DEUXIÈME PARTIE
LK FLACON d’eaU BÉNITE.
Moins de deux ans s’étaient écoulés depuis l’installation du cadet de Brique ville à la verrerie de Hoquencourt, et il avait conquis le premier rang parmi les maîtres ouvriers de cette usine. Plein d’ardeur et do persévérance, il n’avait rien négligé pour acquérir l’habileté matérielle et l’expérience nécessaires dans sa profession nouvelle. Il sortait rarement, et le temps qu’il n’employait pas au travail dans les ateliers, il le passait dans sa chambre, à compulser les livres que lui prêtait Michaud sur l’art du verrier. Peut-être cet excès d’application. cette âpreté à l’étude avaient-ils une autre cause que celle que leur attribuait le vulgaire; toujours estil que, au bout de cette période, Robert était incontestablement supérieur, par ses connaissances théoriques et pratiques, comme par sa dextérité de main, à tous
LE GENTILEOMME VERRIER.
les gentilshommes verriers de Roquencourt, même au vieux et compassé Loustel, qui n’en était pas jaloux.
Du reste, aucun événement saillant n’était venu distraire sa pensée et le détourner de son but. Il évitait avec soin tout ce qui pouvait éveiller trop vivement en lui certains souvenirs, et quand, à longs intervalles, il se décidait à faire une promenade dans la campagne, il ne dirigeait plus ses pas vers Briqueville ou Helmières, dont la vue lui eût rappelé sans doute un passé qu’il voulait oublier. Ses seules visites à Roquencourt étstient pour son oncle le prieur, qui lui témoignait toujours la même affection paternelle, ou pour Vicenti et Paola, qui. ayant quitté l’auberge de Gorju, habitaient maintenant une petite maison à l’entrée du village. Là Robert, fatigué de son pénible travail, venait quelquefois le soir se délasser en compagnie de la fille et du père.
Vicenti, rassuré sans doute par la tranquillité absolue dont il jouissait à la verrerie, n’était plus en proie à ces terreurs exagérées qui le rendaient autrefpis si ridicule ; et quoiqu’il montrât la même réserve sur certains points, il prenait plaisir à causer de son art avec le jeune verrier. Mais c’était Paola particulièrement qui faisait le charme de ces paisibles soirées. Le cadet (le Briqucnulle éprouvait maintenant pour elle une de cos affections douces et chastes telle qu’il eût pu en ressentir pour une sœur; il la consultait et écoulait ses conseils. Paola, de son côté, paraissait bien heureuse et bien fière de cette confiance; plus expérimentée, elle recliiiait souvent les idées du jeune gentilhomme; elle lui montrait les choses sous leur jour véritable, elle le soutenait dans ses espérances, elle le relevait dans ses découragements. L’un et l’autre trouvaient un plaisir égal dans celte intimité, et, tout en s’y livrant avec la candeur de leurs âmes honnêtes, ils oubliaient ou ils ignoraient les inconvénients qu’elle pouvait avoir pour tous les deux à un moment donné.
Il était un sujet cependant sur lequel ils ne s’expliquaient pas avec une franchise entière, qu’ils évitaient même avec une sorte d’effroi : c’était ce qui concernait Mathilde d’Helmières.
LE GEMTILUOMME VERRIER.
Le baron et sa fille étaient revenus chez eux, un mois environ après leur départ, et, quoi qu’en eût dit Franquette, Mathilde n’avait pas épousé le vicomte de Vergnes. Plusieurs fois, depuis cette époque, le bruit s’élail encore répandu dans le pays que le mariage était décidé, mais aucun fait n’avait confirmé ces rumeurs. Un moment Robert avait soupçonné que la nourrice, obéissant à des influences qu’il était facile d’imaginer, avait un peu exagéré l’état des choses à l’égard de la famille d’Helmières, et de Mathilde en particulier; mais l’attitude du père et de la fille envers lui n’était pas de nature à entretenir ce doute. Les dimanches, en effet, la noblesse du voisinage assistait à la messe du prieuré, et d’ordinaire ni le baron ni Mathilde ne manquaient à ce devoir religieux. Plusieurs fois Robert, s’étant trouvé sur leur chemin, avait voulu les aborder; mais il avait toujours été repoussé par un salut raide et glacial de M. d’Helmières, tandis que Mathilde, de son côté, détournait la tète avec affectation.
