‹ Le gentilhomme verrierChapitre 20 sur 24 · UNE SOIRÉE DANS LES BOIS · texte numérisé non relu

UNE SOIRÉE DANS LES BOIS

Nicolas était sorti de l’auberge en- compagnie de Lopès, sa nouvelle connaissance. A peine eurent-ils fait quelques pas dans le village, maintenant désert et silencieux, que Lopès demanda, en adoucissant sa voix naturellement dure et impérieuse :

— La soirée est belle; voulez-vous donc, mon petit camarade, rentrer de si bonne heure? Pourquoi ne nous promènerions-nous pas un instant sur le chemin?

Nicolas, à son tour, répondit avec une apparente simplicité qu’il craignait les reproches de son maître, qu’il fallait être de bonne heure le lendemain à la verrerie; mais ces raisons n’étaient mises en avant que pour être réfutées, et bientôt ils se dirigèrent côte à côte vers la campagne.

Le ciel était clair et tout diamanté d’étoiles; mais il n’y avait pas de lune, et la terre était plongée dans l’obscurité. Quand les promeneurs furent hors du bourg, Lopès glissa sou bras sous celui de son compagnon et lui dit d’un ton déjà moins caressant :

— C’est de ce côté, je crois, que se trouve le château

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de Briqueville; vous allez m’y conduire, n’esl-il pas vrai, piccolo^

— Je ne m’appelle pas piccolo, monsieur, répliquais rousseau avec une feinte simplicité, mais Nicolas.

— Bon! ne faites pas attention; je me suis servi par inadvertance d’une expression amicale de mon pays. Quant au château de Briqueville, vous ne pouvez en ignorer le chemin, car vous y allez souvent, et je sais que vous êtes le parent de la personne chargée de le garder.

— Le château est bien loin, et si nous y frappions à pareille heure on ne nous ouvrirait pas.

— Je n’ai nullement l’envie d’y entrer; je veux seulement voir de loin cette flamme dont on parlait tout à l’heure au cabaret de Gorju.

Nicolas s’arrêta net.

— Si vous avez un tel désir, dit-il, ce nè sera pas moi qui vous servirai de guide. Je ne m’exposerai pas pour vous plaire à avoir les reins cassés ou le cou tordu.

— Vous voulez rire, jeune homme! reprit Lopès en cherchant à l’entraîner; prenez garde que je n’aime pas les moqueries.

Mais Nicolas demeura immobile.

— Écoutez, maître Lopès, dit-il avec une vivacité* qui était bien jouée si elle n’était pas naturelle, vous habitez le pays depuis quelques jours seulement et vous ne le connaissez pas encore; mais moi, je sais fort bien à quoi nous nous exposerions tous les deux en allant de ce côté, au milieu de la nuit. Si cette flamme existe, elle est produite par des êtres qui n’aiment pas qu’on les épie et qui savent punir les curieux; le moins qu’il pourrait nous arriver serait de nous embourber dans un marais ou de tomber dans quelque ravin, et de nous briser bras et jambes.

Lopès cherchait, malgré l’obscurité, à voir le visage de son interlocuteur.

— Corpol mon jeune muguet, dit-il avec impatience,

persistez-vous à vous moquer de moi? •

— Je ne me moque pas; mais si, pendant des nuits

entières, vous aviez été tourmenté par le goublin qui venait tirer ma couverture, cogner à ma porte ou gémir dans la salle voisine ; si vous aviez vu la bète havette qui a failli me noyer dans le ruisseau une fois que j’avais volé des pommes dans le clos de lamèreBidois; si enfin vous aviez été poursuivi comme moi par un loup-gai’ou une autre fois que j’allais poser des collets dans la forêt d’Helmières... Ahçà! vous ne croyez donc ni- aux sorciers, ni aux goublins, ni à rien du tout?

Lopès gardait un silence farouche; tout à coup il saisit Nicolas par le collet et le secoua comme un roseau.

— Vous êtes d'humeur joyeuse, dit-il avec rudesse; mais je n’en aurai pas le démenti maintenant... Marchez, marchez vite, ou, de par le diable 1 je vous ferai passer complètement l’envie de rire.

Et cette fois il entraîna le rousseau, qui sentait toute résistance impossible.

Peut-être, en effet, le pauvre Nicolas avait-il voulu se railler de son compagnon, mais il se trouvait pris à son propre piège, et il crut devoir montrer une entière résignation.

— Allons 1 soit, dit-il, je vous conduirai àBriqueville puisqu’il le faut ; mais vous vous en repentirez peutêtre, je vous en avertis.

Ils marchèrent un moment en silence.

— Ne nous fâchons pas, jeune homme, dit enfin Lopès d’un ton radouci ; je ne vous veux pas de mal, car vous avez contribué à me sauver du naufrage, et je souhaiterais au contraire pouvoir vous témoigner ma gratitude. Écoutez-moi donc : j’ai à remplir une mission importante dans ce pays, et, si vous consentiez à m’aider, je vous en récompenserais d’une manière généreuse.

— Ah çàl monsieur Lopès, répliqua Nicolas avec un étonnement naïf, quelle affaire avez- vous donc dans ce pays? Ne sait-on pas que vous y ôtes venu bien malgré vous et par hasard, car certainement le navire qui vous a porté ici avait une autre destination?

— Oui, répliqua Lopès ; aussi ai-je pensé que la vo

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LE GENTILUOMME VERRIER.

lonté expresse de Dieu et de la Madone avait conduit les derniers événements et m’avait tracé elle-même mon devoir. Après'une longue attente, j’avais désespéré du succès, et je retournais dans mon pays, quand le désastre est arrivé. Seul j’ai été sauvé de la mort; un inexplicable hasard m’a jeté dans le coin du monde où je pouvais accomplir ma tâche, et une des premières personnes que j’ai aperçues en rouvrant les yeux a été celle que je cherchais depuis si longtemps... Jeune homme, je vous le dis, le doigt de la Providence est là, et vous pouvez m’aider sans risquer le repos de votre âme!

Celui qui parlait avait maintenant un accent de conviction profonde, de sombre fanatisme, qui donna un ' léger frisson à Nicolas.

— Eh bien! qu’attendez- vous de moi, maître Lopès? demanda-t-il.

En ce moment, on atteignait un point où la route se partageait en deux branches ; l’une allait à Briqueville, l’autre au château d’Helmières, à travers la forêt de ce nom. Lopès s’arrêta tout à coup :

— Quelle est celle de ces routes qui conduit au château de Briqueville? dit-il.

— Celle-ci, répliqua Nicolas sans hésiter.

Et il prit celle qui menait à Helmières. Son air assuré parut calmer les soupçons de Lopès.

— A, la bonne heure , reprit-il ; eh bien ! il ne sera, pas nécessaire de pousser jusqu’au château : il suffira que vous me le montriez de loin; je veux seulement m’assurer si cette flamme dont on parle est bien une réalité... En attendant, je n’exige de vous rien de plus que des renseignements sur des choses et des personnes qui vous sont parfaitement connues ; mais prenez garde de me répondre avec sincérité.

En même temps, il se mit à questionner Nicolas sur la verrerie de Roquencourt et sur les nombreux ouvriers qu’on y employait. Il s’informa si depuis deux ans quelque découverte sérieuse, quelque amélioration importante avait été faite dans cette usine, et il

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insistait particulièrement pour savoir si des essais n’avaient pas été tentés dans le but de fabriquer des glaces et des cristaux de luxe. La conversion de l’ancien sacripant n’était pas encore si complète qu’il n’eùt pu, au besoin, inventer un bon gros mensonge pour donner le change au questionneur; mais il se contenta d’affirmer la vérité, à savoir qu’on fabriquait encore à Roquencourt des vitres, des verreries et des bouteilles comme on les fabriquait déjà cent ans auparavant. Lopès demeura pensif.

