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LE COUP DE VENT

La^uit fut très-orageuse, et le vent ne cessa pas un instant de souffler eu tempête. Aux premières lueurs du jour, la mer était vraiment furieuse. Gomme les habitants matineux de Roquencourt allaient se rendre à leurs travaux, un homme haletant et tout en sueur arriva du village du Bas-Briqueville pour demander du secours. Le navire qui était en détresse depuis la veille était échoué; plusieurs hommes de l’équipage avaient péri, et l’on craignait fort de ne pouvoir sauver le reste. On priait les habitants de Roquencourt de se joindre aux pêcheiurs du Bas-Briqueville pour opérer le sauvetage des survivants ; de plus, on réclamait du vin, des aliments, des habits et les autres choses pouvant être nécessaires aux naufragés.

Dès que cette nouvelle se fut répandue dans le bourg, tout le monde fut sur pied, et l’on se mit en roule pour le Bas-Briqueville. Nous voudrions pouvoir dire que cet empressement avait uniquement pour cause un sentiment louable; mais la vérité nous oblige à reconnaître que la curiosité, et surtout l’espoir du butin, étaient

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pour beaucoup dans ce beau zèle. A. celte époque, en ' efifet, les lois sur les épaves n’étaient pas rigoureusement observées; les habitants des côtes considéraient comme leur appartenant les débris de toute sorte, marchandises, provisions ou simples bois de charpente que les flots rejetaient sur la grève après uu naufrage, et c’était l’espoir de s’emparer furtivenieut de quelque objet de valeur qui poussait une partie de la population de Roquencourtversla mer.

Néanmoins il ne faut pas croire que tous ceux qui se dirigeaient vers le Bas-Briquevillc cédassent à des mobiles aussi peu honorables. Plusieurs pères dominicains de Sainte-Marie, parmi lesquels se trouvait le prieur, étaient partis les premiers pour donner les secours de la religion à ceux qui pourraient en avoir besoin dans ce désastre, tandis que des frères lais les suivaient chargés de provisions. Des verriers, gentilshommes ou non, étaient accourus de même, et tout ce qu’il y avait dans le voisinage de nobles, de bourgeois, de fon .tiounaires, avaient cru de leur devoir de se rendre sur le rivage.

Habituellement le cadet de Briqueville ne se faisait pas attendre en pareille circonstance. Par suite des vives agitations de la veille, il s’était endormi fort tard, et il reposait depuis une heure à peine quand ou vint réveiller pour lui apprendre la sinistre nouvelle. Quelques minutes suffirent à P.obert pour terminer sa toilette, et il partit aussitôt accompagné de son fidèle Nicolas, car il avait conscience do pouvoir rendre quelques services. 11 était excellent nageur ; dans sou enfance, il avait pris souvent plaisir à manier une rame ou à faire la manœuvre sur les bateaux de pêche. Enfin son nom lui donnait une certaine influence sur les habitants du Bas-Briqueville, anciens vassaux de sa famille, et cette influence pouvait être utile aux naufragés.

"Robert et son compagnon allaient si vile, qu’ils dépassèrent bientôt la plupart de ceux qui les avaient devancés; quand ils atteignirent les huttes qui composaient le hameau, un spectacle terrible frappa leurs regards.

Des grains chargés de pluie et de vent venaient à

chaque instant bouleverser l’atmosphère. La mer, habituellement douce et paisible dans cette saison, était turbulente comme aux plus mauvais jours de l’hiver. Les lames, hautes, droites, d’une couleur plombée ou d’un vert très-sombre au large, avaient autour des écueils qui longent cette partie de la côte une blan^ cbepr de neige. Elles roulaient à intervalles réguliers avec un bruit sourd, comparable à celui du canon, et elles lançaient leurs flocons d’écume fort loin dans les terres. Du reste, elles étaient si énormes, que l’on 'ne pouvait voir les objets à plus de vingt pas, et le navire échoué lui-mème restait complètement masqué par ces montagnes d’eau mobiles, changeantes, qui se succédaient sans relâche.

Un petit nombre de personnes seulement se trouvaient au bord du ruisseau qui servait de havre ; quelques autres erraient çà et là le long du rivage avec des intentions de rapine qui n’étaient pas douteuses ; mais le gros de la foule se tenait sur une falaise voisine, d’où l’on pouvait voir la haute mer, et où une scène émouvante paraissait captiver son attention. Malgré cette affluence des habitants du pays, on ne faisait aucun préparatif pour aller au secours des naufragés. Les grands bateaux de pèche et les canots avaient été tirés sur la grève, à l’abri des lames. Un de ces canots semblait pourtant avoir été mis à la mer quelque temps auparavant; mais il était renversé sens dessus dessous, et le flot en se retirant l’avait laissé à moitié enfoui dzins le sable. En ce moment, plusieurs marins s’efforçaient de le relever et de le replacer sur sa quille ; mais ils travaillaient avec une nonchalance qui n’annonçait pas le désir d’en faire un usage immédiat.

