‹ Le gentilhomme verrierChapitre 15 sur 24 · LE RETOUR DE FORTUNE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE FORTUNE

Quand le révérend père Ambroise et Robert partirent de Roquencourl pour se rendre au château de Briqueville, le temps était nuageux, des masses de vapeurs blanches s’accumulaient dans certaines parties du ciel. Une brise sèche, qui acquérait à chaque instant de la force, soufflait par intervalles, et la mer, que l’on apercevait dans les échancrures de la côte, prenait des teintes d’un vert éblouissant.

Cependant ces signes d’une tempête prochaine sur la Manche n’avaient rien de bien alarmant pour les voyageurs, et ils les remarquèrent à peine. Aussi bien la campagne qu’on traversait était alors dans toute sa magnificence végétale. A gauche s’élevaient les hautes et majestueuses futaies de la forêt d’Helmières, à droite et en face s’étendaient des landes, des marais qu’entrecoupaient des champs de blé eu de sarrasin. Mais à celte époque de l’année les marais et les landes ellesmêmes brillaient des teintes les plus vives; la bruyère venait de renouveler ses fleurs pourpres, le genêt ses fleurs d’or. Parfois les rayons du soleil, s’échappant

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entre deux nuées, tombaient sur un point éloigné du paysage et faisaient resplendir un coin .de ce vaste tableau, tandis que l’ensemble restait dans l’ombre.

Ce fut un effet de ce genre qui frappa le cadet de Briqueville quand, au détour du chemin, il aperçut à quelque distance les vieilles tours du manoir paternel. Une lumière éblouissante éclairait l’antique demeure construite par Robert le Fort et semblait lui ôter son aspect sinistre, bien que le pays environnant fût comme voilé de vapeurs grisâtres et uniformes. En revoyant ainsi le château dont il avait évité de s’approcher depuis près de deux ans, Robert sentit son cœur se serrer.

— Cher oncle et révérend père, dit-il en soupirant, pourquoi avez-vous exigé que je vinsse ici? Je pouvais me trouver heureux et tranquille dans ma pauvreté présente, et la vue de cette noble habitation de mes ancêtres va réveiller en moi des souvenirs que je ferais mieux d’oublier.

— N’oubliez rien, Robert, répondit le prieur d’un air mystérieux et souriant; comment acquerrait-on de l’expérience si on ne tenait aucun compte du passé? N’oubliez rien, vous dis-je, et espérez dans la bonté de Dieu.

— Vos paroles sont obscures, mon révérend père; plusieurs fois déjà vous avez fait allusion à certains secrets dont vous devez me donner connaissance à Briqueville; je vous en conjure, ayez pitié de mon impatience.

• — Un moment encq;re, mon enfant; chaque chose doit venir à son heure.

Tout en causant, ils atteignirent le pont de bois jeté sur le ruisseau; ce pont ayant été nouvellement restauré, cavaliers et piétons ne risquaient plus en le traversant de tomber entre ses poutres vermoulues. De même le chemin qui montait en serpentant vers le château u’était plus crevassé et coupé de ravins dangereux ; le plus lourd chariot eût pu le gravir, tant il était soigneusement entretenu. Mais ce fut surtout en approchant du château lui-même que Robert canstata les

changements remarquables opérés pendant son absence. Les crevasses des tours avaient disparu, des pans de murs autrefois croulants avaient été relevés ou complètement abattus ; les créneaux tombés avaient repris leur place; ces herbes parasites qui formaient jadis comme une couche verte sur les bâtiments avaient été soigneusement arrachées ; aussi corbeaux et chouettes, ne trouvant plus dans les murs nus une retraite assez sûre, avaient porté ailleurs leurs croassemens et leurs sinistres battements d’ailes. Le manoir ainsi rajeuni avait, malgré ses teintes noires, un air de solidité et de force : il semblait pouvoir braver autant de siècles qu’il en avait bravés déjà.

Quand on eut franchi une solide porte de chêne qui remplaçait l’ancien pont-levis, et quand on eut pénétré dans la cour, même étonnement et mômes prodiges. Les amas de décombres qui de temps immémorial embarrassaient cette cour avaient été enlevés; le vigoureux chiendent qui encadrait les dalles était arraché. Toutes les fenêtres étaient munies de châssis et de vitres; les girouettes et les chimères de plomb avaient repris leur place au sommet des tourelles. Enfin, quoique le château eût encore ce caractère froid et morne des bâtiments inhabités, il ne paraissait plus inhabitable.

Robert examinait tout cela, pendant que le prieur descendait de sa mule avec l’aide de Nicolas. Le rousseau n’était pas si absorbé par son service qu’il n’observât du coin de l’oeil la surprise de son jeune maitre :

— Ah! Votre Révérence, disait-il bas au prieur, vous voyez bien que je ne l’avais pas prévenu! Aussi, comme monsieur le cadet a l’air étonné!... Ah! oui, qu’il est joliment étonné, monsieur le cadet !

