LE NAUFRAGÉ
Le jour venait rapidement, et l’on put revoir les braves marins à une portée de fusil de la côte. Ils luttaient pé* niblement contre la houle ; cependant, à mesure qu’ils s’éloignaient, les secousses que recevait le canot paraissaient moins rudes et moins brutales. Parfois on eûtdit que l’embarcation allait s’élancer hojs de l’eau, et l’on voyait j usqu’à sa quille ; puis elle s’enfonçait dans une des profondes vallées de la mer, et on eût pu croire qu’elle s’était engloutie. Mais elle ne tardait pas à reparaître, et les spectateurs de la falaise retrouvaient chacun à son poste dans le petit équipage. Tandis que le patron maintenait le gouvernail d’une main ferme, les deux rameurs appuyaient sur les avirons avec un ensemble et une vigueur extraordinaires ; de son côté, Nicolas ne cessait de vider l’eau qui passait par-dessus le bordage et qui, sans cette précaution, n’eût pas tardé à faire sombrer la frêle chaloupe.
Une demi-heure se passa dans cette lutte audacieuse contre les éléments; le vent avait un peu faibli, mais la houle ne s’abaissait pas. On avançait avec lenteur.
et les rameurs devaient être déjà cruellement fatigués en raison de leurs efforts puissants et soutenus ; mais leur témérité, impunie jusque-là, donnait lieu d’espérer qu’ils mèneraient à bien leur difficile entreprise, et on observait leurs manoeuvres avec une anxiété croissante.
La barque approchait de la partie la plus dangereuse du trajet, celle où se trouvaient les écueils et où la mer bouillonnait avec fureur. Mais le patron Guérin connaissait trop bien la situation de chacun de ces rochers pour ne pas les éviter avec prudence. De temps en temps, on le voyait se lever à demi sur son banc et chercher au milieu de ces tourbillons d’écume certains points de repère; puis il se rasseyait, et le canot continuait de manœuvrer, sans faire de grands progrès, mais du moins sans jamais se laisser entraîner eu arrière.
Bientôt les naufragés eux-mêmes s’aperçurent que l’on venait les sauver. Comme nous l’avons dit, ils ne se trouvaient plus que quatre sur le bâtiment, et ils devaient être épuisés de froid, de fatigue et de terreur. Mais sans doute l’un d’eux, moins engourdi que les autres, avait averti ses compagnons de l’approche du bateau, car on les vit s’agiter et lever les bras en l’air, comme pour encourager ceux qui venaient à leur secours. Ceux-là, de leur côté, semblèrent redoubler d’ardeur, et, au bout de quelques instants, ils furent à moins de cinquante pas du navire échoué.
La foule réunie sur la falaise était haletante; tous attendaient avec des alternatives d’espoir et de découragement le résultat finad de cette crise. En voyant l’embarcation si près du but qu’elle paraissait presque le toucher, quelqu’un s’écria :
— Ils les sauveront, de par le ciel! ils les ont déjà rejoints!
— Oui, oui, ils les sauveront! répétèrent les assistants avec un frémissement de joie.
Les marins du canot paraissaient également pleins d’espoir, et déjà ils encourageaient de la voix les pauvres naufragés, quand arriva une catastrophe inattendue.
LE GENTILHOMME VERBIER.
Depuis quelques instants accourait du large une masse d’eau sombre s’élevant comme une montagne au-dessus des autres lames. On se la montrait du doigt, on la suivait des yeux. Tout à coup elle atteignit les écueils, sembla se hausser encore sur sa large base ; puis, croulant à grand bruit, elle s’abattit sur le navire qui disparut tout entier.
La plupart des spectateurs se cachèrent le visage dans leurs mains, et ceux qui eurent le courage de contempler l’effet de ce coup de mer poussèrent un cri de douleur. La formidable vague avait continué sa course; mais, après son passage, on avait en vain cherché trace du bâtiment. Cette masse épouvantable avait achevé de l’écraser; coque, agrès, naufragés, tout avait été emporté, roulé, brisé par cette force irrésistible, et l’on ne distinguait plus à la surface de la mer que des débris épars dont la couleur foncée tranchait sur la blancheur de l’écume.
— Dieu ne Tapas voulu, que son saint nom soit béni! dit le prieur.
Et il étendit les mains pour donner l’absolution aux malheureux engloutis.