Ce fut pourtant vers ces gens que Robert s’avança d’abord. Il avait reconnu parmi eux le patron Guérin, le patriarche et le chef de cette petite population maritime, homme intrépide et plein d’expérience dans les choses de sa profession. Comme les pécheurs saluaient respectueusement, il dit au vieillard avec vivacité :

— Eh bien! patron, esL-ce le moment de songer à relever cette chaloupe?... Hâtez-vous de lancer à la mer

Tin autre canot... qu’attendez-vous donc? Je ne reconnais pas votre courage et votre dévouement ordinaires.

Guérin secoua sa tète blanche.

— Vous êtes de la bonne race; monsieur le cadet, ditil avec la lenteur et la gravité normandes, mais vous parlez comme un jeune homme. Celte barque est à moi, ou plutôt à mes enfans, et, si nous la perdions, qui nous la remplacera? Elle est encore solide, et elle l’a bien prouvé quand, après nous avoir chavirés dans l’eau, elle a talonné sur le roc pendant deux heures et résisté aux coups de mer I

— Quoi! demanda Robert, avez- vous déjà tenté d’aller au secours des naufragés?

— Regardez-moi, monsieur de Briqueville, répondit le patron en montrant ses cheveux et ses vêtements imbibés d’eau, et regardez aussi mes fils Baptiste et Thomas... nous avons bu un rude coup ce matin, et ceux qui sont là échoués sur le Dos-de-lorBaleine (vous connaissez bien ce rocher, monsieur le cadet, car vous y ôtes allé plus d’une fois avec les enfants) peuvent à peine dire qu’ils voient la mort de plus près que nous ne l’avons vue tout à l’heure.

— Vous et vos fils, patron Guérin, vous êtes de braves gens; mais il ne faut pas vous en tenir à une seule épreuve. Mettez bien vite un autre barque à flot... vous serez plus heureux celte fois.

Le patron continua tranquillement de travailler à relever sa chaloupe.

— Je supporte la misère depuis soixante-dix ans, répliqua-t-il, et la vie n’a pas plus de prix à mes yeux qu’une planche pourrie ; mais si j’étais disposé à risquer encore ma pauvre vieille peau, croyez- vous que je consentirais de môme à risquer l’existence de mes garçons?... Vous n’avez donc pas vu comme la mer est dure? Tenez, vous n'ôtes pas matelot, monsieur le cadet, mais vous ne craignez pas trop l’eau salée dans l’occasion : montez donc sur la falaise et examinez mûrement l’état des choses... Si ensuite vous venez me dire, la main sur la conscience : « Patron Guérin, il y a une chance, une

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seule, pour que vous puissiez sauver quelqu’un de ces pauvres diables et que vous vous sauviez vous-même, » puisse l’enfer me confondre si je ne me rembarque pas avec peux qui consentiront à me suivre!

Robert ne voulut pas tarder une minute à reconnaître par lui-même la grandeur du péril. Comme il allait gravir le rocher, Nicolas, qui ne le quittait pas plus que son ombre, lui montra d’un air d’effroi deux êtres humains étendus sans mouvement derrière un mur ; c’étaient des cadavres.

— Patron, demanda Robert, ce sont déjà des victimes de ce funeste naufrage?

— Oui, oui, monsieur, répliqua le vieux pêcheur; il y en a encore plusieurs autres que ballottent les lames, et que nous retrouverons à marée basse.

— Du moins est-on sûr que la vie a tout à fait abandonné ceux que vous avez recueillis?

— Letévérend père Antoine les a examinés, monsieur, et ils ont définitivement avalé leur gaffe; ce n’est plus à ceux-là qu’il faut songer, sinon pour dire des prières et leur donper une sépulture chrétienne.

Robert fit le signe de la croix, et, détournant la tête, il se mit à gravir la falaise.

Le sommet du rocher, sur lequel brillait encore un grand feu, était, comme nous l’avons dit, couvert de spectateurs de tout âge et de toute condition. L'arrivée du cadet de Briqueville produisit quelque sensation dans cette foule attentive; néanmoins la plupart des assistants l'accueillirent d’un air triste et en silence. Lui-mème, après avoir salué le prieur et serré la main à quelques amis, s’avança pour avoir sa part du lugubre tableau qui captivait leurs regards.

