AVANIES ET DÉCEPTIONS
Une semaine s’écoula encore; le cadet de Briqueville pouvait maintenant se promener dans le voisinage du château et reprenait rapidement ses forces. Le prieur avait discontinué ses visites quotidiennes, et le père Antoine, le médecin, ne venait plus lui-môme à Briqueville que tous les deux jours. De même, les autres vi-sites avaient cessé, depuis la convalescence de Robert; il demeurait donc à peu près constamment seul au manoir, avec Madelon et avec Nicolas qui semblait s’ètre donné à lui corps et âme.
Un matin, il sortit pour accomplir sa promenade hygiénique, et, presque sans y songer, ses pas se portèrent dans la direction du château d’Helmières. Déjà plusieurs fois il était venu rôder de ce côté, avec l’espoir peut-être de rencontrer Mathilde et de lui parler; mais Malthilde était toujours restée invisible. Le baron ne chassait plus, depuis les derniers événemeiits ; pas une fois le son des trompes n’avait retenti, durant un mois entier, dans les longues allées de la forêt. Que se passalt-il donc à Helmières? Mathilde était-elle malade?
quelle cause pouvait retenir chez lui le chasseur intrépide, dans une saison où le sanglier, gras et repu de glands, était si facile à forcer? Mais Robert ne voyait personne qu’il pût ou qu’il osât interroger à ce sujet, et ses inquiétudes devenaient plus vives chaque jour.
Le malin dont nous parlons, il n’espérait guère être plus heureux ; cependant il se glissa sous les arbres à demi dépouillés de la forêt, et s’avança jusqu’à une centaine de pas d’Helmières. C’était une belle matinée de gelée blanche; le temps était pur, l’air transparent, et un Joyeux soleil éclairait l’habitation, bâtiment alors moderne, avec des murs de briques et des encoignures de pierre. Robert, caché derrière un houx verdoyant, put embrasser du regard l’espèce d’esplanade qui précédait le château.
Devant la porte principale stationnait un de ces grand# carrosses d’osier alors en usage pour les voyages de quelque longueur : des valets chargeaient des malles et des paquets sur ce lourd véhicule, déjà tout attelé. De plus, trois ou quatre chevaux de main, dont les selles élaienC surmontées de valises et munies de fontes à pistolets, venaient de sortir de l’écurie, et piaffaient en attendant leurs cavaliers. Parmi ces chevaux se trouvait celui que montait habituellement le baron. Cependant, sans aucun doute, il ne s’agissait pas celte fois d’une partie de chasse : il s’agissait d’un voyage. Or, qui allait partir et où allait-on? Robert eût donné beaucoup pour avoir' rexplication de cet événement : le hasard ne tarda pas à la lui fournir.
Par une allée latérale s’avançait de toute sa vitesse la vieille Franquette, la uourrice de Mathilde. Le cadet résolut de lui parler, et, de peur qu’elle ne voulût l’éviter, il se tint caché jusqu'à ce qu’elle fût seulement à quelques pas de lui. Alors il sortit du fourré et se montra tout à coup.
En le voyant apparaître ainsi, la nourrice poussa un petit cri de frayeur, et s’arrêta tout essoufflée. Néanmoins, quand elle eut reconnu Robert, elle se rassura «t dit en patois ;
— Ah 1 est-ce vous, monsieur de Briqueville? Sur ma
LE GENTILHOMME VERRIEE.
loi de chrélienne 1 j'ai cru que c’était encore votre méchant frère qui revenait par ici! Heureusement il n’y songe pas, j’imagine... Ah çà! vous voilà tout à fait sur pied? Tant mieux, car vous êtes un brave et honnête gentilhomme, vous!... Mais, pardon, monsieur Robert, ajouta-t-elle, ne me retenez pas; il faut que j’aille bien vite au château, sinon l’on serait parti, et je ne pourrais plus embrasser ma chère enfant.
— Parti! et qui va donc partir, bonne mère Franquette ?