Une circonstance s’était présentée, cependant, où ils eussent dû se départir de leur apparente inimitié contre le cadet de Briqueville. Quelques mois auparavant, des gens de qualité du voisinage, parmi lesquels se trouvaient M. d’IIelmières et sa fille, avaient eu la fantaisie de visiter la verrerie de Ro'qucncourt pendant les travaux. Tous les ateliers furent en émoi pour recevoir cette brillante compagnie; ce jour-là, les gentilshommes verriers travadllèreut en perruques, en manchettes et l’épée au côté. On amusa les dames, selon l’usage, à souffler en leur présence de menus objets en verre qu’on leur offrait ensuite galamment, à former avec une goutte de verre en fusion ces larmes bataviques qui détonnent bruyamment aussitôt qu’on en brise le petit bout.
Mathilde paraissait trouver grand plaisir à ces diverses expériences, et elle témoignait par ses questions incessantes l’intérêt qu’elle y prenait. Mais quand on vint au groupe formé de Robert, de Yicenti et de Nicolas, groupe qui se distingua par un redoublement de ‘ merveilles,Mathilde et le baron s’éclipsèrent subitement.
Robert, qui était en train de souffler un vase d’une forme charmante, ne put s’empêcher de chercher des yeux son ancienne fiancée dans les rangs épais des spectateurs ; il la vit de loin causer gaiement avec son père sur le seuil de l'atelier. Le pauvre verrier ne put achever son ouvrage; il passa sa felle à Vicenli, qui termina le vase avec habileté, et il alla se cacher dans sa chambre, dont il ne Sortit qu’après le départ des nobles curieux.
De ce moment, le cadet de Briqueville n’essaya plusde se placer sur le passage de M. d’Helmières et de Mathilde, et, quand il ne pouvait les éviter, il les saluait avec la sécheresse et la froideur dont le père et la fille lui avaient donné l’exemple. ,
Un dimanche d’été, à la fin de cette période dont nous venons de rapporterles principales circonstances, Robert, en traversant après la messe la place de l’Église, avait / échangé avec le baron d’Ileimières et sa fillelebalut cérémonieux d’usage. Telle était sa préoccupation, ou plutôt son ferme désir de paraître indifférent, qu’il n’avait pas remarqué combien Mathilde était charmante avec une robe de satin rose dont elle s’était parée pour la fête; combien sa beauté, autrefois frêle et un peu enfantine, se développait avec avantage. Il ne s’était pas aperçu non plus que, ce jour-là, mademoiselle d’Helmières, au lieu de détourner la tète en le voyant, selon l'habitude, avait paru au contraire chercher timidement son regard. Depuis longtemps il ne songeait jilus à épier ces signes qui auraient eu tant d’intérêt pour lui à une autre époque. Il écarta la foule, passa rapidement, et, laissant Mathilde et le baron au milieu d’un groupe de voisins campagnards, il se dirigea vers la partie du couvent habitée par son oncle.
En ce moment, le père Ambroise prenait, à la suite de la mcssC qu’il venait de célébrer, un simple et frugal reras. Il accueillit Robert avec son affabilité ordinaire.
— Il me semble, mon enfant, lui dit-il en l’examinent d’un air de sollicilude, que votre profession acluélie nuilà votre santé. Les fournaises de la verrerie ont terni ce teint rose et frais que Ton admirait tant lorsque vous
pouviez courir en liberté dans les landes de Briqueville. En outre, vous avez fréquemment une mine sérieuse, triste môme, de nature à m’inquiéter; vous repentiriezvous eufin du parti que vous avez adopté avee trop de précipitation peut-être ?
— Pas le moius du monde, mon révérend père, répliqua Robert sans hésitation; je m’applaudis au contraire de plus en plus d’avoir renoncé à l’oisiveté honteuse où je vivais, à l’ennui qui me dévorait. Ma profession me plait et me procure des satisfactions de toute sorte. Vous vous trompez, je vous l’alfirme; je ne suis pas triste. Si de légers nuages assombrissent encore quelquefois ma pensée, ils ne peuvent manquer de se dissiper bientôt. Mais laissons ce sujet, je vous prie; il n’est pas digne d’arrêter un instant votre attention... Je viens, mon bon oncle, ajouta-t-il d’un ton plus ouvert, vous apporter mes économies de la semaine. Toute déduction faite de mes menues dépenses et du prix de ma pension chez maître Michaud, voici ce qui me reste.
