‹ Le gentilhomme verrierChapitre 14 sur 24 · LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

LA PROPOSITION

Le cadet de Briqueville sougea, chemin faisant, qu’il serait sage de se débarrasser d’un compagnon dont le ièle aveugle deviendrait gênant dans certaines circonstances possibles. Il s’arrêta donc tout à coup et dit à son laquais en sabots :

— Or çàl ^icola8, ne vas-tu pas aujourd’hui à Briqueville, pour voir ta tante Madelon, comme tu fais chaque dimanche?

On eût dit que le rousseau n’éprouvait aucun plaisir k s’entendre rappeler ce devoir.

— J’irai si vous le commandez, monsieur le cadet, répliqua-t-il avec embarras.

— Eh bien ! pars, mon garçon, car Madelon serait inquiète. Dis-lui de ma part que je suis toujours content de ta bonne conduite et de ton assiduité au travail. Va donc, mais ne te fatigue pas à courir dans les bois ou sur les grèves, car nous aurons demain beaucoup d’ouvrage à la verrerie... cent liens « de verre à vitres ont été commandés pour les châteaux du roi.

1. Le lien était un paquet de six feuilles de verre en table.

LE GENTILUOMHE VERRIER.

Il donna une pièce blanche à l’apprenti, lui tapota les joues amicalement, et, lui tournant le dos, continua son chemin.

Mais Nicolas- demeura immobile, et quand Robert eut disparu au détour de la route, il se dit à lui-mème :

— M’est avis que M. le cadet a voulu m’envoyer promener; mais rien ne presse. Il se manigance quelque chose... faut voir.

Il enfonça son bonnet sur son front, puis, prenant ses sabols à la main, il ûl un grand détour afin de s’approcher de Robert et de pouvoir l’épier en toute sûreté.

Le cadet de Briqueville, sans se douter de cet espionnage, arrivait en ce moment sur la place de l’Église. Il y avait encore quelques groupes, mais ils ne présentaient plus aucun caractère hostile. Les cavaliers et les carrosses avaient disparu : la place avait repris son aspect accoutumé. Cependant les gentilshommes verriers ne s’étaient pas éloignés, et ils se tenaient un peu à l'écart, en causant à voix basse.

Robert marcha droit à eux, et en les abordant il les salua plus cérémonieusement qu’à l’ordinaire. Tous lui rendirent son salut; mais la conversation avait cessé brusquement, et on le regardait d’un air de curiosité. Sans s’émouvoir, il se tourna vers La Briche.

— Puis-je savoir, monsieur, demanda-t-il avec dignité, ce que vous avez voulu dire tout à l’heure, en affirmant que mes services à l'égard de mademoiselle Vicenti n’étaient pas désintéressés?

— Parbleu I monsieur, répliqua le vicomte en ricanant, ce n’est un secret pour personne ici. Il n’est pas difficile de deviner le motif de vos assiduités dans la maison do Vicenti et de l’intérêt extraordinaire que vous affichez en toute occasion pour la belle Italienne; vous êtes le galant en titre de cette petite,et, véritablement, il est de fort honnêtes gens qui pourraient vous envier cette bonne fortune.

— Mais on se trompe, monsieur. Je vous en donne ma parole; les assiduités que l’on a remarquées n’ont d’autre cause que l’estime sincère, la vive reconnaissance...

Dkiitgc- ' i

— Cela vous plaît à dire, monsieur le cadet de Briqueville; mais, de mon côté, je suis libre de croire ce que je veu:jf.

— Kh bien ! moi, monsieur de La Briche, je vous défends de croire...

— Messieurs, messieurs, interrompit Michaud, pernietlez-moi de ^Tius rappeler l’un et l’autre à la modération du langage.

— Vous avez raison, maître Michaud, répliqua Robert d’un ton plus calme; aussi bien je sais pourquoi M. le vicomte de La Briche juge si défavorablement une jeune fille honnête et digue de respect. Mais il ne refusera pas, je l’espère, d’ajouter foi à mes paroles quand je lui affirme sur mon honneur de gentilhomme que Paola Vicenti n'est rien de plus pour moi qu’elle n’est pour lui-même.

La Briche parut très-peu flatté que ses tentatives auprès de Paola fussent connues du cadet de Briqueville, et qu’on en parlât ainsi publiquement. Il rougit et se mordit les lèvres :

— Ah ! vous savez cela, monsieur, dit-il en lançant un regard haineux à Robert; je pourrais voir, dans ces confidences, qui me touchent personnellement, une preuve de plus de l’inlimUé qui existe, quoique vous la niiez obstinément, entre vous et cette fille.

— Ainsi, monsieur le vicomte, vous persistez dans vos méchantes pensées?

— J’y persiste.

— Messieurs, interrompit encore Michaud, il n’y a pas là un motif suffisant de querelle enlte vous. M. le cadet de Briqueville s’est peut-être offensé à tort de certaines opinions trop nettement exprimées de M. de La Briche, et M. de La Briche, de son côté, regrette, j’en suis sûr...

— Moi, répliqua sèchement le vicomte, je ne regrette rien et je ne rétracte rien.

— Et moi, dit Robert de môme, je ne saurais être satisfait, à moins que M. de La Briche ne retire les paroles, injurieuses pour mademoiselle Vicenti, qu’il a prononcées tout à l’heure.

— J’ai déjà répondu, monsieur.

— En ce cas, monsieur le vicomte, je vous prie de venir faire un tour avec moi dans le bois d’Helmières en compagnie de ceux de ces messieurs qu’il vous plaira de choisir.

— Avec grand plaisir, monsieur le cadet.

Et tous les deux se saluèrent.

— Sambleu! s’écria Michaud, vous ne pouvez avoir l’idée de recourir à de telles extrémités!... Que deviendra la fabrique si l’un de vous est blessé, si vous êtes blessés... tués... tous les deux? Je vous conjure...

— Ah .çà! maître Michaud, dit un des assistants, 'VOUS u’êtps donc pas gentilhomme, que vous sachiez si

peu les usages en pareille circonstance? ’

— Si, si, je suis gentilhomme! s’écria Michaud qui se redressa vivement à ce mot ; si quelqu’un en doutait... Eh bien ! messieurs, ajouta-t-il en soupirant, agissez selon votre volonté.

— En ce cas, maître Michaud, dit Robert, vous voudrez bien, je l’espère, m’accorder l’honneur d’être mon second.

Cette proposition parut beaucoup flatter l’amour-propre du maître verrier ; cependant il refusa.

— Vous ne prendrez pas mon refus en mauvaise part,

monsieur le cadet, répliqua-t-il ; mais, quand il s’agit d’une afl'aire d’honneur entre mes gentilshommes, il ne m’est pas permis de me prononcer pour l’un ou pour l'autre. ,

A çette époque, il était encore quelquefois d’usage dans les duels que les témoins ou seconds prissent euxmêmes part au combat, et peut-être cette circonstance avait-elle contribué à la détermination de Michaud. Cependant la raison qu’il alléguait semblait trop plausible pour qu’on ne l’approuvât pas; seulement un sourire narquois effleura les lèvres des nobles verriers.

— En ce cas, dit Robert, M. de Loustel consentira peut-être...

— Volontiers, mon enfant, répliqua nonchalamment Loustel, je suis vôtre... Et toi, d’Hercourt, pour qui es-

Diqitizccl Dy LiOOP

LE GBNTILHOMKB VERRIER. 233

tuî ajouta-t-il en se tournant vers son compagnon déguenillé.

