD. lit
■eUes du cnré, c'est [dus que probable ; quant à celles dont dispose H. le baron, ajouta-t-il en secouant ta tête, c'est une autre affaire.
— Comment ! pensez-vous qu'il abandonnerait son neveu dans une semblable cîrcoastance T
— Mon oncle, ajouta Chftleaugiron avec un accent d'inquiétude, vous a-t-il dit quelque chose qui puisse faire croire qu'il refusera de me soutenir t
H. Bobilier tourna et retourna entre ses dtugts sa tabatière dont les émotions de la matinée avaient complètement épuisé le contenu, et après quelques instants d'hésitation, il reprit la parole.
. — Monsieur le marquis, au risque de vous faire de la peine, je dois vous dke la vérité ; H. le baron désapprouve formellement vos projets, il me l'a encore répété aujourd'hui même. Ainsi donc, vous ne devez pas compter sur son appui.
-- Hais cela n'a pas le sens conunun ! s'écria Langerac en haussant les épaules ; un oncle oublier unsi ses devoûrs ' envers son coqain de neveu I Dans quelle comédie cela l'est-il jamais vu t
— H. le baron de Vaudrey n'est pas nn oncle de comédie, répondit le \ieux magistrat d'un air choqué.
~ M. Bobilier a raison, dit le marquis avec un accent séneux où perçait une anxiété secrète ; l'affaire est grave et la plaisanterie hors de propos. Vous avez donc vu mon oncle ce matin, monsieur Bobilierl
— n m'a fait l'honneur de plaider pendant pr^ d'une heure et demie devant mon tribunal.
— Voilà un gaillard qui parle bien, dit le vicomte dont la légèreté d'expresnons semblait incorrigible ; j'ai assisté à la fin de sa plaidoirie. Quels poumons ! quel flux de paroles ! et comme il vous a battu à plate couture cet ainiable H. Froidevaux, qui poui'tant se trouvait sur son ter^ rsin, puisqu'il est avocat 1
IM CBDTRES DE CH. DB BEHAIID.
— Ainsi mon oncle a passé une partJe de la matinée ^ €h&teaugiron, dit le marqnis en souriant d'un m d'amertume, et il n'a pas attendu notre arrïvée, lui qui ne connaît p» encore ma f^nme !
— C'est l'observation que j'ai pris la liberté de loi
— Et que vous a-t-il répondu T
— M. le baron m'a répondu qu'il verrait avec plais» madame la ntarqmse, mais qu'il attendrait sa visite.
— Que diantre m'avais-tu dit des habitudes chevaleresques de ton onclef Hais c'est un vrai paysan du Danube !
— De grâce, Langerac, quitte ce ton de plaisanterie en parlant de mon oncle; c'est un homme pour qui j'ai la plus pi-ofonde estime, quoique nous vivions depuis quelque temps en désaccord, et je n'aime pas à entendre parler de lui avec cette légèreté.
— H. le baron de Vaudrey n'est pas exempt de défauts, dit le vieux magistrat; par exemple, il est un peu long daos ses plaidoyers, et quand il a mis quelque chose dans sa têtej Satan lui-même ne parviendrait pas & l'en arracher; mais, à cela près, c'est le cœur le plus excellent, l'esprit le plus juste, le caractère le plus ferme et le plus droit^ un chevalier d'autrefois enfin, un vrai Chftteaugiron.
— Vous n'exagérez pas, monsieur Bobilier; mon oncle est le plus noble cœur q je j'aie jamais connu, et j'éprouverais un véritable chagrin s'il me fallait renoncer à l'espoir de redevenir pour lui ce que j'étais autrefois,
— Votre réconciliation sera facile sans doute, répondit le juge de paix avec une sorte d'embarras; il ne saurait exister de sérieuses raisons de mésintelligence entre H. le baron et vous.
HéracliusdeChâteaugironbaissales yeux d'un air rêveur.
— Savez-vousoù est allé mon oncle en vous quittan'îdemanda-t-il après un instant de silence.
M. Bobilier se remit à tourmenter sa tabatière^ dans la-
DiglicJbfGoOgle
LB GENTILBOHHB CAMPAGRABD. f«T
goelle, quoique vide, il puisait de temps en temps par une habitude iBachinale.
— Pourquoi ne pas boire le calice d'un trwtT dit-il tovU à coup en homme qui prend un parti violent, m^s néce»eaire ; H. le baron dîne à la forge.