Et il remit au prieur quatr e écus de trois livres.
. — Fort bien, Robert; je vais joindre cet argent à la somme que vous avez déjà mise eu dépôt entre mes mains.
— Mais seulement, mon bon oncle, après avoir prélevé, comme à l’ordinaire, la trop mince part destinée aux pauvres.
— Vraiment, mon garçon, dit le prieur avec attendrissement, les pauvres n’ont-ils pas une trop large part dans l’argent que vous gagnez avec tant de peine?,.. Mais, si je ne me trompe, vos salaires se sont élevés cette semaine plus qu’à l’ordinaire?
— L’augmentation dont voiis vous étonnez n’a pas d’autre cause que la constance de mes efforts, et peutêtre, ajouta le cadet avec modestie, mes progrès dans ma profession.
— Eh bien! savez-vous, Robert, continua le prieur en consultant un petit registre qu’il tira de sou secrétaire, que déjà vos économies se montent à plus de six cents livres tournois, et avez-vous songé à quel usage vous pourriez les employer?
— r Aulre/p's. mon révérend, je désirais seulement avoir
LK GKSTILIlüMMK YERKIEn.
uuo somme suffisante pour m'équiper et entrer au service du roi ; inais j’ai renoncé à ce projet. Tout,«e que je demande désormais, c’est de vivre obscurément dans la paisible condition que je me suis choisie.
— Ainsi, je peux disposer de cette somme, dans^otre intérêt, comme j'e l’entendrai ?
— Vous savez ce qui me convient, mou excellentoucle, et j’approuverai tout ce que vous aurez fait.
— J'avais deviné, Robert, vos sentiments à cet égard;
aussi, vous l’avouerai-je, une partie de vos six cents livres a déjà reçu une destination que vous connaîtrez bientôt. ; ^
Il sourit, et observa le cadet à la dérobé^ 11 reprit tout à coup : • i .
— Robert, y a-t-il longtemps que vous u?avez vu le i
château de Briqueville? ^ j
— Depuis que je l’ai quitté pour m’établir à la ver-
rerie. Cependant je sais de Nicolas, qui va là-bas chaque dimanche visiter sa tante Madelon, ^ue maître } Gaillardet fait au manoir quelques réparations, et qu’il i
parait vouloir le préserver d’une ruine complète. Dieu ^
le récompense pour ses bonnes intentions! Tant queles vieilles tours resteront debout, je ne '-désespérerai
pas du salut de notre race.
— L’Eglise réprouve de pareilles superstitions, mou enfant, reprit le prieur; mais ne consentiriez- vous pas à venir avec moi prochainement, pour juger des changements opérés par le nouveau possesseur?
— Mon bon oncle, je vous ai dit déjà quelle profonde ■ répugnance j’éprouvais...
— Allons donc! ce sont là de ridicules enfantillages...
Tenez, jeudi prochain est jour férié et les travaux ’
vaqueront à la verrerie; il nous sera fadle, entpe la messe et les vêpres, d’aller jusqu’à Briqueville et d’en revenir, d’autant plus que je compte emprunter la mule
de notre bon voisin, M. de Pourvières... Voyons, est-ce bien entendu?
Robert n’osa résister au désir si nettement formulé de ' son vénérable parent. La partie fut donc arrangée pour le jeudi suivant, et le prieur laissa voir alors une salis-
Dfgilizedby' oogli
: faction extraordinaire, qui intrigua fort le cadet de Briiqueville.
\ Pendant qu'ils discouraient ainsi, une rumeur, faible à sourde d’abord, s’était élevée sur la place de l’Eglise; eî^e avait grandi peu à peu, et enfin des cris, des huées, déa imprécations éclatèrent tumultueusement.
Mon Dieu ! qu’est ceci? s'écria Robert.