Ne le savez-vous pas? Eux tous : Mathilde, M. le baron, et puis le comte et le vicomte de Vergnes, qui sont venus les chercher; puis Marion, la femme de chambre, et André... presque toute la maison, quoi! Il ne restera plus au château que l’intendant et quelques domestiques.
— Et où vont-ils?
— Ce n’est pas un secret : dans un château situé du
côté de Rouen, et qui appartient à la famille de Vergnes. , '
— Leur absence doit-elle être de longue durée?
— On ne pense pas revehir avant le printemps pro-
chain; M. le baron a eu tant de chagrin ici qu’il me s'y plait plus beaucoup; sans compter que les chasses des messieurs de Vergnes sont bien plps belles que les nôtres... ,
« D'ailleurs, ajouta-t-elle d’uu ton résolu, pourquoi lie vous dirais-je pas tout? Si les espérances des deux familles se réalisent, peut-être Mathilde ne réviendrat-^clle pas de sitôt à Helraières. Le vicomte la trouve fort à son gré, et la chère petiCe finira peut-être...
« Allons! s’interrompit-elle en voyant Robert pâlir èt chanceler, voilà encore que je vous fais de la peine! Vous ne voulez donc pas vous dire que tout est fini et bien fini entre Mathilde et vous? Mais... décidément je rie peux m’arrêter davantage. Voyez, Ton va partir, et j'ai promis à ma fille de l’embrasser encore avanl^ qu’elle, monte en voiture. » . .h
.Lej.çadçjt de Briqueville, atterré par cês'trisfés riôuvèlles, était incapable de faire le moindre effort pour
retenir la nourrice. Avant de s'éloigner, elle ajouta d’un air embarrassé :
— Ils vont passer par ici, monsieur le cadet; resterezvous donc à celte place? Ce serait imprudent; car, s’il faut l’avouer, M. le baron et les messieurs de Vergnes ne vous veulent pas de bien, à cause de votre frère... C’est toujours le même nom; vous savez!... Et puis, à quoi vous servirait de vous montrer à Mathilde, sinon à tourmenter la chère enfant?
Robert balbutia quelques paroles incohérentes, et Franquette, y voyant un acquiescement à son vœu, reprit sa marche vers le château, aussi rapidement que le lui permettaient sou âge et sou embonpoint.
Le pauvre Robert s’assit sur le gazon, et demeura comme anéanti. Jusqu’à ce jour, il avait conservé un vague espoir, eu dépitde lui-même; il avait attendu je ne sais quelle occasion mal définie de revoir Mathilde, de renouer la chaîne si brusquement rompue. Ce voyage de la famille d’Helmières, la longueur probable de son absence, ces projets de mariage dont on ne faisait plus mystère, tout cela détruisait sou "dernier doute, brisait brutalement sa dernière illusion. Morne, l’œil fixe, il avait l’air d’un homme foudroyé.
La réactiou vint pourtant, et des passions fougueuses se réveillèrent. Il voulait se montrer aux messieurs de Vergues, au baron, les braver, les provoquer, les tuer ou se faire tuer par eux. Il voulait accoster Mathilde, lui reprocher sou ingratitude, son manque de foi, puis se jeter sous les pieds des chevaux qui l’emportaient. Mille autres projets nou moins violents, non moins absurdes, se heurtaient dans son .cerveau tout eu feu. Cependant la crainte du ridicule, ce sentiment plus puissant parfois sur certaines organisations que la colère et le désespoir lui-même, ne tarda pas à produire sur lui son effet ordinaire. Il songeait au scandale qu’une action de ce genre causerait dans le pays ; et puis, comment s’exposer aux risées des nobles voyageurs et de leurs valets? Pendant qu’il était agité par ces pensées, un coup d’œil jeté vers le château lui apprit qu’il n’avait pas de temps à perdre pour prendre une décision. Une nombreuse
compagnie venait d’apparaître dans la cour; les chevaux
s’agitaient, les fouets relentbsaient ; on allait partir.