Quoique le ciel fût lumineux sous sou épaisse couche de nuages, la terre et la mer étaient encore plongées dans les teintes brumeuses du crépuscule. D’abord on ne distinguait rien; c’était un chaos de vagues monstrueuses qui se ruaient les unes sur les autres, de rochers noirs qui paraissaient et disparaissaient successivement sous des masses d’écume. On était d’ailleurs aveuglé parle brouillard salin que la turbulence des eaux pro-

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jetait dans l’atmosphère, en même temps qu’assourdi par le grondement du ressac et par les mugissements du vent qui menaçait de renverser les assistants.

Néanmoins Robert, grâce aux indications de ses voisins, finit par remarquer, à un quart de lieus environ de la terre, une masse sombre et immobile sur laquelle les lames semblaient particulièrement s’acharner. Il connaissait toute cette partie de la côte et savait que l’écueil appelé vulgairement le Dos-de-la-Baleine devait se trouver à cette place; mais, autant qu’il pouvait en juger dans ce demi-jour, le rocher n’avait plus sa forme accoutumée. En effet, un navire d’une centaine de tonneaux avait été jeté pendant la nuit sur l’écueil, et, penché sur le flanc, il s’était comme incrusté dans le roc. La mer, qui baissait en ce moment, semblait devoir le laisser à sec plus tard; en attendant, elle le battait avec une telle rage qu’elle l’avait déjà démoli en partie; elle ne cessait de lui arracher des planches, des espars, et menaçait de le disloquer tout à fait.

, Robert était sui’tout préoccupé du sort des pauvres naufragés. Il ne pouvait les distinguer à l’œil nu, mais marin lui ayant prêté obligeamment une lunette d’approche, il put se rendre compte de leur périlleuse position. Ils se tenaient sur le côté du bâtiment le moins exposé au choc des vagues, ce qui ne les empêchait pas d’être complètement submergés à chaque coup de mer. Le navire avait perdu ses mâts, soit que les marins eux-mêmes les eussent coupés pour l’alléger, soit qu’ils eussent été emportés par les flots; mais beaucoup de cordages pendaient le long du bord, et c’était à ces cordages que les pauvres gens se tenaient cramponnés. Robert compta six personnes dans cette affreuse .situation, et sans doute c’était tout ce qui restait de l’équipage. Elles étaient là depuis plusieurs heures, transies de froid, épuisées de fatigue et d’angoisses. Soit illusion, soit réalité, il semblait parfois aux spectateurs de la falaise que les infortunés tendissent vers eux leurs mains suppliantes; ils croyaient même entendre leurs voix plaintives au milieu des hurlements de la tempête.

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Par malheur, le cadet de Briqueville reconnut qu’il Hait absolument impossible de les sauver ; une barque l’eût pu s'avancer à dix pas du rivage sans être imnédiatement renversée et mise en pièces.

Il se confirmait dans cette désolante conviction, quand in cri de ses voisins l’avertit qu’un nouveau désastre irenait d’arriver. En effet, une grosse lame avait déferlé 5ur le navire, et quand elle s’était retirée on avait constaté la disparition d’un des naufragés.

— Ils ne sont plus que cinq ! dit une voix.

Le prieur se mit à réciter la prière des agonisants, que les assistants répétèrent après lui avec la plus grande ferveur.

Robert ne s’agenouilla pas comme les auti'es.

— Les prières sont pour les morts, dit-il tout haut avec agitation, mais ceux de ces marins qui vivent encore attendent autre chose de nous... Advienne que pourra!... je tenterai l’épreuve.

Et il quitta la falaise.

Le père Ambroise interrompit sa prière pour le rappeler ;

— Robert, mon enfant, où allez-vous? s’écria-t-il; revenez, je vous en conjure.,, je vous l’ordonne.

Le cadet de Briqueville ne l’écouta pas, ou peut-être les paroles du prieur se perdirent-elles dans le fracas des éléments, et il continua de courir, suivi de l’inévitable Nicolas. En arrivant au bord du ruisseau, il trouva le patron Guérin qui parlait avec vivacité au milieu d’un groupe.

— Ce n’est pas possible, monsieur le baron, disait le vieux pêcheur; j’ai essayé déjà ; nous y resterions tous.

— Ce n’est pas dix pistoles que j’aurais dû vous offrir, patron Guérin, répliqua l’interlocuteur que Robert reconnut alors pour M. d’Helmières, c’est vingt pistoles, et je suis prêt à les donner sur-le-champ.

— Vingt pistoles sont bien de l’argent, répliqua le patron d’un air de regret, et je n’ai jamais possédé à la fois une telle somme. Mais m’offrissiez-vous tout l’or (le la terre, je ne voudrais pas exposer mes enfants à une mort certaine...

