LE SOUPER
Une réunion joyeuse avait lieu à l’auberge de Gorju ; le vicomte de La Briche, pour fêter son rétablissement, avait invité tous les gentilshommes verriers de Roquencourt à une collation où le bon vin ne devait pas être épargné. L’assemblée était présidée par maître Micbaud, bien que ses titres à la noblesse fussent, comme nous le savons, secrètement contestés par la plupart de ses subordonnés; mais l’intérêt savait au besoin imposer silence à l’amour-propre, et les aristocratiques convives acceptaient sans trop d’opposition la prééminence du maître verrier, qui du reste l’exerçait avec réserve et modestie.
C’était le soir, après les travaux; les verriers, revêtus de leur costume de ville, avaient pris place autour d’une table chargée de viandes froides et de bouteilles. La salle du banquet ne brillait pas parla somptuosité; les murailles en étaient nues et enfumées; il n'y avait d’autres sièges que des bancs grossiers, usés par les hauts-de-chausses de plusieurs générations de buveurs; mais la noblesse du temps ne se montrait pas
difficile sur les lieux où elle faisait la débauche, et le cabaret de Gorju n’était guère moins luxueux que ceux du Cours-la-Reine ou des Percherons à Paris. Du reste la nappe était propre, le vin enlevait tous les suffrages, et quatre chandelles qui ballottaient dans des chandeliers de fer-hlanc éclairaient magnifiquement le festin. Par les fenêtres ouvertes entrait librement la brise de mer, qui était maintenant douce et caressante. Gorju et sa femme, lui en tablier blanc et en bonnet de coton, elle en jupon galamment retroussé et en coiffe de deux pieds de haut, s’agitaient pour servir les gentilshommes, et ne se gênaient pas pour prendre part à la conversation quand l’occasion s’en présentait. Les habitués ordinaires du cabaret, ne pouvant décemment être admis dans cette illustre compagnie, avaient été relégués dans un jardinet situé derrière la maison, et le cabaretier ou la cabaretière daignait parfois faire attention à leurs réclamations réitérées en leur servant avec humeur un pot de cidre. En revanche, les buveurs de la roture avaient la consolation de pouvoir jeter un coup d’œil dans la salle du festin, et même d’entendre quelques bribes de la conversation des très-hau ts et puissants' seigneurs MM. les souffleurs de verre.
Une place demeurait obstinément vide entre l’amphitryon et maître Michaud. Plusieurs convives, tout en mangeant et buvant mieux encore, avaient fait l’observation que M. le cadet était fort en retard.
— J’espère pourtant, dit La Briche dont le front pâle se couvrit d’un léger nuage, que Briqueville ne me fera pas l’injure de me manquer de parole. Ce serait contredire la franche et cordiale réconciliation qui s’est opérée entre nous depuis notre rencontre.
— Il viendra, monsieur le vicomte, il viendra, je vous l’assure, dit maître Michaud avec empressement; il m’a chargé d’excuser son retard auprès de vous et de tous les gentilshommes ; mais il ne saurait tarder maintenant... S’il faut l’avouer, il est en ce moment fort absorbé par une grave affaire... que vous connaîtrez plus tard.
— Quelque soi-disant bonne action encore, dit Loustel
en haussant les épaules ; ce jeune galant est toujours prêt à risquer sa vie sur la terre ou sur l’eau pour le premier croquant venu ou pour la moindre demoiselle afïligée.
— n s’agit plutôt, dit d’Hercourt à moitié ivre déjà, d’une de ces damnées expériences qu’il poursuit avec tant de zèle. L’autre jour, comme nous travaillions au même ouvreau, ne se mit-il pas en tête d’essayer de couler les vitres au lieu de les souffler, comme on a toujours fait? Il travailla longtemps après les autres pour tenter la chose, et du diable si je ne crois pas qu’il aurait pu réussir !
— Bah ! dit La Briche ; ce qui retient Briqueville à celte heure, ce n’est pas une expérience sur un nouveau procédé de fritte ou de soufflage. Il s’agit plutôt d’une amourette, et un semblable motif pourrait seul justifier son retard d’une manière convenable.
— Une amourette ! répéta Loustel, le gaillard en a donc à revendre?... O la jeunesse, la jeunesse! A-t-il déjà remplacé celte jolie petite Italienne qui a si singulièrement disparu du pays, avec son bonhomme de père, depuis une quinzaine de jours?
Celle question parut déplaire à maître Michaud.