— C’est singulier, murmura-t-il comme se parlant à lui-mème; mais alors, corpo/ qu’attend-tZ donc?

« Maintenant, jeune homme, poursuivit-il tout haut, répondez-moi avec la même franchise ; vous connaissez Vicenli, cet ouvrier italien qui est arrivé ici avec sa fille, il y a déjà près de deux ans?

— Je ne saurais le nier, car Vicenli travaille au même’ ouvreau que moi, sous les ordres de M. le cadet.

— Bien ; et n’avez-vous pas entendu parler d’une ^ amourette qui aurait existé entre votre maître et Paola Vicenti?

— Oui, oui, on a beaucoup bavardé là-dessus, çomme aussi l’on a prétendu que le père et la fille savaient la magie et avaient un grimoire. S’ils sont sorciers ou non, je ne saurais le décider; mais certainement mon maître n’aime pas mademoiselle Paola, quoi qu’on ait pu dire, et, si elle lui a donné un philtre, le philtre était éventé et ne valait rien; car M. le cadet aime une demoiselle du voisinage, qui est autrement huppée, autrement belle et autrement noble que la petite Vi- I centi... Je le sais bien, moi, puisque je porte les lettres!

Lopès ne put retenir un mouvement de joie.

— S’il eu était ainsi, murmura-l-ii, je serais encore arrivé à temps... Une autre question, jeune homme, ajoula-l-il, et, cette fois encore, songez bien à ce que vous allez me répondre, car j’attache à cette réponse une extrême importance... Savez-vous où se trouvent en ce uioment Vicenli et sa fille?

— Us ont quitté Roquencourt, la chose est certaine.

LE GESTILUOMME VERRIER.

— Mais où sout-ils allés?

— A Caen, à Cherbourg, à Coulances, je ne suis pas sûr de la ville.

— Et qu’y font-ils?

— Maître Michaud a, dit-on, chargé l’Ilalien d’opérer certaines acquisitions pour la verrerie... Peut-être aussi le père et la fille ont-ils voulu se soustraire aux avanies des gens de Roquencourt.

— L’une et l’autre supposition pourraient être vraies, dit Lopès avec réflexion; mais le Vicenti et la Paola ne seraient-ils pas revenus secrètement ici?

— Dans ce cas, ils ne sauraient se cacher si bien qu’ils ne fussent promptement découverts, répliqua Nicolas avec un malaise évident; vous n’avez pas d’idée comme on est curieux chez nous.

— Pourquoi, par exemple, ne seraient-ils pas cachés à Briqueville?

— Qui a pu vous dire...

Nicolas s’arrêta brusquement.

— Parlez donc! dit Lopès en frappant du pied.

Le pauvre rousseau, malgré son eiTronterie, était fort embarrassé, et il regrettait beaucoup de s’être aventuré par cette nuit sombre en pareille compagnie. Néanmoins il répondit avec effort :

— Comment pouvez-vous croire de telles sottises? Le château appartient au procureur Gaillardet, qui défend expressément d’y laisser entrer personne.

— Ce n’est donc pas au château que va le soir et le matin le cadet de Briqueville, quand on Je voit rôder dans la campagne?

L’observation de Lopès parut de nouveau déconcerter Nicolas; cependant, après une courte pause, il répondit avec aplomb :

— Vous avez pu entendre tout à l’heure M. de La Briche affirmer que mon maître était amoureux d’une demoiselle de qualité demeurant dans le voisinage... N’est-il pas facile de deviner le but de ses promenades ?

Lopès eut l’air de se contenter de ces explications, et l’on chemina quelques moments encore sans rien dire.

Les promeneurs se trouvaient alors en plein bois, et l’horizon était fermé de tous côtés par des massifs d’arbres. A peine voyait-on à se conduire, et la difficulté devint plus grande encore quand Nicolas prit une allée ombragée, tortueuse, au-dessus de laquelle on n’apercevait qu’une étroite bande du ciel. Lopès, malgré sa préoccupation, finit par concevoir des doutes sur la bonne foi de son guide.

— Ne serons-nous pas bientôt en vue du château? demanda-t-il avec défiance.

— Tout à l’heure... 11 est là derrière ce bouquet d’arbres.

— Il me semblait qu’on n’avait pas besoin de traverser la forêt pour se rendre à Briqueville?

— Nous avons tourné un peu à gauche afin d’éviter la lande hantée par le spectre appelé la Milloraine... A cette heure de la nuit, la Milloraine aurait pu avoir la fantaisie de nous jouer quelque méchant tour.

Lopès n’avait pas lâché le bras du rousseau, il le serra sous le sien avec plus de force, en répétant d’un ton sombre :

— Malheur à vous si vous cherchez à m’échapper!

Il reprit bientôt :

— Je ne suis pas ce que je parais être, jeune homme; j’obéis à des personnages puissants, aussi magnifiques dans leurs récomT»enses que terribles et inexorables dans leurs châtiments. Quoique nous soyons ici bien loin de leur demeure habituelle, ils nous voient, ils nous entendent peut-être, et leur colère est suspendue sur nos têtes. La mission qu’ils m’ont donnée, je suis resté bien longtemps sans l’accomplir : les obstacles et les dangers se sont multipliés devant moi; j’ai cru que je serais dans la nécessité de reparaître devant eux avec la honte de n’avoir pas réussi. Mais la bonté divine m’a fait retrouver la trace que j’avais perdue, et, dussé-je y périr, j’exécuterai l’ordre de Dieu... et de la seigneurie. L’homme que je cherche, c’est Vicenti, et il faut que vous m’aidiez à le retrouver... entendez-vous? Il le faut, ou malheur ’à vous!

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Nicolas tremblait de tous ses membres; il fit un effort inutile pour se dégager.

— Voudriez-vous essayer de lutter de vigueur avec moi? dit Lopès avec dédain.

— Ce n’est pas cela; mais n’avez- vous rien vu, rien entendu?... Tenez, là... près de ce buisson?

Nicolas s’était arrêté et désignait quelque chose qui se glissait avec un faible bruissement dans le feuillage.

— C’est un lièvre ou un chevreuil qui va au gagnage, dit Lopès avec impatience.

— C’est plutôt le varou... ou le bélier noir... ou même la bête de Saint-Germain, répliqua le rousseau qui tremblait de plus en plus.

Mais sa frayeur était-elle causée par la superstition ou par autre chose? On se remit en marche.

— Vous ne m’avez pas répondu? reprit Lopès.

— Que voulez-vous que je vous réponde? Vicenti n’a dit à personne où il allait. Et... mais qu’aperçois-je là? ajouta-t-il en s’arrêtant de nouveau et en cherchant, mais en vain, à délivrer son bras.

— Où donc? demanda Lopès en le retenant comme dans un étau.

— Ne voyez-vous pas cet objet blanc placé en travers du sentier?

— Parla Madone! c’est une flaque d’eau laissée par le dernier orage.

— Non, non, c’est cette apparition que nous appelons les bières... Signons-nous, monsieur, et revenons sur nos pas, ou nous mourrons dans les trois jours.