Cependant les regards s’étalent portés aussitôt sur la barque où se trouvaient Robert et ses braves compagnons. Elle avait elle-même failli périr, et, si le vieux Guérin ne Tavait tournée avec promptitude, de manière à ce qu’elle reçût le choc par l’avant, elle eût été inévitablement submergée. Toutefois les avirons furent arrachés de leurs chevilles, elle fut rejetée eu arrière, à moitié remplie d’eau. Il y eut un moment de trouble à bord, et, si une seconde lame avait suivi la première, elle eût eu bon marché du canot; mais ce trouble ne fut pas de longue durée. Les rameurs, qui n’avaient pas lâché les avirons, les remirent promptement en place; le patron, pesant sur le gouvernail , fit prendre à Tembarcation sa position première, tandis que Nicolas redoublait d’activité pour vider Teau qui l’alourdissait.
Alors seulement le petit équipage put avoir conscience de la catastrophe accomplie. Il n’était plus nécesssaire de pousser en avant, car les restes du naviré brisé flot-
laieQl à présent de tous côtés. On se contentait donc de maintenir autant que possible la barque à la môme place. Bientôt Robert confia son aviron à l’autre rameur, se leva debout au risque d’être renversé, et indiqua du geste un endroit peu éloigné. L'embarcation tourna sur elle-même et s’élança vers ce point sans hésiter. Tout à coup le cadet de Briqueville se pencha si rapidement qu’on crut qu'il se précipitait daus les flots, et, quand il se redressa, il tenait dans ses bras un objet lourd qu’H déposa non sans peine au fond du canot; tout le monde avait pu voir que c’était un homme ; mais cet homme était-il mort ou vivant?
L’éloignement ne permettait pas de s’en assurer.
Le canot courut encore quelques bordées, et Robert, toujours debout, semblait scruter du regard chaque planche, chaque tonneau que la mer ballottait çà et là, comme s’il eût espéré trouver encore des malheureux cramponnés à ces débris; mais sans doute ses investigations furent sans résultat, car il finit par se rasseoir, reprit son aviron, et il fut évident que l'embarcation revenait à terre.
Quand on n’eut plus de doute à cet égard, la plupart des spectateurs de la falaise poussèrent un soupir de soulagement, et Mathilde, qui s’appuyait toute tremblante sur le bras du baron, offrit mentalement à Dieu des actions de grâce.
Cependant le retour ne présentait pas moins de périls; la mer brisait encore contre le rivage avec une force effrayante, et il semblait impossible d’atterrir par cette horrible houle.
Aussi, quand le canot s’approcha de la grève, tous les curieux descendirent-ils de leur observatoire pour se rendre au lieu de débarquement. La frêle chaloupe avait recommencé ses bonds insensés, et bientôt tous les efforts de ses rameurs ne purent la faire avancer d’un pas, refoulée qu’elle était par les courants et par le reflux. Il y eut parmi ceux qui la montaient une courte conversation ; puis Tuu d’eux se jeta brusquement à la mer et s’avança en nageant vers l’espèce d'anse que formait l’embouchure du ruisseau.
Les marins du rivage avaient vu cette action avec la plus grande surprise. Le nageur avait-il voulu alléger la barque, ou bien, n’espérant pas qu’elle pût se tirer d’affaire, avait-il abandonné ses compagnons pour se sauver tout seul? Thomas, le fils aîné du patron Guérin se frappa le front.
— J’y suis, dit-il; celui-là vient apporter une amarre pour haler la chaloupe... Je gagerais que c’est encore M. de Briqueville qui a tenté ce beau coup !... Alerte, vous autres! il faut veiller au grain, car tout à l’heure le brave gentilhomme ne sera pas sur un lit de roses!
Comme il achevait ces mots, une tête se montra au sommet d’une grosse lame, et un cri rauque se fit entendre. Thomas, avec l’expérience que lui donnait une longue habitude, vit d’un coup d’œil les dispositions qu’il y avait à prendre.
— Là, là, dit-il à ses compagnons en leur indiquant à l’embouchure du ruisseau l’endroit où la lame allait se briser : tenons-nous par la main, formons la chaîne... et soyons fermes.