— Eh bien! non, dit tout haut le cadet de Briqueville, pas d’esclandre, pas de bruit. Elle ne me verra pas, je ne lui donnerai pas le spectacle de mon humiliation, de ma douleur.. .Mais moi, je veux la voir encore une fois à son insu. Un regard, je ne demande plus qu’un regard, le dernier... ensuite je n’aurai plus pour elle que du mépris!
Et il se cacha derrière une touffe d’arbustes. Son attente ne fut pas longue; bientôt le bruit des grelots des chevaux, le craquement des roues de la pesauté machine l’avertireut que les voyageurs étaient en route. Dans le carrosse se trouvaient, outre Mathilde et sa femme de chambre, le baron d’Helmières et un autre vieux' gentilhomme, que Robert supposa être le comte de Vergnes. A la portière caracolait, sur le cheval du baron, un jeune homme de bonne mine, qui semblait être le vicomte de Vergnes, le futur de Mathilde. Trois ou quatre domestiques à cheval, appartenant à l’une ou à l’autre famille, formaient l’escorte et donnaient au train uù air imposant. En un instant, cavaliers et voiture atteignirent la place où se trouvait le cadet de Briqueville, et celui ci, avançant la tète, au risque de se trahir, plongea sou regard dans le carrosse. Il aperçut eu effet mademoiselle d’Helmièros; mais, au lieu de cette tristesse, de cet abattement qu’il s’attendait peutêtre à lire sur sou visage, il y vit seulement la satisfaction naïve d’une jeune tille qui, pour la première fois, entreprend un long voyage. Bien plus, comme elle passait devant Robert, le cavalier qui caracolait à la portière se pencha vers elle, et lui parla en se découvrant; aussitôt Mathilde répondit par un éclat de rire dont les gammes aiguës dominèrent le bruit des roues et des chevaux. A tort ou à raison, le cadet s'imagina qu’il avait été reconnu, que cet éclat de rire était une raillerie à son adresse, et le vicomte de Vergues, en retournant deux ou trois fois la tète de son côté, le confirma «lans cette croyance. Aussi ne sougea-t-il plus à se cacher; il se redressa de toute sa hauteur, et, étendant le
Dlgitized by Googli
LB GENTIIBOUME VERRIER.
bras avec un geste de défi, il poussa une exclamation qrui ne fut pas entendue sans doute, car les voyageurs continuèrent impassiblement leur route. Robert éprouva encore des mouvements de révolte et de fureur; il vou- > lait, en courant à travers le bois, aller attendre la voilure dans un endroit où elle devait nécessairement passer, et demander au vicomte de Vergnes raison de son insolence. Mais la réflexion vint apaiser de nouveau ces transports.
— A quoi bon! dit-il; elle ne m’aime plus, elle me hait : que me fait le reste? Si je tuais cet orgueilleux gentilhomme, ou si j’étais tué par lui, cela changerait-il le cœur de Mathilde? Oublions plutôt cette femme ingrate, cette enfant capricieuse, et que nos destinées, à l’un et à l’autre, s’accompli-ssent!
Il se remit en marche à grands pas, et se dirigea vers le château de Briqueville. Bientôt il sortit de la forêt, et, parvenu au sommet d’un tertre qui dominait la vallée, il aperçut les vieilles tours qui profilaient leurs majestueuses silhouettes et leurs créneaux tapissés de lierre sur l’azur ardoisé du ciel. Il s’arrêta machinale- / ment pour les contempler ; puis il murmura d’un ton attendri :
— Il y a des parties croulantes et qui menacent ruine ; mais la cpasse est solide encore et semblerait devoir défier les âges. Si la volonté et l’énergie d’un homme étaient capables de soutenir ce qui chancelle, de relever ce qui tombe, on pourrait... Mais, pauvre fou que je suis! ajouta-t-il avec un sourire amer, à quoi donc pensé-je là? *
Pendant qu’il rêvait ainsi, Robert vit sortir du château un individu couvert de vêtements noirs râpés, portant une écriloire à sa ceinture, et ayant l’apparence d’un scribe ou d’un légiste d’ordre inférieur. Le cadet avait été habitué à ces apparitions sinistres du temps de son père, et il ne croyait plus maintenant avoir à les craindre. Cependant il suivit des yeux l’inconnu, qui avait pris la roule de Roquencourt, et ce fut seulement après l’avoir perdu de vue qu’il rentra au château. En arrivant dans la première pièce, où se trou-
LK GËMILUOUME VERBIER.