Mais il ne lui fut permis ni de s’arrêter ni de revenir en arrière; au contraire, on l’obligea de marcher encore en avant, et quand on fut auprès de l’objet blanc qui avait tant effrayé le rousseau, il se trouva qu’en effet c’était une flaque d’eau où se reflétait le ciel.

Lopès était trop rusé lui-même pour ne pas soupçonner que tout ce manège avait pour but de lui échapper; sa colère ne tarda pas à éclater.

— Sais-tu, misérable enfant, dit-il d’une voix sourde, que nous sommes seuls dans cette forêt, au milieu de

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la nuit; que personne ne nous a vus sortir ensemble, que ta vie est absolument dans mes mains, et que, moi qui te parle, je fais aussi peu de cas de la vie d’un homme que de celle du plus vil animal? D’aüleurs, si dans quelques jours on trouvait ton corps caché sous des feuilles sèches, crois-tu que personne au monde songerait à m’accuser de ta mort?

Le malheureux Nicolas n’essaya plus* de cacher la terreur qu’il éprouvait.

, — Eh bienl monsieur Lopès, balbutia-t-il, qu’attendez-vous de moi? Je ferai tout ce que vous me commanderez.

— A la bonne heure... D’abord, il faut que dans cinq minutes nous soyons en vue du château de Briqueville.

— Cinq minutes, c’est bien peu, mon bon monsieur; car, s'il faut le dire, nous nous sommes égarés.

Nicolas pouvait l’affirmer en toute assurance; depuis Roquen court on avait constamment tourné le dos • à Briqueville, et on était engagé en ce moment dans le plus épais des taillis d’Helmières.

— Tâche donc de retrouver ton chemin au plus vite, reprit Lopès, et n’abuse pas de ma patience... Mais ce n’est pas tout" : tu sais, j’en suis sûr, où trouver ce Yicenti qui a disparu tout à coup du pays à mon arrivée; dis-moi où il est, dis-le moi à Tinslant, ou tu vas mourir l

Il s’était arrêté brusquement, et tandis que d’une main il retenait toujours le rousseau, de l’autre il appuyait contre la poitrine ‘de Nicolas un objet dont celui-ci sentait, la pointe acérée à travers ses habits.

— Holà! vous me faites mall balbutia-t-il; je ne voudrais pas mentir, et...

— Tu sais donc quelque chose? Réponds... réponds, ou tu es perdu !

Et la pointe s’enfonçait peu à. peu, de manière à causer une vive douleur au malheureux enfant.

Ce que la ruse et la résolution n’avaient pu faire, la souffrance le fit. Nicolas bondit avec tant d’énergie et d’une manière si subite qu’il dégagea son bras. Il vou-

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lut fuir, mais il n’avait pas aperçu un de ces trous que les bûcherons creusent pour déraciner les gros arbres, et il tomba dedans la tète la première. Heureusement Lopès qui le poursuivait éprouva le même accident; taudis que Lopès demeurait étourdi de sa chute, le rousseau, plus alerte, se traînait sur les genoux et sur les mains, sortait de l’excavaliou, et, s’élançant dans les broussailles, très-fourrées en cet endroit, disparaissait aux yeux de son adversaire.

Celui-ci pourtant ne tarda pas à se relever et à se remettre aux trousses de Nicolas, en marmottant des imprécations en langue étrangère. Il ne pouvait le voir, mais il l’entendait se frayer passage dans les ronces, et il finit par le serrer de très-près. Le roûsseau ne trouva d’autre expédient que de se tapir dans une touffe de fougères, au pied d’une cépée, et de demeurer complètement immobile, en retenant son souffle. La ruse réussit; l’obscurité était si profonde dans ce taillis que la vue ne pouvait servir à grand'chose. Aussi Nicolas eut-il bientôt la satisfaction de reconnaître que son ennemi tournait sur lui-même ne sachant plus évidemment de quel côté chercher.

Lopès, découragé, essaya d’employer de nouveau la douceur envers son guide ;

— Eh! jeune homme! piccolo !... Nicolas! appela-t-il en donnant à sa voix les intonations les moins menaçantes, où diable êtes-vous? A liez-vous donc prendre au sérieux cette plaisanterie? J’ai seulement voulu voqs effrayer; est-ce qu’on tue les enfants de votro âge? Allons! revenez vite, et que tout soit fini! Nous rentrerons ensemble à Roquencourt... Comment parviendrais-je à me tirer seul de celte damnée forêt?

Nicolas entendait distinctement tout cela; mais il se gardait bien de bouger. Il trouvait la plaisanterie de Lopès un peu trop lugubre, et pour rien au monde il ne se fût décidé à donner signe d’existence. Lopès ne cessait de rôder autour de lui, et une fois il posa le pied, sans le savoir, sur la main du pauvre garçon, îs’icolas eut la force de retenir un cri et de supporter dans une immobilité complète cette atroce douleur.

Son persécuteur ne tarda pas à s’éloigner un peu; k mais il eût été imprudent au rousseau de reprendre sa course, car le bruit le plus léger pouvait attirer l’attention au milieu du silence profond de la nuit. Lopès paraissait maintenant exaspéré; il frappait du pied, il grinçait des dents et proférait dans sa langue des jurons qui devaient être formidables.

— Ce maudit enfant, disait-il, va soulever tout le pays contre moi, et si l’on vient à découvrir qui je suis... Nous avons eu assez de peine, ce pauvre Luigi et moi, à nous soustraire aux recherches de la justice française... Je promets un cierge à san Stephano si le saint me fait retrouver ce garnement, pour que je lui traverse la gorge avec mon poignard!

, Nicolas devinait parfaitement le sens de ces paroles à l’accent énergique de celui qui parlait, et il continuait de se tenir coi dans le feuillage. Cependant Lopès eût pu encore longtemps tourner dans le même cercle, quand une bête fauve partit à quelque distance, écartant avec force les herbes et les buissons. 11 crut que Nicolas s’était enfin décidé à détaler, et il se mit à poursuivre l’animal en lui adressant des interjections françaises et italiennes qui, en tout autre moment, eussent fort diverti le rousseau.

Nicolas profita de cette méprise; il fut prompt à se redresser, et, tandis que Lopès s’éloignait d’un côté, il s’enfuyait de l’autre avec rapidité.

Après avoir couru quelques instants, il s’arrêta pour s’orienter. Comme il avait fort pratiqué ces bois pendant son enfance, la chose ne fut pas difficile pour lui, malgré les ténèbres. Il se hâta donc de sortir du fourré.

— Hum! disait-il en se glissant furtivement le long des interminables allées, il m’en a cuit d’avoir fait le finaud avec ce butor de Lopès} Une chose du moins me console, c’est que, s’il veut dormir cette nuit, il lui faudra dormir dans les bois.

Il atteignit enfin la lisière de la forêt et, au moment de s’engager dans la partie découverte du pays, il s’arrêta de nouveau pour s’assurer qu’on ne le poursuivait plus. Un morne silence régnait toujours autour

de lui, seulement, à une grande distance en arrière, on entendait de faibles accents de voix humaine. Lopès avait-il rencontré quelqu’un dans ces solitudes, ou bien, perdu dans le taillis, appelait-il à son aide? Le rousseau ne s’en inquiéta pas davantage, et, assuré que le danger était loin, il continua sa route vers Roqucncourt.

Il était près de minuit, et Nicolas eut quelque peine à se faire ouvrir la porte de la verrerie. Après y être parvenu, il se dirigea en tapinois vers le petit appartement de son maître, espérant gagner sans être aperçu l’espèce de soupente où il couchait. Mais il trouva le cadet de Briqueville encore levé et étudiant un gros Traité de la verrerie tiré de la bibliothèque de maître Michaud.