— Chez M. GrandperrinT a'éma le marquis.
— Dans le camp ennemi 1 ajouta Langerac.
— Oui, monsieur le marquis, et puisque j'ai commencé, autant vaut tout dire.
— Sans doute, sans doute; achevez, mon cher Bobilier. ' — Nous vous écoutons avec un intérêt palpitant.
— Non seulement, reprit le juge de paix, M. le baron dhie aujourd'hui à la forge avec M. de Boisjoly et les principaux électeurs dont dispose le ministère; mais j'ai tout lieu de croire qu'à l'élection prochaine, s'il ne vote pas luimême, du moins il fera voter tous les gens sur lesquels il a de l'influence
— Pon 9. GraodperrTn , interrompit vivement la
- Oui, pour M. Grandperrin.
— Que m(m oncle ne me seutienne pas si cela blesse ses opinions. Je comprendrais cela à la rigueur; mais quel motif pourrait-il avoir pour prendre contre moi le parti d'un de mes adversaires t
Cette fois le vieux magistrat, dont l'embarras semblait redoubler à chaque interrogation du marquis, fit sauter sa tabatière d'une main à l'autre à la façon des jongleurs de nnde.
— Chàteaugicon a raison, dit le vicomte en remarquant rhéatatjon du vieillard; fi quel titre H. Grandperrin obtiendraitril ie M. de Vaudrey l'appui que celui-ci refuse, dites* TOUS, à Bun neveuT
— A quel tîtreT
— Oui, à quel titre t
-7- A titre de beau-père futur... Voilà le grand mot lâché.
IflS (KUVBBS DE CO. DE BEURAnC.
— A titre de beau-père futur 1 répétèrent les deux jciines gens interdits.
M. Bobilier, à qui ce dernier aveu semblait avoir coupé la respiration, hocba silencieusement la tâte k plusieurs leprises de l'air le plus affirmatif.
— Quoi! demanda Héraclius avec one émotion visible, TOUS pensez que mon oncle serait homme à épouser mademoiselle Grandperrin?
— Il y a donc une demoiselle Grandperrin T s'écria Langerac.
— Fort jeune, fort aimable et fort jolie, répondit M. Bobilier.
— En ce cas, nous sommes flambés ; il n'est sorte de sottise dont ne soit capable, lorsqu'il tombe amoureux, un homme de l'Age de H. de Vaudrey. Ah ! il y a une demoiselle Grandperrin jeune, aimable etjolie? Qui diantreaurait deviné que nous viendrions échoner contre ce jupon ï
Après un instant de silence, Héraclius, qui pendant ce temps avait paru plongé dans de profondes réflexions, releva la tète et fixa sur le vieiUard un regard interrogateur.
— C'est madame Grandperrin qui a arrangé ce mariage, n'est-il pas vrai? demanda-t-il avec une affectation d'indifférence qui cachait mal une émotion profonde.
— Tont te monde le dit, répondit le magistrat.
— C'est bien : j'en sais assez maintenant, et le reste me regarde.
Le marquis se leva.
— Hais enfin, dit Langerac, il faudrait prendre im parti.
— Le mien est pris.
— Peut-on le connaître?
— Oui ; demain j'irai voir mon oncle.
— J'irai avec toi, s'empressa de dire le vicomte ; pour attaquer dans son fort un pareil sangler deux chasseurs ne seront pas de trop.
— Comme tu vMidras. Jusqu'à ce que j'aie eu avec mon
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LE fiEHTILBOUMB GAUPAGHARD. ISf
ande une exfJication décisive, toute discussion sur notre affaire n'avancerait & rien ; il me semble donc que nous pouvons lever la séance.
Le juge de paix et le vicomte quittèrent leurs sièges.
— Si monsieur le marquis, dit le vieillard, voulait ho norer un instant de sa présence le banquet des pompiers^ je suis sQr qu'ils en seraient charmés et que cela prôdair&it un excellent effet.
— Vous savez bien, mon cher Bobilier, dit Ch&teaiigiron en s'effiirçant de sourire malgré son anxiété secrète, que jusqu'à ce soir je m'abandonne à votre direction la plus absolue.
Le vieillard et les aeux jeunes gens s<ntirent de la bibliothèque et se dirigèrent vers une tente dressée dans le jar* din, od avait commencé depuis quelques instants le banquet oflert à la compagnie de pompiere par le maître du di&teau.