Les marins exécutèrent cet ordre avec promptitude. Le flots’abattit impétueusement, les couvrant jusqu’à la ceinture et les inondant d’écume. Mais Thomas, qui était le dernier anneau de cette chaîne humaine, ne perdit pas son sang-froid; comme la vague, après s’ètre brisée, se relirait, il aperçut le pauvre nageur qui, étourdi du choc, était emporté par le courant. Il le saisit au moment où une seconde lame allait le rouler de nouveau, et U le mit rapidement hors des’atteiutes de la mer.
Ce nageur intrépide en efl'et n’était autre que Robert; il avait attaché autour de son corps une longue corde qui devait servir à opérer le sauvetage du canot.
Une minute de repos suffit au courageux cadet pour qu’il reprit ses sens ; il dit alors :
— Merci, Thomas... j’avais compté sur toi... Mamlenant, ne perdons pas de temps. Halez avec vigueur... Il y a dans le canot un pauvre naufragé dont l’état exige de prompts secours; c’est tout ce que nous avons pu sauver de l’équipage.
La corde que venait d’apporter Robert, et dont l’autre bout était attaché au canot encore invisible, fut enroulée autour du cabestan ; puis les assistants de tout âge, de tout sexe, de toute condition, vinrent s’y atteler pour faire entrer l’embarcation dans le petit havre du ruisseau, et formèrent une longue ûle dont Thomas réglait les mouvements par des cris et des pas cadencés.
Plusieurs fois on fut obligé de s’arrêter; le canot, à mesure qu’il approchait de terre, était si horriblement secoué qu’il semblait devoir briser l’amarre. Enfin pourtant, il apparut à la crête d’une lame comme une baleine aux abois que retient le harpon du pêcheur. Le vieux Guérin dirigeait toujours le gouvernail , tandis que Baptiste et Nicolas étaient constamment occupés à vider l’eau qui entrait de toutes parts. Heureusement la corde était solide, et l’embarcation fut déposée sur le sable par un coup de mer.
Aussitôt tout le monde s’élança pour la tirer plus avant, et on y parvint avec une rapidité merveilleuse. Ceux qui venaient d’accomplir cette^ périlleuse excursion étaient mourants de fatigue et aussi mouillés que Robert luimême; mais ils étaient sauvés, et ils avaient sauvé un de leurs semblables : ils ne croyaient pas avoir à se plaindre.
Uue demi- heure plus tard, les environs du Bas-Briqueville avaient complètement changé d’aspect.
Le soleil, qui venait de se lever, illuminait la terre et les eaux de splendides clartés.
La tempête n’avait pas cessé, le vent soufflait encore avec violence, mais la mer s'était retirée un peu, laissant à sec les sables et les galets sur lesquels elle bondissait tout à l’heure avec tant de frénésie. La plupart des spectateurs, les bourgeois et les verriers de Roquencourt, étaient retournés à leurs occupations. Cependant un certain nombre de personnes s’entretenaient encore autour du cabestan; d’autres stationnaient devant une cabane où l’on avait transporté le naufragé ; d’autres enfin rôdaient le long des grèves, examinant les solives, lerf coffres et les objets de toute nature que les flots abandonnaient sur le rivage.
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Bientôt Robert sortit d’une maison où l’on avait trans porté ses effets quand il s’était embarqué dans le canot; il avait trouvé moyen de remplacer deux de ces vêtements qui étaient trempés d’eau de mer; aussi paraissait-il frais et dispos comme si peu d’instants auparavant il n’eût pas accompli un labeur presque surhumain. Il vit venir à lui Vicenti qui paraissait tout joyeux.
— Abl monsieur de Briqueville, dit l’Italien en se frottant les mains, j’ai fait une grande découverte... venez voir.
Il entraîna Robert vers l’endroit où l’on avait déposé les cadavres des naufragés, en attendant qu’on leur donnât la sépulture. Ils étaient quatre maintenant, et, selon toute apparence, on devait en trouver d’autres encore quand la tempête serait apaisée. Le cadet de Briqueville ne pouvait s’expliquer la joie du père dePaola en présence de ces tristes restes ; mais au milieu de ces cadavres qui paraissaient être de Simples matelots, VU cenli lui montra un bomme assez bien vêtu et dont les vêtements trahissaient une coupe étrangère. Celui-là avait le visage criblé de cicatrices, et il était borgne de l’œil gauche.