Robert, à la vue du délinquant, abandonna sa lecture, et fixa sur lui un regard sévère.

— Je croyais, lui dit-il froidement, que vous aviez renoncé à vos allures vagabondes d’autrefois; je me suis trompé, à ce qu’il paraît; mais je vous le déclare, si vous reprenez vos funestes habitudes...

— Pardonnez-moi,- monsieur le cadet ! répliqua Nicolas d’un ton piteux; je viens de passer un vilain quart d’heure, allez t

Alors seulement Robert s’aperçut que le pauvre enfant avait les mains et le visage couverts d’écorchures, qu’il était défait, tout en nage, et que ses vêtements étaient déchirés. 11 changea de ton aussitôt :

— Pour Dieu! mon garçon, que t’est-il donc arrivé? Et d’abord quel est ce sang que je vois à ta souquenille ?

— Je ne sais trop, monsieur le cadet; ce pourrait bien être la marque du couteau ou du poignard avec lequel Vautre a failli me tuer.

— Te tuer? qui donc aurait voulu... mais avant tout, laisse-moi voir ce que tu as là à la poitrine?

Le sarrau et la chemise de toile rousse avaient été perforés par une pointe aiguë, qui avait pénétré de quelques lignes au-dessous du sein gauche.

— Tu as couru un danger réel, dit Robert avec émotion; si la main qui a produit cette blessure eût appuyé

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un peu plus, c’en était fait do toi... Mais hâte-toide me raconter ton aventuré. '

Ainsi encouragé, Nicolas exposa dans le plus grand détail son excursion dans les bois. Quand il parla de la curiosité de Lopès au sujet de la flamme mystérieuse observée sur le château de Briqueville, Robert l’interrompit :

— Ah ! ah ! lui aussi a été frappé de cette circonstance? reprit-il. Déjà ce soir les gentilshommes verriers se sont beaucoup trop occupés de celte flamme... C’est bon! il faudra y pourvoir... Mais continue, mon pauvre Nicolas; comment cet homme en est-il venu à menacer ta vie?

Le rousseau acheva son récit, que Robert avait écouté avec un étonnement mêlé d’effroi.

— Mais ce Lopès est un scélérat ! s'écria-t-il ; abuser ainsi de sa force contre un jeune garçon venu avec lui sans défiance ! Ah çà! ce pauvre Vicenti, avec ses terreurs continuelles, avait donc raison? L’individu que nous avons eu tant de peine à sauver du naufrage est bien le second sbire... Enfin, à présent qu'il est connu, il ne sera plus dangereux pour personne.

— Vous croyez donc, monsieur le cadet, que je n’aurais rien à craindre de lui si je le rencontrais désormais dans les rues de Roquencourt?

— Je suis convaincu, au contraire, qu’il aura désormais plus peur de loi que toi de lui. Toutefois, ne dis rien à la verrerie de ce qui s’est passé cette nuit; n’en parle à personne, à personne au monde... m’as-tu bien compris?

Avant de renvoyer Nicolas à son lit, dont le pauvre diable avait grand besoin, le cadet de Briqueville voulut lui panser sa blessure; mais Nicolas déclina tout honteux un pareil honneur, assurant qu’il ne souffrait point, et, afin d’en donner la preuve, il se mit à sauter et à danser dans la chambre. Robert le laissa donc aller; quant à lui, il passa encore plusieurs heures à réfléchir sur ce qu’il avait à faire dans cette grave conjoncture.

l’informatiok.

Le lendemain malin, Robert, après avoir prévenu maitre Michaud qu’il ne paraîtrait pas ce jour-là dans les ateliers, se rendit au couvent. En traversant la cour, il vit deux chevaux attachés à des anneaux de fer près du montoir, ce qui annonçait que des visiteurs venaient d’arriver à la communauté, et dans l’antichambre il trouva un garde-chasse portant la livrée du baron d’IIelmières. Il connaissait bien ce garde, qui semblait attendre une audience du prieur, et il n’eût pas été fâché de causer avec lui. Mais ce serviteur de la famille d’Helmières était là en compagnie du pourvoyeur, le plus curieux et le plus bavard des frères lais; aussi Robert se contenta-t-il de répondre gracieusement à son salut respectueux, et il entra dans la bibliothèque où il savait trouver sou oncle.

Le père Ambroise, en effet, n’était pas seul : un homme de loi et un scribe assis devant une table rédigeaient un acte sous sa dictée. C’était le procureur Gaillardet, celui-là môme à qui le cadet de Briqueville avait tant d’obligations, et son clerc Ghamuzot.

LE GENTILHOMME VEHRIER.

Gaillardet, quoique déjà vieux, avait toute l’aclivilé d’un âge moins avancé ; son œil gris, à peine visible sous les toufl'cs do son ample perruque, rayonnait de finesse et de pénétration. Il portait la robe noire, alors exclusivement affectée aux magistrats, car Gaillardet, comme nous le savons, n’était pas seulement procureur du couvent, mais encore bailli du prieuré de Roquencourt, qui avait droit de basse et moyenne justice sur plusieurs fiefs du voisinage. Du reste cette charge de bailli, avouons-le, était à peu près une sinécure : Gaillardet avait rarement, très-rarement, l’occasion de l’exercer, et surtout il manquait de moyens pour faire exécuter ses sentences au criminel. Aussi se bornait-il habituellement à tancer vertement les délinquants dignes d’indulgence qu’il avait mandés à sa barre ; quant aux auteurs de délits graves, il les envoyait à une justice voisine où la répression était plus sérieuse,

Robert, après avoir salué son oncle, tendit la main à Gaillardet, avec qui il avait fait connaissance depuis peu, tandis que Ghamuzot, jeune coquin au regard oblique, pliait en deux sa maigre échine flottant dans un sarrau noir.

— C’est un heureux hasard qui vous a conduit ici ce malin, maître Gaillardet, dit Robert; car je venais entretenir mon oncle d’une affaire grave, dans laquelle nous aurons besoin de vos conseils et peut-être de votre ministère.

— AhI ahl do quoi s’agit-il donc? demanda Gaillardet avec vivacité; est-ce que certaine personne élèverait certaines prétentions au sujet d’un certain château?

— Ce n’est pas cela, répliqua le cadet de Briqueville; il s’agit d’une affaire qui regarde le bailli de Roquencourt... J’ai à vous dénoncer une tentative d’assassinat.

— Une tentative d’assassinat! peste! s’écria le procureur.

— Une tentative... contre vous, mon enfant? demanda le prieur effrayé.

— Non, non, mon bon oncle; mais contre une personne qui m’appartient et que mon devoir est de protéger.

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Et Robert exposa en détail les événements de la nuit précédente. Après l’avoir écouté, le prieur et le juge réfléchirent quelques instants.

— Véritablement, reprit le père Ambroise, ce Lopès, si c’est ainsi que l’étranger se nomme, est un homme dangereux... La situation du pauvre Nicolas, seul avec lui dans la forêt, au milieu de l’obscurité, m’a donné le frisson.

— Eh bien 1 mon révérend père, dit le procureur, nous allons éplucher cet aventurier de la bonne façon... Mais il importe avant tout que je voie le jeune Nicolas en personne et que je l'interroge dans les règles.

