LA PROMESSE
Le soir du même jour, comme la nuit tombait, Vicenti et sa fille Paola se trouvaient seuls dans leur petite maison à Roquencourt. Cette habitation, composée seulement d’un rez-de-chaussée, ne renfermait que trois pièces : une cuisine ou salle d’entrée qui donnait sur la rue et deux chambres sur le jardin, dont une était occupée par Paola; c’était dans celle-là que se tenaient en ce moment le père et la fille.
Le vent impétueux qui s’était élevé pendant'la journée était devenu une véritable tempête, et s’abattait sur la maison avec un fracas assourdissant. Quand il se taisait par intervalles, on entendait au loin un bruit grave et cadencé qui n’était pas moins imposant; c’était la mer qui se brisait avec fureur sur la côte. Quoique le couvrefeu ne fût pas encore sonné, peu de lumières brillaient dans les maisons et le bourg était désert, sauf de rares passants qui regagnaient leur demeure.
La chambre de Paola, dont les fenêtres restaient herméliqueineut closes, était meublée avec simplicité; mais chaque détail empruntait un charme particulier
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à la gracieuse personne qui habitait ce réduit. Dans un angle se trouvait une sorte de petite chapelle quePaola, pleine de foi naïve, avait ornée avec amour. Une madone en cire, habillée de quelques oripeaux brillants, était posée sur une table que recouvrait une nappe blanche.
A droite et à gauche de la statuette, deux vases de verre façonné étaient garnis de fleurs, tandis que le bénitier, dont le contenu avait failli coûter si cher à la pauvre Italienne, était suspendu à la muraille. Deux chandeliers de cuivre, supportant chacun une bougie allumée, étaient placés encore sur cet autel domestique et éclairaient la chambre d’une lueur blanche et parfumée.
Paola, agenouillée devant la madone, les mains jointes, les yeux égarés, priait avec ferveur. Par moments, elle se frappait la poitrine, des sanglots s’échappaient de sa gorge, elle semblait être en proie à de cruels accès de désespoir. Puis, abattue par ces mouvements passionnés, elle venait s’asseoir sur un escabeau, et demeurait dans une immobilité complète jusqu’à ce que, un nouveau transport s’emparant de son âme, elle se jetât encore à genoux et multipliât les démonstrations de douleur et de piété.
Cet état violent durait depuis longtemps déjà et Vicenti, assis à l’autre bout de la chambre, suivait des yeux avec tristesse chaque geste de sa malheureuse fille. Sans doute il avait épuisé tous les moyens de 'consolation et reconnu son impuissance à calmer cette espèce de délire, car il ne cherchait plus à faire entendre la voix de la raison et se contentait de murmurer de temps en temps :
— Poveretta! poveretta!
Néanmoins, pendant une crise plus longue et plus navrante que les autres, le verrier perdit courage ; il courut à sa fdle et la prit dans ses bras en lui disant en italien :
— Paola, ma bien-aimée Paola, n’as-tu donc compas- i sion ni de moi ni de toi-même en t’abandonnant à cette douleur insensée? La Vierge et ton saint patron ont-
ils donc détourné les yeux de toi?
Paola appuya sou front sur le sein do son père et
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répandit enfin d’abondantes larmes qui semblèrent la soulager.
— Pardon! balbutia-t-elle dans la môme langue; je voudrais vous cacher combien je souffre, mais... je souffre tant !
— Maudit soit celui qui cause ta peine et la mienne! Puisse-t-il à son tour...
— Paix! mon père, interrompit Paola en lui posant la main sur la bouche; gardez-vous de îe maudire, car ce n’est pas lui... Ah! ppurquoi, pourquoi avons-nous eu la fatale idée de quitter Venise?
Elle se dégagea du bras de Vicenti, alla s’asseoir et rêva longuement.