Pendaut ce temps, d'autres scènes, qui se lient intimement au coeur même de cet ouvrage, se passaient à la forge de H. Grandperrin, où le baron de Vaudrey s'était rendu aftsortlr de l'audience, et où nous allons h notre tour introduire le lecteur.
En quittant l'avocat Froidevaux le baron de Vaudrey s'était dirigé vers le pont du bourg. Après l'avoir b-aversé^ il suivit à gauche une étroite levée, espèce de quai garni pour tout parapet d'une rangée d'ormes, et arriva bientôt près d'une grande porte voisme du chenal de l'écluse; eetle porte donnait accès à une cour qu'entouraient i»
DgizMinGooi;lc
IIS CBSYBIS DB CB. H WSMXàK».
teB» cMés les bètimeab de la forge de H. Graodperriii.
Le baroa se fraya tm chemin k bwvas lesamaa de houille, les dépôts déminerai, les entassements de feren^euH qui eocombnientuna partie de ce vaste teiTain, pssae sous une voûte basse et sombre, etsetrouvaakvsdaiiBUB grand jardin planté à l'anglaise, au bout duqufl tw apu'oetvait nu pavillon de tXHistruction moderne qui. servait d'IubitatiOD fiu propriétaire de l'étalilissement.
Au lieu de bvverser une pelouse, par laquelle il e&t pu oiriver directement à la maison, H. de Vaudrey prit mt aentîOT qui ef^ès quelques détours, le conduisit à l'entrée 4'une longue allée de marromilers, bordée d'un cdté par des massifs et de l'autre par la rive gaucbe de la rivi^. D'un coup d'œil le baron explora ce promenoir dont l'a^ed amil infitail à la rêverie, et il aperçut auwitôt à l'autre extrémité la femme qui le lui avait assigné pour lieu de r^r deî-vous.
Kadame Grandperrin avait cet ftge bitéressaiit que regardaient comme la maturité accomi^ les anciens Tonaa»* tàers épris uniquement des béroïnes de penaonnat, mais 4pi'ont à l'envi réhabilité depuis quelque temps des écrivains moins exclusifs ou plus impartiaux : trente ans environ, peut-être quelque chose de plus. Elle était grande et bien faite ; la démarche souple, l'air dsé, le mdntien noble ; gracieuse et fière à la lois dans ses moindres gestes. Ses cheveux couleur de jais à reflets bleuâtres, son teint pèle qu'un rayon de soleil semblait avoir caressé d'un peu trop près, ses grands yeux à larges prunelles, étincelant comme deux diamants noirs, tout en elle annonçait une de ces orgnnisations passionnées jusqu'à la violence, ceinture incendiaire dont le ciel parfois se plaît à étremdre la vertn des femmes, sans doute pour en rehansser le mérite.
En ce momoit, madame Crandptrrio était vêtue d'une robe noire en damas de soie, qui, h part la beauté de l'étoffe, offrait une sévérité presque monastique et se trouvait
CAKPÀGNAUD. Itt
SDbimoiite svec l'expressioa orageuse et sombre de bob visage. D'une maîo'eUe teiuit ud mouchoir où avait coalé plus d'noftlanne, et de l'autre un flacon de sels qu'elle respirait à chaque iiutaot, eomme si tea forces eussent été sur Itipoiutde l'abandonaer.
— Enfin vous voici ! dit-elle en urrant cmvnlsiveiBeQt la nain de M. de Taudrey.
— Du courage, mon enfant t répondit le baron avec vm seeent de tendre compasskm : du courage ! hier vous m'avez promis d'en avoir.
— Ou voyez-vous que je manque k ma pnMSeaBe T r^ît * la jeune femme en souriant amèremnit.
— Vous avez encore pleuré ; je le vois.
— Qu'importe t
~r Quimporte qiie vous [^euriez 1
— Oui ; c'est attacher fiop d'importance aux larmeS' d'une femme que d'en chercher la trace. Une larme, c'est si peu de chose, et si peu de chose, une femme ! aussi ne TOUS ai-je pas prié devenir pour vous rendre témoin d'un de ces accès de foile douleur dont je rougis quand je siiis seule, et dont je rougirais mille fois plus encore devantvous. Ceque j'ai à vous demander...
La jeune femme hésita.
