‹ Le gentilhomme verrierChapitre 3 sur 24 · LE GRAND CHEMIN · texte numérisé non relu

LE GRAND CHEMIN

Demeuré seul, Robert de Briqueville éprouvait uue joie, un ravissement qu’il n’avait jamais ressentis depuis qu’il était au monde. Ges mots de Mathilde : t Je vous attendrai, » résonnaient à ses oreilles comme un chant d’allégresse et de triomphe. La certitude d’être aimé l’avait, pour ainsi dire, transfiguré; il se sentait plus fier et plus hardi; la nature elle-même, la forêt, la campagne, le ciel, lui semblaient plus riants ou plus purs. En ce moment de félicité absolue, félicité que la jeunesse seule peut goûter, il n’avait plus d’irrésolutions, plus d’inquiétudes; le monde entier lui appartenait; les difficultés, il était sûr de les vaincre; les obstacles, il était sûr de les renverser. Il n’avait qu’à étendre la main pour saisir la gloire et la richesse ; pouvait-il faillir quand il était aimé de Mathilde? pouvait-il craindre quand Mathilde devait être la récompense de ses efforts?

Il n’y avait pourtant rien de changé dans la position de Robert; il était encore, comme le matin, pauvre et sans avenir. L’amour d’une jeune fille à peine moins

pauvre que lui ue paraissait pas devoir modifier beaucoup les rigueurs de sa destinée. Mais il avait désormais un but à sa vie : il sentait en lui le courage qui donne l’initiative, la ferme volonté qui produit le succès; et de quoi n’est pas capable un homme jeune, qui a l’intelligence, la force et la volonté?

Tel était l’enivrement du cadet de Briqueville qu’il ne pouvait se décider à quitter la place trois fois bénie où s’étaient échangés ces doux aveux. 11 croyait toujours voir Mathilde à ses côtés, entendre sa voix, sentir la petite main de mademoiselle d’Helmières daus la sienne. Il lui parlait encore, il lui adressait les protestations les plus ardentes. Cette exaltation finit cependant par se calmer peu à peu : il cessa de parler tout haut, de gesticuler comme un fou. Ses sentiments, sans rien perdre do leur vivacité, se renfermèrent en lui-mème; et, assis sur le tronc d’arbre renversé que Mathilde venait de quitter, il tomba dans une rêverie pleine de charmes.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi; la journée s’avançait, il étuit temps pour Robert de retourner au manoir. Les fanfares de cor ne se faisaient plus entendre dans la forêt; sans doute la chasse était terminée et les chasseurs étaient rentrés à Helmières. Qu’attendait donc le cadet de Briqueville? Certainement il ne le savait pas lui-même. Caché sous la feuillée, il .savourait son bonheur et oubliait tout le reste. '

Comme nous l’avons dit, l’aveuue sur le bord de laquelle il se trouvait était une route royale, et, bien qu’à répoque dont nous parlons cette riche portion de la Normandie ne fût pas peuplée comme aujourd’hui, à chaque instant des cavaliers, des voyageurs passaient devant Robert, invisible pour eux. Mais que lui importait dans son égoïste béatitude! Les yeux fixés sur la longue ligne poudreuse du chemin, il ne songeait nullement aux gens qui allaient en divers sens, et le bruit de leurs pas ne pouvait l’arracher à ses méditations. Cependant, en dépit de lui-même, il dut enfin donner toute son attention aux événements de la voie publique.

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Depuis quelques instants, il regardait machinalement un petit groupe de voyageurs encore éloignés, mais remarquables par leur isolement même au milieu de la route. Ce groupe, qui se dirigeait vers le cadet de Briqueville, se composait d’un homme à pied conduisant par la bride un cheval sur lequel était une femme. Les voyageurs avançaient lentement et avec - une sécurité parfaite en apparence, quand un point noir se montra derrière eux, à l’autre extrémité de la route;, ce point noir grossit rapidement, et bientôt il fut facile de reconnaître un cavalier bien monté, suivant la même direction, et qui ne devait pas larder à les rejoindre. Alors les autres commencèrent à manifester de l’agitation; ils retournaient fréquemment la tète, et, sans aucun doute, ce voisinage ne leur causait pas un mince souci. Le piéton surtout ne pouvait cacher une grande inquiétude, et il regardait autour de lui comme s’il eût cherché du secours ou comme s’il eût songé à se réfugier dans le bois.

A mesure que les voyageurs s’approchaient, Robert éprouvait à leur égard une sorte de curiosité ou d’intérêt dont il ne se rendait pas bien compte; et quand ils ge trouvèrent à une petite distance de lui, il se mil à les observer avec soin.