— Comme nous étions heureux au temps de mon enfance! reprit-elle d’un air pensif; vous, père, vous étiez un des ouvriers les plus habiles et les plus estimés de Murano; ma mère, encore jeune et belle, nous partageait sa tendresse; nous vivions dans la prospérité et dans la paix. Vous souvient-il de noire joie à tous quand, les dimanches et les jours de fête, nous allions passer la journée à Venise, notre belle Venise, si riante et si fière avec ses palais de marbre, ses canaux animés et ses églises majestueuses remplies de chefs-d’œuvre? Vous souvient-il de mon plaisir et de ma frayeur quand, sur la Piazza, nous regardions passer la foule bariolée des masques qui nous accablaient de confetti, de fleurs et de dragées? Avez-vous oublié le jour où, montés dans une gondole, nous suivîmes le vaisseau tout doré le Bucentaure? Le doge, accompagné de toute la seigneurie, allait, selon l’usage, épouser la mer Adriatique et jeter dans les flots son anneau ducal. Comme cette cérémonie me parut imposante ! quelle splendide journée ! quelle gaieté sur tous les visages!... Ah! pour- , quoi avons-nous quitté Venise?
Ses larmes recommencèrent à couler, mais cette fois elles semblaient être sans amertume.
— Ne parle plus de cela, dit Vicenti en soupirant; ces temps sont passés et ne peuvent plus revenir... Nous sommes proscrits ; nous ne reverrons jamais la belle
Venise, et d’ailleurs y retrouverions-nous ceux que la mort a frappés?
— Vous avez raison, père; notre félicité a fini du jour où ma mère bien-aimée nous a quittés pour aller au ciel. D’abord le chagrin s'est emparé de vous; vous n’aviez plus de goût au travail; la vue de votre pays natal, de la fabrique où vous exerciez votre profession, vous était devenue insupportable. Moi, de mon côté, je trouvais un vide affreux dans cette maison où ma mère n’était plus; je songeais nuit et jour à cette France dopt elle m’avait parlé tant de fois, qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer. J’avais un ardent désir de voir ce pays de sa naissance, et quand cet émissaire français vint à Murano dans le but d’embaucher secrètement des ouvriers, ce fut moi qui vous pressai avec ardeur d’accepter ses propositions. Serait-ce là le crime dont Dieu a voulu me punir, lorsque, à notre arrivée dans cette patrie de ma mère, il a répandu sur nous tant de tribulations et tant de maux?
— Ne crois pas cela, ma Paoletta, dit Vicenti avec douceur. Ne pourrait-on pas dire plutôt que Dieu nous a protégés quand, à Honfleur, nous avons reconnu les deux sbires envoyés à ma poursuite par la seigneurie? Plus tard, lorsque l’un d’eux nous a eu découverts et suivis à la piste, n’est-ce pas Dieu, ou la madone, ou quelque saint bienfaisant qui nous a envoyé ce brave jeune homme, M. deBriqueville?
— C’est juste, mon père : en effet, la Providence ne nous a pas abandonnés, même au milieu de nos plus grandes misères, et sans doute elle ne nous abandonnera pas dans l’avenir; elle nous a dpnné, dans ce pays si peu hospitalier, un protecteur brave et puissant. Ce n’est pas la faute de ce protecteur si un amour insensé... Mais vous n’avez pas oublié, mon père, ce que vous ‘ m’avez promis pour lui?
Le bonhomme se refroidit subitement.
— Tu le veux donc, Paola? reprit-il avec malaise.
— C’est le plus ardent, le plus cher de mes désirs.
— Mais songe, fille chérie, à quels dangers tu vas m’exposer... Mes révélations feront grand bruit. Or, qui
LE GENTILHOMME VERHIER.
sait si les sbires de la seigneurie ne sont [pas encore cachés dans le voisinage? Ils étaient deux; l’un peut n’être pas mort qugiqu’on ne l’adt pas retrouvé; l’autre... l’autre nous écoute peut-être!
Vicenti tressaillit et essuya son front baigné d’une sueur froide ; mais sa fille vint s’asseoir sur un de ses genoux et, lui passant le bras autour du cou, lui dit d'un ton caressant :
— Mon père, j’y ai bien réfléchi; nos alarmes sont vaines. Depuis deux ans, ces gens ont dû se lasser de leurs recherches inutiles, et sans doute ils sont retournés à Venise. On vous a oublié ; d’ailleurs l’autorité française ne se gênerait pas, m’a-t-on dit, pour faire pendre les sbires du conseil des Dix comme de simples malfaiteurs, et ceux qu’on pourrait avoir envoyés à votre poursuite ne doivent pas l’ignorer. Enfin, comment deviner, quand un gentilhomme verrier de Roquencourt aura opéré certaines découvertes, qu’elles seront dues à Marco Vicenti le Vénitien?
L’influence habituelle de Paola sur l’esprit timide de son père se manifesta cette fois encore; Vicenti parut rassuré.