Le prieur posa un doigt sur sa bouche, et dit à Nicolas de conduire la mule à l’écurie, qu’on avait aussi complètement restaurée. Robert s’approcha tout pensif de son oncle :

— Comme ce procureur Gaillardet, dit-il, doit être riche pour suffire à tant de dépenses! Les pauvres chevaliers

de Briqueville n’avaient pu, pendant trois ou quatre générations successives, employer la moindre partie de leur misérable revenu à l’entretien de leur manoir, et un méchant légiste, barbouilleur de parcheniins...

— Holà! mon enfant, interrompit le prieur avec gaieté, ménagez un peu cet honnête Gaillardet : il' a été nommé récemment bailli de Roquencourt, ce qui lui donne une grande autorité dans le pays ; et d’ailleurs il n’est pas aussi noir que sa robe... En réalité, mon cher Robert, vous ne savez guère combien cinq ou six cents livres, employées en journées de maçons, de charpentiers et de mauouvriers, peuvent opérer de changements, et pourtant chaque jouruée d’homme a bien coûté dix bons sous tournois. Mais vous ne voyez rien encore; l’intérieur du château mérite votre attention plus que l’extérieur, quoique malheureusement il reste beaucoup à faire. Nous visiterons le manoir quand nous aurons pris un peu de repos; je suis vieux, mon enfant,'et cette course au soleil m’a fatigué.

Eu ce moment, un cliquetis de sabots résonna dans la salle basse, et deux femmes vinrent recevoir les visiteurs. C’étaient Madelon et sa nièce Rosette, toutes les deux revêtues de leurs habits des dimanches. Rosette adressa une belle révérence au prieur et se signa; quant à la gouvernante, quoiqu’elle ne passât pas pour avoir le cœur tendre, elle manifesta une vive émotion à la vue du cadet de Briqueville.

— Soyez le bienvenu, Robert, lui dit-elle d’une voix tremblante; oui, soyez le bienvenu dans la maison de vos pères. Voilà longtemps que je désirais vous y voir; mais vous aviez oublié la pauvre vieille servante qui est depuis plus de soixante ans au service de votre famille.

Robert l’embrassa cordialement.

— Pardonnez-moi, bonne Madelon, répliqua-t-il ému lui-même; mais je n’avais pas le courage de revenir à Briqueville. Quant à vous avoir oublié, vous ne le pensez pas. Sans doute Nicolas n’a pas négligé de vous remettre les légères offrandes...

— Il s’est acquitté .soigneusement de foutes vos corn-

missions, le brave enfant... Il m’apporte chaque dimanche l’argent et les beaux effets que vous lui confiez pour moi, si bien qü’avec le prix de mes gages je vis, paisiblement au château, quoique les nuits d’hiver me semblent quelquefois bien longues et bien tristes 1 Heureusement on a permis à Rosette de rester avec moi, et elle me tient compagnie. Rosette gagne quelques sous à filer, à faire de la dentelle; et puis Nicolas nous apporte presque tout ce qu’il gagne â la verrerie...

Ah ! comme il est changé depuis l’ancien temps, monsieur Robert! Vous avez tenu parole.

— Il ne lui manquait que de bons conseils et de bons exemples, mère Madelon; j’ai tâché de lui donner les uns et les autres. Je suis ravi que Nicolas se conduise si bien envers sa famille.

Peut-être la gardienne du château n’eùt-elle pas tari de sitôt sur les mérites du garnement corrigé, mais le prieur, qui demeurait debout dans cette cour sombre et humide, manifesta quelque impatience.

— Pardon, pardon. Votre Révérence 1 reprit Madelon;

J’ai tort de vous retenir ici. Mais le plaisir de revoir M. Robert... Entrez, je vous prie; nous allons servir la collation.

— La collation? répéta le cadet froidement; je ne sais si je dois accepter...

— Mais j’accepte, moi, dit le prieur avec gaieté en entraînant son neveu vers la maison, je n’ai pas pris le temps de manger afin de partir plus vite : je me trouve donc encore à jeun et il est plus de midi.

— Vous, en effet, mon oncle, vous pouvez sans inconvénient recevoir l’hospitalité dans la maison de maître Gaillardet, car vous connaissez le procureur et vous avez eu souvent avec lui des relations amicales; mais moi, je suis un étranger pour le possesseur actuel de Briqueville, et je ne saurais m’asseoir à sa table sans y être invité par lui-même.

— Bon! voilà des scrupules dont vous rirez bien un peu plus tard, orgueilleux enfant !