On dépêcha un frère lai pour chercher le rousseau à la verrerie. En attendant son retour, Gaillardet reprit :

— Je crois, comme M. le cadet, mon révérend, que cette affaire se rattache d’une manière intime à l’événement qui a marqué l’arrivée de l’Italien Vicenti et de sa fille à Roquencourt. A cette époque, bien que je ne fusse pas encore bailli en titre, je fus chargé d’informer sur l’assassinat dont l’intervention de M. de Briqueville avait seule empêché l’accomplissement. Par malheur, ce Vicenti semblait avoir un secret motif de cacher la vérité ; on ne put tirer de lui et de sa fille que des renseignements vagues et insuffisants. Quand on l’interrogea sur le nom et le rang de l’assassin, il se troubla et ne sut que répondre. Je dressai pourtant un procès-verbal que j’envoyai à toutes les justices du parlement de Rouen, avec un mandat d’amener décerné contre le coupable. Mais je n’en ai jamais reçu de nouvelles, et je croyais cette affaire bien et dûment remise à plus ample informé, comme nous disons en termes de palais, quand elle se réveille aujourd’hui à propos de personnes différentes.

— Vicenti m’a donné lâ certitude, dit Robert, que l’individu borgne dont on a retrouvé le corps après le dernier naufrage était réellement l’Italien que j’avais blessé au visage. Il n’a pas reconnu Lopès aussi positivement, il est vrai; mais, j’en suis convaincu, si l’on procède à des informations légales, on découvrira que

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ces deux îiommes "S’étaient associés pour un dessein coupable.

— C’est possible, mais je ne vois pas encore quels motifs auraient eus ces gens-là d’assassiner Vicenti, ou Nicolas, ou toute autre personne.

Robert dut expliquer que Lopès et l’autre Italien défunt étaient, selon toute apparence, des sbires envoyés par le gouvernement vénitien pour empêcher Vicenti de trahir les secrets de l’industrie verrière, dont Venise avait le monopole.

— Mais alors, s’écria Gaillardet, le cas serait des plus graves! Nous sommes en paix avec l’État de Venise, et il y aurait là une violation flagrante du droit des gens, violation dont le roi saurait tirer une prompte vengeance. Si votre sbire, réel ou prétendu, osait invoquer une pareille garantie, il serait bel et bien pendu dans les vingt-quatre heures, n’y eût-il plus de corde dans toute la Normandie.

Eu ce moment, Nicolas entra et confirma par sa déposition tout ce qu’avait dit son maître. On examina de nouveau sa blessure, et le juge reconnut qu’il y avait urgence de lancer un mandat d’amener contre Lopès. L’acte fut bien vite dressé, signé, et le cachet du bailliage y fut apposé séance tenante.

— Maintenant, dit Gaillardet d’un air moqueur, le plu^ difflcile reste à faire. Nous n'avons sous la main ni archer de la prévôté, ni maréchaussée, ni exempt, ni personne qui puisse opérer l’arrestation du coupable. La Thémis de Roquencourt tient d’une main la balance pour peser les causes, mais elle ne tient pas de l’autre l’épée pour exécuter ses sentences... D’ailleurs, où trouver ce coquin? Il est douteux qu'il ait osé rentrer au bourg après sa tentative criminelle.

— Vous pouvez bien le dire, monsieur le bailli, répliqua Nicolas; tout à l’heure j’ai rencontré la mère Ronnard, l’hôtesse tie Lopès, et elle prétend ne l’avoir pas vu depuis hier au soir. Ma foi ! il n’y aurait rien d’impossible qu’il fût encore à cette heure dans la forêt, car je l’ai laissé dans un endroit où l’on rencontre plus d’épines et de ronces que de violettes... Mais, avec vo-

LE GEMTILHOMME VERRIER.

tre permission, maître Gaillardet, je viens de voir dans l’antichambre une personne qui pourrait au besoin prêter main-forte à la justice : c’est Pascal, un des gardes-cbasse de M. d’Helmières, un compagnon solide... auquel j’ai joué plus d’un tour autrefois.

Il va sans dire que ces dernières paroles étaient prononcées à voix basse, et, comme eût dit Vicenti, in petto; aussi ne furent-elles pas remarquées, et Gaillardet s’écria tout joyeux :

— Morbleu I voilà une bonne idée ; je n’avais pas pensé aux gardes de M. d’Helmières. Cependant, le délit ayant été commis sur les terres du baron, il semble tout naturel...

— Et moi j’oubliais, dit le prieur, que ce garde attend depuis une heure, et que cette longue attente pourrait mécontenter son maître. Qu’il entre donc, et nous saurons si l’on peut compter sur lui.

On introduisit Pascal, gaillard athlétique, fort capable d’accomplir la mission qu’on lui destinait. Le prieur, après lui avoir demandé des nouvelles de la famille d’Helmières, s’informa du motif de sa venue.

— Sauf le respect de Votre Révérence, répondit Pascal, je viens, de la part de M. le baron, vous donner avis que mon camarade Labranche et moi nous avons arrêté, la nuit dernière, un braconnier dans la forêt. Ce braconnier n’est pas du pays; mais comme en dernier lieu il a habité Roquencqurt, je suis chargé de vous demander votre bon plaisir au sujet de ce vagabond.

Tous les assistants firent un mouvement de surprise.

— Il serait, parbleu ! curieux, s’écria Gaillardet, que ce braconnier fût précisément... Pascal, comment se nomme-t-il ?

— Il prétend se nommer Lopès, monsieur le bailli, et c’est, paraît-iî, l’homme que M. de Briqueville a retiré de la mer il y a quelques jours. '

— Raro anlecedentem scelestum, murmura l’homme de loi, qui se piquait de littérature.

Il interrompit sa citation pour demander à Pascal des détails sur cette importante capture.

LE GENTILnOHHE VERRIER.

— Or donc, reprit le garde, Labranche et moi nous faisions une tournée, la nuit dernière, dans le voisinage de la Mare au sanglier, quand nous entendîmes comme un bruit de voix à quelque distance. Nous nous arrêtâmes tout à coup, mais le bruit avait cessé.

« — Ce sont des braconniers, me dit Labranche.

« — C’est tout de même drôle, que je répondis; les braconniers sont malins, et ils ne s’amuseraient pas à jaser tout haut. »

tt Cependant nous avançâmes ; quelque chose courait dans les halliers, et ce n’était ni une bête fauve ni une bête noire; c’était certainement un chrétien.

« — Prends à droite, que je dis à Labranche, moi je prendrai à gauche, et nous verrons bien. »

« Nous partons chacun de notre côté; tout à coup j’entends Labranche crier comme un possédé. Je me hâte d’arriver, et je trouve mon pauvre camarade se débattent contre un grand coquin qui l’avait déjà terrassé et voulait le frapper avec un couteau. Je me suis jeté sur le malfaiteur ; à nous deux nous l’avons mis à la raison, et, après lui avoir lié les mains, nous l’avons conduit à Helmières.

— Mais comment savez-vous que c’était un braconnier? demanda le prieur.

— Ehl Votre Révérence, qu’aurait-il pu faire à cette place s’il n’en avait voulu au . gibier de M. le baron ? D’ailleurs il était comme un furieux ; il s’était rué sur Labranche avant toute explication et avait failli le tuer. Or, pourquoi eût-il ainsi attaqué Labranche s’il ne se fût pas senti en faute ?

— Je sais bien à qui il en voulait, moi, murmura Nicolas; je l’ai échappée belle !

