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C’est une Inulition vulgaire que les gentilshommes

« ont seuls le droit de travailler à cet ouvrage (souffler le verre). '« Ce qui est cerlain, c’est que dans la plupart des verreries ce « sont des gentilshommes qui s’occupent à cet e.xerci e, et qu’ils M ne souffriraient pas que les roturiers travaillassent avec eux, si ■< ce ii’esl pour les servir. »

(Encyclopédie héthodioi’e, à l’article Noblesse verrière .)

— J’ai la certitude qu’en ce peu de temps j’acquerrai une expérience suflisante pour vous rendre quelques services... Maintenant, autre chose ; je tiendrais, maître Michaud, à loger et à vivre chez vous, comme 11 convient à tout apprenti désireux de faire de rapides progrès dans sa profession. Ne pourriez-vous, dès à présent, m’accorder ce double avantage? je m'engagerais à travailler chez vous, durant six mois, sans aucune autre rétribution. que ma nourriture et mon logement.

Celte proposition avait sans doute coûté à Robert plus que tout le reste, car un vif incarnat était venu colorer ses joues de convalescent.

— Quoi donc! demanda le maître verrier, ne logeriezvous plus au couvent, auprès de votre parent, le révérend prieur?

— Monsieur...

— Je comprends, il vous est survenu des démêlés avec Sa Révérence...

— Pas le moins du monde ; mais, quels que soient mes motifs, acceptez-vous ma demande?

— Je peux en effet vous accorder la nourriture et le logement; 4a nourriture, c’est-à-dire ma propre table, où vous mangerez en compagnie de ma famille et de quelques-uns de nos gentilshommes; le logement, c’està-dire une chambre modestement meublée, dont la fenêtre donne sur les jardins, et où vous jouirez d’une tranquillité parfaite. Vous serez là sans doute moins bien qu’au couvent, mais...

— Mais je serai cent fois mieux qu’à Briqueville, dans le château de mes ancêtres, répliqua Robert avec amertume. Ainsi donc, c’est entendu; pendant ces six premiers mois, que je compte bien employer, je deviendrai l’un de vos pensionnaires.

— C’est entendu. Ma famille et moi, nous serons fiers de vous avoir pour commensal.

— Eh bien donc! maître Michaud, écrivez nos conventions, comme je crois que c’est l’usage; je les signerai, et dès ce soir je viendrai m’installer ici.

— A merveille! Cependant, permettez-moi de vous présenter encore une observation, monsieur de Brique-

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ville. Qui me garantit qu’après ces six mois d’apprentissage, où je n’aurai pu bénéficier sur votre travail, vous ne quitterez pas la verrerie, pour aller porter ailleurs votre expérience et votre habileté?

— Ma foi de gentilhomme, répliqua Robert avec dignité; ce serait là un procédé odieux dont vous n’eussiez pas dû, maître Micbaud, me supposer capable... Cependant je vous donnerai toutes garanties à cet égard : ajoutez donc à nos conventions que, deux ans encore après le temps d’apprentissage, je serai tenu de travailler dans votre fabrique, aux conditions des autres gentilshommes verriers.

— Quoi I monsieur de Briqueville, est-ce que, passé ce nouveau délai, vous auriez l'intention d’aller exercer ailleurs...

— Ce n’est pas cela, maitre Micbaud, et je vous dirai toute ma pensée... Je compte, pendant ces deux années, faire quelques économies; et si alors le genre de vie que je vais adopter ne me convenait plus, je pourrais du moins acheter un cheval et m'équiper pour aller servir le roi dans les cadets ou dans les mousquetaires.

Les traits du verrier s’éclaircirent.

— A la bonne’ heure! reprit-il. J'espère pourtant, mon , gentilhomme, que vous prendrez goût à ce noble art de la verrerie, si justement célèbre dans tous les royaumes de l’Europe... Enfin sont-ce là toutes les conditions que nous auronsà stipuler dans notre contrat d’apprentissage ?