On entra dans la pièce du rez-de-chaussée. Là encore , des réparations indispensables avaient été exécutées

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depuis peu. Les murs et la grande cheminée do pierre sur laquelle étaient sculptées les armoiries de la famille avaient été blanchis à la chaux, le carrelage en brique avait été renouvelé. Les meubles s’étaient transformés ; des bancs qui pendant de nombreuses années n’avaient eu que trois pieds se tenaient fermes sur quatre solides supports ; les armoires et les bahuts de vieux chêne, à force d’être frottés et cirés, avzûent pris le poli des bois les plus précieux. Enfin la batterie de cuisine s’était elle-même notablement accrue, et la vaisselle d’étain brillait comme de l’argent sur le dressoir. Mais ce qui donnait surtout à cette pièce rajeunie un véritable air de fête, c’était un somptueux repas servi sur la grande table, au milieu de la salle. Un pâté à croûte dorée, des volailles froides, des fruits de la saison, de la crème, étaient étalés sur une nappe bien propre, et flanqués de deux bouteilles qui paraissaient d’âge fort respectable. Aussi le prieur ne cachait-il pas sa satisfaction à la vue de cet appétissant tableau. Robert lui-même parut grandement tenté ; mais quoique deux fauteuils de bois eussent été préparés de chaque côté de la table, il eut le courage, sa fierté aidant, de détourner la tête et d’aller prendre place à l’autre extrémité de la salle. Le père Ambroise occupait déjà l’un des fauteuils et venait de passer sous' son menton une serviette d’une blancheur de neige, quand il remarqua l’action du cadet de Briqueville. Il sourit encore d’un air do malice.

— Robert, dit-il, je vous l’affirme, vous ne regretterez plus d’avoir pris part à ce repas quand vous saurez par ([ui il vous est offert... En croirez-vous ma parole et refuserez- vous de vous mettre à table avec moi?

— Un doute serait une offense envers mon vénérable paent et mon bienfaiteur... Me voici. .

En même temps, Robert s’assit en face du prieur, et après un court Bénédicité le repas commença.

Une justice à rendre à Robert, c’est que ni ses préoccupations de la matinée ni ses scrupules d’amour-propre ne nuisirent à son appétit. Madelon, Rosette et Nicolas lui-même, qui venait de rentrer, s’agitaient autour

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des convives pour les servir. Madelon paraissait toute heureuse de voir un Briqueville à cette place, sous le toit héréditaire, en compagnie du bon vieux moine allié lui-même à la famille; et de temps en temps elle essuyait une larme. Le rousseau et Rosette causaient à demivoix avec une grande vivacité, quand ils n’étaient pas occupés de changer les assiettes ou de servir à boire; mais il ne s’agissait plus de disputes et de batteries entre eux. Nicolas, sur ses salaires d’apprenti verrier, avait acheté un joli cadeau pour sa sœur, à savoir un mouchoir rouge et un tablier de cotonnade bleue ; il avait apporté son présent dans les poches de son habit carré; le chuchotement continu que l’on entendait était l’expression de la joie que le frère et la sœur avaient éprouvée, l’un à donner, l’autre à recevoir.

Le prieur mangeait lentement, et pour cause, si bien que Robert, beaucoup plus expéditif, eut fini son repas le premier. Le cadet de Briqueville était pensif; l’aspect de cette salle, la satisfaction qui brillait sur tous les visages, le contraste de son indépendance actuelle avec sa condition précaire à l’époque où il s’asseyait timidement à la table de son père, approvisionnée on sait comment, tout contribuait à le jeter d'ans une rêverie qui n’était pas sans charmes : aussi eût-il donné volontiers a\i père Ambroise le temps de satisfaire à loisir son appétit, quand le prieur, repoussant tout à coup son assiette et éloignant son fauteuil de la table, dit avoc précipitation :

— Ce n’est pas le moment de nous livrer à notre sensualité... Nous ue manquons pas d’affaires d’ici à l’heure des vêpres, qui doit nous ramener à Roqnencourt... Mon neveu, dites les grâces.

Robert obéit ; alors le bonhomme se débarrassa vivement de sa serviette.

— Partons, dit-il; Madelon, où sont les clefs?

— Où voulez-vous me conduire, mon oncle?

— Nous allons visiter le château en détail, et vous jugerez par vous-même des réparations qu’il a subies intérieurement.

— Votre intention est bonne, sans doute, mon révé-

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rend; mais je vous assure qu’il n’est pas nécessaire.,.

— C’est indispensable... croyez-moi.