— Vous savez bien, mon gentilhomme, répliqua-t-il avec impatience, que M. le cadet s’est battu avec M.de La Briche précisément pour imposer silence à de certains bruits... Mais, ajouta-t-il en clignant des yeux, il ne faut pas parler de corde dans la maison d’un pendu.
«Quant à Vicenti, sou absence n’est pas un secret. Je lui ai donné mission de se rendre à Caen afin d’acheter pour la verrerie certaines matières premières, car il est fort connaisseur, et sa fille a voulu l’accompagner dans ce voyage. Il n’y a rien là que de très-simple, comme vous voyez. »
Loustel sourit d’une manière singulière.
— Je vous crois, maître Michaud, répliqua-t-il ; mais, morbleu ! si ce Vicenti et surtout sa fille n’étaient pas si loin, j’aurais juré que je savais où se rendait ce sournois de cadet, que l’on rencontre chaque matin et chaque soir par les chemins.
— Ah! monsieur le marquis, dit la Gorju en essuyant avec son tablier une assiette d’étain, qu’importe qu’une créature soit près ou loin quand elle a le secret de jeter ' des sorts ? Rien qu’avec un mot de grimoire elle ferait venir un homme du fin fond des Grandes-Indes.
— Paix! maîtresse Gorjii, interrompit La Briche ; la pauvre jeune fille dont vous parlez n’emploie pour plaire d’autre sorcellerie que sa beauté, sa haute raison, son humeur généreuse et charitable; les femmes de Roquencourt devraient bien employer les mêmes sortilèges.
— On sait-pourquoi vous dites cela, monsieur de La Briche, répliqua la Normande; vous aussi vous avez tâté du philtre!
— Je n’ai tâté que de votre vin... dont vous allez nous apporter encore six bouteilles, la mère, et sans tarder !
L’hôtesse et son mari sortirent pour exécuter cet ordre. La Briche poursuivit :
— Le mauvais vouloir des gens du pays pour mademoiselle Vicenli devient intolérable ; et nous du moins, messieurs, nous devrions protester contre ces sots * propos. De mes explications avec le cadet de Briqueville, il résulte que les bruits répandus sur PaolaVicenti sont d’absurdes calomnies, et pour preuve il m’a fait entendre qu’il aimait une autre femme.
— Ah ! ah 1 Et qui donc ? demandèrent plusieurs voix.
— C’est son secret et non le mien.
— Cela ne prouve rien, dit Loustel avec son sourire méphistophélique; on peut aimer plusieurs femmes; et moi qui vous parle, dans un autre temps, ailleurs, j’en ai aimé jusqu'à cinq à la fois.
Des rires bruyants accueillirent cette confidence.
— Bon ! bon ! nous connaissons cela, marquis, répliqua La Briche ; mais ce n'est pas d’amourettes de ce genre qu’il s'agit... Le cadet est un garçon sérieux autant qu'il est franc, et ce qu’il affirme on ne saurait le révoquer en doute. Je n’ajoute donc aucune foi aux méchants propos dont Briqueville et mademoiselle Vicenti ont été l’objet, et je serai reconnaissant envers mes amis de ne pas les répéter devant moi.
Ces paroles avaient été prononcées d’un ton ferme,
-au milieu du silence de l’assemblée; une voix sonore s’éleva de l’autre bout de la salle :
— Merci, La Briche! disait-on.
En même temps, le cadet de Briqueville entra d'un pas rapide; il était fort élégamment mis, avec une perruque parfumée, un nœud d’épaule et des canons de dentelle. Il confia son chapeau et son épée à Nicolas qui lui servait de laquais à la ville comme d’apprenti à l’atelier, et il vint serrer la main à La Briche.
— Mon cher vicomte, et vous, messieurs, dit-il avant de s’asseoir à sa place, notre cher patron, maître Michaud, a bien voulu, je pense, vous transmettre mes excuses pour mon retard involontaire. J’ai fort regretté la nécessité qui m’a retenu si longtemps loin de cette noble compagnie. Mais M. Michaud sait qu’il n’a pas ' dépendu de moi d’agir autrement.
Le maître verrier confirma cette assertion par un signe de tète.
Ces excuses, que la politesse pointilleuse de l’époque rendait indispensables, furent bien accueillies des 'assistants. Aucun d’eux ne risqua môme une allusion au motif mystérieux qu’alléguait Robert, et Briqueville s’étant assis, le banquet se poursuivit avec une cordialité et une gaieté nouvelles.