— Oui, en ce qui me concerne, maître Micbaud; cependant j’ai encore à vous parler d’un pauvre enfant auquel je porte un vif intérêt.

En même temps, il lui demanda d’admettre Nicolas à l’usine, dans les fonctions subalternes réservées aux roturiers. Micbaud, qui avait entendu raconter les prouesses de l'ex-page de Briqueville, fit un peu la grimace.

— Hum! reprit-il, ce n’est pas une fameuse emplette que vous me proposez là; mais, puisque vous me répondez de ce garnement, on l’occupera du mieux possible... Pardieu ! je le mettrai sous votre dépendance

immédiate, car vous en viendrez plus facilement à bout que personne, et je vous donnerai pour instructeur à tous les deux rilalieuv Viccnti. Peut-être même résultera-l-il de cette association certains avantages... Allons! mon gentilhomme, dans une heure le contrat sera prêt, nous'le signerons ; et ce soir la verrerie aura pour hôte M. le chevalier de Briqueville.

— Chevalier! répéta Robert sèchement; ce titre, maître Michaud, n’appartient qu’à mon frère aine.

— Il vous appartiendra de même, monsieur de Briqueville, aussitôt que vous serez inscrit parmi les verriers de Roquencouit; nous sommes tous chevaliers .ici, comme je peux le prouver par les ordonnances et lettres patentes de plusieurs rois de hYance '.

Robert, cette fois, ne parut pas disposé à rire des prétentions nobiliaires des verriers de Roquencourt. Il convint avec Michaud que Nicolas serait conduit immédiatement à la chambre du jardin, pour y déposer les bagages; quant à lui, Robert, il devait se rendre au couvent, pour annoncer à son oncle sa détermination nouvelle, taudis que le maitre verrier rédigerait Pacte d’engagement. ,

— Quoi donc! demanda maitre Michaud avec surprise, le révérend père Ambroise ignore-t-il encore votre intention do vous faire verrier?

■ — Il l’ignore en effet. ,

1. Dans une curieuse et savante brochure de M. Beaupré, viceprésideut du tribunal civil de Nancy, Sur les geniilshommes verriers de Lorraine, brochure à laquelle nous avons fait de nombreux em|pruiils, nous trouvons la citation suivante ;

« Dans les actes publics, » dit l’auteur de l’iiistoire de Sainle- Menehould, « les verriers ne manquaient pas de prendre la qua- « lité de chevalier qui précédait celle de maitre de verrerie. Un n jour que deux familles célébraient un mariage, elles invitèrent K aux noces un honnête marcliaml de Sainte-Menehould. Dans le « contrat de mariage ceux qui le signèrent ajoutèrent à leur nom « la qualité de chevalier; ils en avaient le droit. L’étranger seul « ne pouvait en prendre d’autre que celle de marcliand, que l'on « croyait déplacée dans l’acle. Il s’avisa d’ajouter à son nom cehii « de chevalier de Cnrqnebuse. Ainsi tous les signataires se trouvè- « rent chevaliers, et cette qualité si heureusement imaginée s.i- ' « tisHt l’amour-propre des deux familles. »

— Et s’il la désapprouvait, s’il refusait son consentement?

— Il ne le refusera pas, et, le refusât-il, je résisterais avec tout le respect possible à ses prières et à ses ordres.

— A la bonne heure ! Mais, j’y songe, en votre qualité de cadet, vous dépendez encore de votre frère, et ne se pourrait-il pas?...

j — Monsieur de Briqueville a refusé formellement de s’occu[!er de moi... Je reste donc libre et seul maître de mes actions. Or je vous ai donné ma parole, monsieur Michaud, et je suis d’une maison où l’on n’est pas, habitué à la retirer.

Il se rendit dans la cour, afin de rejoindre Nicolas; et Michaud, tout joyeux, appela un de ses commis pour l’aider à la rédaction du contrat d’apprentissage.