Robert ne devinait pas la cause de celte insistance ; mais, habitué à l’obéissance envers le prieur, il céda encore. Madelon apporta un trousseau de clefs massives et de formes barbares; mais comme elle était retenue à la cuisine par ses occupations, ce fut Nicolas qui s’empara du trousseau et se mit en devoir de promener- les visiteurs de tour en tour, de chambre en chambre, dans le château régénéré. Nous ne les suivrons pas k travers les escaliers étroits et tortueux, les couloirs obscurs, les pièces sans air du vieux manoir féodal. Nous dirons seulement que tout ce qui menaçait ruine, à l’intérieur comme à l’extérieur, avait été consolidé ou remplacé. La plupart des appartements étaient vides; le peu de meubles qu’on apercevait dans quelques-uns étaient vermoulus, hors d’usage ; mais du moins l’on n’avait plus à redouter que le plancher ne s’effondrât sous les pas ou que le plafond ne croulât sur la tètedeshabilants. Cette nudité mélancolique était surtout remarquable dans l'ancienne chapelle du château, vaste salle soutenue par des piliers massifs et des arceaux à plein cintre. Depuis qu’on avait enlevé les gravats qui l’encombraient autrefois, ce sanctuaire de la piété des anciens seigneurs de Briqueville ne présentait plus qu’un grand espace triste et désolé. Tableaux, statues, autels et chaires avaient disparu; des vitraux coloriés ornaient encore les fenêtres cintrées, mais ils étaient brisés en partie, et l’on n’eût pu reconnaître les sujets qu’ils avaient primitivement représentés. Cette désolation parut chagriner le prieur.

— Quoi que vous en disiez, Robert, reprit- il, l’argent a manqué au propriétaire actuel de Briqueville pour remettre cette chapelle dans son ancien état... Mais à quoi servirait une chapelle ici quand il n’y a pas d’habitants pour venir y prier?

— Ahl Votre Révérence, reprit Nicolas qui marchait derrière eux, je sais bien fi quoi elle pourrait servir!

— Et à quoi donc, mon enfant? demanda le père Ambroise étonné.

— Eli bien ! voici ; toutes sortes d’êtres courent la nuit dans le château, malgré les portes closes et les fortes serrures : il y a le goublin d’abord, et puis le spectre du marchand assassiné, et puis la femme vêtue de blanc, sans compter que l’ancien seigneur vient encore, dit-on, farfouiller la nuit dans les paperasses du chartrier...

— Que signifient ces sottises, maître ^Nicolas? de- \ manda le prieur sévèrement.

, — Révérend père, si vous consentiez à lire des prières

qui sont dans votre missel, vous sauriez bien enfermer dans cette chapelle tous les êtres que j’ai dit ; ils n'en pourraient plus sortir et on habiterait paisiblement le reste du château.

Robert riait delà na'iveté du rousseau; mais le prieur détestait les superstitions locales, et il tança vertement le pauvre Nicolas,, qui n’osa plus souffler mot.

La visite finie, on revint à la salle basse, où les clefs furent rendues à Madelon ; mais on ne s’y arrêta pas, et le prieur engagea son neveu à le suivre dans la pièce voisine, qui avait été la chambre du défunt chevalier de Briqueville.

Là, peu de changements avaient eu lieu, comme si l’on eût été plein de respect pour les souvenirs de famille. .Tous les anciens meubles étaient restés à leur place; sauf la propreté scrupuleuse qui y régnait maintenant, les choses paraissaient être encore dans l’état où elles se trouvaient au temps du chevalier. Le cadet de Briqueville s’émut en pénétrant dans cette chambre, et le prieur lui-même prit un air sérieux, quoique sa gravité n’eût pas la môme cause. Il s’assit, et, faisant signe à Robert do s’asseoir à côté de lui, il se recueillit un instant.

Comme le cadet ne se hâtait pas de l’interroger, il se redressa enfin eUdit en pesant chacune de ses paroles :

— Vous n’êtes donc pas impatient, Robert, de connaître l’auteur invisible des heureux changements accomplis dans la demeure de vos a'ieux, le maître de cette table hospitalière à laquelle nous avons pris place en arrivant ici ?

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— Quoil mon oncle, ne serait-ce pas le procureur

Gaillardet? '

— Maître Gaillardet est seulement l’homme d’affaires, le fondé de pouvoirs d’une autre personne : c’est au nom de cette personne qu’il a jadis acheté le château et qu’il y a fait les embellissements que vous admirez.

— Serait-il possible? Mais qui doue alors... ’

— C’est vous, Robert, mou enfant! s’écria le prieur avec explosion, c’est vous qui ôtes le seul maître de Briqueville, c’est vous ce matin qui m’avez donné l’hospilalité, car tout ici est à vous.

Et l’excelleut homme, ne pouvant se contenir davantage, versa d’abondantes larmes.

Le cadet de Briqueville s’élait levé impétueusement; mais la surprise et le doute semblaient encore dominer en lui toutes les autres impressions.

— Que dites-vous, mon révérend père? s’écria-t-il; j’ai mal entendu certainement; vous ne prétendez pas que moi, le cadet d’une famille déchue, je sois le véritable possesseur des domaines de mes ancêtres?