jr»2
Voient Madelon et Nicolas, il se laissa tomber sur ua siège. Sa présence subite paraissait avoir interrompu une conversation animée entre la tante et le neveu. Maintenant ils se taisaient tous les deux, et, tandis que Madelon bousculait quelques pots d’étain qui composaient sa vaisselle, Nicolas accumulait le bois dans la cheminée, pour récliaufîer sou maître, qu’il supposait glacé par sa promenade matinale.
— Madelon, demanda le cadet de Briqueville avec distraction, vous avez reçu une visite ce matin... Qui donc était là tout à l’heure?
— Ah! vous avez vu? répliqua la vieille. C’est Chamuzül, le clerc du procureur Gaillardet ; il venait m’appoiter les deux écus de six livres que l’on me paye chaque mois pour garder le château...
— Un vilain gratte-papier que Chamuzot, dit Nicolas
d’un ton de rancune, et tôt ou tard je lui jouerai •[uelque bon tour. ,
— Paix! interrompit Robert; je te défends... Mais, ajouta-t-il avec découragement, quel droit aurais-je de te donner des ordres, à loi ou à personne?
— Si, si, mon bon maître, répliqua le rousseau, donnez-m’en, au contraire; il faut que vous m’en donniez.., A qui obéirais-je, sinon à vous? Tenez, vous ne voulez pas qu’on houspille le clerc Chamuzot; eh bien! je lui ôterai mon bonnet quand il passera près de moi, je vous le promets.
— Excusez le gars Nicolas, Robert, reprit Madelon ; il n’a pas lieu d’étre trop content de Chamuzot. Tout à l’heure le clerc m’a demandé pourquoi je gardais avec moi ce vaurien, qui est, dit-il, l’effroi de la contrée, et il m'a fait entendre que je devrais le congédier au plus vite.
— Oui; mais si monsieur Robert le veut, dit Nicolas, je resterai malgré Chamuzot, malgré le procureur, malgré le diable... car je n’ai pas peur du diable, moil N’est-ce pas, mousieur le cadet, que vous voulez que je reste à Briqueville?
— Eh! que sais-je si l’on me permettra d’y rester moi-mème ! reprit Robert. Madelon, parlozavec franchise :
LK UKNTiLIlOHME VEHRIER. 193
le clerc du procureur ne s’esl-il pas enquis aussi de moi? '
— Oui bien, Robert, et, quand je lui ai dit que vous étiez à peu près guéri, que vous éiiez en état de sortir, il a cligné des yeux et il a répondu qu’il en instruirait son maître, le procureur Gaillardet,
— Je comprends, dit le cadet avec amertume; le nouveau propriétaire de Briqueville trouve que je tarde trop à quitter son château... C’est bieu, je n’attendrai pas une avanie.
Il y eut pause; Madelon et Nicolas semblaient avoir encore quelque chose à dire, mais ils n’osaient. Enfin le rousseau dit brusquement :
— Peut-être, monsieur Robert, aurez- vous la fantaisie de tendre quelques nasses pour attraper du poisson k la marée prochaine. Les nasses sont là, et je les ai réparées avec soin.
— Ne me parle pas de pèche ; tu sais bieu que personne ne peut plus pêcher dans le ruisseau sans la permission du nouveau maître de Briqueville.
• — C’est bien drôle, cela; mais du moins vous pouvez aller tuer avec votre fusil quelques lièvres ou quelques perdrix dans la lande, comme autrefois?
—Mon fusil est resté à Roquencourt, et, l’eussé-je ici, il me serait défendu de m’eu servir... Le premier garde venu se croirait en droit de me citer en justice pour crime de braconnage.