— Ce que voua avez à me demander est faK d'avance, dit H. de Vaudrey d'un ton de. bienveillance paternelle; quelque changement qui soit survenu dans votre vie, je n'ai point oublié le passé. Madame Grandpfrrin est toujourspour moi Clarisse de la Gennetière, la fille de mon meilleur ami... mort trop tât, hélas !... pour vous surtout, moD enfant.
— Oh ouil pour moi sivtout, répéta énergiquement madame Graudperrin; si mon père avait vécu, je ne me serais pas trouvée à vingt ans abandonnée à la direction d'une parente... Je ne l'accuse pas, mais sa faiblesse, sa dé>
DiglIMbyGOO^Ic
iTi ticuvitES ne lu. de nttHnAnci.
plorable indulgence, son aveuglement, en un mot, m'ont
fnîtbiendumal... que Dieu le lui pardonne I
— Pourquoi réveiller ces tristes souvenirs 1 Vous avez, d^ ftiez-vous quelque chose à me demander ?
La jeune femme baissa la tête et regarda un instant la terre avant de répondre.
— C'est aujourd'hui qu'il arrive, ditrelle enân en relevant SUT le baron un mome regard.
— Cest aujourdliut ; mais plus tôt ou plus tard, ce retour était inévitable.
■ — Sans doute; et de quel droit me plaiodrais-je ? Depuis deux ans qu'il est parti, n'm-je pas eu le temps de me préparer à l'épreuve de le revoir î
— Qui vous force à la subir t
— Oh ! enseignez-moi un moyen de m'y soustraire, et, Mùt-il me condamner à une réclusion peipétuelle, fallût-il m'enterrer vivante, je suis prête.
— Ces exagérations ne sont pas nécessaires ; lassez les choses suivre leur cours naturel , et l'épreuve que vous redoutez se trouvera suffisamment écartée. Jamais votre mari et mon neveu n'ont été liés; des discussions d'intérêts se sont même élevées entre eux depuis quelque temps. Comment supposer alors que l'un ou l'autre puisse désirer et provoquer un rapprochement ?
— Lui, non ; du moins je veux le croire ; car, à moins d'être aussi cruel qu'il s'est montré ingi-at, à moins de se promettre un barbare plaisir des angoisses où me plongerait sa présence, comment penserait-il à me revoir î 4[ais M. Grandperrin, savei-voos à quelle démarche folle, ridicule , odieuse peut le pousser son incurable vanité ? Pour l'honneur de se voir adniis sur un pied d'intimité au chftteaa de M. fe marquis de Châteaugiron, il est capable de sacrifier ses intérêts même; et quel sacrifice plus grand pooprait-ii faire T
— Mais maintenant ily a entre lui et Héraclius plus qu'un
DiglicJbfGoOgle
LB GEMILnOïlME CAUI-AGNARI). lit
commencement de procès, il y a rivalité politique. Devezvous craindre alors qu'ils ne soient pas forcément «éparés par une chose qui d'ordinaire brouille les meilleurs amis T
— Vous ne connaissez pas M. Grandperrin ; qu'il lui vienne du cliàteau la moindre prévenance, la plus légère marque de politesse, une de ces invitations comme on en envoie au premier venu, dans l'enivrement où le jettera cette précieuse faveur, il est homme à tout abandonner, sa candidature aussi bien que ses intérêts.
— Je sais que la noblesse exerce sur votre mari une fascination im peu passée de mode aujourd'hui, et dans laquelle, au fond, il entre peut-être autant d'envie que d'é- Ûouissement...
— Vous le peignez en deux mots : envieux et éblouL Encouragé sans doute par la dédaigneuse ironie avec laquelle madame Grandperrin parlait de son mari, le baron reprit en souriant :
— Peut-être même serùt-il posàble d'être encore pliu concis et de le peindre en un seul mot.
— Parvenu, répondit sans hésiter d'un air de magnifique mépris la jeune femme qui, en épousant un plébéien, était loin d'avoir oublié qu'elle-même était née patricienne.
— Un excellent homme, du reste, dit H. de Vaudrey, comme pour atténuer sa critique ; droit, honnête et justement estimé.
— Savez-vous ce qu'il m'a Jlt ce matin î reprît madame Grandperrin, sans s'associer par le moindre âgno d'approbation à cette palinodie.