— Le reconnaissez- vous, monsieur le cadet? demanda le verrier d’un air de triomphe. Voyez : votre coup de fusil lui avait crevé l’œil et lui avait rudement perforé la figure... Il s’était guéri pourtant, et peut-être méditait-il quelque nouveau crime quand il a péri avec le navire qui le portait!...
Robert n’eût pas reconnu sans doute le sbire vénitien qui avait tenté d’assassiner Vicenti, mais Vicenti paraissait sûr de son fait, et Briqueville dut le croire sur parole.
— Voilà un événement, dit-il en détournant les yeux, qui mettra fin, je l’espère, à vos transes continuelles?
— Sans doute, sans doute, je voudrais seulement avoir la preuve que Vautre était avec lui, car ils étaient deux... ambo... vous savez? Qu’est devenu l’autre?
— Eh bien ! demanda Robert, n’a-t-on pu avoir aucun renseignement sur le navire naufragé, sur sa destina
tion, sur son port d’armement? Le marin que nous avons sauvé n’a-t-il pas repris connaissance et n’a-t-il fourni aucun détail?
— Il est là, dans la maison de Guérin ; on dit qu'il est vivant, mais il n’a pu parler encore... Entrons le voir, monsieur de Briqueville, et peut-être apprendronsnous de lui quelque chose.
Ils se dirigèrent vers la cabane du patron. Néanmoins Robert était distrait et r^ardait à droite et à gauche. Tout à coup, d’un groupe de femmes qui causaient à l’écart, sortit Mathilde toujours enveloppée de sa mante... Elle s’approcha rapideojient du cadet de Briqueville et lui dit bas avec chaleur :
— Robert, vous avez dédaigné ma prière ; cependant je n’ai pas voulu retourner au château sans vous avoir exprime toute mon admiration pour votre acte héroïque; le ciel vous a manifestement protégé, et je l’en remercié de toute mon âme.
Vicenti s’était un peu éloigné par discrétion ; Robert répondit d’une voix émue :
— Est-il possible, mademoiselle, que vous ayez conservé quelque intérêt pour moi? Vous me l’avez dit avant que je m’exposasse à ce danger, vous me le dites encore, et je n’ose y croire quand je songe à ces deux dernières années !
— Robert, ne serait-ce pas moi plutôt qui serais en droit de vous adresser de cruels reproches ? Encore une fois, pourquoi avez-vous douté de moi, quand je conservais religieusement la bague qui était le signe de notre engagement mutuel? Depuis deux ans je repousse avec obstination une alliance arrêtée depuis longtemps entre ma famille et une famille amie ; j’ai désespéré un honnête gentilhomme qui éprouve pour moi un amour sincère; j’ai affligé et irrité mon excellent père par mes refus constants, par ma persévérance dans un sentiment qui lui semble contraire à la dignité de son nom... Et pendant ce temps-là, Robert de Briqueville, on me disait que, pris d’une folle passion pour une Italienne de naissance obscure, vous songiez à vous mésallie^^en épousant cette fille, que vous vous compromettiez
lE GENTILHOMME VERBIER.
chaque jour et que vous vous battiez pour elle. Vous aviez embrassé une profession pour laquelle j’avais manifesté une extrême répugnance ; vous ne cherchiez plus à me voir, à me parler; vous ne teniez plus aucun compte du passé... J’étais blessée, humiliée, et je versais bien des larmes dans le secret de mon cœur. Le jour où j’allai, en nombreuse compagnie, visiter la verrerie de Roquencourl, je voulus vous témoigner des dédains insultants; Dieu sait par quelles secrètes souffrances je les ai expiés 1 Enfin hier, n’y tenant plus, j’ai résolu de changer d’altitude envers vous et de mettre fin à un ^oute qui me navrait ; je vous ai montré la bague de votre mère, j’ai provoqué moi-même des explications que vous ne paraissiez plus désirer et que votre témérité d’aujourd’hui est venue rendre plus chaleureuses et plus décisives.
Nous essayerions vainement d’exprimer la joie que ressentait le cadet de Briqueville en écoutant mademoiselle d’Helmières.
— Pardonnez-moi, chère Mathilde, murmura- t-il ; je n’ai jamais cessé de vous aimer, même quand j’essayais de vous oublier, de vous haïr; il a suffi d’un mot, d’un signe de vous pour réveiller dans mon cœur...