Le costume de la femme qui était à cheval trahissait une étrangère. Elle était belle, de cette beauté pleine et forte que Paul Véronèse donne à ses madones; et, bien qu’elle eût à peine vingt ans, on eût pu la croire de cinq ou six ans plus âgée. Elle avait le teint brun, ' les yeux noirs et pleins de feu; sa figure régulière ne manquait pas d’énergie, et, en ce moment qu’une rencontre alarmante semblait la préoccuper, elle ne mon- , trait pas une crainte pusillanime. Elle était coiftée d’un petit chapeau, en feutre noir, et une mante légère couvrait ses épaules. Elle n’allait pas à cheval selon la mode des femmes, ou, comme l’on disait alors, à la planchette; de volumineux paquets, attachés à droite et à gauche de sa monture, l’en eussent empêchée. Elle montait à la manière des hommes, et un de ces amples tabliers appelés tabliers de cheval, encore en usage dans

certaines provinces, corrigeait ce que ce mode d’équitation pouvait avoir de trop hardi.

En regard de celte belle personne, le voyageur à pied présentait une assez chétive apparence. Il était petit, grêle, déjà vieux, et couvert de vêtements délabrés d’une coupe inconnue dans le pays. Son visage, absolument dénué de barbe, avait des teintes d’ivoire jauni qui ressortaient avec vigueur sur sa fraise blanche. It parlait fréquemment à sa compagne, comme pour lui communiquer ses. craintes, et celle-ci à son tour paraissait faire tous ses efforts pour le rassurer. Il devenait de plus en plus évident que l’objet de leurs inquiétudes était le cavalier qui les poursuivait.

Celui-ci semblait être encore un étranger, et toute sa personne avait un caractère sinistre. Un ample chapeau était enfoncé sur ses yeux ; il portait une espèce d& surtout à larges manches, un ceinturon de buffle, et des bottes montant au-dessus du genou. Il cherchait à cacher ses traits derrière le collet de son surtout ; mais, quand ce vêtement s’entr’ouvrait, on voyait une figure bronzée, barbue, avec des yeux étincelants. Une longue épée battait les flancs de son cheval, bête vigoureuse qui ne devait pas avoir de peine à dépasser la pauvre rosse fatiguée des autres voyageurs.

Quand le cavalier ne fut plus qu’à vingt ou trente pas d’eux, il poussa une exclamation rauque et impé- ' rieuse, en étendant le bras, comme pour leur ordonner de s’arrêter et de l’attendre. Ils retournèrent la tète encore une fois ; en le voyant si proche, leurs angoisses redoublèrent ; on eût dit de deux pauvres oiseaux des champs sur lesquels fond le sanguinaire épervier. Du reste, aucun secours ne leur semblait possible ; Robert se tenait caché dans le feuillage, et, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la roule était devenue déserte ; ils avaient donc lieu de se croire entièrement à la merci du personnage suspect.

Le voyageur à pied, pâle et défaillant,^ semblait vouloir obéir à l’ordre donné, mais la jeune 'fille lui dit rapidement quelques mots à voix basse, et, attaquant à al fois sa monture avec son fouet et avec ses talon&

LE ÜENTILUOMME VERHIER.

désarmés, elle essaya de lui faire prendre une allure plus rapide. Elle n’y réussit pas, et sa tentative eut seulement pour résultat d'aiguillonner l’ardeur du cavalier. En quelques secondes il atteignit les pauvres gens ; puis, mettant son cheval en travers de la route, il s’arrêta et força les autres à s’arrêter de même.

La jeune fille parut lui adresser des représentations chaleureuses, mais le piéton était tellement frappé d’effroi qu’il osait à peine respirer. Leur ennemi les envisagea l’un et l’autre, comme pour s’assurer qu’il ne se trompait pas, et enfin il dit d’une voix menaçante, en employant la langue italienne :

— Voilà donc Marco Vicenti et sa fille !...

— Je suis ce poveretto, — répliqua le malheureux en joignant les mains et en tombant à genoux dans la poussière ; — pardon, signor, pardon, au nom de la sainte Vierge!

— Grâce pour mon père 1 — s’écria la jeune fille à son tour en essayant de sauter à bas de son cheval.

Mais l’homme auquel s’adressaient ces prières ne pal aissait pas habitué à les écouler.

— Brigand! traître! dit-il, voici ce que t’envoie la seigneurie de Venise!