— Moi, je suis pour celui qui paiera du vin, répliqua cyniquement l’ivrogne. '

— Eh bien ! d’Hercourl, reprit La Briche, nous viderons un pot ou deux après l'afîaire, à moins...

— J’en courrai la chance, répliqua d’Hercourt.

— Ah çà! reprit Loustel, est-ce que tu veux, mon vieux camarade, que nous fassions partie carrée? Sans vanité, j’aurais quelques scrupules de me mesurer avec •toi.

— Morbleu! Loustel, ton assurance me donnerait

envie d’en essayer. .

— Oh! pour cela, non, messieurs! s’écria Michaud chaleureusement ; n’est-ce pas assez que M. de Briqueville et M. de La Briche aillent risquer leur vie pour une bagatelle? Faut-il encore que vous vous mettiez de la partie sans nécessité? Bon Dieu! qui souillerait demain les vitres destinées aux cliâieaux royaux? Voyons, monsieur de Loustel , vous ferez cela pour moi... Monsieur d’Hercourt, je récompenserai votre condescendance d’une manière qui sera de votre goût.

Le marquis de Loustel, après une existence féconde en péripéties, était devenu assez iudifl’érent sur l’absurde point d’honneur qui existait alors parmi la noblesse; quant à d’Hercourt, profondément abruti par l’ivrognerie et la misère, il ne se montrait nullement chatouilleux sur les vétilles d’étiquette. Ni l’un ni l’autre n’avait donc un désir réel de se battre, et il fut arrêté que Briquevillc et La Briche mettraient seuls l’épée à la main dans cette affaire. Cette décision délivra Michaud d’un grand poids.

— Allons! soit, pensait-il; en risquer deux, c’est déjà trop... mais il faut céder quelque chose; et puis, comment les gentilshommes verriers se distingueraientils des vilains s’ils ne dégainaient pas de temps en temps? Je crois qu’en définitive ce duel pourra faire grand honneur à la verrerie de Roquencourl.

On convint que la rencontre aurait lieu sur-le-champ, dans une clairière de la forêt, et, pour ne pas donner

aux habitants du village soupçon de la vérité, on se partagea en deux bandes ; La Bricbo, d’Hercourt et un autre gentilhomme partirent en avant d'un pas tranquille, comme s’ils avaient l’intention de se promener dans les bois. Quelques instants plus tard, Briqueville, Micbaud et Loustel suivirent le même chemin.

Comme nous l’avons dit, il n’y avait plus qu’un petit nombre de campagnards sur la place de l’Église. Cependant quelques regards furtifs se dirigeaient encore vers les verriers, et certaines longues oreilles n’eussent pas été fâchées d’entendre ce qu'ils disaient. Nicolas, par exemple, qui, à force de précautions et de manœuvres habiles, était parvenu à moins de vingt pas de son maître, regardait et écoutait de tout sou pouvoir. Caché par deux gros paysans qui discutaient ensemble la grave question de la vente d’un veau et déployaient dans cette affaire les mille ressources de leur diplomatie normande, il ne perdait pas un geste, pas un mouvement des gentilshommes, et sa pénétration naturelle l’avertissait qu’ils traitaient une question importante. Il ne douta plus qu’il ne s’agit d’un duel quand il les eut vus se diriger en deux groupes différents vers la forêt, et il demeura fort embarrassé au sqjel du parti qu’il devait prendre.

Après quelques secondes de réflexion, il se remit à courir, afin de précéder les promeneurs, et, par des sentiers à lui connus, il arriva promptement à un endroit où la route se partageait en deux branches; l’une conduisait à Helmières, l’autre au château de Briqueville et aux villages dépendant autrefois de ce fief. Robert et ceux qui l’assistaient s’étaient engagés sans hésiter dans le bois, tandis que La Briche et les autres, arrêtés au milieu d’une allée qui s’étendait à perte de vue, sembladenl les attendre.

C’était donc bien dans la forêt que devait avoir lieu la rencontre; mais, ce point reconnu, le rousseau ne se trouva guère plus avancé ; restait toujours l’embaiv rassante question : Que faire? Robert pouvait s’offenser que l’apprenti osât se mêler directement ou indirecte-

ment de ses aifaifes; d’autre part, Nicolas, dans son dévouement absolu pour sou seigneur, croyait de son devoir d'empôcher par tous les moyens possibles le duel projeté. Comme il était en proie à cette perplexité, Paola parut tout à coup devant lui.

La jeune Italienne, postée derrière les rideaux de sa fenêtre, avait vu passer devant la maison les deux groupes de gentilshommes, et il ne lui avait pas été difticile de deviner l’objet de cette réunion insolite. Aussitôt elle était sortie, et elle accourait, haletante, tête nue, sans savoir elle-même quelle conduite elle devait tenir dans celte grave conjoncture.

Nicolas, connaissant l’affection de Robert pour la belle étrangère, la salua respectueusement, et tint son bonnet à la main pendant qu'elle lui parlait.

— Savez- vous où ils vont et ce qu’ils comptent faire? demandait-elle d’un air égaré.

— Pardieu I mademoiselle Paola, ce n’test pas difficile à comprendre : ils vont s’égorger à la merci de Dieu.

— Il ne faut pas le souffrir... Et c’est à cause de moi, n'est-ce pas? c’est pour venger mon injure que ce brave jeune homme veut exposer sa vio?

— Ce ne serait pas impossible tout de même !

— Il faut les empêcher de se battre. Que deviendraisje s'il lui arrivait malheur?

— Les empêcher, c’est bon à dire... mais comment?

— Allez prévenir sur-le-champ le père prieur; moii je vais courir après eux, et je les supplierai.

— Le prieur? c’est juste, et je n’y avais pas pensé... Le révérend père en effet est seul capable de les empêcher de s’exterminer l’un l'autre.

Et il partit comme un trait dans la direction du bourg, tandis que Paola s’enfonçait dans la forêt d’un pas à peine moins rapide.

Malheureusement, pendant cette courte conversation, les gentilshommes verriers s’élaient rejoints à quelque distance, et tous ensemble venaient de disparaître dans une allée latérale. Ou se trouvait alors au commencement de l’été, et le feuillage formait comme un mur verdoyant à droite et à gauche du chemin. De quel

LE GENTILHOMME VERUlËR.

côté chercher? Néanmoins Paola ne se découragea pas, et elle continua de courir vers l’endroit où elle avait vu les verriers pour la dernière fois.

Cependant les deux adversaires et leurs témoins avaient fait halte dans une charmante clairière pleine de calme et de fraîcheur. Des hêtres et des chênes touffus la protégeaient contre les rayons ardents du soleil à son midi. Le sol était plat et uni, couvert d’un gazon fin et dru, qu’émaillaient des pâquerettes et des boutons d’or. Les fauvettes chantaient dans les buissons voisins, les sauterelles bondissaient dans l’herbe, les grillons sifflotaient à l’entrée de leurs trous. Il était impossible de trouver une place plus commode et plus engageante pour tuer ou pour être tué.

— Nous serons fort bien ici, dit La Briche; quel est votre avis, monsieur de Briqueville?

— Ici, soit, répliqua Robert en affectant un ton d’insouciance.

Et pourtant il se souvenait que, à cette même place, il s’était promené sou veut, heureux et plein d’espoir, avec Mathilde, quand il rencontrait dans les bois la jolie châtelaine d’Helmières.