— Je n’ai pas parlé des domaines, Robert; les terres de ce fief, aliénées autrefois par votre père ou par les autres sires de Briqueville, sont bien et dûment perdues, du moins tant qu’elles ne seront pas rachetées. Je parle seulement du château et de quelques perches de terrain environnant qui sont considérées comme ses dépendances. Feu M. le chevalier de Briqueville avait employé toutes les ressources et toutes les ruses de la chicane pour soustraire le château proprement dit aux entreprises de ses créanciers. Il y avait réussi, si bien que, après sa mort, votre frère aîné, le capitaine de Briqueville, a pu très-légalement vendre la partie incontestée de son héritage; c'est aux droits de votre aîné que vous vous trouvez substitué; et si cette substitution vous semble incroyable, mon enfant, jetez les yeux sur les pièces authentiques et tout à fait inattaquables que voici.

Le prieur lira de dessous sa robe une liasse de parchemins et de papiers qu’il remit à son neveu. Robert essaya de les lire; mais sa main tremblait, ses yeux se

couvraient d’un voile, les mots qu’il déchiffrait n’avaient aucun sens pour lui. Il rejeta donc ces paperasses sur la table et se recueillit quelques minutes.

— Mon révérend père, dit-il enfin, je commence à comprendre comment ce miracle s’est accompli. J”ai là une nouvelle preuve de cette affection sans bornes, de cet infatigable dévouement que vous m’avez témoignés dès ma plus tendre enfance. C’est vous, sans aucun doute, qui avez fourni les sommes nécessaires pour acheter le manoir et pour le mettre dans l’état florissant où nous le voyons; c’est vous qui avez voulu ajouter ce beau présent à vos autres bieufails.

— Vous vous trompez encore, mon cher Robert; je suis religieux, et je ne possède en propre que fort peu de chose. Les fonds employés à racheter cette habitation de famille qui allait passer dans des mains étrangères vous appartenaient de la manière la plus légitime; écoutez-moi. Vous savez que la dernière dame de Briqueville, votre honorée mère, était ma proche parente; elle avait en moi une grande confiance, et bien souvent elle m’a fait la confidence de chagrins... qfui sont inséparables peut-être de la condition humaine. Or, peu de temps après votre naissance, la principale préoccupation de cette bonne et 'sainte femme était la pauvreté absolue à laqùelle la coutume de cette province condamne les cadets. Elle prévoyait que le chevalier de Briqueville, votre père, n’aurait d’yeux que pour son fils aîné; d’autre part, votre frère commençait à manifester son révoltant caractère, et l’on devait redouter de vous laisser à sa merci. Ma parente éprouvait donc de mortelles inquiétudes à votre égard, et elle songeait à vous garantir par tous les moyens contre l’égoïsme de vos proches. Au milieu des embarras toujours croissants de la famille, la Providence favorisa les ardents désirs de votre mère. La dame de Briqueville avait apporté une modeste dot, hypothéquée sur les terres de cette châtellenie; le chevalier, ayant besoin d’argent, lui demanda sa signature pour aliéner ces terres, et elle consentit à la donner à la condition que quinze cents écus sur cette somme lui seraient re-

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rnis pour en disposer à son gré, sans qu’il lui en fût jamais demandé compte. M. de Briqueville, pressé par la nécessité et convaincu d’ailleurs, comme il le montra plus tard, qu’il parviendrait à reprendre ces quinze cents écus à sa femme, accepta la proposition. Aussitôt que votre mère eut touché cet argent, elle me l’apporta dans le plus grand secret; et moi, je le conflai à maître Gaillardet, le procureur du couvent, en lui indiquant l’usage qu’il en devait faire. Je ne vous dirai pas, mon cher Robert, à quelles persécutions votre mère fut en proie pendant le reste de sa vie à. cause de cette somme soi-disant gaspillée ou perdue; je vous épargnerai des détails afQigeants... sachez seulement que les vœux do cette digne et prévoyante femme ont été réalisés. Gaillardet, honnête autant qu’habile, a tiré un excellent parti des fonds qu’il avait reçus en dépôt. Pendant les dix-sept ans qu'ils sont restés entre ses mains, il les a plus que doublés, et, à la mort de M. le chevalier, ils montaient au delà de deux mille écus. Après avoir sondé adroitement vos intentions à cette époque, je jugeai convenable d’employer la plus grande partie de cet argent à acheter le château de Briqueville, dont votre frère voulait se défaire à tout prix. Le reste de la somme n’a pas complètement suffi pour payer les réparations que vous voyez, et j’ai dû prendre quelque chose sur les cinq cents livres provenant de votre travail à la verrerie ; mais vous trouverez dans ces papiers le compte exact des dépenses par sous et deniers... Voilà, .Robert, toute la vérité; et maintenant refuserez-vons encore d’accepter les dons de la Providence et de votre sainte mère ?