— vSans doute quelque rixe parmi les paysans, répliqua prieur sans s’émouvoir, ou peut-être un ivrogne pour^ivi par les enfants du village; malgré nos efforts, î’ivro^erie fait de grands progrès dans cette paroisse.
— mJu s il me semble entendre des voix de femmes; je crois m^me reconnaître... Avec votre permission, mon oncle, jè veux savoir la cause de ce tumulte.
— Alfez donc, mon cher Robert : à votre âge, tout est objet'de curiosité et distraction... Dieu vous bénisse, mon enfi^it!
Quelques secondes suffirent au cadet de Briqueville pour atteindre la place qui s’étendait devant l’église; cette place présentait en ce moment un spectacle de désordre qt de confusion. La foule formait une masse compacte ÿn avant du porche ; c’était là que se manifestait la |lus vive fermentation, c'était de là que partaient cesflameurs furieuses. Des paysans de Roquencourt ou ces villages environnants semblaient être les auteurs paucipaux de cette petite émeute.
Quant aj^x gens de qualité et aux riches bourgeois, ils SC tena|eut à l’écart, et, les uns montés sur leurs chevaux, les iautres dans leurs carrosses, ils regardaient l’événement avec tranquillité.
Robert, impatient de savoir de quoi il s’agissait, grimpa lui-inéme sur une grosse pierre qui se trouvait à l'angle fa. place; dans le groupe central, il aperçut Vicenti, et bientôt Paola, remarquable à sou petit chapeau sty|ien de feutre noir, que surmontait un bouquet de ûeursf naturelles. L^verrier, le teint rouge et enûammé,/se débattait au milieu de campagnards qui le menaçuent du geste et de la voix. Paola, tout eu larmes, paraissait supplier Vicenti de se calmer, tandis qu'elle engagent la foule à leur livrer passage. Mais la foule se
LE ÜENTILUOMME YERKIBR.
montrait de plus en plus exaspérée; et les angoisses de la pauvre enfaut, qui essayait en vain de protéger son père contre celte canaille turbulente, étaient vraiment dignes de pitié. ‘
Pour expliquer ce qui se passait, nous devons dire que, dans celte partie de la Basse-Normandie, la superstition est poussée aujourd’hui encore à un point extrême, et .que les Juifs, les Italiens et les mauvais prêtres y sont invariablement réputés sorciers. Pourquoi les Ilaliens de préférence aux Allemands et aux Anglais, par exemple? nous l’ignorons; mais le fait existe, et le pauvre Vicenti et sa fille en fournissaient la preuve. Depuis leur arrivée dans le pays, ils étaient en proie à l’inimitié des habitants de Roquencourt et des environs. Leur costume, leurs habitudes, leur langage avaient été pour ces gens grossiers des motifs d’éloignement et de haine. D’abord la protection du prieur, celle de Robert, celle de Michaud lui-même, qui avait tant à ménager l'ouvrier de Murano, avait comprimé ces sentiments hostiles; mais l’irrilalion contre eux s’était propa' gée sourdement, et ils s étaient fait sans le vouloir de nombreux ennemis. Les femmes jalousaient Paola, qui leur élaitsupérieurecn beauléelen intelligence. Quelques ga. lantins, repoussés par la fière Italienne, avaient répandu contre elle des insinuations méchantes. D'autre part, les manières étranges de Vicenti, ses inquiétudes continuelles, les secrets merveilleux dont on le disait possesseur, même les événements inexpliqués qui avaient marqué sa venue à Roquencourt, avaient excité au plus haut point d’abord la curiosité, puis l'aversion des gens du pays. Depuis quelque temps, le père et la fille ne pouvaient sortir seuls sans être iinsultés. A la vérité, ils ne s’en inquiétaient guère, et même le plus souvent ils ne comprenaient pas les injures qu'on leur adressait. Cependant on pouvait craindre que la moindre circonstance ne fit éclater l’orage amoncelé depuis longtemps sur leur tête, et celte circoustauce venait de se produire ce jour-là même; voici a quelle occasion :
Paola, pieuse et démonstrative comme la plupart des Italiennes, s'était arrangé, dans la petite maison qu’elle
pjgitizr .