Mais ces souvenirs n’étaient pas de saison ; les deux jeunes gens s’empressèrent de jeter sur l’herbe leurs feutres empanachés, leurs pourpoints aux mille aiguillettes, leurs baudriers brodés, puis, tirant leurs épées, ils se posèrent fièrement l’un en face de l’autre.

Les témoins s’assurèrent que les épées étaient d’égale longueur, qu’aucun des deux combattants n’aurait le soleil en face, que nulle aspérité du terrain ne risquait de les faire tomber pendant la lutte ; puis, sur un signe de Loustel, les deux lames se croisèrent.

Loustel et d’Hercourt avaient pris les dispositions d’usage avec autant de tranquillité que s’il se fût agi de souffler une bouteille ou un verre à vitre; mais Michaud, beaucoup moins expérimenté en pareille aventure, éprouvait un tremblement nerveux très-visible. Quant aux deux adversaires, ils montraient beaucoup i d’ardeur; et, quoiqu’ils ne pussent être blasés encore sur les émotions du duel, à cause de leur grande jeu-

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LK GENTILnOHME VEHRIER.

uesse, aucun trouble ne se trahissait sur leurs visages.

Toutefois Loustel, qui les observait attenlivemenl, lie tarda pas à fioncer le sourcil; il venait de reconnaiitre, avec la sûreté de coup d’œil d’un maitre, qu’ils n’étaient pas fort habiles en escrime, et il redoutaiit une de ces doubles calastrophes assez ordinaires entre des combattants novices.

Du reste, on ne ferrailla pas longte nps;. Briqueville, qui semblait avoir l’avantage du sang-froid, profita d’un faux mouvement de La Briche, et, dégageant lestement son arme, lui porta une botte que l’autre ne put parer assez tôt. La pointe de l’épée reparut derrière le dos du vicomte, et on put croire d’abord qu’elle avait passé sous son bras; mais de larges taches rouges souillèrent la chemise de La Briche. Robert rompit aussitôt.

— Vous ôtes blessé, mons eur? dit-il d’une voix un peu altérée; vous plait-il que nous en restions là?

— Non, non, monsieur de Briqueville, répliqua La Briche, ce n’est rien, continuons.

Mais il pâlit tout à coup, et, quand il voulut étendre le bras, une douleur atroce l’obligea de laisser tomber son épée.

— Je crois pourtant que j’en ai assez pour cette fois, balbutia-t-il.

Comme il chancelait, les témoins le firent asseoir; presque aussi habile qu’un chirurgien, Loustel examina la plaie. L’épée de Briqueville avait traversé l’aisselle du vicomte, sans toutefois produire de bien graves désordres, et, à moins d’un de ces accidents qui résultent parfois des blessures les plus légères, celle-ci ne devait avoir aucune suite fâcheuse.

— Bahl une simple saignée, une petite saignée pour refroidir le sang trop chaud, reprit Loustel on haussant les épaules ; ü y a un Dieu pour les enfants comme pour les ivrognes.

Maitre Michaud s'approcha.

— Messieurs, dit-il avec émotion, mes amis, mes enfants, le point d’honneur est satisfait... eh bieni maintenant, ne voulez-vous pas vous donner la main? Allons, aucune rancune ne peut subsister après un combat

LE GENTILHOMME VERUIER.

loyal... Briqueville, voire position, votre générosité naturelle vous imposent le devoir de faire le premier pas.

— Volontiers, répliqua le cadet d’un ton franc et ouvert. Je regrette vivement, monsieur de La Briche, ce' qui s'est passé, et, si vous voulez accepter ma main...

— Avec plaisir, monsieur de Briqueville, répliqua le vicomte en s’efforçant de paraitre gai, à la condition que vous me permettrez de la prendre avec ma main gauche, car du diable si je pourrais me servir de la droite!... Quant au sujet de la querelle, je suis prêt à croire tout ce que vous voudrez. Vous prétendez que, malgré vos assiduités chez Vicenti, vous n’êtes pas le galant de sa hile, soit; mais, je vous en avertis, je serai seul à le croire, et la petite n'en sera pas moins compromise. Vous avez vu ce matin ce que les gens du pays pensaient d’elle; maintenant interrogez ces messieurs, et, s'ils veulent répondre, vous entendrez ce qu’ils vous diront.

Le cadet de Briqueville se tourna vers les autres gentilshommes verriers.

— Messieurs, dit-il avec inquiétude, serait-il vrai? Me supposeriez-vous capable d’avoir abusé à ce point de la conhance d’un père, de la candeur d'une jeune hile?

— Huml dit le prudent Loustel.

— Bah I dit le cynique d’Hercourt.

— Il faut que jeunesse se passe! murmura Micbaud avec embarras.

Robert était consterné; il n’avait pas soupçonné jusqu’à ce moment le danger de cette innocente intimité à laquelle il trouvait tant de charmes.

—, Messieurs, reprit-il avec énergie, je vous le jure par tout ce qu’il y a de plus sacré, j'ai seulement pour Paola Vicenti une amitié chaste et fraternelle...

— Voyez-vous ça! dit La Briche; mais, si vous l’aimez de cette façon, elle vous aime différemment, elle.

— Elle m’aime... vous le croyez? dit Robert en tressaillant; vous vous trompez, vicomte; cela n’est pas, cela ne peut pas être.

— Eh! morbleu! cela est clair comme le jour.'.. El

tenez, ajouta La Briche avec un accent singuliej, si TOUS en doutez encore, regardez derrière vous.

Briqueville obéit machinalement; Paola, guidée par le bruit des voix, accourait en effet, pâle et haletante. En atteignant la clairière, elle s'arrêta. Â la vue de Robert debout et sans blessure, la rougeur reparut subitement sur ses joues, et, joignant les mains, elle dit tout haut :

— Grazia, Santa padrona! (Merci, ma sainte patronne t)

La Briche ne comprenait pas l’italien, mais il devina le sentiment qu’éprouvait la jeuue ülle.

— Vous le voyez, Briqueville, dit-il avec une légère grimace, ce n'était pas pour moi qu’elle adressait des vœux au ciel.

Robert, sans prendre le temps de remettre son pourpoint, vint au-devant de l'Italienne.

— Paola, dit-il avec un peu de malaise, je vous avais priée...

— Qu’importe 1 répliqua-t-elle impétueusement, vous êtes sain et sauf; tout est juste, tout est bien. Si vous aviez succombé, je serais morte aussi!... Mais laissezmoi voir ce jeune homme : puisqu’il vous a épargné, je , lui pardonne volontiers ses offenses.

Elle s’approcha de La Briche, et, au grand étonnement des assistants, elle voulut examiner la blessure. Gomme le pansement avait été fait d’une manière trèssommaire avec un mouchoir, le sang continuait de couler en abondance, et le vicomte s’affaiblissait rapidement. Paola banda de nouveau la-plaie avec tant de soin et d’adresse que l’hémorragie s’arrêta, et que La Briche en ressentit un soulagement presque immédiat.

— Merci, mademoiselle, dit-il avec un sourire un peu moqueur; mais auriez-vous eu tant de bonté pour moi si j’avais blessé M. de Briqueville?

La belle Italienne répondit par une petite moue à ce remerciement équivoque. Quand La Briche fut rajusté, il se releva avec le' secours de ses amis; mais, dès les premiers pas, il chancela, et on reconnut qu’il serait incapable de marcher jusqu’au village.