Le cadet de Briqueville ferma les yeux et joignit les mains comme s’il priait. Puis il se leva, et, le visage baigné de larmes, il se jeta dans les bras du prieur en s’écriant :

— Après avoir remercié Dieu et ma mère, laissezmoi vous remercier vous aussi, mon bon parent, mon noble bienfaiteur, vous par qui se sont accomplis ces prodigesl.. . Est-il possible? Je suis le seul et légitime possesseur du château de Briqueville!... Ah! no-

tre père avait-il le don de prophétie quahd, à son lit de mort, ir nous comparait, mon frère et moi, à Jacob et à Ésaü? En effet, Briqueville m’a vendu son droit d’aînesse. Et toi, ma mère, qui vois ma joie du haut du ciel, sois bénie... sois bénie !

Les sanglots étouffèrent sa voix; mais bientôt, essuyant ses yeux, il reprit avec vivacité :

— Pardon, mon bon oncle, mais il existe encore bien des obscurités dans votre récit. Comment, sur une somme primitivement si faible, avez-vous pu pourvoir à mes dépenses quand j’étais enfant, et plus tard, quand j’étais jeune homme, me fournir les moyens de tenir mon rang dans la noblesse?

— Pour cela, et pour cela seulement, mon cher Robert, il faut vous résigner à être mon obligé ; rien au monde ne m’eût déterminé à toucher au dépôt fait par votre mère. Les fort modestes sommes dont vous parlez ont été prises sur mes économies personnelles, et le chapitre de la communauté dont je suis le prieur indigne a bien voulu s’associer dans une certaine mesure à mes bonnes intentions... Voyons, Robert, votre orgueil s’offensera-t-il de devoir quelque chose à votre vieil oncle et au chapitre de Sainte-Marie de Roquencourt?

— Je ressens pour vous, mon révérend père, une vive et profonde gratitude; mais, si j’ai de la mémoire, le chapitre commençait à trouver bien lourde la charge de subvenir à mes besoins, quand j’étais ici faible et convalescent.

— Ah! je sais ce que vous voulez dire, répliqua Iç prieur en souriant ; vous n’avez pas oublié la mauvaise volonté du frère pourvoyeur quand il s’agissait d’envoyer des provisions... Le frère pourvoyeur, non plus que les autres inférieurs, n’était pas dans la confidence desdesseins du chapitre; son opinion n’avait p!Æ plus de valeur que celle de Chamuzot, ce méchant petit clerc qui trouvait votre séjour trop prolongé dans cette maison dont vous étiez alors déjà le seul et véritable maître... Mais ces bavardages des subalternes ont eu de bons résultats pour vous, et il ne vous appartient plus de vous en plaindre.

— Autre chose donc, mon révérend père; pour quel motif avez-vous caché à tout le monde un événement aussi important que le rachat du manoir de Briqueville en mon nom? Pourquoi me l’avoir caché à moi-même quand vous m’avez vu tant de fois abattu jusqu’au désespoir ?

— Votre mère y avait pourvu, mon cher Robert; effrayée des inconvénients que pouvait avoir pour vous la 'possession prématurée de cette somme, votre unique ressource dans l’avenir, elle m’avait recommandé de ne pas vous révéler son existence avant que vous eussiez atteint l’âge de vingt-deux ans, et vous avez cet âge seulement depuis quelques jours. D’ailleurs, s’il fautlcdire, Robert, je craignais quelque nouvelle incartade de votre frère, qui, poussé par de continuels besoins d’argent, furieux de vous savoir en possession de 'tous ses droits, aurait pu se porter à de terribles extrémités envers vous, et il n’y a pas longtemps que je suis rassuré sur ce point. D’autre part, je n’étais point fâché, mon enfant, que vous sentissiez un peu l’aiguillon de la nécessité, et vous me pardonnerez si j’ai été cruel en cela. Il importait de vous faire comprendre ce qu’il y a de triste et d’humiliant dans la pauvreté, afin de vous déterminer à combattre l’oisiveté, les goûts fastueux, les vices qui sont une cause de ruine pour la noblesse. Mon calcul s’est trouvé juste, Robert; vous avez bravement pris votre part d’une situation en apparence désespérée, vous n’avez pas reculé devant un travail manuel pour assurer votre indépendance, et maintenant, j’en ai la certitude, vous ne •mésuserez pas du peu de biens que vous devez à la prévoyance de votre mère.

— Cependant, mon oncle, dit le cadet de Briqueville ’qui ne pouvait tout à fait se défendre contre certaines velléités d’orgueil, ces motifs n’existent plus aujourd’hui, et il nous est permis d’apprendre à tous le bon lot que Dieu m’envoie. Ceux qui m’ont méconnu, humilié pendant si longtemps, sauront enfin...