— Du moins, ma chère Paoletta, reprit-il, me prometstu d’êlre çaisonnable quand j’aurai accompli ton vœu?
— Je le serai, mon bon père ; d’ordinaire je peux maîtriser mes sentiments, me commander à moi-môme, aujourd’hui seulement, par suite de certaines circonstances, mon courage a failli, et je vous ai affligé du spectacle de ma faiblesse. Cela n’arrivera plus, je l’espère... Mais, à votre tour, jurez-moi que vous ne retomberez pas dans ces hésitations qui m’aigrissent et me blessent. Jurez-le-moi devant la madone, par le souvenir de ma mère, que vous avez tant chérie!
La solennité de cette adjuration parut d’abord effrayer Vicenti. Cependant Paola insista si chaleureusement qu’il finit par céder et prononça le serment exigé.
— Merci, mon père, répliqua l’Italienne; je sais sûre que vous ne chercherez pas à éluder un engagement aussi sacré. Ces secrets devaient être ma dot : il m’est bien permis d’en disposer à ma volonté, puisque je
suis résolue à vousi dévouer ma vie tout entière.
Vicenti semblait avoir quelque objection à élever, mais il ne dit rien. Il voyait sa fille plus calme, et il craignait Iq. retour de ces accès de désespoir qui le désolaient. Bientôt Paola se redressant regarda d’un air étonné autoiir d’elle.
— Quoi donc ! est-il déjà nuit? reprit-elle; il y a longtemps que le prieur a passé devant la maison en revenant de Briqueville; mais il était seul, et M. Robert se sera peut-être attardé au château ou dans les environs... Robert connaît maintenant mon refus... Mon père, mon bon père, continua-t-elle en portant la main à son front avec unjgeste d’égarement, pensez-vous qu’il aurait pu m’aimer plus tard ?
— Je ne comprends guère qu’on puisse ne pas t’aimer, ma Paola, répliqua le verrier ; mais, à vrai dire, le jeune seigneur, quoique nous soyons compagnons de travail, quoiqu’il se montre toujours doux, poli, obligeant, ne m’a jamais adressé aucune confidence à ton sujet.
Paola fit un mouvement brusque.
— Allons 1 n’y pensons plus, murmura-t-elle, tout est fini entre nous; n’esl-ce pas moi qui l’ai voulu?... J’espérais qu’en rentrant à Roquencourt il se serait arrêté ici; mais il n’y a pas songé, sans doute... Aussi bien, à quoi bon? Il connaît ma décision, il s’y soumet; de quoi pourrais-je me plaindre?
En ce moment, un coup de vent s’engouffra dans la maison, comme si la porte extérieure eût cédé tout à coup; les cloisons craquèrent, les bougies allumées devant la madone menacèrent de s’éteindre. On crut que le vent seul avait ouvert la porte, mais elle se referma aussitôt, et on entendit un bruit de pas dans la salle d’entrée.
— Santa Maria! serait-ce lui? dit Paola en se levant i’un bond. '
En effet, elle entrevit dans la pénombre de la première pièce la forme noble et élégante du cadet de Briqueville.
Paola, si ferme tout à l’heure, redevint faible et tremblante pendant que Robert présentait à ses hôtes les
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LE SEKTILHOMME VERRIER.
compliments d’usage. Vicenli sentit qu’il devait faire seul les honneurs de la maison, en attendant que sa fille eût recouvré sa présence d’esprit, et il dit avec embarras :
— Votre promenade s’est prolongée bien tard aujourd’hui, monsieur le cadet, et le travail pourra s’en ressentir demain à la verrerie.
— Ce n’est pas mon corps, mais mon âme qui a éprouvé aujourd’hui de rudes secousses, répliqua Robert en regardant Paola; car j’ai appris des choses bien capables de troubler profondément mon esprit. Puis ce soir, comme je venais à Roquencourt, j’ai entendu dire qu’un navire était en perdition sur la côte, en face du Bas- Briqueville; je suis descendu au village pour m’assurer si je ne pourrais pas être de quelque secours.
' — Et avait-on dit vrai? demanda Vicenti.
— Un brick de commerce a jeté l’ancre au milieu des bas-fonds et des rochers, où il résiste encore au vent et aux lames; mais, si cette tempête continue, il ne pourra tenir longtemps. Par malheur, la mer est si rude que toute embarcation serait immédiatement chavirée ; aussi les pêcheurs et les douaniers réunis sur le rivage se sont-ils contentés d’allumer de grands feux, et ils se préparent à recueillir les naufragés si, comme il n’est que trop probable, le navire vient à se briser.