— Eh bien! nous le porterons, dit Briqueville qui

venait de se rhabiller. ,

Celte obligation de transporter le blessé jusqu'à Roqueueourt ne paraissait pas être du goût des autres verriers; heureusement il ne fut pas nécessaire d’en venir là.

Une troupe assez nombreuse apparut dans la grande avenue, et s'avauça rapidement vers la clairière. Elle se composait d'abord du prieur et du médecin, le père Antoine, sous la conduite de Nicolas. Derrière eux mar^ cbaienl quelques frères lais du couvent et plusieurs habitants du bourg, qui, désirant se rendre utiles, ou seulement poussés par la curiosité, avaient suivi les moines dans la forêt.

Aussitôt que Nicolas aperçut son maître, il poussa' un cri de joie et se mit à courir vers lui eu riant et dansant. Robert réprima ces transports par un signe amical; au môme instaut, le vénérable prieur, tout essoufflé et tout en nage, arrivait auprès de lui et se jetait dans ses bras en murmurant :

— Cruel enfant ! avez-vous donc juré de me fairemourir d'inquiétude?

Le cadet de Briqueville balbutia quelques excuses; le prieur l’interrompit :

— Vous avez mal agi, Robert ; rien ne saurait vous

justilier d’avoir attenté à la vie de votre semblable et d’avoir exposé follement la vôtre... ^

« Mais, ajouta-t-il en soupirant, on assure que ces mœurs féroces sont à la mode parmi les geutilshommes d’aujourd’hui. Quant à moi, je souhaiterais qu’ils se montrassent moins délicats sur le point d'honneur, et un peu plus chrétiens. »

Ce furent là les seuls reproches qu'il adressa au jeune parent qui lui avait causé une alerte si chaude. Comme Robert demeurait interdit et les yeux baissés, le prieur l’embrassa encore; s’approchant du vicomte étendu sur l’herbe, il le questionna sur sa blessure, l’encouragea, le consola, tandis que le père Antoine à son tour examinait les bandages de la plaie, et s’assurait qu’une nouvelle hémorragie n’était pas à craindre. Bientôt

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LE GENTILHOMME VERHIER.

deux robustes frères lais enlevèrent La Briche dans leurs bras et se mirent en devoir de le porter chez lui, à Roqueneourt; les gentilshommes verriers et les moines marchèrent à leur suite, ainsi que Nicolas, chargé du chapeau et de l’épée du blessé; puis venaient les curieux, qui s'eulreleuaieut a voix basse de l’événement.

Paola, triste et silencieuse, s’était tenue un peu à l’écart pendant que l’un prenait ces dispositions. Le prieur l’aborda et “lui dit d’un ton où perçait l’amertume :

— Si ce que l’on conte est vrai, ma fille, vous seriez pour beaucoup dans ce funeste accident. Êtes-vous sûre de n’avoir contribué par aucune démarche, par aucune parole imprudente, à mettre en péril l’existence et le salut des âmes de ces deux bouillants jeunes gens?

— Ma conscience ne me reproche rien, révérend père.

— Je veux vous croire; cependant ii sera bien que vous veniez me trouver au plus tôt à mon confessionnal.

-T J’irai, j’irai, s’écria Paola dans une extrême agitation; oui, j’ai grand besoin de vos conseils... La blessure qu’a reçue ce pauvre geutilhomme ne saurait être aussi grave -et aussi douloureuse que celle de mou' cœurl

Quand la troupe se mit en mouvement, Paola marcha' isolément sur le bord du chemin. Elle avait la tète penchée sur sa poitrine; ses traits nobles 'et fiers exprimaient une souffrance ineffable; et son œil noir, profond, rayonnait par moments d’un éclat mystérieux. Elle était magnifiquement belle, mais d’une beauté sombre, fatale, qui devait impressionner vivement les spectateurs vulgaires. Aussi les paroles malveillantes, les observations haineuses ne manquaientelles pas autour d’elle.

— Regardez-la, voisine, disait la Gorju à une autre commère; ne dirail-ou pas qu’elle sort de l’enfer avec ses yeux qui brillent comme des chandelles? Elle a causé bien du mal aujourd’hui, mais- on n’est pas au bout ; vous verrez. Vous verrez !

— Pourvu, dit l’autre, qu’elle ne s’avise pas de jeler des sorts à nos gars, comme elle en jette aux gentils-

LE GENTILUOMME VERRIER.

hommes... On dit qu’il y en a plus d’un à Roquencourt et dans les environs qui sont déjà toqués pour elle.

— Ah! c’est bien vrai, maîtresse Pichonney.e, dit un jeune gaillard à figure niaise qui marchait derrière les commères en compagnie de deux autres garçons de son âge : voilà moi, par exemple, qui dois épouser la Fanchelte, la fille à la mère Colas; eh bien! depuis que j’ai vu cette sorcière du diable, est-ce que je ne trouve pas la Fanchclte laide comme le péché, avec son bonnet de coton ? C’est plus fort que moi ; au contraire, je trouve la jeteuse de sort jolie, jolie, et j’y pense toujours.

— C’est comme moi, dit un autre d’un ton piteux, j’en rêve souvent la nuit.

— Et moi, dit le troisième, quand par hasard elle me regarde, je deviens comme imbécile... et cela n’est pas naturel.

— L’entendez-vous, voisine? reprit la Gorju; n’y a-t-il pas de quoi trembler? où ça s’arrètera-t-il? Tous les hommes du pays, nobles et vilains, riches et pauvres, grands et petits, y passeront à leur tour... Pourvu qu elle n’aille pas s'en prendre aussi à mon pauvre Gorju... Et ne vous a-t-il pas semblé, voisine, que Sa Révérence le prieur était lui-méme un peu sous le charme? avez-vous remarqué tout à l’heure comme il lui parlait doucement?

— Le prieur! ma chère, qu’osez-vous dire? répliqua l’autre effrayée; un si saint hoihme! En quel temps vivons -nous!

Ces propos pouvaient être entendus de Paola Vicenti ; mais elle ne semblait pas y prendre garde, et continuait d’avancer d’un pas égal, le front pensif. Celte impassibilité irrita les malveillants ; on parla plus haut, plus clairement ; les injures devinrent plus directes. Le cadet de Briqueville, qui marchait un peu en avant, finit par s’en apercevoir, et n’eut pas de peine à en deviner l’objet. Il dit rapidement quelques mots au prieur; puis il fit volte-face et s’approcha de mademoiselle Vicenti.

Eu le voyant venir, les persécuteurs des deux sexes s’écartèrent avec précipitation. Paola ne parut pas plus

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remarquer cette espèce de délivrapco qu’elle n’avait remarqué les attaques, et elle tressaillit quand Robert, lui prit le bras.

— Je ^us le disais, mon amie, murmura-t-il, vous avez eu tort de vous montrer ici... Mais, cette fois encore, je saurai bien imposer le respect à ces mauvaises gens.

En même temps, il promena autour de lui un regard si ferme, si menaçant, que curieux et commères s’éloignèrent davantage, et il resta bientôt à peu près seul avec Paola en arrière de tous les autres. La Jeune fille le remercia par un sourire triste, mais elle ne dit rien, et l’on fit quelques pas en silence.