Le rousseau était encore à la môme place ; devant lui se tenait une femme qui paraissait lui adresser à voix basse des questions pressantes : c’était Paola Vicenli.

. Paola s’interrompit à la vue du cadet de Briqueville, et montra uu peu de confusion. Robert, au contraire, l’aborda avec son aisance habituelle; et, après l’avoir saluée amicalement, il donna ses ordres à Nicolas. Celuici releva prestement les paquets; puis il dit à la jeune fille, d’un tou un peu railleur :

— Allons, mademoiselle l’Italienne, mon maître vous

répondra mieux que moi sur tout ce que vous me det mandez. ) . r . .. .

Et il s’enfuit. Robert et Paola restèrent en face l’un de l’autre.

— Son maître! répéta Briqueville, le pauvre enfant y tient... Il vous a dit pourtant, sans doute, Paola, que moi et lui nous appartenons, désormais, à la verrerie?... Vous voyez quel cas Je fais de vos conseils.

Paola parut consternée.

— 11 est donc vrai, dit-elle, vous vous êtes déjà engagé envers le maître verrier?

— Les conventions sont arrètée.s, et dans peu d’instants tout sera fini.

— Mais vous n’avez pas encore signé? demanda l’Ita-

lî

lienne avec anxiété; je vous en conjure, monsieur le cadet, ne signez pas.

— El pourquoi cela, ma chère? D’oü vient que vous me dites aujourd’hui le contraire de ce que vous me disiez il y a quelques jours seulement?

— Pardonnez-moi, pardonnez-moi! Tout à l’heure, quand je vous ai vu, de la fenêtre de ma chambre, entrer à la verrerie avec Nicolas qui portait vos bagages, j’ai deviné votre dessein et je suis accourue pour vous avertir... Mou Dieu! c’est moi peut-être qui, par mes sollicitations imprudentes, par mes promesses irréfléchies, vous ai poussé à prendre cette détermination. J’avais alors, en effet, des espérances qui n’éxistent plus, et je regrette l’enthousiasme...

— Parlez clairement, chère Paola J que craignez-vous?

— Eh bien ! monsieur de Briqueville, lorsque je vous engageais avec tant d’instances à vous faire verrier, j’avais l’espoir, comme je vous l’ai dit, que mon père consentirait à vous communiquer certains secrets importants de sa profession. Je pouvais d'autant moins m’attendre à une résistance de sa part, que vous avez pu déjà reconnaître quelle influence j’exerce ordinairement sur lui. C’est moi qui, exaltée par les récits de feu ma mère, l’ai décidé à quitter Venise, oü il avait une position brillante, eu égard à sa condition, et à braver mille dangers pour venir en France. Je me croyais donc sûre de l’amener aisément à mes Ans, quand j’ai rencontré chez lui pour la première fois une résistance obstinée et inattendue. Malgré mes larmes, il refuse de révéler ses secrets, excepté... excepté dans un cas qui ne pourra jamais se présenter.

— El ce cas est sans doute celui où il vous conviendraitd’épouser un verrier? Mais vraiment, Paola, votre père ne me parait nullemment déraisonnable, et je comprends qu’il aime mieux réserver ses révélations à son gendre que de les prodiguer à un pauvre gentilhomme tel que moi.

— Mais, monsiéur, répliqua l’Italienne avec une sorte de colère, je ne veux pas me marier.

— Alors respectez les scrupules de Vicenti, et ne trou-

LE GENTimOMUE YEHRIER.

blez pas sa tranquilUlé par des instauces qui l’irritent et le désolent. Quant à moi, chère Paola, je n’ai cédé à aucune idée d’ambiliou en embrassant la profession de verrier : je n’ai plus d’ambition; j’ai voulu seulement que mon existence ne fût pas à charge aux autres et à moi-môme; je me suis lassé d’attendre tout de la pitié humiliante des autres. J’ai compté aussi qu’un travail, matériel éteindrait dans mon âme des désirs, des il 1 usions, des souvenirs qui feraient maintenant mon supplice... Ces considérations seules m’ont déterminé. Vos conseils sages et affectueux ont bien pu influer sur ma décision, mais non pas vos promesses, dont la réalisation n’aurait plus aucun prix à mes yeux.