— Quand il s’est vu prisonnier, poursuivit Pascal, il a changé de ton ; il a dit qu’il s’était trompé, qu'il avait cherché à se venger d’un jeune drôle qui par méchanceté l'avait égaré dailsles bois; mais nous ne l’avons pas écouté, et nous l’avons enfermé dans une cave qui sert de cachot, et où il a passé la nuit sur une botte de paille. Ce matin, M. d’Helmières à son réveil a questionné le malfaiteur ; mais celui-ci n’a répondu que des sottises ; il

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parlait d’une manière obscure, puis il roulait de gros yeux menaçants...

— Il suffit, Pascal, dit le prieur; je vais causer de cette affaire avec M. le bailli... En attendant, descendez à la cuisine, où l’on vous donnera quelque chose à manger; vous serez prévenu quand on aura pris une décision.

Pascal s’inclina et sortit avec Nicolas, qui retournait à la verrerie.

— Eh bien! que ferons-nous, maître Gaillardet? demanda le prieur.

— La chose est simple maintenant, répliqua le procureur; il n’y a qu’à conduire ce Lopès à la prison du couvent et à l’y retenir jusqu’à ce que nous soyons complètement édifiés sur son compte.

— En effet, dit le cadet de Briqueville, ce serait une grande imprudence si on le laissait libre d’accomplir les mauvais desseins qu’il médite certainement.

— Messieurs, dit le prieur à son tour, vous avez raison peut-être au point de vue des lois et au point de vue de la prudence ; cependant je dois aussi examiner les choses au point de vue dé la charité chrétienne. De quoi cet étranger est-il coupàble? En définitive, il n’est pas prouvé qu’il soit Italien, sbire de Venise, et qu’il soit chargé d’assassiner Vicenti; peut-être est-ce involontairement qu’il a blessé dans l’obscurité ce jeune étourdi. Enfin, en attaquant le garde Labranche, il croyait évidemment avoir retrouvé le rousseau, dont la fuite l’avait exaspéré. Pour moi, je ne vois dans cet homme qa’un pauvre naufragé, dénué de ressources, auquel les malheurs passés, l’incertitude du présent et de l’avenir ont sans doute un peu troublé la cervelle : mon opinion est-elle si déraisonnable?

Gaillardet et Robert lui-même ne purent s’empêcher de convenir que des présomptions plutôt que des faits positifs s’élevaient contre Lopès.

— Eh bien ! mon révérend père, dit le bailli, si vous le voulez, je vais me rendre sur-le-champ à Helmières; je verrai cet individu, sbire, aventurier, naufragé, braconnier, ou quel que soit sou titre; je l’interrogerai dans

les formes, et j’agirai selon ma conscience, après examen.

— Faites cela, mon cher Gaillardet, répliqua le prieur; je sais combien vous ôtes habile; ce pécheur ne saura pas dérober ses secrets à votre regard pénétrant. Allez 'donc à Helmières; l’acte que vous étiez en train de rédiger relativement aux dîmes peut aisément se remettre.

Gaillardet se disposa sur-le-champ à partir.

— Je regrette de ne pas vous accompagner, monsieur le bailli, dit le cadet de Briqueville, car cette affaire excite vivement mon intérêt.

— Pourquoi alors ne viendriez-vous pas avec moi?

— Vous ignorez que M. d’Helmières ne me voit pas de bon œil depuis l’affaire du capitaine Briqueville... D’ailleurs je n’ai pas de cheval.

— Vous prendriez le cheval de mon clerc, et Chamuzot resterait ici à rédiger l’acte des dîmes sous la dictée du révérend père, qui s’y entend à merveille... Vous me serviriez de secrétaire, et vous fourniriez des indications précieuses pour arriver à la connaissance de la vérité.

Robert était violemment tenté. Il avait, comme on peut le croire, certains motifs secrets pour désirer s'introduire au château d’Helmières; il regarda son oncle, qui lui dit en souriant :

— Je ne vois aucun inconvénient à cette visite, Robert;- pourquoi ne vous assureriez-vous pas par vousmême des intentions d’un personnage suspect qui a usé de violence envers votre valet, et que l’on soupçonne de vouloir tuer un verrier de Roquencourt? Votre intervention dans cette affaire est donc toute simple et M. d’Helmières ne saurait s’en offenser.

Comme Briqueville ne demandait pas mieux que d’ê* tre persuadé, tout s’arrangea facilement. Ou envoya Pascal en avant pour annoncer à Helmières la venue du magistrat et de son clerc improvisé, tandis que Chamuzot, le clerc véritable, se préparait en grommelant k écrire sous la dictée du prieur.

Le trajet de Roquencourt à Helmières s’accomplit rapidement et sans encombre. Quand le cadet de Briqueville et le bailli pénétrèrent dans la cour, un valet ac-

courut pour prendre leurs chevaux. Le baron lui-même vint sur le seuil de la porte recevoir ses hôtes; mais, en accomplissant ces devoirs de politesse, il avait encore un air de gêne qui contrastait avec sa franchise et sa bonhomie habituelles. Robert lui-môme u’étRit pas moins embarrassé en balbutiant les compliments d’usage. Heureusement le procureur-bailli savait se mettre à l’aise, et son entrain pouvait suppléer à la réserve de l’un-comme à l’embarras de l’autre; aussi un accord apparent ne tarda-t-il pas à s’établir entre les visiteurs et le maître du logis.

Tout en causant, on était entré dans un vaste salon boisé en chêne, et l’on avait pris place devant une immense table sur laquelle on avait préparé plume, papier et écritoire. Pendant que Gailiardet contait au baron les particularités encore inconnues de lui relativement à Lopès, le cadet de Briqueville promenait un regard furtif autour de la salle. 11 aperçut seulement dans l’embrasure profonde d’une fenêtre la figure refrognée du vieil André, ce rébarbatif garde du corps de mademoiselle d’Helmières.

— Ainsi donc, bailli, reprit le baron après avoir écouté le récit de Gailiardet, nous pourrions bien avoir mis la main sur un malfaiteur de la plus méchante espèce?... Quel malheur que mon fils le conseiller ne soit pas icil Non pas, maître Gailiardet, que je doute de votre habileté ; mais ces coquins sont parfois si retors... Enfin nous allons voir...

« André, poursuivit-il eu s’adressant au domestique, dis à Pascal et à Labranche d’amener le prisonnier; qu’il soit bien attaché et qu’on s’assure de nouveau qu’il n’a pas d’arme sur lui. » <

Comme André sortait pour exécuter cet ordre, un© porte intérieure s’ouvrit, et Mathilde entra résolûment. Elle était fort parée, et, sans s’inquiéter des sourcils froncés do M. son père, elle répondit par une gracieuse révérence aux saluts de Robert et Gailiardet.

— Que venez- vous faire ici, mademoiselle? demanda le baron en grossissant sa voix; est-ce donc ici votre place?

— Pourquoi m’empêcheriez -vous d’assister à l’audience de M. le bailli, cher père? demanda Mathilde d’un ton mutin; je m’ennuie d’être toujours seule. Ce sera pour moi une distraction d’assister à l’interrogatoire de l’accusé.

Et elle s’assit à l’autre bout du salon.

— Morbleu! pensait le baron, ce n’est pas de l’accusé qu’elle se soucie... Mais, avant qu’elle sorte, j’aurai ma revanche.