LK GENTILUOHME VERRIER^
habitait au bout du village, une sorte d’oratoire où chaque malin et chaque soir elle accomplissait ses dévotions, et le principal ornement de cet oratoire était un beau bénitier de verre que son père avait fabriqué pour elle. Or, le jour dont nous parlons, la jeune tille, vou-' lant s’approvisionner d’eau béuile, avait apporté à l’église un- flacon vide, et, à l’issue de la messe, elle avait plongé ce flacon dans la grande cuve de pierre disposée sous le porche.
dette action, si simple et si pleine de foi même, avait été une cau.se de scandale et de colère pour les assistants. Paola ne cherchait pas à se cacher; après avoir rempli son flacon, elle le tint à la main et prit le bras de Viceuli pour sortir de l’église. Mais alors des murmures s’élevèrent de toutes parts, et bientôt l’on entendit circuler des propos du genre de ceux-ci ;
— - Ce n’est pas pour faire des signes de croix que l’on vient dérober l’eau bénite du bon Dieu.
— Oui; il faudrait savoir à quels sortilèges ces Italiens
comptent employer cette eau Sûrement quelqu’un
mourra de mort subite avant peu, ou l’on verra du gros temps sur la côte, ou bien les vaches perdront leur lait.
— Nous commettrions un gros péché mortel, si nous n’empêchions pas cette créature d’exécuter ses maléfircea... übligeons-la de reverser son flacon dans le bénitier.
— Arrachons lui son flacon.
Vicenli et sa fille, ne comprenant pas le patois, comme nous l’avons dit, ne pouvaient juger du péril que par l’attitude provocante des assistants; aussi ne s’attendaient-ils pas à une agression brutale, quand tout à coup une robuste commère, se précipitant sur Paola, s’empara du flacon qu’elle tenait à la main.
Vicenli, nous le savons, ne brillait nullement par le courage; mais soit qu’il ne crût pas avoir beaucoup à craindre d’un adversaire féminin, soit que son amour pour sa fille dominât sa timidité naturelle, il ne put supporter patiemment celte injure. Il s’élança sur la femme qui s’était emparée du flacon, le lui enleva, et le rendit à Paola, en résistant de toute sa force à la tentation de châtier rudement l’insolente commère.
Les vociférations devinrent plus furieuses. Des mégères exaltées par la superstition et des paysans fanatiques pressaient Vicenti et Paola, en les accablant d’injures. L’Italienne voyait bien que cette exaspération ' avait pour cause la fiole qu’elle portait; mais elle craignait de commettre un sacrilège en se la laissant prendre ou en la brisant. Un jeune gars ayant tenté encore de la lui arracher, Vicenti détacha une vigoureuse taloche au polisson, qui se mit à pousser des hurlements effroyables. La foule alors se rua sur le père et sur la fille.
Ce fut en ce moment que Robert de Briqueville les aperçut l’un et l’autre se débattant au milieu du lu- «multe. Il ignorait la cause de cette stupide émeute; cependant il n’hésita pas un instant à intervenir.
— A moi, les verriers! cria-t-il d’une voix forte.
Et, sautant à bas de son observatoire, il courut rapidement vers le lieu de la mêlée.
A l’appel de Robert, Nicolas s’était empressé de venir le joindre. Nicolas n’était plus ce Crispin en haillons* que nous avons vu page ou laquais du chevalier de Briqueville; il avait maintenant un bel habillement de drap, un chapeau de feutre et des sabots neufs ; ses manières paraissaient aussi plus grave? et plus dignes qu’autrefois, quoique dans ses yeux fauves brillât encore par moments je ne sais quelle vague expression de coquinerie. Eu cette occasion, par exemple, il avait retrouvé son ancienne effronterie : le chapeau sur l’oreille, il écartait les campagnards, sans respect pour le sexe ou pour l’âge, en criant d’un ton impérieux :
— Place à M. le cadet de Briqueville, croquants!... Voici M. de Briqueville qui va vous mettre à la raison.