Or, pendant que les gentilshommes verriers se réjouissaient ainsi, Nicolas était sorti dans le jardinet, où les consommateurs roturiers vidaient leurs pots de cidre à la lueur des étoiles. Le rousseau n’eût pas mieux demandé que de les imiter; mais il était devenu fort ■économe en devenant rangé et travailleur, et il ne se souciait pas de faire les frais du régal. Comme il cherchait des yeux quelque connaissance disposée à payer l’écot pour lui, une circonstance particulière attira son attention.
Nous savons que la salle occupée par les gentilshommes verriers était située au rez-de-chaussée du jardin de l’auberge, et que, les fenêtres restant ouvertes à cause de la chaleur, les buveurs du jardin ne se gênaient pas pour regarder et écouter ce qui se
passait dans celle salle. Parmi ces curieux, il' s’en trouvait un qui, tout en se cachant, mettait un intérêt extraordinaire à cet espionnage ; c’était Lopès, l’individu échappé si miraculeusement au naufrage lors de la dernière tempête.
La situation de Lopès ne s’était pas éclaircie depuis le jour de la catastrophe. L’autorité locale avait commencé une enquête sur l’événement, et des renseignements avaient été demandés à Honûeur, le port d’armement du navire qui avait péri. Mais, à cette époque, les formalités judiciaires marchaient avec une extrême lenteur, et, en attendant la fin de cette enquête, force était de croire aux dires du naufragé. Une quinzaine de jours s’étaient écoulés ainsi, et Lopès, qui possédait un peu d’argent, vivait modestement à Roquencourt jusqu’à ce que l’on eût pris une décision à son égard.
De la part de tout autre, cette curiosité ardente n’eût pas alarmé Nicolas; mais quelques mots échappés à Viccnli eu sa présence lui avaient rendu suspect ce personnage énigmatique. Aussi se mit-il à espionner l’espion, et cela avec d’autant plus de zèle que Robert semblait être surtout l’objet des observations de Lopès.
La conversation dans la salle prenait des allures plus vives à mesure que les têtes s’échauffaient.
— Sur ma foi 1 Briqueville, dit Loustel surexcité par une légère pointe d’ivresse, vous devriez bien m’expliquer ce qui se passe là-bas au château dont vous tirez votre nom ? Depuis quelque temps, on y travaille sans cesse; dans les chemins environnants on rencontre des gens et des chariots qui vont ou qui viennent; que diable y a-t-il de ce côté ?
Celte question causa un certain embarras à Robert; il regarda maître Michaud et finit par répondre en affectant l’indifférence :
Personne n’ignore, mon cher Loustel, que le possesseur actuel de Briqueville fait faire de nombreuses réparations au manoir... qui en avait grand besoin.
— Allons 1 marquis, dit La Briche d’un ton de reproche, est-il convenable de rappeler à ce pauvre cadet certains souvenirs fâcheux? Où en serions-nous, tous
^ laut que uous sommes, si nous devions nous inquiéter de ce qui se passe dans les châteaux de nos familles? Quant à moi, j’ai beau me monter la tète et tâcher de m’étourdir, je ne peux songer à la vieille tour de la Briche, dont on m’a renvoyé quand j’avais à peine quinze ans, je ne puis même prononcer son nom sans avoir envie de pleurer.
— Sambleul dit d’Hercourt d’un ton bourru, si je pleurais mon château héréditaire, je le pleurerais avec des larmes de vin..., car je l’ai vendu pourboire.
— Le vieux nid à hiboux qui a donné son nom à ma famille, ajouta Loustel, avait été réduit eu cendres plus de cenl ans avant ma naissance; aussi je ne comprends rien à vos sensibleries... Mais je n’aurais pas cru le cadet de Briqueville si chatouilleux sur ce point; il est allé bien des fois depuis quelque temps à l’ancien logis de son père, et il ne paraît pas prendre ces visites trop aü tragique.
— En effet, répliqua Robert; après être resté près de deux ans sans oser approcher de Briqueville, je me suis ravisé, et j’ai voulu me tenir au courant des travaux qu’on y exécute.
— Vous y êtes donc entré? dit le marquis de Loustel dont le visage de parchemin exprimait une malice taquine ; en ce cas, vous êtes plus heureux que moi. L’autre dimanche, en me promenant dans le voisinage, j’eus aussi la fantaisie de voir où en étaient ces interminables travaux; je trouvai la porte soigneusement close. Je ne me décourage pas facilement, et, certain que la noble masure était occupée, je frappai des pieds et des poings pendant un quart d’heure. A la fin une fertiine, non moins vieille que le manoir, vint m’ouvrir.