En ce moment, les deux gardes-chasse parurent avec le prisonnier. Lopès était fort pâle, et le désordre de ses vêtements rappelait ses nombreuses aventures de la nuit précédente. On lui avait attaché les mains de peur qu’il ne se portât à quelque acte de violence envers ceux qui devaient l’interroger. Malgré tout cela, il conservait une attitude fière ; ses yeux creux et brillants reflétaient’ l’obstination et une sorte de fanatisme sauvage. L’impression qu’il produisit sur tous les assistants ne lui fut pas favorable; et Mathilde elle-même, si accessible pourtant à la pitié, n’éprouva qu’un sentiment d’effroi à la vue de ce malheureux épuisé de fatigue et d'insomnie, souffrant et garrotté.

Le bailli commença l’interrogatoire, tandis que le cadet de Briqueville, non sans de fréquentes distractions, remplissait les fonctions de greffier. Lopès répondait avec une hauteur dédaigneuse, et semblait s’inquiéter fort peu que l’on ajoutât foi à ses paroles. 11 répéta qu’il était né dans le midi de la France, qu’il était colporteur, qu’il avait perdu ses marchandises et ses papiers dans le naufrage du bâtiment de Honfleur. 11 se défendit assez mollement d’avoir connu l’Italien borgne qui avait tenté autrefois d’assassiner Vicenti; aussi ne crut-on pas à ses assertions. Du reste, tout en soutenant qu’il était Français, il employait fréquemment des expressions italiennes, et son accent ne devait laisser aucun doute sur sa véritable nationalité.

— Je vois, dit le bailli d’un ton sévère, que vous vous obstinez dans des mensonges qui ne peuvent manquer d’être prochainement contredits. J’attends de l’amirauté de Rouen des renseignements précis au sujet de l’é-

quipage et des passagers du navire qui a péri sur cette côte, et d’ailleurs le prévôt, à qui je compte vous livrer, trouvera bien moyen de vous délier la langue... Mais poursuivons. Quelle était votre intention en amenant Nicolas dans la campagne?

— Je voulais seulement, reprit l’accusé avec un léger mouvement d’impatience, qu’il memonlràt celle flamme mystérieuse qui, dit-on, apparaît la nujt au-dessus du château de Briqueville.

— Connaissiez-vous donc, demanda Robert précipitamment, la cause de cette flamme?

Lopès resta un moment sans répondre.

— Non, dit-il enfin d’une voix sombre; à moins...

— Achevez...

— A moins que ce ne soit encore un signe d’en haut pour m’avertir que là doit s’accomplir ma mission.

— Vous dites? demanda le juge ébahi.

Mais le prisonnier refusa de donner l’explication de ses paroles. Gaillardet continua :

— Et c’est parce que Nicolas, soit par hasard, soit à dessein, vous a conduit dans la forêt d’Helmières au lieu de vous conduire à Briqueville, que vous avez voulu le tuer?

— Moi Ile tuer? répliqua Lopès avec un sourire de dédain; croyez-vous que je me serais abaissé jusque-là? Encore une fois, j’ai seulement voulu effrayer ce jeune drôle qui m’avait égaré.

— Vous aviez un autre motif : vous vouliez, obliger Nicolas à vous donner certains renseignements sur un ouvrier verrier du nom de Vicenti... Pourquoi teniezvous tant à connaître la retraite de cet homme?

— L’ordre du maître doit être sacré pour le servi-

teur, répliqua Lopès avec emphase. La main frappe, mais l’esprit la dirige. >

Le bailli regarda ses assesseurs d’un air effaré.

— Voilà, dit-il avec raillerie, une réponse claire comme le jour, et, après de semblables explications, nous n’avons plus rien à désirer. Mais cela ne prendra pais, l’ami; vous ne vous tirerez pas de nos mains avec des phrases à la Nostradamus. Les accusations portées

i8 LE GENTILHOMME VERRIER.

mire vous subsistent dans toute leur intégrité ; et si ous n’avez rien autre à alléguer pour votre justiûcaon, je vais me trouver dans la nécessité de vous enoyer à la prison du prieuré, à Roquencourt... Qu'en ensez-vous, messieurs? ajouta-t-il avec déférence en e tournant vers le baron et vers Robert.

L’un et l’autre re.connurent que l’indulgence pouvait ître funeste, et que la justice devait avoir son cours.

— Eh bien! reprit le bailli, le mandat était déjà tout

prêt, il ne reste plus qu'à l'exécuter. Avec votre petaiission donc, monsieur d’Helmières, je requiers au Qom du roi vos gardes, Pascal et Labranche, de cwiduire l’accusé à Roquencourt, où il sera détenu jusqu’à plus ample informé. •

— A vos ordres, monsieur le bailli!

Les gardes se mirent 'en devoir d’obéir aux réquisitions du magistrat.

— Cependant, leur dit Mathilde d’un ton de commisération, prenez soin que ce malheureux. ait de quoi manger et boire avant de partir, et surtout donnez-lui une coiffure, chapeau ou bonnet, car il ne saurait aller ainsi nu-tête et en plein soleil jusqu’au bourg.

Mais cette bienveillance de mademoiselle d’Helmières ne parut exciter aucun sentiment de gratitude chez Lopès, ni môme attirer son attention. Au contraire, il roulait des yeux farouches, et, au moment de sortir, il dit avec égarement : ;

— Quoi que vous fassiez, juges et seigneurs de la terre, je vous défie! Ma mission s’accomplira malgré vous et contre vous. La puissance d’en haut qui m'a déjà sauvé du naufrage, qui m’a^eté sur celte côte, qui s’est révélée à moi par tant de prodiges, saura bien, quand l’heure sera venue, briser mes liens, ouvrir les portes de ma prison, frapper d’aveuglement mes gardiens... Et celui qui doit périr périra, celui qui est condamné subira sa condamnation... Sainte Madone, priez pour moi!

Et il suivit les gardes, laissant tous les assistants frappés d’étonnement, de terreur et de pitié.

LE GENTILnOMHE VERRIEB.

Il y eut un moment de silence dans la salle après son départ.

— Ma foi ! dit enfin Gaillardet, ce n’est peut-être qu’un fou; mais alors, c’est certainement un fou dangereux.

— On deit tout craindre de cette exaltation inexplicable, répliqua le cadet de Briqueville.

Robert, nous devons le dire, n’avait pas accordé à l’interrogatoire l’attention que ses fonctions de scribe et son intérêt personnel dans cette affaire eussent peutêtre exigée. Tout en laissant courir la plume sur le papier, il observait à la dérobée mademoiselle d Helmiôres, qui, de son côté, montrait une distractiou extrême. Malheureusement il y avait entre eux toute la largeur de la salle, et aucune autre communication n’était possible que celle des yeux. Ils usaient donc de cet unique moyen de correspondance, sans se douter que le baron les épiait. Bientôt M. d’Helmières dit en pinçant les lèvres :

— Je suis surpris que ni M. le bailli ni M. le cadet n’aient remarqué une circonstance qui m’a frappé.

— Quelle circonstance, monsieur le baron? demanda Gaillardet surpris.

Robert lui-même releva la tête.

— C’est que Lopès, en insistant pour approcher du château de Briqueville, devait avoir un motif pressant. Or, ce motif, vous ne pouvez l’ignorer ni l’un ni l’autre : vous, bailli, parce que vous êtes le propriétaire du château; vous, monsieur le cadet, parce que ces derniers temps vous avez beaucoup fréquenté l’ancienne demeure de votre famille.

Le baron avait un ton incisif qui pouvait donner à penser. Aussi Gaillardet et Robert manifestèrent-ils un certain embarras.

— Il est vrai, répliqua le bailli, que j’ai acheté le manoir au capitaine Briqueville, mais j’y vais rarement, à cause de mes affaires, et je ne sais nullement ce qui s’y passe.