— Et sait-on, demanda Paola distraitement, à quelle nation appartient ce navire, et d’où il vient?
— Il est certain qu’il est français, et l’on suppose qu’il vient du Havre ou de Hontleur. Quant à moi, ne pouvant être d’aucune utilité eu ce moment, j’ai pris le parti de rentrer à Roquencourt.
— Que Dieu pardonne leurs péchés à ceux qui sont en danger de morti dit Paola pieusement; je prierai pour eux.
Il y eut un moment de silence.
— Paola, dit enfin le cadet de Briqueville, j’avais un autre but, en entrant chez vous si tard, que de vous apprendre ce fâcheux événement... Aujourd’hui, mon vénérable oncle le prieur m’a transmis un refus à la proposition que je vous avais faite et que je comptais sou-
metlre ensuite à M. Vicenti... Ce refus est-il bien réel?
— Oui, répliqua Paola en détournant les yeux.
— Avez-vous bien réfléchi, chère Paola, à ses conséquences possibles? N’avez-vous pas cédé à des instances, à des obsessions étrangères? Votre volonté est-elle bien libre? Rappelez-vous quelles indignes calomnies on a osé répandre contre vous, calomnies que ce mariage seul pourrait faire cesser.
— La réputation d’une pauvre créature telle que moi est-elle d’un si grand prix? Je mépriserai la médisance, et la médisance tombera d’elle-mèrne.
— Ne vous rabaissez pas ainsi vous-môme, belle et généreuse Paola, et ne dédaignez pas mon offre loyale... Ecoutez. Un changement important vient de s’opérer dans ma position. L’autre jour, lorsque je sollicitais votre main, je ne possédais pour tout héritage què mon nom de famille ; depuis quelques heures, je suis en possession de la meilleure partie du fief autrefois tenu par mes ancêtres, et je viens encore une fois vous supplier de vouloir bien être la compagne de ma vie.
Il raconta en peu de mots comment, par l’intervention du père Ambroise, il se trouvait possesseur du château et de la seigneurie de Briqueville.
La franchise des procédés de Robert rendit à Paola toute son énergie. Saisissant la main du jeune gentilhomme, elle la retint dans les siennes.
— Croyez-vous, reprit-elle, que des considérations de richesse pourraient influer sur ma détermination? Fussiez-vous le plus pauvre paj'sau de vos anciens domaines, je n’aurais pas pour vous moins d’admiration et de gratitude... Ah! Robert, un mot prononcé par vous, un seul, aurait eu plus d’effet sur moi que tout cet étalage de fortune et de naissance ! Mais, çe mot, vous ne le prononcerez pas.
— Paola, je ne saurais comprendre...
— Vous me comprenez fort bien, au contraire ; tenez, Robert, je vous prouverai combien j'ai foi dans votre sincérité... donnez-moi solennellement votre parole que vous n’aimez pas en secret une autre femme, et je vous
croirai, et de ce moment je m’engage irrévocablement à vousl
Robert se taisait.
— Paola, répliqua-t-il avec effort, je ne veux pas vous tromper, et mon honneur me défendrait d’affirmer pareille chose. J’ai pu vous promettre tous les égards, toute l’estime, toute l’amitié que vous seriez en droit d’attendre d’un mari honnête homme, mais je ne saurais promettre rien de plus. S’il faut l’avouer, j’ai appris récemment une circonstance qui me met plus que jamais en défiance contre moi-môme.
— Ah ! vous voyez bien que vous l’aimez encore, elle ! s’écria impétueusement l’Italienne; elle, cette enfant frivoleet oublieusel Mais ilsuffit... Robert, vous ne me vaincrez pas en générosité : mon parti est pris, je veux vous prêter mon aide afin que vous épousiez Mathilde d’Helmières.
Le cadet de Briqueville demeura stupéfait.
— Chère Paola, balbutia-t-il, aucune intervention ne serait capable... D’ailleurs je ne devrais pas souffrir...