— C’était Madelon, l’ancienne gouvern?jite de mon père, interrompit Robert dont le malaise redoublait.
— Eh 'bien! la gouvernante de votre honoré père, mou cher Briqueville, aurait dû mieux connaître la politesse -à l’égard des gens de qualité; car, lorsque j’eus témoigné le désir de visiter le château, elle me répondit qu’il lui était défendu de laisser entrer qui que ce fût, et elle me ferma la porte au nez.
— Il faut excuser cette bonne femme, marquis; comme elle vit à peu près seule, elle est devenue à moitié sauvage. Mais, dans le cas où vous persisteriez à visiter Briqueville, je vous proposerais de vous y accompagner moi-mème, et j'oserais vous y promettre un accueil plus hospitalier.
— Sur mon âme! si j’avais eu vingt ans de moins, je ne me serais pas retiré pacifiquement comme je le fis après cet affront. J’aurais enfoncé la porte ou escaladé la muraille, et cela d’autant plus volontiers que j’avais entrevu dans la cour une belle fille, qui, en m’apercevant, s’était sauvée bien vite.
— Une belle fille! répétèrent les verriers sur des tons différents.
— Bah! je gagerais, reprit Robert en s’efforçant de rire, que M. de Loustel a vu la petite Rosette, la sœur du rousseau Nicolas !
— Si la petite Rosette est rousse comme son frère, ce n’était pas elle ; la péronnelle en question avait les plus magnifiques cheveux noirs du monde. Par malheur, il ne m’a pas été possible d’examiner son visage, car elle s’enfuyait.
— Des cheveux noirs? répéta La Briche; tiens, liens! il faudra que j'aille un de ces jours rôder du côté de Briqueville... Ce vieux coqpiin de procureur Gaillardet aurait-il caché là quelque belle sultane, quelque charmante odalisque? De par le diable! ce serait œuvre méritoire de faire une descente chez ce vieux grippesou, tout bailli qu’il est maintenant !
— Prenez garde, La Briche, reprit Loustel avec son sourire narquois ; j’imagine que vous pourriez encore, une fois vous trouver en rivalité avec le cadet de Briqueville !
Ces insinuations malveillantes, où se manifestait l’humeur chagrine et contrariante de Loustel, avaient poussé à bout la patience de Robert. Il lança sur le marquis un regard irrité, et allait peut-être lui demander compte de cette espèce de persécution, quand un geste furtif de Michaud sembla le rappeler à lui-iuèrae. Son front cessa de se crisper; il sourit cl fut le premier
LE GEKTILnOMME VERRIER. 321
à tourner eu plaisanterie les suppositions au moins bizarres du vieil humoriste.
Ce sujet de conversation commençait à s’épuiser, à la grande satisfaction du cadet, quand la cabaretière s’interrompit tout à coup au milieu de sa besogne. Elle se posa en face de la table, et dit avec cette assurance d’une femme qui savait que plusieurs de ses auditeurs lui devaient de l’argent ou pouvaient lui demander crédit :
— Ne parlez-vous pas du vieux château de Briqueville, mes gentilshommes? Eh bien! je gagerais que pas un de vous n’a entendu parler de ce qui s’y est passé ces jours derniers?
— Qu’était-ce donc, maîtresse Gorju? demanda l’un des convives.
— Bah ! quelque sorcellerie encore, dit Robert avec un peu d’inquiétude ; notre chère hôtesse ne rêve pas autre chose.
— Je ne rêve pas, monsieur le cadet, reprit la Gorju, d’un air de dignité, et ce que j’ai vu, d’autres pourront le voir comme moi. Aussi, quand on devrait me couper en morceaux...
— Eh bien 1 la mère, dites-nous ce que vous avez vu de si terrible?
— L’autre soir, en revenant d’Helmières, mon homme et moi, nous aperçûmes au-dessus du château, à peu près à l’endroit où s’élevait jadis le clocher de la chapelle, une flamme bleuâtre qui demeurait immobile et éclairait les tours d’une lueur tout à fait extraordinaire. Nous crûmes d’abord que le feu était au bâtiment, et nous fûmes sur le point de donner l’alarme. Mais cette flamme n’augmentait ni ne diminuait; seulement, de bleuâtre qu’elle était, elle devenait quelquefois verte et quelquefois rouge. Ce n’était donc pas un incendie, et nous restâmes plus d’une heure à la regarder sans qu’elle s’éteignit; quand nous partimes, elle brillait encore, et toujours au-dessus de l’ancienne chapelle. Explique qui pourra l’apparition de cette lumière; mais plusieurs de nos voisins et voisines l’ont remarquée comme nous, non pas cette nuit-là.