Robert s’exprimait avec une simplicité, un air de franchise qui ne permettaient pas de révoquer eu doute sa sincérité. Paola le regarda fixement, puis elle laissa retomber ses bras en murmurant avec désespoir :

— Soit donc... que votre volonté s’accomplisse 1

Le cadet de Briqueville lui adressa ensuite quelques paroles amicales; mais elle ne répondit plus et s’assit sur le banc de pierre. Au bout d’un instant, Robert la quitta pour se rendre au monastère. A peine avait-il dépassé la porte de l'usine, que LaBriche, revêtu de son costume de travail, s'élança d’un atelier voisin vers la jeune fille et se mit à lui parler avec vivacité. Paola Pécoutait à peine ; bientôt elle se leva et, adressant au vicomte un salut distrait, elle s’éloigna précipitamment à son tour.

Cependant Robert, après avoir pénétré dans le couvent de Sainte-Marie, parcourait le dédale compliqué de galeries et d’escaliers qui devait le conduire à l’appartement du prieur. Pour la première fois depuis la mort de son père, il marchait d’un pas ferme, la tôle droite; il saluait sans forfanterie, mais avec un sourire d’assurance, les religieux qu’il rencontrait dans les cloîtres, égrenant leur chapelet ou lisant leur bréviaire. Le frère pourvoyeur, qui se trouva ainsi sur son chemin, prit un air inquiet, en le voyant se diriger vers l’appartement du père Ambroise. Mais le cadet de Briqueville lui dit un : € Bonjour, mon cher frère, » si amical, si exempt de

toute rancune, que le moine fut complètement rassuré.

Le prieur élait en traiu d’écrire dans une vaste bibliothèque qui lui servait de cabinet de travail. Il tendit la main à son neveu.

— Ravi^de vous voir, mon enfant, lui dit-il; mais ne vous êtes- vous pas trop hâté de courir le pays quand n, •votre convalescence paraît encore imparfaite? Ne craignez-vous pas une rechute? Le mal vient si vite et s’en

va' si lentement!

Gel accueil cordial dissipa les légers soupçons que Robert avait pu concevoir au sujet des sentiments secrets de sou oncle.

— Je ne souffre plus, mon révérend père, répliquat-il; ma blessure est cicatrisée; le mouvement et l’exercice pourront seuls me rendre des forces... Aussi me suis-je hâté de quitter Briqueville, où mon séjour prolongé finirait par avoir des inconvénients.

— Des inconvénients; et lesquels?

— Que sais-je ! Le nouveau propriétaire s’offenserait peut-être si mon séjour s’y prolongeait au delà du temps rigoureusement nécessaire pour ma guérison.

— Vous n’avez rien de pareil à redouter, Robert, répliqua le père Ambroise avec un sourire étrange ; mais vous venez sans doute reprendre votre logement au couvent? Il est tout prêt, et vous pouvez vous y installer à l’instant même.

— Avec votre permission, mon révérend père, je ne dois pas demeurer ici désormais. Je n’imposerai pas plus longtemps à cette pieuse maison la charge de mon inutile ei'islence, et vous voudrez bien approuver sans doute le parti irrévocable auquel je me suis arrêté.

£n même temps il apprit à son oncle comment il avait donné sa parole à Michaud, et comment il devait entrer le soir même à la verrerie.

A mesure qu’il parlait, le visage du prieur prenait une expression d’effroi.

— Quoil Robert, avez-vous fait cela? demanda le père Ambroise; vous êtes-vous engagé à ce point sans me consulter, moi, votre ami, votre parent, votre tuteur?