— Chère Paola, reprit enfin Robert d’une voix un peu tremblante, vous souffrez, je le comprends, de cette persécution injuste et acharnée; moi, votre ami, j’en souffre autant que vous-môme.

Nouveau signe affectueux de Paola; mais elle ne pouvait prendre sur elle de prononcer une parole.

— Qui, poursuivit le cadet de Briqueville, j’ai le cœur navré de voir la haine et le mépris que l’on vous té- , moigne, et j’ai résolu de les faire cesser.

Robert parut enfin triompher des sombres préoccupations qui pesaient sur l’esprit de Paola.

— Quoi 1 monsieur de Briqueville, dit-elle, donnezvous la moindre attention aux dires de ces idiots et de ces méchantes femmes?

— Mais ce ne sont pas seulement les croquants et les commères de Roquencourt, répliqua Robert en baissant la voix, qni partagent ces opinions funestes, ce sont aussi les nobles du voisinage, les gentilshommes verriers eux-mêmes; je ne peux plus avoir aucun doute à cet égard.

— J’ai pour moi Dieu et ma conscience; le reste ne me soucie guère.

— Et cependant, mon amie, il ne faut pas dédaigner l’opinion publique, même quand elle s’égare; et moi, cause involontaire des insultes dont on vous accable, je ne dois pas permettre que vous y demeuriez exposée plus longemps. Paola, chère Paola, continua-t-il avec attendrissement, je suis bien malheureux! J’étais pé-

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nétré de reconnaissauce pour vos services, pour votre dévouement à ma personne ; c’était vous qui m’aviez relevé daus mon abaissement,, qni m’aviez enseigné le juste et le bien quand je doutais, qui m'aviei rendu la foi et l’espérance quand elles étaient près de me manquer. C’était vous qui m’aviez encouragé, qui m’aviez consolé dans mon délaissement; nulle ne m’inspira jamais plus d’estime, de respect et d’affection... Et cependant, Paola, c’est moi qui sers de prétexte aux insolentes calomnies dont on vous charge à l’envi; c’est par moi que votre réputation est cornpro uise. Je n’ai pas su cacher assez bien les sentiments de reconnaissance que je vous ai voués, mes assiduités auprès de vous ont été interprétées dans le sens le plus odieux... Ainsi, pour prix de tant de bienfaits dont vous m’avez comblé, dont vous me comblez encore, je n’ai réussi qu’à vous perdre aux yeuk du monde... Mais, ajouta-t-il aussitôt avec énergie, je n’entends pas que le sacrifice s’accomplisse jusqu’au bout; mon devoir est tracé, je , n’y ftillirai pas. Il ne tiendrait qu’à vous, Paola, que ces injustices dont vous êtes viclime reçoivent bientôt une éclatante réparation.

— A quelle réparation aurais-je droit, Robert? et comment empêcheriez-vous les méchants et les sots de juger trop sévèrement une pauvre fille?

— Celui qui a fait le mal, dit Robert avec résolution, doit songer au remède. Paola, votre position isolée au milieu de cette population hostile n’est plus tenable maintenant; votre père, si faible lui-mème, n’est pas pour vous un appui suffisant. Il est donc nécessaire de trouver un protecteur qui impose silence à la malveillance et à la calomnie... et ce protecteur, ce ne peut être un ami dont les efforts pour vous défendre tournent eux-mêmes contre vous; ce ne peut être qu’un homme ayant un droit clair, précis, indiscutable, à vous protéger; ce ne peut être qu’un mari.

— Un maril interrompit Paola avec impatience ; vous savez bien que jamais...

— Vous avez repoussé la demande du vicomte de La Briche, je nô l’ignore pas, et c’est pour cela qu’il s’est

LE GENmUOMME YEUKIEB.

• permis des propos injurieux dont j’ai tiré vengeance; ■ mais laissez-moi espérer que vous serez moins sévère pour le prétendant que j’ose vous proposer...

« Ce n’est pas, poursuivit Bobert, que ce prétendant soit en tous points digne de vous. Quoique bien jeune, il ne vous apportera pas cette fraîcheur d’un premier amour que vous auriez droit d’exiger d’un mari ; il vous a connue trop tard, et seulement après avoir tant souffert que son cœur était brisé. Mais, en revanche, il peut vous offrir une amitié franche, durable, basée sur la reconnaissance, et cette amitié suffira peut-être pour assurer votre bonheur et votre repos... M'avez- vous bien compris, chère i’aola, et refuserez-vous ma prière? »

Rien ne saurait rendre les sentiments tuinu'tueux qui firent explosion à la fois dans le cœur de l’Italienne. Elle s’arrêta tout à coup, et attacha sur Robert un regard si profond, si pénétrant, si investigateur, qu’il eut peine à en soutenir l’éclat; cependant il sourit, et serra doucement dans sa main la main de la jeune tille.

— Santa Marial dit-elle enfin avec impétuosité, c’est lui-même!

Et un torrent de larmes inonda ses joues, taudis que des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

On se trouvait en ce moment sur la lisière de la forêt, et le groupe qui accompagnait le blessé était assez loin en avant; mais on voyait encore çà et là quelques curieux qui semblaient guetter Paola et Robert.

’ — Au nom du ciel ! calmez-vous, chère Paola! dit Briqueville ; on nous épie, et votre émotion serait capable de donner plus de force aux médisances.

Ils se remirent en marche.

— Oui, mon amie, reprit le cadet fort ému lui-môuie, •c’est bien moi qui aspire au bonheur de devenir votre époux; mais comment dois-je interpréter ce trouble extraordinaire? N’auriez-vous que de l'indifférence pour moi, ou bien...

— Ne m’interrogez pas, je vous en conjure, dit-elle avec une agitation extrême; pas un mot de plus, par pitié! et cependant merci, Robert, merci mille fois... Vous avez vu que j’étais une étrangère, pauvre, sans

LE GENTILHOMME VERBIER.

avenir, indignement calomniée, et vous avez voulu faire de moi votre femme! Le mouvement d’orgueil et de joie que je viens de ressentir ne s’efifacera plus de ma mémoire ; jusqu’à mon dernier jour il soutiendra ma force et mon courage.

— Ainsi donc, Paola, vous acceptez la proposition que je vous adresse dans toute la sincérité de mon cœur?

— Non, Robert, non; car, j’en suis sûre, vous ne m’aimez pas.

— Je vous ai dit la vérité, Paola, répondit le cadet de Briqueville avec mélancolie; il ne dépend pas de moi de détruire le passé. Cependant j’éprouve pour vous tant d’admiration, de gratitude et de tendresse...

— C’est impossible ! c’est impossible I répéta Paola Vicenti ; vous, le descendant d’une des plus grandes familles de la province, épouser la fille d’un ouvrier italien!

— La fille d’un verrier comme moi, répliqua le cadet de Briqueville d’un tou ferme, la fille du compagnon de mes travaux, du maître habile qui m’a instruit dans notre noble métier.

— Mais sougez donc, Robert, à ce que pourraient penser d’un tel projet votre oncle le prieur, ce vieillard si sage et si austère ; votre frère alué, ce chevalier de Briqueville, si terrible dans ses vengeances?

— Mon oncle m’aime, Paola; il entendra raison... Quant à mon frère, il a voulu me faire en effet un intolérable fardeau de ce nom de famille que nous portons tous les deux ; mais je prétends désormais ne dépendre que de moi-méme. Sans doute je ne reverrai jamais le chevalier de Briqueville, et, si je le revoyais, je ne tiendrais aucun compte de ses vœux et de ses menaces.