— Y songez-vous, Robert? En divulguant ainsi votre situation nouvelle, ne vous donnerez-vous pas un ridicule auprès de ceux qui vous verront travailler comme

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par le passé à la verrerie de Roqu encourt? car, ôncore une fois, ne vous exagérez pas l’importance de cette propriété. Qu’arriverai t-il si vous abandonniez la verrerie pour vous réfugier ici et vivre, comme vos ancêtres, en seigneur châtelain? De quelles ressources feriez-vous usage? Non- seulement le château ne produit aucun revenu, maië encore il exige des dépenses quotidiennes, sans compter que vous avez à pourvoir aux gages et à l’entretien de la pauvre Madelon, chargée de le garder. Il vous faut donc continuer à soufflerie verre chez maître Michaud, du moins jusqu’à nouvel ordre, et, dans cet état de choseè, est-il nécessaire d’aller publier que vous ôtes rentré en possession de , cette vieille demeure? Vous excitiez la pitié; avez-vous donc à cœur, pauvre enfant, d’exciter l’envie, peut-être d’éveiller des inimitiés dangereuses?

— Vous avez raison, toujours raison, mon révérend père, répliqua le cadet de Briqueville. Je ne parlerai donc pas de ce revirement de fortune jusqu’à ce que les circonstances soient devenues plus favorables. Il me suffira de savoir que, si jamais une femme voulait s’associer à ma modeste destinée, je pourrais du moins l’abriter sous mon propre toit, ou que, si je devais demeurer seul, je pourrais passer ici paisiblement mes derniers jours, après avoir vécu dans le travail et l’économie... Mais, selon vous, mon oncle, je n’aurais plus à craindre les entreprises de Briqueville, mon frère aîné. Sur quelles raisons fondez-vous cette croyance, car vous ne pouvez avoir oublié sa haine contre moi?

— Ces raisons sont de nature à vous affliger, Robert, mais elles sont tout à fait décisives. Je sais depuis quelque temps pourquoi le capitaine de Briqueville n’exécute pas ses menaces. Un gentilhomme, officier du même régiment que votre frère aîné, a donné à un religieux de mon ordre, qui me les a transmis, des renseignements précis à ce sujet. Briqueville subit la peine de ses débordements et de ses débauches ; à la suite de plusieurs duels qui ont soulevé contre lui des vengeances puissantes, il a été forcé de vendre sa charge, et il est détenu, au nom du roi, dans une prison d’État.

LK GENTlLUOiaiË VËHHIEH.

En écoutant ces nouvelles, qui étaient pourtant de nature à assurer sa tranquillité pour l’avenir, Robert baissa la tête avec consternation.

— Mon révérend père, répondit-il, Briqueville a été bien dur envers moi, mais aucun ressentiment ne sau- - rait tenir devant une pareille infortune, et je suis profondément affligé de sa disgr&ce. Je n’ai aucun crédit pour le tirer de ce mauvais pas; mais ne pourrais-je dû moins lui envoyer quelques secours d’argent? Il me reste encore, m’avez-vous dit, plusieurs centaines de livres économisées sur mon travail; je désire les faire parvenir au malheureux prisonnier. Seulement, comme peut-être il se trouverait humilié d’accepter de moi ces ' misérables secours, on prendrait des précautions afin qu’il ignorât toujours de quelle main ils lui seraient venus.

— Ce sont là, mon fils, les sentiments d’un vrai chrétien ; tous les bonheurs vous sont dus parce que vous êtes pitoyable dans la prospérité... Mais laissez-moi le soin d’assister votre coupable frère. A ne vous rien cacher, je lui ai déjà envoyé quelque argent par l’intermédiaire des religieux de mon ordre ; mais nous devons agir avec prudence. Si jamais il sortait de prison, il serait capable... N’appelons pas trop son attention sur vous, je vous en conjure, et remettez- vous-en à moi du soin de lui venir en aide, sans vous exposer à son injuste ressentiment.

On convint que, tout en cachant encore au public le rachat du château par le cadet de Briqueville, on révélerait ce secret à quelques personnes sûres. Ainsi il eût été cruel de ne pas le confier à la vieille Madelon, si dévouée aux intérêts de son jeune maître.

Ces diverses questions étant- décidées, le prieur dit tout à coup :

— Voici l’heure des vêpres, Robert, et il est temps de rentrer au couvent... Toutefois il me reste encore une importante communication à vous faire.

— De quoi s’agitril, mon révérend père?

— J’irai droit au but, car j’ai hâte... Voyons, mon enfant, il est donc vrai que vous aimez une certaine jeune fille et que vous avez déjà pensé au mariage?

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Robert devint rouge comme une cerise mûre.

— Et si cela était, mon oncle? balbutia-t* il en baissant la tête.