• — C’est bien drôle, répéta le rousseau ; mais, avec votre permission, monsieur le cadet, si vous ne voulez aller ni à la pèche ni à la chasse, il faudra donc que j’y aille, moi... J’irai à la pèche dans le vivier* de M. d’Helmières, et à la ehasse dans la basse-cour de Gorju.
— Quoi 1 Nicolas, incorrigible drôle, oses-tu penser encore...
— Dame! monsieur, du temps de feu mon maître, j'allais ainsi à la rnaraude, quand tante Madelon se plaignait que le garde-manger était vide. Comment déjeunerez-vous, et comment dlnerez-vous aujourd’hui, . si je ne vais pas à la picoréc ?
— Que dis-tu donc?... Madelon, n’a-t-on envoyé du couvent aucune provision depuis deux jour.s?
La gouvernante répondit négativement.
— Je me suis rendu au monastère ce matin, reprit Nicolas; pendant que je rôdais dans les cuisines, le pourvoyeur m’a menacé de m’allonger les oreilles, si je ne détalais au plus vite. Je lui ai. dit que j’étais venu réclamer des provisions pour mou maitre, M. le cadet de Briqueville; alors ce vieux frocard m’a répondu des horreurs... que je ne saurais répéter.
— Répète-les, au contraire, Nicolas, je te l’ordonne.
— Eh bien I monsieur, puisque vous le commandez... D’abord, depuis le commencement de votre maladie, les moines de Roquencourt, tantôt l’un, tantôt l’autre, sont constamment à clabauder contre vous. Ils disent que vous accaparez le prieur et le père médecin; que vous coûtez gros au père Ambroise, qui se prive de tout pour fournir à vos besoins; que le couvent luimème pâtit; enfin ce sontdes reproches à perte de vue, et le frère pourvoyeur m’a débité ces abominations, sans doute dans l’espoir qu’elles vous seraient redites.
— C’est probable; ainsi tout le couvent est irrité contre le prieur pour le bien qu’il me fait? Mais lui, le père Ambroise, le sait-il, et crois-tu qu’il partage l’irritation de ses moines contre moi?
— Oh! pour cela, nonl Quand le frère pourvoyeur m’a eu dégoisé ses méchancetés de sa voix mielleuse, je lui ai déclaré que j’allais tout conter à Sa Révérence. Alors j’aurais voulu que vous vissiez son effroi; il m’a supplié de n'en rien faire, et il m’a glissé dans la main deux beaux gâteaux; ensuite il m’a congédié, en m’annonçant qu’il allait envoyer ici le frère Eustache avec des provisions, aussitôt que le chariot serait revenu du marché... Mais il est midi, et le frère n’arrive pas.
Le cadet était pensif.
— Pauvre oncle! murmurait-il, à quels embarras, à quels ennuis il s’est exposé pour moi ! Je comprends maintenant son malaise quand nous parlions de ma position présente ou future; il soupçonnait la vérité, et il n’osait m’apprendre... Mais je ne souffrirai pas
plus longtemps que sa bienveillance à mon égard l’expose à des conflits pénibles, à une révolte peut-être... Le temps des hésitations est passé.
Il quitta brusquement son siège.
— Nicolas, dit-il, tu vas faire un paquet des objets qui m’appartiennent ici, et tu viendras me l’apporter à Roquencourt ; c’est probablement le dernier service que je réclamerai de toi.
— Le dernier! répliqua le rousseau avec vivacité; je compte vous en rendre bien d'autres, monsieur Robert. Que vous alliez à Roquencourt ou ailleurs, je vous suivrai pour être votre valet.
— Je ne peux plus avoir de valet, mon pauvre Nicolas, et ni toi ni personne... Mais, écoute-moi : lu m’as donné depuis quelque temps de nombreuses marques d’affectiou et de dévouement, je veux donc prendre intérêt à Ion sort, t’associer à ma bonne et à ma mauvaise fortune, si lu veux à ton tour promettre de m’obéir aveuglément.