Il était grand temps que Robert arrivât au secours de ses amis. Une grosse mère, qui n’était autre que la Gorju, femme de l’aubergisle, s’efforçait d’arracher à Paola le flacon d’eau bénite; d’un autre côté, Gorju luimème levait le poing sur Vicenti, qui, n’étant plus dans son quart d’heure de courage, pliait les épaules et criait comme un possédé. Mais le coup qu’il attendait demeu-
rail suspendu; au contraire, Gorju alla rouler à quelques pas de là, repoussé par la main vigoureuse de Robert, en même temps que Nicolas empoignait sans façon la femme, et la faisait tourner avec la rapidité d’une grosse toupie autour du mari renversé.
Cette intervention subite d’un gentilhomme justement respecté dans toute la contrée arrêta les actes de violence, mais non les criailleries. Maintenant on s’adressait à Robert, et tout le monde lui parlait à la fois pour expliquer la cause du coiiûit. Mais ce fut Paola qui,[en se serrant contre lui tou te tremblante, lui apprit en peu de mots la vérité. Bientôt le cadet de Briqueville éleva lui-même la voix au-dessus de ce vacarme discordant :
— Comment, sottes gen.s, dit-il en patois, osez-vous, reprocher leur piété à ces excellents chrétiens? Où avezvous vu qu’on ne pouvait prier chez soi comme à l’église?... Allons! retirez-vous, et que nul ne soit assez hardi pour les insulter davantage, ou je vous frotterai d’importance.
Le tumulte s’apaisa ; en revanche, on se regarda les uns les autres, et ou échangea des observations à voin basse. Robert, sans en prendre souci, essayait de dégager Vicenti et Raola, quand Gorju, qui venait de se relever, se plaça devant lui, et dit avec hardiesse :
— Monsieur le cadet, on sait pourquoi vous agissez ainsi. Ces Italiens, ces aventuriers, qui sortent on ne sait d’où, vous ont jeté un sort; on dit que la fille surtout, en vous guérissant, par la magie, d’une blessure mortelle, vous a fait prendre un breuvage pour...
. — Imbécile 1 interrompit Robert en haussant les épaules, vas-tu me rompre la tête de ces sornettes? Mademoiselle Vicenti n’a employé pour me guérir d’autres sortilèges que de bons soins et du dévouement. Quant à sou père, mon compagnon d’atelier, il est honnête, doux, serviable, et il ne mérite pas la haine que toi et d’autres coquins vous lui témoignez en toute occasion. Mais il n’est pas difficile de deviner la cause de ton acharnement et de celui de ta femme contre vos anciens locataires ; vous ne pouvez leurpardonner d’avoir quitté votre auberge, où vous les écorchiez indignement.
Quaod ils logeaient dans votre maison, vous en parliez d’une manière différente.
Quelques éclals’de rire, quelques huées à l’adresse de l’aubergiste prouvèrent que Robert avait frappé juste. Mais la Gorju, qui venait de rajuster les mèches de ses cheveux gris sous son bonnet de coton, un peu dérangé dans la bagarre, arrivait en ce moment à la rescousse.
— Monsieur le cadet, s’écria-t-elle, ce que vous dites n’étonne personne, et môme vous ne pouvez parler autrement, parce que le sor< opère sur vous!... Mais quoi! le diable est-il aussi entré dans le-corps de ce mauvais garnement de Nicolas, qui m’a jetée par terre et in’a écrasé la figure? Va, tu me le paieras, chenapan; et quand M. le cadet ne sera plus là, je te promets...
— On n’a pas peur de vous, la Gorjute, riposta le rousseau gaillardement; voyez-vous la sainte créature pour accuser les autres de sortilège ! Quant à votre figure, elle n’est pas de verre, j’imagine, et, si elle est de verre, passez à l’atelier, la mère, et on vous la raccommodera.
Des risées accueillirent ces plaisanteries à l’encontre ■de la femme, comme elles avaient accueilli les remon- 'trances adressées au mari. Néanmoins l’irritation ne cessait pas dans certains groupes.
— Chère et bonne Paola, dit Robert en français à la jeune fille, prenez mon bras, je vous prie... Vous, Vicenti, suivez-moi et ne vous écartez pas.
Paola hésitait à accepter cette invitation.
— Quoi! monsieur de Briqueville, dit-elle avec émotion, vous voulez ainsi, publiquement...
— Prenez mon bras, vous dis-je, et nous verrons qui osera broncher.