— Quant à moi, dit Robert, je dirige en effet assez souvent mes promenades de ce côté, mais j’entre seulement au château pour voir Madelon, l’ancienne gouver-

nante de mon père, et je m’y arrête peu d’instants.

— Vraiment! j’aurais cru au contraire... Ce sera donc moi, messieurs, qui vous dirai quels motifs pouvait avoir Lopès de s’enquérir du château, et cette observation ne sera pas d’un petit mtérêt dans sa cause.

— Quoi donc! monsieur le baron, demanda Robert les yeux baissés, auriez-vous découvert d’où provient cette flamme mystérieuse qu’on aperçoit la nuit au-dessus du toit de la chapelle?

— Je n’ai passé à Briqueville que de jour, et véritablement j’ai vu au-dessus des bâtiments une fumée plus épaisse que ne pouvait en produire la maigre cuisine de Madelon... Du reste, la. vieille gardienne est devenue depuis peu d’une dureté incroyable envers les passants et les visiteurs. Dernièrement, elle a poussé l’insociabilité jusqu’à refuser de recevoir la mère Franquette, la propre nourrice de ma fille, quoiqu’elles fussent amies de temps immémorial.

— Oui, répliqua le bailli avec aplomb, la bonne femme exécute rigoureusement la consigne que je lui ai donnée. Il venait sans cesse des oisifs qui dérangeaient les ouvriers occupés aux réparations.

— Mais les réparations sont terminées et les ouvriers sont congédiés depuis longtemps.

— C’est juste, c’est juste; j’aurai oublié de lever la consigne, et cette Madelon est si ponctuelle!...

Le baron regarda fixement Gaillardet.

— Bailli, lui dit-il, vous n’avez pas besoin de chercher

des excuses dont j’apprécie la valeur... En deux mots, je sais qui vous cachez si bien derrière les portes épaisses du vieux château. »

— Qui je cache?... Ah çàl je cache donc quelqu’un ou quelque chose?

^ — N’essayez pas de le nier... J’ai vu, de mes yeux vu.

— Vraiment! eh bien! morbleu! je serais ravi do savoir ce que vous avez vu.

Le bailli parlait avec tant de candeur apparente que -M. d’Helmières finit par douter.

— Ah çà! maître Gaillardet, reprit-il, ignoreriez-vous

LE GENTILSOHUE VERRIEB.

réellement qui habite en ce moment Brique ville? Il me paraissait monstrueux en effet qu’un homme de votre âge, de votre caractère, un officier de justice...

— Ah! ah 1 vous aviez conçu des soupçons contre moi? Pour Dieu ! monsieur le baron, parlez nettement, je vous en prie.

Robert semblait être au supplice ; mais sa position particulière lui interdisait toute espèce d'observation. Mathilde écoutait avoc intérêt.

— Eh bien I donc, reprit le baron, sachez que, il y a trois jours, comme mes chiens chassaient un ragot dans la forêt, la bête se forlongea du côté de Briqueville. Je devançai les piqueurs, si bien que je pus servir la bête d’un coup de couteau avant leur arrivée; puis je sonnai quelques fanfares pour appeler mes gens. En levant les yeux par hasard vers le château, je vis à la fenêtre d’une tour une jeune et jolie fille que je reconnus parfaitement à l’étrangeté de sa coiffure.

— Une jeune et jolie fille! répéta le bailli; qui étaitelle donc?

— C’était l’Italienne dont on a tant parlé, et qu’on appelle, je crois, Paola Vicenti.

Mathilde tressaillit, Robert perdit contenance.

— Et que diable pouvait faire là cette Italienne? demanda Gaillardet.

— Sambleul bailli, répliqua M. d’Helmières d’un ton goguenard, vous devez le savoir mieux que personne.

— Moi! je ne me doutais môme pas... Peut-être Madelon, qui est passablement despote, aura-t-elle par bonté d’âme recueilli cette jeunesse dans le château, où les logements ne manquent pas, et c’est pour cela- qu’elle tient la porte si soigneusement close.

Le pauvre bailli ne pouvait avouer la vérité, à savoir que le château de Briqueville ne lui avait jamais appartenu, et comme il ne brillait pas par la-facilité à inventer des mensonges, de grosses gouttes de sueur coulaient sur son front.

— On aura certainement abusé de la confiance de maître Gaillardet, dit tout à coup Mathilde d’une voix sèche et brève ; sans doute d’autres personnes ayant du crédit

LE GENTILUOUME VERRIER.

au château de Briqueville ont jugé à propos de donner asile à cette personne, si belle et si séduisante, qu’on l'accuse d'èlre une enchanteresse... Madelon n’eüt Jamais commis une faute de ce genre si elle n’y eût été poussée ; et il existe là-dessous uu mystère que l’on connaîtra bientôt... qu’il n’est pas difficile de pénétrer déjà! Peutêtre M. de Briqueville, qui va si souvent à l’ancienne demeure de sa famille, pourrait-il donner des éclaircissements sur ce point?

L’intervention de Mathilde avait été si soudaine et si passionnée que le baron en demeura interdit. Quant à Robert, après un moment d’hésitation, il répondit avec efibrl :

— Que puis-je dire, mademoiselle? Cependant, j’en ai la certitude, le séjour de mademoiselle Vicenti au chiteauy s’il est réel, est tout à fait innocent, et j'espère, quand la vérité se sera manifestée...

Le baron l’interrompit.

— Qu’importe tout cela, reprit-il avec impatience, et surtout quel intérêt de pareils détails ont-ils pour mademoiselle d’Helmières?... Je voulais, mou cher bailli, -vous faire comprendre que Lopès, en insistant pour être conduit au château, avait peut-être l’espoir d’y rencontrer ce Vicenti, qu’il recherche avec tant d’ardeur; car si la fille se trouve à Briqueville, sans doute' le père n’en est pas loin.

— En ce cas, monsieur le baron, répliqua le bailli en souriant, Lopès avait singulièrement choisi son heure, et ce n’était pas au milieu de la nuit... Mais, allons! je prendrai des informations précises à cet égard, et je saurai ce qui se passe dans mon château, où il se passe tant de choses. En attendant, votre observation sera consignée au procès-verbal de l’interrogatoire, et peutêtre nous mettra-t-elle sur la voie des découvertes.

Un des gardes rentra et annonça que tout était prêt pour le départ. Gaillardet et lé cadet de Briqueville se levèrent. Robert, depuis quelques instants, regardait obstinément du côté de mademoiselle d’Helinières, qui s’obstinait, elle, à détourner les yeux. Étant parvenu enfin à fixer l’attention de Mathilde, il glissa derrière

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la large écritoire un morceau de papier sur lequel il venait d’écrire précipitamment quelques lignes. Cela fait, il allait s’éloigner, quand mademoiselle d’Helmières dit à haute voix :

— Monsieur le cadet oublie un de ses papiers.

Et, dérangeant l’écritoire, elle montra l’écrit que l’on venait de cacher là pour elle; Robert fut obligé dé le reprendre piteusement. Néanmoins il profita du moment où Gaillarde t prenait congé du baron pour^ dire à Mathilde :

— Vous êtes cruelle, mademoiselle; attendez du moins pour me juger que la vérité vous soit connue tout entière.

Mademoiselle d’Helmières se détourna d’un air irrité, et rentra sans répondre dans son appartement, tandis que le baron disait à l’écart en ricanant :

— Je savais bien que j’aurais ma revanche 1 .

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