LE GENTILHOMME VERHIER.
mais les nuits suivantes; interrogez-les,'et Gorju est là pour dire si je mens.
Gorju s’empressa de confirmer le récit dè sa femme.
— Bab I dit Robert en essayant encore de plaisanter, la vieille Madelon aura un peu forcé le feu de sa cuisine ; c’est là sans doute la cause de cette flamme bleue, verte et rouge qui a tant occupé maîtresse Gorju.
— Votre Madelon ne passe pas pour très-bonne catholique, monsieur de Briqueville, répliqua la Gorju; et cependant je ne crois pas qu’elle ait jamais eu l’idée de faire la cuisine, la nuit, dans la chapelle du château.
— Et quelle conclusion tirez-vous de là, maîtresse Gorj U Voyons, parlez sans crainte, je ne me fâcherai pas.
— Je ne voudrais pas vous offenser, monsieur le cadet; mais bien des bruits ont couru sur le manoir de Briqueville dans les anciens temps, et, si l’on osait dire sa pensée...
— Osez, osez, bonne femme ; encore une fois, je vous le permets.
— Eh bien donc! cette flamme qui se montre ainsi chaque nuit, précisément au-dessus de la chapelle, me parait assez significative... Ce sont de pauvres Ames en peine qui demandent des messes, et, si vous m’en croyez, vous leur en ferez dire au plus tôt.
Un éclat de rire général accueillit cette explication de l’hôtesse, et l’on finit par tourner en plaisanterie l’histoire de la flamme surnaturellq.
Cependant le couvre-feu venait de sonner à la grosse cloche du prieuré, et, bien que les gentilshommes verriers eussent certains privilèges, le moment était venu pour eux, comme pour les autres consommateurs, de quitter le cabaret. On se leva donc de table, on remercia La Briche de son hospitalité, puis on se sépara et chacun regagna son logis.
Nicolas avait été fort choqué de certaines expressions mal sonnantes de maîtresse Gorju à l’égard de sa tante Madelon, et en tout autre moment il n’eût pas manqué d’élever la voix pour l’honneur de sa parenté. Mais il
■ DigilizedL.
dut ajourner ses protestations et peut-être ses vengeances, occupé qu'il était de surveiller Lopès, dont les allures lui devenaient de plus en plus suspectes.
Lopès en effet avait écouté très-attentivement les propos des gentilshommes verriers sur la subite disparition de Vicenti et de sa fille, puis sur la flamme étrange que l’on prétendait avoir été vue à Briqueville. Il était rêveur, et, sans cesser de prêter l’oreille, ii semblait chercher un moyen de faire concorder ensem hle certaines circonstances qui peut-être n'avaient aucun rapport entre elles.
Nicolas, voulant avoir le cœur net de ses soupçons, avait fini par s’approcher de Lopès et par entamer avec lui une conversation oiseuse en apparence. Lopès, de son côté, en reconnaissant l’apprenti et le serviteur du cadet de Briqueville, l'avait accueilli aussi amicalement que semblait le lui permettre son caractère sombre et taciturne. D’ailleurs le rousseau savait prendre au besoin un air si simple et si naïf qu’on ne pouvait se défier de lui. L’entretien s’établit donc entre eux sans trop de peine, pendant la dernière partie du souper, et Nicolas se mit à raconter, à propos du château de Briqueville, des histoires de revenants, de goublins et de fées, qui, plusieurs fois, appelèrent le sourire sur la figure renfrognée de Lopès,
Au moment où l'assemblée se sépara, le rousseau était convaincu, d’après certaines questions détournées de Lopès, que cet homme avait quelque arrière-pensée dont il n’était pas facile de pénétrer la nature, mais qui devait intéresser des personnes auxquelles lui, Nicolas, était tout dévoué.
Lorsque le cadet de Briqueville, après avoir pris amicalement congé des autres gentilshommes, appela Nicolas pour l’accompagner à la verrerie, où ils logeaient tous les deux, Nicolas ne répondit pas à cet appel.
Diriitized by Cnogle