L’Italienne céda toute frémissante. Alors le cadët de Briqueville, suivi de Vicenti et de Nicolas, se mit en devoir d’écarter la foule, afin de conduire ses protégés à leur demeure.
’ D’abord les rangs pressés des spectateurs s’entr’ouvri- -rent devant eux. Mais à peine Robert eut-il tourné le dos que paysans et paysannes semblèrent sa raviser.
— Voyez-vous comme M. de Briqueville lui obéit.
le
' LE GENTILHOMME VERRIEH.
comme elle s’en fait suivre? s’écria la Gorju ; il était peut-être bien loin d’ici quand nous avons voulu empêcher cette magicienne de dérober notre eau bénite; mais il est sorti de terre au moment où elle avait besoin de lui... Seigneur Dieu! quel dommage qu’un si beau jeune homme, et d’une si grande famille, soit ainsi ensorcelé!
^ Eh! les gars, dit Gorju à son tour, en s’adressant à plusieurs habitués de son cabaret, il faut délivrer M. le cadet’ en assommant le sorcier et la sorcière... ün pot de cidre pour chacun de ceux qui m’aideront!
— Allons-yl s'écrièrent plusieurs ivrognes, auxquels se joignirent quelques vaillantes commères.
Et cette bande, bientôt accrue par les curieux, se mit à la poursuite de Robert et de ses protégés. Le cadet de ‘Briqueville se retourna d’un air menaçant ; mais son attitude résolue et celle de Nicolas eussent été peut-être insuffisantes à contenir cette troupe exaltée, quand il lui vint enfin du renfort. C’étaient cinq ou six gentilshommes verriers, parmi lesquels se trouvaient Loustel, d’Hercourt, La Biiche, et enfin Michaud.
Le maître verrier, une main posée sur la garde de son épée, l'autre sur sa canne à pomme d'argent, se caiùpa fièrement devant les tapageurs.
— Ah çà! croquants, dit-il, osez-vous bien vous attaquer aux verriers de Roquencourt? D’où vous vient cette insolence? Si vous vous permettiez la moindre offense envers nos gentilshommes... Allons, rentrez bien vite dans vos maisons, ou, par le diable! nos bâtons vont prendre la mesure de vos épaules.
— Ah! monsieur le chevalier, dit Gorju en donnant au maître verrier le titre qu’il savait lui être le plus agréable, nous n’aurions garde de manquer à nos seigneurs les gentilshommes... mais ce coquin d’Italien est un jeteur de sorts, et...
— C’est mon meilleur ouvrier, riposta Michaud péremptoirement, et il vaut mieux dans son petit doigt que deux cents coquins de ton espèce. Bridez votre langue, ta femmeettoi, ou je défendrai à tous les verriers d’aller boire à votre cabaret.
— Et moi, je vous retirerai ma pratique, dit d’Hercourt.
Celte double menace parut atterrer le couple Gorju.
— Monsieur de Briqueville, dit Michaud à Robert avec majesté, si vous avez, comme je le suppose, l’intention d'accompagner chez eux Vicenli et sa fille, personne n’y fera plus obstacle, je vous le garantis.
— Merci, maitre Michaud; merci, messieurs, répliqua Robert; mordieu! si j’étais seul, je ne m’inquiéterais guère de cette canaille. Néanmoins je crois nécessaire, pour sa sûreté, de reconduire mademoiselle Paola jusqu’à son logis.
— M. de Briqueville est le défenseur des belles affligées, dit La Bricbe d’un tou moqueur; mais, moins désintéressé que les paladins des romans de chevalerie, il a déjà reçu sa récompense.
Bien souvent Robert, depuis son installation à la verrerie de Roquencourt, avait été en butte aux sarcasmes et à l’inimitié de La Bricbe; mais il s'en était à peine aperçu, la légèreté étourdie du beau verrier n’éveillant d’habitude aucune colère chez les autres gentilshommes. Cependant, celle fois, le cadet ne pouvait méconnaître la malveillance qui avait dicté ces paroles II dit eu regardant fixement le vicomte :
— Que voulez-vous faire entendre, monsieur de La Briche?