— Certainement, je le promets, puisque vous êtes mou maître.
— Encore une fois, il ne s’agit ni de maître ni de valet; me promets-tu encore de renoncer à ces habitudes d’espièglerie, de maraudage, qui auraient fini par corrompre ton coeur et te conduire peut-être aux plus grands crimes?
Nicolas leva sur le cadet de Briqueville ses grands yeux effarés.
— Cela était-il donc si mal? demanda-t-il avec confusion; mais j'y renoncerai.
— Bien ; et le crois-tu capable aussi de travailler du matin au soir à un rude métier, au lieu d’aller courir les champs?
— Je supporterai tout, pourvu que je ne vous quitte pas.
— Non-seulement lu ne me quitteras pas, mais je partagerai les fatigues, tes privations. Cette vie nouvelle que lu vas accepter, je l'accepterai aussi ; je te donnerai l’exemple... Voyous; es-tu bien décidé, et veux-tu me suivre?
— Je vous suis.
Lt: GE)NTlLUUMMl!; YKHHIEit.
— Alors, fais ton paquet eu même temps que le mien; dis adieu à ta taule, et parlons.
Nicolas se hâta d’entasser dans des mouchoirs les effets appartenant à son maître et les siens; puis il en forma deux paquets, dont le transport à Roquencourt ne devait pas être bien fatigant, vu leur exiguïté.
La vieille Madelou regardait avec étonnement ces apprêts.'
— Où donc allez-vous, Robert? demanda-t-elle.
— Je vous l ai dit, Roquencourt,
— Au couvent de Sainte-Marie, sans doute?
— Non... mais quelque part où je n’attendrai plus les bienfaits de personne, quelque part où je vivrai de mou travail, dans une fière et honorable pauvreté.
— Je ne comprends pas; euün vous agirez p >ur le mieux, Robert. Comme ça, je vais rester ici toute seule; mais on me permettra bien, j’espère, de faire revenir la petite Rosette; elle cl moi nous gagnerons quelque chose à filer. Ensuite le gars Nicolas me rendra bien visite quelquefois le dimanche, et peut-être que vousmême...
— Nicolas pourra venir; quant à moi, Je ne remettrai jamais le pied au château de Briqueville... à moins de circonstances que je no .saurais prévoir.
En ce raonienl, le frère lai Eustaclie entra, portant un panier qui contenait les provisions ordinaires. Le frère s'excusa humblement d’avoir tant dilféré à s’acquitter de sa mission : on était revenu tard du marché; le pourvoyeur avait été fort occupé; on avait à dire des offices supplémentaires au couvent, eu raison des fêles prochaines. Robert interrompit le messager au milieu de ses explications:
— Cher frère Euslache, lui dit-il froidement, je suis pénétré de reconnaissance pour les attentions que les pères et les frères de Sainte-Marie de Roquencourt oui eues pour moi, pendant ma maladie; me voilà guéri, et je quitte Briqueville à l’instant. Veuillez donc reporter au frère pourvoyeur ces provisions dont on- n’a plus besoin ici. J’apprendrai moi-même à mou oncle les motifs de ce brusque départ, j
LE GENTILUOMME VERRIER.
Eustache paraissait un peu confus, et il jeta un regard oblique sur Nicolas, comme s’il l’eût soupçonné de quelque indiscrétion. Il refusa de remporter le panier de vivres. « Il serait sévèrement réprimandé, disait-il," s’il n’exécutait pas les ordres exprès de Sa Révérence le prieur; et puis ce serait une cruauté de le charger une seconde fois d’un poids aussi lourd. »
— Fort bien, cher frère ; mais alors il est bien entendu que ces vivres proflterout seulement à Madelon ou aux pauvres du pays.
Puis il renvoya Eustache, qui se relira tout penaud, et alla sans doute raconter à ses confrères de rang inférieur avec quelle fierté le neveu du prieur rejetait maintenant les dons de la communauté...