— Eh bien ! Robert, si de pareilles considérations ne peuvent vous toucher, songez du moins à Mathilde d’Helmières, que vous avez tant aimée, à Mathilde, que vous appeliez sans cesse dans le délire de la fièvre, que vous croyiez reconnaître eu moi quand je veillais à votre chevet!... Mathilde est jeune, belle, riche, et elle est libre encore.

— Mais elle est, dit-on, promise à un autre, et elle

LE 6ENTILU0HME VERRIER.

est morte pour moi. Paola, ne me parlez plus de Mathilde; elle m’a trompé, je dois l’oublier, et je crois... oui... j’ai la certitude que je finirai par l’oublier tout à fait.

— Ab! Robert, elle vous tient plus au cœur que vous ne l’imaginez... Le dépit que vous cause son abandon n’est-il pour rien dans votre détermination présente?

Le cadet de Briqueville hésita. Sa loyauté ne lui permettait pas d’affirmer ce qui pouvait être l'objet du moindre doute.

— Non, dit-il enfin, si je ne me trompe sur l’état de mon âme, Mathilde ne saurait jamais être pour moi ce qu’elle a été; elle a renoncé à moi, je dois renoncer à elle.

Pendant cette conversation, on était arrivé àRoquencourt, et l’on se trouvait devant la maison de Vicenti; les deux jeunes gens s’arrêtèrent.

— Paola, reprit Robert, je vais vous quitter, car je dois accompagner La Bricbe jusque chez lui, et prendre congé du prieur... Que répondrez-vous à ma demande? Me permettrez- vous d’en parler à votre père ?

— Non, non, pas encore, répliqua la belle Italienne dans une agilalhon qui touchait au délire ; n’en parlez à personne jusqu’à ce que... O mon Dieu! je voudrais vous croire, je voudrais me persuader à moi-môme que vos raisons sont justes, vos espérances fondées... Mais ne me pressez pas maintenant... plus un mot, de grâce 1 Laissez-moi quelques jours de réflexion, réfléchissez vous-même... Plus tard, nous reviendrons sur ce sujet, et alors... Adieu, Robert, adieu!... Quoi qu’il arrive, vous ê'tes le plus généreux des hommes I

Elle fit un signe de la main, et entra précipitamment dans la maison.

LA BAQUE.

Une partie de la semaine suivante s’écoula sans événements dignes d’être mentionnés. Le vicomte de La Briche, qu’on avait transporté chez de vieilles gens dont il était le pensionnaire, avait bien eu quelques accès de fièvre ; mais, grâce à la science du père Antoine, ces fâcheux symptômes s’étaient promptement dissipés, et tout permettait d’espérer que dans un terme prochain le blessé serait en état de reprendre ses travaux à la verrerie.

Pendant cette crise, le cadet de Briqueville n’avait pas manqué d’aller plusieurs fois par jour visiter son adversaire malheureux, et leurs relations, autrefois si froides, avaient pris un caractère d’intimitÀ La Briche, orphelin et dernier représentant d’une famille ruinée dans les guerres du seizième siècle, avait reçu une éducation irès-insufûsaute, ou plutôt il s’était élevé un peu au hasard ; il était frivole, emporté, mais franc, plein d’honneur, et il paraissait regretter vivement ses torts passés. Du reste, les deux nouveaux amis ne parlaient plus du sujet de la querelle, et, par un accord tacite.

ils évitaient toute allusion à leur ancienne rivalité.

Robert, pendant ces quelques jours, n’avait vu Paoia . qu’un moment, et n’avait pu causer avec elle en particulier. Un soir, en se rendant chez La Briche, il était entré dans la petite maison de Viceuti; mais Paola n’était pas venue le recevoir, quoiqu’elle fût au logis, et Vicenti s’était excusé timidement sur une indisposition qui la retenait dans sa chambre. Du reste, l’aspect de la pauvre enfant ne démentait pas cette assertion. Quand elle allait à la verrerie apporter le repas de sou père, elle était faible, abattue; sa démarche avait quel- -que chose d’égaré, son regard était languissant. Sou costume, autrefois si coquet, témoignait aussi d’une sorte de négligence; ses cheveux étaient en désordre; au lieu de son petit chapeau styrien, elle portait le mezzarone noir des Vénitiennes. Tout en elleeniiu trahissait le trouble profond de l’àme, peut-être de violentes luttes intérieures.

Le jeudi arriva; ce jour-là, comme nous l’avons dit, on célébrait à Sainte-Marie de Roquencourt la fête d'un saint très-honoré dans le pays. Aussi l’affluence é. aitelle grande sur la place de l’Eglise; carrosses et chevaux de main arrivaient de toutes parts. La noblesse du voisinage tout entière devait assister à la messe paroissiale. Mathilde d'Helm.ères ne larda pas à paraître dans une riche toilette, et donnant le bras à sou père. Tous les verriers, gentilshommes ou uon, se trouvaient déjà au rendez-vous commun, moins pourtant le pauvre La Briche. De môme, ni Vicenti ni sa fille ne se inoutrèrenl, non qu’ils eussent à craindre de nouveaux outrages; le prieur, Michaud et Robert avaient si bien travaillé la population, employant tour à tour les ordres et les prières, qu’aucun scandale ne semblait plus possible à leur sujet. Seulement, comme la funeste hi.^ toire du duel entre La Briche et Robert était encore danstoutes les bouches, on avait engagé Paola et le verrier à demeurer cachés pendant quelque temps, de peur de paraître braver l’opinion publique.

Le cadet de Briqueville fut ce jour-là l’objet de Tat- •tenliou générale pour tous ces nobles campagnards;

que le moindre accident occupait dans la solitude de leure vieux châteaux. On reconnaissait qu’il s’était bien conduit, on louait sa bravoure, sa délicatesse; seulement la réputation de la pauvre Italienne était trèsmaltraitée dans ces entretiens de l’aristocratie bas-normande. Qui eût défendu la fille du verrier? Ce n’était pas à Robert que l’on exprimait ces soupçons injurieux, et les amis de Robert eux-mêmes eussent dédaigné de protester en faveur d’une étrangère sans fortune et sans naissance.

Bon nombre de personnes, amies pu alliées de l’ancienne maison de Briqueville, félicitèrent doncle jeune gentilhomme sur l’issue favorable de son duel avec La Briche, et il répondait avec la politesse et la réserve exigées par les circonstances. Étant parvenu à se débarrasser (Je ces faiseurs de compliments, moins bienveillants que curieux, il se disposait à entrer dans l’église, où le service divin allait commencer, quand il se trouva tout à coup face à face avec le baron d’Helmières et Mathilde.

Robert crut encore cette fois en être quitte pour un salut cérémonieux. Il ôta donc son chapeau et voulut passer outre; mais le baron, après l’avoir salué à son tour, s’arrêta, et lui dit d’un ton gêné, comme si les convenances lui eussent imposé un devoir pénible :

— Eh bien! eh bien! monsieur le cadet de Briqueville, vous avez fait des vôtres. Bon sang ne peut mentir, morbleu! Cependant je ne suis pas fâché de vous voir la peau intacte, quoique ce pauvre petit vicomte mérite bien quelque pitié.