« Et, tenez, ajouta-t-il en désignant Robert qui s’approchait d’eux en ce moment, voici M. de Briqueville, qui s’y connaît; demandez-lui s’il me conseille de mettre ma barque à flot.

— Je ne vous le conseille point, patron Guérin, répliqua Robert avec résolution; mais, quand je devrais partir seul, je veux sauver ces chrétiens en détresse.

— Vous, monsieur de Briqueville? répliqua le pécheur stupéfait.

— Pourquoi non? vous n’avez pas oublié, patron, que je sais manier une rame?... Et s’il se trouve de braves garçons, ajouta-t-il en élevant la voix, disposés à m’accompagner, ils seront les bienvenus; mais j’entends que l’on ne force personne.

Il y eut un moment de silence parmi les marins, car personne ne se faisait illusion sur la gravité du péril.

— Quant à moi, dit le rousseau Nicolas avec gaieté, je suis mon maître partout où il va; et dût-il me conduire au fin fond de la mer, je le suivrais encore !

— Ma foi! dit Baptiste, le second fils du patron, si M. de Briqueville y va, du diable si je n’irai pas aussi !

— EL moi de môme! dit Thomas, l’aîné.

— A l’ouvrage donc, mes gars! s’écria Robert; ne perdons pas une minute... lançons le canot!

Il rejeta lestement son épée sur le sable, son chapeau, son pourpoint, et jusqu’à scs chaussures qui eussent pu l’embarrasser ; et dans un costume léger, peu différent de celui des pécheurs, il se mit à pousser la barque vers le ruisseau.

Le patron Guérin parut enfin revenir à lui-môme.

— Attendez, attendez donc! s’écria-t-il; le jeune seigneur a vraiment le diable au corps... Eh bien! ma foi! puisqu'il est si résolu, il faut agir à sa guise.

« Seulement toi, Thomas, ajouta-t-il en s’adressant à son fils aîné, tu resteras à terre et je prendrai ta place. Tu es père de famille, les petits ont besoin de toi. Moi, j’ai fait mon temps, et Baptiste est encore garçon; c’est donc à nous de risquer l’aventure. M. le cadet et Baptiste tiendront les avirons; moi, je serai au gouver-

nail, et le rousseau Nicolas sera chargé d’écoper le canot... oui, car nous recevrons plus d’un “paquet avant d’arriver là-bas... si nous y arrivons! »

Thomas insista pour partir au lieu de son père; mais le vieillard exerçait d’une manière passablement despotique son autorité patriarcale. D’ailleurs la femme et les enfants de Thomas se cramponnèrent à lui en pleurant, cl il ne put résister.

— Je no m’en dédis pas, patron Guérin, repritM. d’Helmières; vous aurez les vingt pistoles que je vous ai promises.

— Suffît, suffît, monsieur le baron ! répliqua le vieillard; si nous ne revenons pas, vous remettrez la chose aux enfants et vous protégerez les plus jeunes, car vous êtes un bon et charitable seigneur... Mais, voyezvous, si M. de Briqueville s’était borné à me proposer de l’argent, les gens qui sont là, sur leur bâtiment désemparé, auraient pu attendre longtemps... Il a dit : « Allons! » et il a pris lui-même un aviron... il faut bien le suivre!

— M. de Briqueville est vraiment un jeune homme plein de noblesse et de courage, dit le baron en regardant Robert qui travaillait lui-même aux préparatifs de départ, et ses torts ne sauraient être imputés ni à sa raison ni à son cœur.

C’était la seconde fois, depuis deux jours, que M. d’Helmières adressait la parole au cadet de Briqueville, après avoir évité pendant si longtemps tous rapports avec lui. Robert allait lui répondre, il ne le put. Le prieur, qu’on avait averti de la détermination téméraire de sou neveu, accourait avec les autres moines et les gentilshommes verriers.

— Mon enfant, s’écria-t-il, vous ne pouvez avoir l’idé* de vous exposer ainsi! Restez, mon bien-aimé Robert, je vous en conjure.

— Morbleu! Briqueville, vous n’y pensez pas! dit le marquis de Loustel ; vous entreprenez là une besogne de vilain 1

— Vous vous exposez à boire de l’eau plus que- de raison, ajouta d’Hercourl.

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— Et qui nous protégera, si vous vous noyez? dit l’Italien Vicenti.

Il poursuivit plus bas :

— Que deviendra la Paols^?