Le cadet de Bnqueville lui-môme se disposait à partir.
— Ah çà! dit Madelon, vous ne serez pas assez imprudent poui* vous mettre en chemin sans avoir déjeuné? Vous êtes encore bien faible, et vous ne pourriez aller à pied jusqu’à Roquencourl, si vous aviez l’estomac vide. Je vais donc en deux tours de main vous préparer à manger avec les bonne choses que voici, et les moines n’en sauront rien.
Véritablement, le pauvre Robert, encore convalescent, sentait un grand besoin do nourriture ; néanmoins il refusa net.
— Non, Madelon, dit-il avec fermeté, je n’accepterai plus rien de celle part... Mais vous, ma chère, n’avezvous pas quelques provisions pour votre usage parculier?
— Seulement du pain noir, un peu de lard et du cidre; ce serait là un maigre repas pour un jeune homme qui relève de maladie.
— Nous en avons fait d’aussi maigres du temps de feu monsieur le chevalier. Eh bien! Madelon, je ne refuserai pas d’accepter quelque chose de vous, qui êtes au service.de ma famille depuis votre naissance... Apportez vos provisions, et je mangerai encore une fois dans ce logis où mes ancêtres ont, pendant tant de siècles, exercé une généreuse hospitalité.
La lionne femme alla chercher le pain noir, le lard, le pichet de cidre, et disposa le tout sur la table. Eu servant son jeune maître, elle avait les larmes aux yeux. Quant à lui, il dépêcha son frugal déjeuner, et il se leva.
— Merci, chère Madelon, reprit-il ; quoique j'aie bien des chagrins dans le cœur, je n’ai jamais fait de meilleur repas... C’est que j'avais pour assaisonner celui-ci la certitude qu’il était offert de bon cœur, et qu’il ne me serait jamais reproché.
Il écrivit une courte lettre de politesse au procureur Gaillardet, et chargea la gouvernante de l’envoyer à son adresse. Puis il embrassa Madelon, en la remerciant des soins qü’elle avait eus pour lui ; Nicolas vint lui-même prendre congé de sa tante, qui lui témoigna une véritable affection.
— Je vous le confie, Robert, dit-elle; il n’a pas valu grand'chose jusqu’ici, mais nous pouvons bien convenir qu’on ne s’est guère occupé de le rendre meilleur. Vous qui êtes certainement le plus sage des trois générations de Briqueville que j’ai connues, vous lui donnerez de bons conseils et de bons exemples.
— Je le rendrai honnête, Madelon, je vous le promets.
La vieille les embrassa encore l'un et l’autre, glissa un gros quignon de pain dans la poche du rousseau, en lui recommandant d’ètre bien docile, d’obéir scrupuleusement à monsieur le cadet, et les deux aventuriers se mirent en marche. Nicolas portait au bout d’un bâton le bagage de son maître et le sien ; le tout n'avait pas la valeur de la besace dont certains mendiants étaient chargés en faisant tournée dans les paroisses du voisinage.
l'engagement.
Eu arrivant à Roquencourt, le cadet de Briqueville, au lieu de se rendre au couvent, ainsi que le croyait Nicolas, entra sans hésiter dans la cour de la verrerie.
L"» régnait, comme à l’ordinaire, une merveilleuse activité. Au fond des ateliers, les verriers passaient et repassaient devant la flamme rouge des fourneaux. Des employés affairés se montraient partout ; les uns emballaient les fragiles produits de l’usine dans des paniers d’osier; les autres donnaient audience aux colporteurs qui, leur hotte sur le dos, venaient renouveler leurs provisions de verreries pour les vendre ensuite dans les villes et les villages de la province. Au milieu de cette foule rôdaient quelques agents du fisc, chargés de s’assurer que les marchandises mises en circulation avaient acquitté les droits imposés alors à l’industrie verrière. Les chants et l'air satisfait des ouvriers donnaient à eette scène un caractère do prospérité, de tranquille abondance.