Robert était aussi surpris que s’il eût entendu parler un muet de naissance. Il leva enfin la tête et regarda le père et la fille. A la vue de Mathilde, qu’il n’avait pu observer d’aussi près depuis deux ans et qu’il avait constamment cherché à éviter, il fut comme ébloui des changements merveilleux opérés dans sa personne. Comme nous l’avons dit, la beauté de mademoiselle d’Helmières avait pris un caractère grave qui n’excluait pas la douceur et la grâce. Sa physionomie avait plus de finesse d’expression ; ses manières paraissaient

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plus modestes, plus réservées, mais elles n'avaient rien perdu de leur naturel et de leur simplicité. Avec le splendide costume alors à la mode pour les filles de qualité, une légère coiffe de dentelles dressée sur le &ont, les bras et les épaules à demi nus, une ample robe de satin écbancrée au corsage, un éventail à la main, elle était d’une beauté tellement souveraine qu’aucune dame de cette cour de Louis XIV où sc trouvaient tant de belles femmes n’eût semblé pouvoir la i^urpasser.

Aussi Robert demeura-t-il littéralement écrasé d’admiration et de surprise; pendant quelques moments il fut incapable de répondre, et il lui fallut un effort inouï pour balbutier enfin :

— Je vous remercie, monsieur le b|iron... j’étais si loin de m’attendre... Je croyais que, pour vous comme pour mademoiselle d’Helmières, j’étais devenu l’ètre le plus indifférent du monde !

Sa voix s’altéra un peu en prononçant ces dernières paroles. Mathilde répondit d’un tou singulier ;

— J’ai appris de môme avec plaisir que notre ancien voisin avait échappé au danger; mais, s’il devait exposer sa vie, ses amis auraient souhaité sans doute qu’il l’exposât pour une cause plus noble et digne de lui.

En même temps, par un geste furtif, elle leva la main, et il fut facile de voir à son doigt une bague bien connue de Robert.

Le cadet recula d’un pas et devint affreusement pâle. Il voulut parler, aucun son ne sortit de sa bouche. Mathilde, sans lui laisser le temps de se remettre, lui fit une grande révérence et entraîna son père dans l’église.

On comprendra facilement ce trouble de Robert ; la bague qu’il venait de voir au doigt de Mathilde était celle de la défunte dame de Briqueville, celle qu’il avait remise à mademoiselle d’Helmières comme anneau de fiançailles et qu’on lui avait dit perdue. Il ne pouvait s’y méprendre ; il avait reconnu la forme particulière de ce bijou, et surtout une petite opale changeante qui ornait le chaton. Or Mathilde avait pro-

2oi! , LE GESTILUOMME VERRIER.

noncé ces paroles lorsqu’il s’était séparé d’elle chez la nourrice: « Attendez que je vous la rende; jusque-là ne douiez pas de moi. » Puisque Mathilde conservait la ba^ue, c’était donc qu’à ses yeux l’engagement mutuel durait encore? Robert avait donc été trompé par la mère Franquette, par cette femme absolument dévouée au baron d Helmières? On parlait, il est vrai, du mariage prochain de la noble demoiselle avec le vicomte de Vergnes; mais ce mariage, annoncé vingt fois, avait toujours été retardé. Ne se pouvait-il pas que ces retards continuels vinssent de Mathilde? L'éloignement qu’elle montrait au cadet de Briqueville depuis l’événement de la forêt s’expliquait sans doute par des iniluences de famille, par les ordres d'uu père,, par mille causes indépendantes de la volonté de la pauvre enfant. Ainsi mademoiselle d’Helmiôres serait restée fidèle à ses engagements, Robert se serait trop hâté de juger sur les apparences, d’ajouter foi à des mensonges intéressés.

Toutes ces réflexions se présentèrent instantanément à sou esprit, immobile au milieu de la foule animée et bruyante, il semblait pétrifié; les paysans et les pay-' saunes avaient.beau jeu maintenant de le croire ensorcelé. 11 regardait sans voir; on lui parlait, il no répondait pas. Enfin, s'apercevant, malgré son trouble, qu’il était un objet d'étonnement et de moquerie pour les ' spectateurs, il se mit eu marche avec rapidité, écar-tant tout ce qui se trouvait sur son passage. Cependant il n’entra pas dans l’église'; il se dirigea vers la cam-pagne, où il comptait respirer en liberté, car il étoufiiadt. Il erra ainsi quelques instants au hasard, et plus tard il ne put jamais se souvenir de ce qu’il avait fait dans ce quart d’heure d’égarement.

11 paraissait plus calme quand il revint sur la place>> du village; cette place était à présent déserte; de& chants religieux, s’élevant de l’intérieur du temple, an-' nonçaieut que la messe était commencée. Robert, élevé pieusement, rougit d’ètre en retard pour l’office divin; il se hâta d’entrer dans l’église. D’ailleurs le vertige était passé, et il croyait avoir été le jouet d’un rêve.

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LE GENTILUOMHE YGEHIER.

Plus il y sougeait, plus il était convaincu d’une erreur. La bague que portait Mathilde ne pouvait être celle qu’il lui avait donnée ; il avait été dupe d’une tromperie imaginée pour le tourmenter. Il était encore indifférent à Mathilde, odieux à son père; il devait les oublier l’un et l’autre, ne songer qu’à Paola Vicenti, à qui récemment il avait offert sa main, dont il attendait la réponse.

Il regagna sou banc, sans remarquer le murmure et l’étonnement de la foule. Il s’agenouilla et voulut prier; mais ses lèvres remuaient, tandis que sou esprit errait au hasard. Involontairement, il tourna les yeux vers le banc occupé de temps' immémorial par la famille d’Helmières. Mathilde s’y trouvait en effet; mais, dévotement agenouillée, elle paraissait tout absorbée par la lecture de son livre d’Heures.

Bientôt un incident nouveau replongea Robert dans ses agitations.

Il était d’usage, les jours de fête, qu’une dame ou demoiselle, appartenant à la noblesse de la paroisse, quêtât en faveur des pauvres du couvent. Or mademoiselle d’Helmières était chargée de la quête pendant la solennité actuelle, et c’était pour ce motif qu’elle avait fait une si brillante toilette. Bientôt, accompagnée de son père, qui lui donnait la main, et précédée d’un bedeau chargé de lui ouvrir passage, elle commença sa tournée dans les rangs serrés des assistants. Les pièces d’argent et de billon tombaient successivement dans sa belle aumônière de velours, et elle remerciait les fidèles par un sourire. En là voyant se diriger de son côté, Robert prépara son offrande, et s’arma de sangfroid, afin de ne pas commettre de maladresse quand le moment serait venu. Enfin Mathilde s’approcha de lui et lui présenta l’aumônière à son tour. Comme il étendait le bras, ses yeux s’attachèrent sur la bague que portait Mathilde ; c’était bien la bague de sa mère : l’o- ’ pale lui lançait encore des feux bleuâtres qui ayaient vivement frappé son imagination pendant son enfance.

Son saisissement fut à peine moins grand que la première fois; aussi demeura-t-il l’œil fixe et le bras tendu, sans songer à laisser aller sa pièce de monnaie. Les traits

LE GENTILUOMMB VERIHER.-

de Mathilde exprimaient la pitié mêlée d’un peu d’ironie, tandis que le baron fronçait le sourcil avec impatience; de tous les points de l’église on observait cette scène bizarre, sans la comprendre. Enfin Robert retrouva assez de présence d’esprit pour entr’ ouvrir les doigts, et la pièce tomba dans la bourse avec un petit son argentin. Aussitôt il se rejeta en arrière, pâle et défait ; c’est qiiç Mathilde ne lui avait pas adressé un sourire banal, comme à tous les autres, mais un regard si doux, si encourageant, si tendre, qu’il avait été remué jusqu’au fond de l’âme.