— Mathilde! appela- t-on tout à coup.
Les jeunes gens se retournèrent; le baron sortait de la maison du pêcheur et se dirigeait vers eux d’un pas rapide. Mathilde mesura de l’œil la distance qui les séparait encore de M. d’Helmières, et dit avec volubilité :
— Robert, je ne sais comment nous vaincrons les préjugés de mon père contre votre famille et contre vous ; mais il est bon, malgré sa sévérité, et rien n’est perdu...
« Robert, ajouta-t-elle plus bas, je ne suis plus ignorante comme autrefois, et je peux maintenant lire une lettre... défiez-vous de ma nourrice Franquette : elle m’aime, mais elle est toute dévouée aux volontés de mon père. »
Avant que Robert eût pu répondre, le baron les rejoignit.
— Eh bien! Mathilde, dit-il avec humeur, à quoi
Goo^l
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penses-lu donc? Nous devrions depuis longtemps être de retour au logis.
Il prit le bras de sa fille et voulut l’entraîner, sans adresser celte fois un mot do politesse au cadet de Briqueville, sans même lui accorder un regard. Cependant, apercevant Vicenti qui attendait à quelque distance, il lui dit brusquement :
— Eb! rhomme, si vous êtes ce verrier italien dont on parle tant, entrez chez Guérin, et vous y trouverez peut-être un compatriote. Le naufragé a repris ses esprits; mais il s’exprime dans une langue du diable, à laquelle personne ne comprend rien... Peut-être serezvous plus heureux.
Et il partit avec Mathilde, qui n’osa même pas retourner la tête.
Le pauvre Marco Vicenti était retombé dans ses anciennes terreurs.
— L’avez-vous entendu, monsieur le cadet? dit-il, le naufragé est Italien... si c’était l’autre!... Oh I venez, venez, monsieur, je vous en prie, et veillez bien surmoi.
Ils entrèrent chez le patron.
Un grand nombre de personnes se trouvaient déjà réunies dans l’unique pièce de l’humble habitation. Au centre, sur un matelas jeté à terre, était étendu le naufragé, qu’on avait enveloppé de couvertures de laine. C’était un homme dans la force de l’àge, robuste, à barbe noire, et d’une physionomie toute méridionale. Le prieur et le père Antoine, assis sur des sièges à ses côtés, lui présentaient de temps en temps un cordial. Les pêcheurs, encore revêtus de leurs habits mouillés, buvaient et mangeaient autour d’une table sur laquelle on avait servi les provisions apportées du couvent. Au milieu des convives figurait Nicolas, qu’on avait affublé d’un costume complet de mousse, et qui, dans cet équipage, déjeunait de fort bon appétit eu attendant sou maître Autour de ces deux groupes principaux trottinaient, pieds nus, les femmes de la maison, qui s'empressaient pour servir tout le monde.
Pendant que Piobert échangeait quelques mots avec son oncle, Vicenti observait en tremblant le naufragé.
tE 6ENTIIB0HME VERRIER.
qu’il supposait être le compagnon du sbire trouvé mort sur la grève; mais, en dépit de ses préventions, il' ne le reconnaissait pas d’une manière certaine. A la vérité, cet individu avait le teint très-brun, annonçant, comme nous l’avonsdit, une origine méridionale; mais sa barbe et ses cheveux étaient taillés à la mode française, et ses habits, qu’on avait exposés devant le feu pour les sécher, n’avaient pas la forme italienne. Enfin l’inconnu, que le prieur interrogeait en ce moment, répondait en français, quoique avec un léger accent étranger.
Il résultait des indications qu’il avait pu fournir déjà que le navire perdu était un brick de commerce parti la veille au matin du port de Honüeur à destination de Bordeaux. L’équipage se composait de huit hommes et de deux passagers, dont l’un était celui môme qui parlait et qui seul était parvenu à se sauver. On attribuait le naufrage à l’imprudence du capitaine qui, ayant été constamment ivre depuis le moment du départ, avait longé les côtes de trop près et s’était laissé surprendre parle coup de vent. Il avait chèrement payé sa faute, car, emporté par une lame dès le commencement de la tempête, il en avait été la première victime.