Aussi Nicolas ouvrait-il de grands yeux, à la vue de tant de choses nouvelles pour lui ; mais Robert lui dési-
2Ü0 \ lÎE GKNTILHOMMK VERKIEH.
gna du doigt un banc de pierre dans un coin de la cour et lui dit :
— Attends-moi là, je serai de retour dans quelques insttants... et surtout, ajouta-t-il avec sévérité, pas de les espiègleries ordinaires!
Nicolas s’assit sur le bauc de pierre, déposa les paquets à ses pieds et continua de regarder, bouche béante, tendis que Robert entrait dans la fabrique et se dirigeait rapidement vers le réduit de maître Michaud.
Eu traversant les ateliers, il aperçut plusieurs des gentilshommes qu’il connaissait : Loustel, d’Hercourl, La Briche et les autres, revêtus de leur costume pro-; fessionnel et travaillant avec ardeur, assistés de leurs paraissonniers et de leurs apprentis; mais, tout entiers à leur besogne, ils ne remarquèrent pas sa présence, sauf La Briche, qui était eu train de souffler une dame-jeanne de la plus belle venue. Néanmoins le beau verrier ne vint pas à Robert, le sourire sur les lèvres et la main ouverte comme autrefois; au contraire, il lui lança un regard oblique et continua de gonfler son énorme ballon de verre, comme s’il ne se fût pas trouvé eu veine de politesse pour le moment. De son côté, le cadet de Briqueville se contenta de porter la main à son chapeau et passa.
Bientôt il entra dans le cabinet de Michaud, et il eut la bonne chance de trouver la maître verrier seul, comme il le désirait.
Michaud l’accueillit d’un air de déférence ; Robert, sans prendre le temps d'échanger les compliments habituels, lui dit avec volubilité : , .j:'
- — Bien souvent, maître Michaud, vous avez souhaité de me voir au nombre des ouvriers de votre verrerie... J’ai fait une longue résistance; mais me voici enfin : voulez-vous encore de moi?
La grosse et large face de Michaud s’épanouit.
— Certaiuement, monsieur de Briqueville, répliquat-il avec empressement, Je vous disais bien que nous^ vous aurions tôt ou tardl Ce sera un insigne honneur pour celle usine de recevoir un desceudaulde votre ancienne et noble maison; de plus, nous avons grand be-
Digilized by Goo«{h
LE 6ENTILU0HME VERBIER.
âoi
soin de maîtres ouvriers ou souffleurs, êt ceux-là ne peuvent être que des gentilshommes. Voici par exemple, cet Italien, Marco Vicenti, que j’ai pris sur votre recommandation; il est d’une étoonante hiibileté; mais, si je lui faisais souiller le verre, tous mes gentilshommes se meilraient eu révolte et seraient capables de me quitter*. J’ai donc été forcé de le ravaler aux modestes fonctions de cueitleur ou paraissonnier', et je l’ai, placé sous les ordres de M. de Loustel, mon meilleur roaitreouvrier. Vous deviendrez rapidement maître à votre tour, et j’espère...
— Un moment, monsieur Michaud, interrompit Robert froidement; avant de prendre un engagement définitif, j’aurais certaines conditions à vous proposer.
— Des conditions! répéta le maître verrier en se redressant. Je vous écoute, monsieur de Briqueville.
— Combien de temps pourra durer mon apprentissage?
— Six mois au plus; trois seulement, si vous mettez au travail la bonne volonté que je suppose.
— Et vous pensez qu’après ces trois mois je serai en état de... comment appelez-vous cela? de... gagner ma vie?
— J’aurai l’honneur alors de vous payer quatre livres par journée de travail, ce qui est le prix accordé à tous les gentilshommes souffleurs de verre.
— Et pendant ces trois mois je n’aurai droit à aucun... salaire?
Il y avait certains mots qui semblaient écorcher la bouche à ce pauvre cadet de Briqueville.
— Aucun, répliqua Michaud; et même je m’engage beaucoup, en fixant à trois mois le terme de votre apprentissage, car il se pourrait...