— Tout ce qu’il vous plaira, monsieur de Briqueville ; je croirai, si vous y tenez, que vos services envers cette belle inhumaine sont complètement désintéressés, et ces messieurs le croiront comme moi.
— Quoi! monsieur de La Briçhe, voudriez-vous insinuer?... Mais il suffit; sans doute vous n’avez pas l’intention de quitter immédiatement cette place, et, en revenant de chez Vicenli, il me sera facile de vous retrouver.
— Je ne me cache jamais.
— A tout à l’heure donc, monsieur de La Briche 1
— J’attends vos ordres, monsieur de Briqueville.
Ils se saluèient avec raideur; puis Robert entraîna Paola et Vicenli, tandis que Nicolas emboîtait le pas derrière eux.
LE GBNTILUOUME VERRIER.
Paola soupçonnait bien qu’un dissentiment dont elle était la cause venait d’éclater entre les deux gentilshommes verriers; mais ses idées étaient confuses, et, se sentant incapable de les exprimer, elle se bornait à serrer convulsivement le bras, de Robert contre sa poitrine. '
Au moment où l’on passait près de l’un des carrosses arrêtés sur la place, une voix féminine s’écria de l’intérieur :
— Mon Dieul cette fille l’a donc vraiment ensorcelé, comme on le dit?
Bientôt la petite troupe atteignit la demeure de Vicenti, jolie maisonnette bâtie en galets et couverte en tuiles, ce qui, à cette époque et dans cette localité, passait pour un modèle de propreté et de confort. Voyant ses protégés eu sûreté, le cadet de Briqueville ne voulut pas entrer, et s’arrêta sur le seuil de la porte :
— Rassurez-vous, chère Paola, dit-il afl'eclueusement; je vais prendre des mesures pour que, vous et votre père, vous n’ayez plus à redouter désormais de pareilles scènes. Cependant, je vous en prie, évitez de vous montrer dans le village, et demeurez clos chez vous jusqu’à ce que cette bourrasque soit entièrement apaisée.
— Et vous, Robert, dit l’italieçne avec inquiétude, allez-vous donc retourner au milieu de ces furieux?
— Bah ! répliqua le cadet de Briqueville en souriant, quand même les gentilshommes verriers ne seraient pas là pour me soutenir, pensez-vous que ces manants et ces commères pourraient avoir raison de moi? ,
— Vous êtes capable de leur tenir tête à vous seul, dit Vicenti, et vous l’avez bien prouvé... Sans vous, mon bon signor, nous étions perdus !
— Oui, oui, comme toujours, dit Paola avec émotion, M. de Briqueville a été notre protecteur, notre ange gardien... Mais il accroîtrait encore ma reconnaissance pour tant de bienfaits, ajouta-t-elle plus bas, s’il consentait à ne donner aucune suite à la querelle qui s’est élevée tout à l’heure entre lui et M. de La Briche I
— 11 n’y a pas de querelle entre La Briche et moi ; je
VOUS en conjure, chère Paola, ayez l’esprit eu repos.
Et il voulut s’éloigner ; mais Paola le retint par le bras, et lui dit avec chaleur :
— Monsieur le cadet, n’essayez pas de me tromper, et surtout gardez-vous bien d’aller exposer encore votre précieuse existence. Écoutez, peut-être la colère de M. de La Briche contre moi n’est-elle pas sans excuse, car il a daigné, lui gentilhomme, demander ma main à mou père...
— Ét votre père a refu é ? Cependant, Paola, en acceptant, vous fussiez devenue vicomtesse.
— C’est moi qui ai refusé, répliqua l’Italienne avec amertume, et son orgueil a dû être cruellement blessé par ce refus; ainsi donc, Robert, je vous en supplie, méprisez les ofl'enses de ce jeune fou, comme je les méprise moi-même. ‘
— Bien, bien; je vous promets, Paola, de me rappeler, s’il y a lieu, votre recommandation ; mais, à votre tour, n’oubliez pas la mienne... Ne sortez pas aujourd’hui... Adieu, adieu!
Il se déroba aux remerciements du père et de la fille, et revint précipitamment sur ses pas, toujours accompagné de Nicolas, dont les sabots trahissaient la présence à cent pas à la.ronde.
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