Mademoiselle d’Helmières acheva sa tournée, mais le cadet de Briqueville n’avait plus la force de la suivre des yeux. Cette pensée que Mathilde, malgré son indifférence apparente, pouvait l’aimer encore, l’avait mis hors de lui ; la tête lui tournait, ses artères battaient avec force, le délire de la fièvre lui revenait.

L’oflice divin terminé, la foule sortit lentement; Robert ne s’en apercevait pas, et il restait anéanti sur son banc. Enfin pourtant, lorsque l’église fut presque vide, il se leva brusquement. Il venait de prendre une détermination désespérée : incapable de supporter l’anxiété mortelle que la vue de la bague avait produite sur lui, il voulait rejoindre Mathilde, la conjui’er de s’expliquer, fût-ce en présence de toute la paroisse. Ce projet était absurde et même dangereux ; mais le cadet de Briqueville était dans un de ces moments oü les inspirations les plus absurdes et les plus dangereuses ont chance d’èlje suivies.

Il se hâta doue de courir sur la place, alors encombrée de monde, mais il avait trop attendu. Soit que le baron d’Helmières eût été frappé de certaines particularités récentes, soit que Mathilde elle-même éprouvât le besoin de couper court à des émotions trop vives et trop prolongées, ils avaient déjà pris congé do leurs connaissances; Robert n’arriva donc sur la place que pour voir de loin leur carrosse s’éloigner de toute la vitesse de quatre robustes chevaux.

Le cadet de Briqueville eut alors la pensée de se rendre sans retard au château d’Helmières; -mais enfin

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LE GENTUHOMUB VEllRIER.

l’espèce de vertige qu’il subissait tomba de nouveau : la raison reprit son empire, et il sentit combien une démarchede cette nature serait imprudente. Il renonça donc à provoquer immédiatement une explication; mais comme l’incertitude et l’impatience lui fouettaient toujours le sang il imagina un autre moyen : c’était de se rendre chez la mère Franquette, la nourrice de Mathilde, de reprocher à celte femme ses anciens mensonges, et de l’obliger à confesser la vérité toute entière.

Ce plan était le plus sage, et Robert s’y arrêta. Déjà même il se mettait en devoir de l’exécuter, quand une personne qui lui parlait sans qu’il y prît garde le lira doucement par la manche : c’était Nicolas.

Le rousseau paraissait inquiet et affligé delà distraction étrange de son maître; comme il hésitait à lui parler, Robert dit avec impatience :

— Sambleu! que me veux-tu?

— Monsieur le cadet, répondit Nicolas tout interdit, Sa Révérence le prieur m’envoie vous chercher... Vous savez bien qu’il vous attend ?

— Mon oncle! lu viens do la part de mon oncle?

— Certainement; n’av;ez-vous pas projeté d’aller aujourd’hui au château de Briqueville en sa compagnie? Même que le révérend père a retardé l’heure des vêpres; et puis il'a emprunté la mule du curé do Fourvières; et puis Madelon a préparé une collation au château, et, avec votre permission, je vous suivrai pour voir tante Madelon et aussi ma sœur Rosette... C’est comme qui dirait une fêle, je ne sais pourquoi.

Alors seulement Robert se souvint qu’il avait consenti, le dimanche précédent, à accompagner sou oncle au château de Briqueville. Cette visite n’était guère de sou goût, eu ce moment surtout qu’il était en proie à des préoccupations d’une nature si pressant^. Cependant un refus ou un ajournement semblait impossible; le prieur attendait, et Robert n’avait aucun prétexte plausible à alléguer.

— C’est juste, dit-il en soupirant; je te suis.

— Marchons vite, monsieur, car la mule est déjà

25Ü tiENTlLUOMME VERRIER.

orôte, et le prieur parait très-impatient de partir.

Le cadet do Briqueville songea qu’il serait de retour à l’heure des vêpres, et qu’alors il lui serait possible de \ se mettre à la recherche de Franquette; il se hâta donc d’entrer dans la cour du couvent.

Il y trouva en efifet le prieur prêt à partir, et grimpant déjà, avec le concours de deux frères lais, sur le banc de pierre qui servait de montoir; la mule qui devait porter le prieur était enveloppée de longues draperies, depuis les oreilles jusqu’à la queue, et l'on apercevait seulement ses yeux brillants d’opiniâtreté. Le bon vieux moine, contre son ordinaire, paraissait tout joyeux et tout gaillard.

— Arrivez donc, mauvais enfant! dit-il en se juchant avec effort sur la bête rétive; l’heure des vêpres viendra vite, et nous avons bien des choses à dire, bien des choses à faire d’ici làl... Mais comme vous paraissez bouleversé, mon cher Robert! Ah çà! l'inquiétude, je le suppose, n’est pour rien dans votre émoi? C’est quelque chose d’heureux queje compte vous apprendre là-bas à Briqueville.

— Quelque chose d’heureux, mon oncle! répéta Robert en tressaillant; bon Dieu! de quoi s’agit-il donc?

— Vous le saurez, vous le saurez, répliqua le père Ambroise en installant sa grasse révérence sur sa mule. — Allons! merci, mes chers frères, ajouta-t-il en congédiant ses serviteurs, je suis à merveille comme cela... vous direz au sacristain de ne pas allumer les cierges du maitre-autel avant mon retour... Bencdicat vos, mes chers frères... Et nous, mon neveu, en route bien vite!

Il donna un coup de talon à la mule, qui prit le petit pas, si bien que le cadet de Briqueville devait se maintenir facilement aux côtés du prieur; assez loin derrière eux^ Nicolas, ses sabots suspendus au bout d’un bâton, suivait en chantonnant une vieille chanson normande.

Les paroles du prieur avaient produit une diversion salutaire dans l’esprit de Robert. Que pouvait être rpl événement heureux dont on allait l’instruire? Toujoui'S

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LR GENTILHOMME VERBIER.

prévenu de la môme pensée, il s’imagina que Mathilde et la famille d’Helmières n’étaient pas étrangers à l’événement annoncé.

Il ne voyait pas trop comment son oncle pouvait être chargé de lui faire des communications de cette nature, pourquoi ces communications devaient avoir lieu à Briqueville. Mais il était sous le coup d’une idée fixe, et tons ses efforts ne parvenaient pas à la chasser. Aussi marchait-il avec ardeur à côté du cavalier, et il ne regrettait pas trop la nécessité qui l’avait forcé d’ajourner d’autres projets.

Absorbé par ses réflexions, il ne remarqua pas un incident qui, en tout temps, eût été de nature à captiver son attention. En passant devant la maison de Vicenti, le prieur avait levé les yeux, et, à travers les petites vitres encadrées de plomb qui garnissaient une des fenêtres, il avait entrevu une forme blanche et indistincte qui semblait les observer de son côté. Le père Ambroise inclina la tête, et ses lèvres remuèrent comme s’il eût prononcé une bénédiction; mais aussitôt la forme blanche disparut, et l’on eût pu entendre dans cette modeste demeure des sons confus, comme des sanglots mal étouffés.

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