Quant à l’unique survivant de ce désastre, il déclarait se nommer Lopès, être né dans la province du Languedoc et exercer la profession de marchand colporteur, n venait de Rouen, où. il avait acheté une pacotille, et il se rendait à Bordeaux, où il comptait s’embarquer ensuite pour les îles de la Méditerranée. Du reste, ses marchandises avaient péri dans le naufrage, et, sauf quelques pièces d’or et d’argent qu’il portait dans une ceinture de cuir, il ne possédait plus rien au monde; de même il n’avait conservé aucun papier qui pût justifier ses assertions.
Toutefois elles paraissaient simples, naturelles, et les assistantsn’avaient aucun motif de les révoquer en doute. Seul Vicenti, qui écoutait avec une extrême attention ces explications, n’en paraissait pas satisfait, et il secouait la tête d’un air de doute et d’inquiétude. Après une pause accordée à Lopès pour se reposer, Vicenti s’approcha de lui et lui demanda tout à coup :
LE GENXILUOHHE VERRIER.
— Siete Jtaliano,signor‘i (Êtes-vous Italien, monsieur?)
Lopès tressaillit et ouvrit la bouche pour répondre;
mads il ne prononça pas une parole, et ses yeux, démesurément ouverts, se fixèrent sur Vicenti avec une expression si étrange et si farouche à la fois, que le verrier recula de terreur.
Lopès parut un moment très-agité ; ses yeux continuaient de lancer des éclairs, et les sentiments les plus énergiques se reflétaient tour à tour sur son visage bronzé. Enfin, pourtant, il domina cette émotion, sans que ses regards se détachassent de Vicenti, et il répondit par un signe de tète négatif à la question du verrier.
Vicenti, pâle et tremblant, était incapable de continuer l’interrogatoire; ce fut le prieur qui s’en chargea.
— Cependant, mon ami,.dit-il au naufragé, vous comprenez cette langue, et tout à l’heure, quand vous n’aviez pas encore complètement repris vos sens, vous avez prononcé des paroles qui m’avaient paru être italiennes ?
— C’était du patois languedocien, balbutia Lopès avec effort. Dieu s’est prononcé ! ajouta-t-il aussitôt avec une préoccupation évidente.
Lopès paraissait beaucoup souffrir; cependant Robert demanda à son tour :
— Parmi ceux de vos compagnons que la mer a rejetés sans vie sur la grève, il en est un qui paraissait être récemment devenu borgne par accident; le connaissezvous?
— Oui, oui, ajouta Vicenti avec une imprudente vivacité; vous ne nierez pas que celui-là du moins ne fût Italien!
Il ne fut pas possible de deviner si Lopès profita ou non de cette maladresse.
— L’homme dont vous parlez, répliqua-t-il faiblement, était en effet passager comme moi, et je crois qu’il était Italien; mais je ne le connaissais pas... Et il ajouta encore d’une voix sombre, avec égarement : Dieu le veut!... c’est Dieu qui a tout conduit.
Cette fois, il devint évident pour la plupart des as-
ÏIS LE GENTILHOMME YERRIER.
sistants que le naufragé était en proie au délire, et qu’il | fallait remettre les questions à un autre moment. On le laissa donc en repos, sans s’apercevoir qu’il continuait de regarder Viceuti avec une fixité singulière, en marmottant des paroles inintelligibles.
Il fut convenu que Lopès demeurerait chez le patron Guérin jusqu’à ce qu’il fût en état d’ètre transporté à Roquencourt. Les pêcheurs furent invités à recueillir les débris du naufrage et les corps que pourraient en- i core rejeter les flots; du reste le prieur se chargeait d’annoncer le désastre à l’autorité compétente, afin que toutes les prescriptions des édits royaux en pareille matière fussent observées.
Ces arrangements terminés, toutes les personnes étrangères au hameau du Bas-Briqueville se mirent en chemin pour retourner au bcwirg. Vicenti,qui marchait à l’arrière-garde avec Nicolas, était plus abattu que jamais, et il n’écoutait pas le rousseau, qui lui contait à sa manière sa périlleuse excursion dans la barque du patron Guérin. Cependant, comme l’on arrivait à la verrerie, il se tourna vers son jeune compagnon et lui dit avec une profonde tristesse : ,
— Ah I Nicolas, il vaudrait peut-être mieux que ton maître et toi vous eussiez laissé cet homme au fond de la mer avec les autres. Ou a beau dire, il me sera fatal.