— Gomment pourrais-je le savoir t
— M. Grandperrin m'a déclaré qu'à la campagne il était indispensable de vivre en paix avec ses voisins, et qu'en conséquence, quoiqu'il eût sujet de se plaindre de H. de Cb&teaugiron, il était prêt à le voir pour peu que 'celui-ci s'y montr&t disposé. — s II me semble, a-tril ajouté, que l'arrivée de la marquise nous offre une occasion toute natureUe
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de tapprochemenl. s Et comme je me récriais : — € Lm discussions d'intérêts, a-t^il repris, D'ont rien à voir dtus uee quesUoD de savoir-vivre et de politesse ; je troave donc cwveoable que nous alliODs faire une visite au ch&teaa, dans le cas où madame de Ch&teaugiron ne se croirait pas obligée de vous [N^venir. v — Voilà ce que m'a dit ce matin même U, Grandperrio.
— aveuglement I es-tu donc un des principes constK tutifs du tempérament marital î se dit lk(. de Vaudrey en levant les yeux vers la cime des marronniers.
— Voilà oii nous en sommes, poursuivit madame Grandpeirin avec uoe émotion concentrée ; c'est l'bomme dont le premier devoir est de me protéger contre tous, qui expose^ — je ne dis pas mon cœur, il est mort, — mais mon tepos, mais ma réputation, mais mon honneur à un danger contre lequel je me trouve sans défense.
— Sans défense ! répéta le baron qui examina la jeune femme attentivement ; sans défense 1 et vous dites que votre cœur est mort !
— Mort, je vous le rép^, dit Clarisse d'une voix sourde ; aussi n'est-ce pas de cet indigne cœur qu'il s'agit. Je suis sûre désormais de son insensibilité et de sa froideur autant qu'on peut l'être de la froideur et de l'insensibilité d'un cadavre. Non, ce n'est pas l'avenir qui m'effrme, c'est le passé. ,
— Le passé? mais votre mari, mais tout le monde excepté moi, ignore qu'H^aclius vous a aimée, et que vou&> même...
— De grâce, pas un mot de plus; ne me rappelez pas ma honte, puisque, dilee-vous, tout le monde l'ignore.
— Mais enfin que criùgnez-vous?
— Ce que je crainsl Depuis deux ans cette terreur est assise à mon chevet. Ce que je crains? c'est que cet homme n'achève son ouvrage ; c'est qu'il ne soit l&che après avoir été CRiel; c'est que, peu content d'avoir tué l'&me, il ne
DiglicJbfGoOgle
LE GENTILBOMIIE CAMPACKASD. IT(
lai fstiwae inaiiitea^t fantaisie de tuer l'iioaneur... et il le p?ut.
-Illepeulî
— ' U a mon portrait; il a des lettres; il a tooa les gage» que peut accorder là folie d'une femme.
Après avoir longtemps reculé devant cet aveu, madame GraQdp^TJQ le prononça d'une voix brusque ; puis, relevant fitomimt la tèle, elle fixa sur le baron des yeux ardeats conune pour Ure an foaibde son ftme.
En voyant aboutir k une appréhension d'une nature assez vulgaire les souffrances d'amour auxquelles il avait sineèreHieat compati jusqu'alors, M. deVaudrey éprouva une sur|;vise mêlée de désappointement. L'éclat de la poétique auréole dont laii;aselon couronne partois ses victimes lui parut s'amortir quelque peu au front de madame Grandperrin. Pendant un instant, au lieu d'Ariane gémis- UDte ou de Didon désespérée, il crut avoir sous les yeux ^elqu'une de ces prévoyantes héroïnes qui, pratiquant eu amour la maxime [vofessée au sujet de l'amHié par un moraliste cruel, pensent aux trahisons de l'avenir au milieu des séductions du [vésent, se gardent de l'ahandon dans lo péché bien mieux que du péché lui-même^ et se montrent enfin plus avares de billets que de baisers, parce que la trace des une peut rester, tandis que celle des autres s'efface.
— Ce qu'eue se reproche, se diUl, ce n'est pas sa fai" blesse, c'est son imprudence. Ce qui l'occupe, ce n'est pas le chagrin de n'être plus aimée, c'est la crainte d'être coma promise.
La physionomie du baron trahit sans doute l'impressiOQ dont il n'avait pu se défendre, car la jeune fenune, voyant qu'il la regardait en heu de lui répondre, reprit tout à coup, Prvec une sorte de ricanement sardooique :
— Vous êtes révolté, n'est-ce pasî Confesser ma faute, a\ ouer que je tremble en voyant ma réputation, c'est-à-dire l'honneorde l'homme dont je porte le nom, à la merci de