— Ne dédaignez pas mes offres, monsieur de Biâqueville, répliqua-t-elle avec une légère teinte d’amertume et d’ironie; ne sais-je pas quelle est la nature des obstacles qui s’élèvent entre les jeunes gentilshommes et les nobles demoiselles de votre France? Un peu plus ou un peu moins d’or, de terres ou de. crédit, suffit pour rendre faciles ou impossibles de pareilles alliances. Devenez riche, l’abîme qui existe entre vous et mademoiselle d’Helmières sera comblé. Déjà vous vous trouvez dans de meilleures conditions pour être écouté d’elle, car vous êtes rentré en possession d’une partie des domaines de votre famille; il ne vous manque plus, pour obtenir l’objet de votre ambition, que d’acquérir le crédit et la fortune : je vous donnerai l’un et l’autre.
— Vous, Paola?
— Vous riez sans doute de mon assurance; moi, pauvre étrangère, fille d’un simple verrier, je dois vous paraître bien présomptueuse quand j’ose faire de semblables promesses, et cependant, Robert, je n’exagère rien, je ne suis dupe d’aucune illusion. Avez-vous oublié
LE GENTILHOMME VBRRIEB.
les honneurs et les récompenses que promet le gouvernement français à ceux qui trouveront moyen de fabriquer dans ce royaume les glaces de Venise?
— Non, Paola; et maître Michaud nous répète chaque jour que le roi serait disposé aux plus grands sacrifices pour assurer à la France cette magnifique industrie.
— Eh bien! Robert, reprit Paola dont les yeux brillaient d’enthousiasme, ce sera vous qui recueillerez ces honneurs et ces récompenses; ce sera vous qui le premier aurez la gloire de fabriquer ces merveilles de notre art vénitien sur une terre française... Mon père est enfin décidé à- vous communiquer ses secrets... Ditesle-lui, père, ajouta la jeune Italienne avec chaleur; dites-le-lui bien, afin qu’il ait désormais espoir et confiance.
— Certainement, certainement, ma Paolelta, répliqua
Vicenli d’un air forcé; j’imposerai pourtant à monsieur le cadet certaines conditions. »
— Quoi ! mon père, voulez-vous donc vous parjurer, encourir la damnation éternelle?... Vous remplirez votre pronftsse, vous la remplirez... dès demain.
Paola parlait avec tant de force que le verrier ne sut pas résister cette fois encore.
— Demain donc, répliqua-t-il en soupirant, demain, puisque tu le veux.
Un sourire s’épanouit sur les lèvres frémissantes de Paola, et elle jeta au cadet de Briqueville un regard de triomphe.
— A mon tour, mademoiselle, reprit Robert tout troublé, je ne sais si je dois accepter sans réserve des avantages si extraordinaires. Je désirerais d’abord m’entendre avec Vicenti sur...
— C’est inutile, interrompit Paola avec une irrésistible autorité; honneurs et richesses, tout vous appartiendra sans partage : je l’ai résolu. Nous avez- vous me- j suré, vous, votre abnégation et votre courage? Le jour
du succès seulement, il vous sera permis de songer à celui qui aura été l’instrument de votre opulence et de votre grandeur... Robert, Robert, ajouta-t-elle plus bas dans une sorte de délire, vous ne me vaincrez
LB CENTILUOMMË VERBIKB.
pas en grandeur d’âme, vous ne m’avez pas vaincue !
Ni le cadet de Briqueville ni Vicenli n’osaient. parler en présence de l’exaltation fiévreuse de Paola, exallaliou que la moindre contradiction pouvait rendre dangereuse. Du reste, la jeune fille semblait épuisée, et elle finit par tomber à demi évanouie sur un siège.
— Adieu, monsieur de Briqueville, dit-elle d’une voix sourde en le congédiant âu geste ; ayez pitié de moi, et n’essayez pas de me faire revenir sur une détermination irrévocable... Nous ne serons plus désormais que des amis ; mais vous verrez que mon amitié ne se démentira pas... Vous épouserez Matbilde d’Helmières.
Et elle cacha son visage dans ses mains. Robert voulut lui adresser encore quelques paroles; mais Vicenti, eflrayé de l’état de sa fille, le supplia de se retirer. Robert céda, et, comme il sortait, il entendit la pauvre enfant qui balbutiait d’une voix à peine intelligible :
— Ces Françaises ne savent pas aimer! au lieu que moi...
Quand Vicenti rentra, après avoir conduit Robert jusqu’à la porte de la rue, il trouva Paola tout à fai# sans connaissance.