— Il n’y aurait pas grand mal, mon cher Robert, répliqua le vieux moine avec bonté, du moment que votre amour est honnête et a pour but le mariage. Seulement vous eussiez dû d’abord vous assurer que celle sur qui vous aviez jeté vos vues pouvait répondre à votre tendresse... Allons, Robert, promettez-moi d’être raisonnable... Je suis chargé de vous transmettre une décision qui n’est pas conforme à vos désirs. J’ai mission de vous dire qu'elle ne peut accepter vos ofifres, et que, dans l’intérêt même de votre bonheur, vous devez renoncer à elle pour toujours.

Ces paroles étaient fort claires ; néanmoins le cadet de Briqueville demeurait interdit et muet comme s’il ne les eût pas comprises.

— Révérend père, dit-il enfin brusquement, c’est de Paola, c’est de mademoiselle Vicenti qu’il s’agit, n’estce pas?

— Eh! de qui s’agirait-il, sinon de cette jeune Italienne qui vous a soigné jadis avec tant de zèle, et pour laquelle vous vous êtes battu récemment? On dirait, qn vérité, qu’il y a confusion dans votre esprit quand on parle d’une femme à laquelle vous avez promis le mariage.

— Non, non, mon oncle, balbutia le cadet de Brique- Ville avec embarras; je vous expliquerai plus tard... En effet, j’ai proposé à mademoiselle Vicenti de l’épouser, et je suis prêt encore à tenir cet engagement. Mais ne dites-vou.s pas, révérend père, que Paola repousse ma demande?

— Oui, Robert, mademoiselle Vicenti, dont le jugement est solide et l’âme fière, refuse, après de mûres réflex:ions, l’honneur que vous vouliez lui faire; et, dans son embarras pour vous communiquer cette décision, elle est venue me prier de vous l’apprendre. Je ne vous cacherai pas, mon cher Robert, que cette pauvre enfant ayant bien voulu me consulter, je lui ai représenté à mon tour combien cette alliance disproportionnée pouvait avoir de fâcheuses conséquences...

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— Et pourtant, mou révérend père, avec votre permission, je ne dois pas encore m’arrêter devant ce refus, inspiré peut-être par une délicatesse excessive, et il importe que je voie moi-même Paola Vicenti au plus tôt.

— Robert... Robert, vous l’aimez donc?

— Pas comme vous l’entendez, mon cher oncle : j’ai pour elle une b^onne et solide amitié, fondée sur l’estime^ sur des services réciproques, et c’est tout. Mais Paola se trouve grandement compromise à cause de moi; peut-être mes démarches pour la protéger ont-elles été imprudentes ; quoi qu’il en soit, Paola est indignement calomniée, et en pareil cas mon devoir est de lui offrir l’unique réparation qui dépende de moi.

— Soit, mon cher Robert; cependant, si vous n’aimez pas celle jeune fille... Enfin, je me suis acquitté de ma tâche, et je suis convaincu que vous agirez avec sagesse et loyauté... Mais il se fait tard, et je devrais déjà être à moitié chemin de Roquencourt.

Robertappela Nicolas et lui donna l’ordre de préparer la monture du prieur. Lui-même se disposait à quitter le château, quand le père Ambroise lui dit avec bienveillance :

— Peut-être, mon cher enfant, ne seriez-vous pas fâché de rester quelques heures encore à Briqueville pour vous recueillir et jouir librement du changement survenu dans votre sort? S’il en était ainsi, je vous dispenserais de vêpres pour aujourd’hui, et je retournerais au monastère en compagnie de ce jeune 'pécheur converti, le rousseau Nicolas, ou même tout seul, car les chemins ne sont pas mauvais.

Cet arrangement plut fort à Robert, car, à la suite de tant de secousses, de tant d’événements imprévus et précipités, il éprouvait le besoin d’un peu de solitude et de méditation silencieuse. Il fut donc convenu que le père Ambroise retournerait à Roquencourt avec Nicolas. On sortit dans la cour, où le rousseau attendait, tenant par la bride la mule sellée et harnachée. Le ciel s’était encore assombri, et la brise de mer, dont la violence s’était considérablement accrue, mugissait autour des créneaux du vieux manoir. Quand le prieur eut donné

sa bénédiction à Madelon et à Rosette, accourues pour assister à son départ, et quand il se fut hissé péniblement en selle, il dit au cadet de Briqueville :

— Le temps n’est pas sûr, mon cher Robert; ne vous attardez pas, je vous prie, car une tempête se prépare pour ce soir ou pour la nuit prochaine.

— AhI mon oncle, il ne saurait y avoir de danger pour moi; mais on dirait d’un coup de vent qui commence, et il faut plaindre les pauvres marins qui se trouveront surpris près des côtes par ce mauvais temps.

— Puisse Dieu les assister, mon enfant, et les préserver de tout mal, ainsi que vousl

Et le bon prieur s’éloigna, précédé de Nicolas, qui ne paraissait pas très-content de cette retraite prématurée.

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