Mais cos remontrances et ces prières n’étaient pas capables de faire renoncer le cadet de Briqueville à son dessein. Il exposa rapidement que le trajet jusqu’au vaisseau naufragé était fort court, que la marée devenait favorable, que la tempête diminuait sensiblement, enfin que le danger, quoique réel, n’était pas assez grand pour arrêter dos hommes de cœur. Les amis de Robert, le voyant si décidé, n’osèreut plus insister, et le prieur lui-même céda en soupirant; néanmoins tous les assistants ne se payèrent pas de semblables raisons.

Une personne, enveloppée dans un manteau à capuchon qui cachait son costume et ses traits, s’approcha de Robert; elle lui saisit le bras et lui dit d’une voix pénétrante qui le fit tressaillir :

— Robert, Robert, je vous en conjure, n’allez pas là... Songez à ceux qui vous aiment!

Robert reconnut avec étonnement sous l'ample capuchon les traits charmants de Mathilde d’Helmières. Poussée par la curiosité ou peut-être par un vague pressentiment de ce qui arrivait, Mathilde avait voulu accompagner son père sur la grève, et elle savait que son ancien fiancé était sur le point de braver une mort presque inévitable.

Robert, revenu de sa première surprise, répondit avec émotion :

— Qu’importe maintenant à mademoiselle d’Helmières que je vive ou que je meure? Autrefois, peutrêtre, elle eût été en droit...

— Ingrat! ingrat! interrompit Mathilde en versant des larmes; ah! les instances de votre belle Italienne auraient sans doute plus de pouvoir sur vous!

— Vous vous trompez, Mathilde; la pauvre fille dont vous parlez n’a jamais eu, n’aura jamais sur mes volontés l'influence que vous exerciez jadis, car elle n’est et ne peut être pour moi qu'une amie. '

— Eh bien ! alors, répliqua mademoiselle d’IIelmières avec véhémence, pourquoi, Robert, avez-vous oublié , des engagements sacrés? Pourquoi m’avez- vous laissée seule, exposée aux persécutions de mes proches? Deviez-vous croire aux apparences? Ne saviez-vous pas que certains gestes, certaines paroles m’étaient imposés par mon père, par les convenances? N’étaient-ils pas justifiés encore par le dépit que devait me causer votre intimité avec cette Italienne? Cependant j’ai résisté aux ordres de ma famille, j’ai repoussé avec énergie tous les autres prétendants; cette conduite n’étaitelle pas suffisamment claire? D’ailleurs il avait été convenu que tant que je ne vous rendrais pas la bague de votre mère... Or, je ne vous l’ai pas rendue, Robert; je l’ai encore... voyez!

Et allongeant la main par-dessous sa mante, elle lui montra de nouveau la bague de la défunte dame d© Briqueville.

Robert était à moitié fou d’orgueil et de joie; mais au même instant une grande clameur s’éleva près de lui. Un coup de mer, aussi terrible que les précédents, venait encore de tomber sur le navire naufragé, et une autre victime avait disparu.

— Ils ne sont plus que quatre! dit une voix lamentable.

— Allons ! monsieur de Briqueville, allons! appela le patron Guérin.

Robert hésitait.

— Vous voyez bien, reprit Mathilde avec chaleur, que je n'ai pas renoncé à mes droits sur vous, que je n’ai pas cessé de vous aimer... Restez donc, je le veux!

Un nouvel appel se fit entendre.

— C’est impossible, Mathilde, répliqua Robert précipitammenu Mais vous avez réveillé dans mon cœur de trop belles espérances pour que je ne cherche pas à éviter la mort... Je reviendrai, je reviendrai, j’en suis sûr.

Eu même temps il sauta dans le bateau, que l’on était parvenu à mettre à flot. Mademoiselle d’Helmières poussa un cri et voulut leretenir; le baron, qui ne l’avait

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quittée qu’un moment, s’empressa de se rapprocher d’elle et lui parla bas avec vivacité.

Le canot partit ; mais à peine les rameurs eurent-ils donné quelques coups d’aviron que les vagues qui remontaient le ruisseau jetèrent de nouveau l’embarcation sur la grève et faillirent la briser. Cependant les intrépides marins ne se découragèrent pas ; ils redoublèrent d’efforts pour gagner la mer et finirent par réussir. Par moments, la barque se trouvait dans une position presque perpendiculaire, et vingt fois les spectateurs, s’attendant à la voir sombrer, crièrent d’une voix haletante : « Revenez! revenez! » Mais ou les marins n’entendaient pas ou ils ne tenaient pas compte de ces avertissements. Bientôt ils disparurent derrière les grosses lames qui se ruaient contre le rivage, et on courut sur la falaise pour suivre les diverses phases de cette périlleuse entreprise.

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