— Je craignais vosobjections, mon cher oncle, et j’avais

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tant d'impalience de meltre fin à la position dégradante où j’ai vécu jusqu’ici... Mais serais-je assez malheureux pour avoir encouru votre blâme?

— Je ne désapprouve pas absolument votre résolution, car j’ai toujours redouté pour vous une vie oisive et sans but... J'aurais donc pu en toute autre circonstauce vous pardonner cette précipitation; mais en ce momeut je vous supplie de ne pas donner suite à votre dessein, s’il en est temps encore.

— Pourquoi cela, mon révérend père?

— Parce que son exécution pourrait causer de grands malheurs dans notre famille.

— De grands malheurs 1 ,

' Le prieur chercha dans ses papiers une lettre récemment arrivée et la déplia'd'une main tremblante.

— Robert, dit-il, depuis la catastrophe où vous ave* failli périr, personne du pays n’avait reçu de nouvelles de votre indigne frère. Mais j’en ai reçu, moi; et j’aurais voulu vous cacher ce fait, qui est de nature, à réveiller en vous des idées pénibles, si votre situation actuelle ne m’imposait le devoir de vous eu instruire. Lisez cette lettre, Robert; elle contient des choses qu’il vous importe de savoir avant d’accomplir ce que vous avez résolu.

Robert prit la lettre ; du premier coup d’œil il reconnut l’informe écriture, l’orthographe un peu risquée de son frère aîné. Elle était datée de Mantes, et conçue eu ces termes :

« Révérend père prieur et cher oncle, je vous écris la « présente pour m’excuser de ne pas être allé prendre « congé de vous avant de quitter Briqueville. J’y serais « allé d’autant plus volonti.-rs que vous aviez sans doute » l’intention, en bon parent, de m’offrir quelques écus « pour ma route, car vous êtes trop juste pour tout don- « ner à ce pleurard de cadet, quand moi, le chef de la ■ famille, j’ai tant besoin de vos largesses. Mais il a dû « être grand bruit là-bas de la manière brusqu' dont je » suis parti. Ce n’est pas que j’eusse peur de ces gentil- « lâtres, verriers ou non, qu’on dit ameutés contre moi;

« je leur ferai face à tous quand ils voudront, en.semble

LE GENTILHOMME VERHIEH.

« OU séparément; mais la justice du roi devient de jour « en jour plus sévère pour les gens de qualité, et j’ai ■ cru devoir me soustraire momeutanémeut aux criail- « leries.

« Quoi qu’il en soit, on dit que le cadet reviendra de « sa blessure à la tète; je m'en doutais, car dans notre « famille on a la lèle diablement dure. Peut-être me blâ- « merez-vous d'avoir ainsi malmené ce jeune galant? « mais je traite de même quiconque ose me barrer le « chemin, et le Robert me devait plus de respect et de t déférence qu’à tout autre, comme à sou ainé et à son « seigneur naturel.

« Je ne sais quand il me sera possible de retournera « Roquencoui t, car je veux donner à cette sotte affaire c le temps de s’assoupir, et d’autre part on assure que c le roi va nous envoyer faire la guerre en Hollande. « Cependant, vous et le petit cadet de Briqueville, sa- « chez bien ceci : des gens à moi me rendent compte « de ce qui se passe là-bas, et si j’apprenais que Robert <t eût embrassé le vil et ignoble métier de verrier, comme « il en a déjà manifesté la fantaisie, eu quelque en- « droit que je fusse, et à tous risques, je partirais sur- « le-cbamp ; j’irais le trouver et je lui passerais mon « épée à travers le corps, quand même tous les verriers, « tous les moines et toute la canaille du pays essaie- « raient de s’y opposer; dites-le-lui bien, et soyez- en « bien convaincu vous-mème, car je vous en donne « ma parole de gentilhomme.

« Je me suis arreté à Mantes, où j’ai rencontré de bons « compagnons qui m’aident à employer joyeusement « le temps. Par malheur, les cartes et les dés ont déjà « fort entamé mes pauvres deux mille écus, et, si le « sort continue de m’ôlre contraire, je me trouverai fort U empêché pour regagner Paris. Je vous invite donc à « m’adresser sans retard l'argent que vous aviez l'intention de m’offrir pour cadeau d’adieu. Je loge dans la rue de***, à l’enseigne du Pélican blanc, etc., etc. » La lettre se terminait par de nouvelles et effroyables menaces contre Robert s’il s’avisait d’embrasser la prol'essiou de verrier.

LK 6ENTlLnOMMK VERRIER.

Pendant la lecture de cette épitre, où le mépris des sentiments les plus sacrés s’alliait à tant d’égoïsme et d'arrogance, les traits du cadet de Briqueville avaient seulement exprimé de la pitié et du dédaiu.

— Et maintenant, Robert, demanda le prieur, persistez-vous dans votre projet?

— Pourquoi non, mon oncle? Briqueville ne saurait désormais invoquer aucun droit sur ma personne, et ses menaces sont un motif de plus pour que je me hâte d’agir selon mou gré.

— Mais, pauvre enfant, vons ne songez donc pas à sa fureur s’il apprenait jamais votre mépris pour ses ordres ?

— Qu’il l’apprenne, mon révérend père; j’attendrai l’elfet de ses menaces.

— Quoi! auriez- vous l’intention de résister ouvertement h ce forcené? Ce serait une lutte impie douttle ciel pourrait vouloir vous punir l’un et l’autre.

— Mon révérend père, répliqua Robert d’un ton mélancolique, je ne me suis pas défendu contre lui quand il y allait d’un intérêt bien autrement grave que celui de ma misérable existence; je ne me défendrai pas davantage dans l’avenir. Qu’il me tue, s’il le veut; la vie a désormais peu de charmes pour moi, et Je ne la lui disputerai pas.

Comme le prieur allait protester contre ce découragement, Robert poursuivit :

— Rassurez-vous, révéreud père; s’il faut l’avouer, je vois seulement dans les menaces de Briqueville une ridicule fanfaronnade. Il est trop égoïste, trop ami de ses plaisirs, pour entreprendre un nouveau voyage en Normandie dans l’unique but de se venger. D’ailleurs l’argent va lui manquer, le temps calmera sa colère; les duels, les débauches absorberont ses loisirs. Enfin on assure que le roi vient de déclarer la guerre; tous les officiers vont donc être obligés de rejoindre l’armée. Peut-être déjà le capitaine a-t-il quitté Mantes pour aller à sou devoir... Il n'y a donc pas lieu de s’occuper de ses vanteries; quant à moi, elles ne m’effrayent pas plus que le bruit du vent dans les vieilles tours de

Briqueville... Mais, pardon! mon oncle, Michaud m’attend sans doute, et je suis impatient d’en finir.

— Robert, mon cher Robert, reprit le prieur d’un ton suppliant, réfléchissez encore ; Briqueville est terrible dans ses colères.

— Peu m'importe!

— Mais moi je serai dans des transes mortelles à votre sujet... Tenez, mon enfant, je vais vous révéler dès à présent un secret que je comptais vous apprendre plus tard... Votre position n'est pas aussi désespérée qu’elle le semble. J’espère dans un délai prochain...

— Mille grâces, révérend père, interrompit le cadet ; mais le temps est venu pour moi de ne compter que sur moi-mëme, de ne plus imposer à ceux qui m’aiment d’onéreux saci'ifices. Ma détermination est Irrévocable, et je vous conjure de ne pas m’en vouloir si je comprends enfin que je suis "Un homme.

Il embrassa son oncle qui voulait le retenir, et partit.

Deux heures plus tard, il était installé à la verrerie de Roquencourt, et prenait la première leçon de sa profession nouvelle, sous le patronage de Vicenti et avec l’a^isLance de Nicolas.

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