En môme temps un long poignard brilla dans ses mains, et, sans descendre de cheval, il en porta un coup violent au pauvre diable prosterné. Mais il avait compté sans l’agilité extraordinaire de Marco Vicenti. Celui-ci, par un mouvement instinctif, s’étant jeté le nez dans la poussière, la lame acérée n’avait rencontré que le '' vide. Alors Vicenti se glissa sous le ventre du cheval de sa fille, reparut de l’autre côté, et, se servant du corps de l’animal comme d’un rempart, il appela au secours de toute la force de sa voix.

Mais l’autre ne renonça pas si facilement à son projet. Furieux d’avoir manqué son coup, et convaincu sans doute que ces appels étaient inutiles, il fit tourner son cheval, qu’il maniait avec dextérité, de manière à forcer le pauvre homme dans son dernier retranchement, et il continuai! de brandir sou poignard d’un air implacable.

tK liK.NïlLUUAlMK VliUUlt:U.

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De son côté, la jeune Italienne ne demeurait pas inactive ; elle était parvenue à sauter à bas de sa monture, et, malgré ses grandes jupes traînantes qui embarrassaient ses mouvements, elle se plaça devant le cavalier pour protéger Yicenti. Elle criait, elle suppliait, et, les bras étendus, elle s’exposait courageusement elle-même à la mort qui menaçait son père.

Il était grand temps d’intervenir pour le cadet deBriqueville. Croyant euün apprendre de quoi il s’agissait, Robert saisit son fusil de chasse et s’élança de sa cachette en s’écriant :

— Misérable voleur de grandes routes 1 crois-tu donc que je te laisserai assassiner ainsi les voyageurs? Si lu bouges, je te tue comme un chien.

Mais ou ces paroles prononcées en français ne furent pas comprises, ou les acteurs de cette scène, assourdis par leurs propres cris, n’entendirent pas. Quoi qu’il on fût, la lutte continua et parut bientôt toucher à sou terme fatal. La voyageuse s’clforçait toujours de protéger son père; mais quelle résistance pouvait-elle opposer à une espèce de coupe-jarret robuste, déterminé, et sans doute habitué de longue date à de semblables rencontres? D’un coup du poitrail de son cheval il renversa la faible enfant dans la poussière; puis, prenant la bride entre ses dents, il saisit d’une main Vicenti par le collet, tandis qu’il levait l’autre, armée d’un poignard, pour le frapper. C’en était fait de l’Italien si Robert, qui continuait vainement scs injonctions et ses menaces, n’eût pris tout à coup une résolution énergique; jugeant qu’il n’avait pas d’autre moyen d’empè-’ cher ce lâche assassinat, il épaula rapidement son fusil et fit feu. Le cavalier reçut toute la charge de gros plomb, ou, co'mme on disait alors, de dragée, dans la poitrine et dans le visage. Il poussa un cri farouche et laissa tomber son poignard. Le cadet de Briqueville, après avoir tiré, s’avançait résolùment en tenant son fusil par le canon. Cette attitude ne parut pas effrayer beaucoup le sombre cavalier; il porta la main aux foules de sa selle, où se trouvaient des pistolets, mais la force lui manqua. Un de ses yeux avait été gravement

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atteint par un grain de plomb; le sang l’aveuglait. Incapable de soutenir plus longtemps le combat-, il fit faire volte-face à son cheval et s’enfuit. Le cadet de Briqueville essaya de le poursuivre, et telle était la rapidité de sa course qu’il ne restait pas trop en arrière. Alors le cavalier, qui avait réussi à étancher le sang dont ' son visage était inondé, s’arma d’un de ses pistolets et, sans s’arrêter, le déchargea sur Robert. Celui-ci ne fut pas atteint et une pareille tentative n’eût pas été de nature à l’intimider : mais comprenant la folie d’essayer de poursuivre à pied un coquin si bien monté, il le laissa continuer sa route et revint à l’endroit où se trouvaient le père et la fille. Ils étaient l’un et l’autre dans un désordre que l’on comprendra facilément. Mademoiselle Vicenti, toute meurtrie de sa chute, se soutenait à peine sur ses jambes ; le père demeurait comme < anéanti ; cependant ils s’étaient jetés dans les bras l’un de l’autre et pleuraient sans pouvoir parler. Robert vint interrompre ces transports silencieux :

— Mes braves gens, leur dit-il, aidez-moi à décharger votre cheval de tous ces paquets, afin que je poursuive ce- scélérat; je n’aurai de repos que lorsque je l’aurai vu pendre.

Vicenti ne comprit pas cés paroles, mais il devina l’intention et s’écria chaleureusement en italien ;

— Non, non, mon bon signor, que Votre Excellence reste avec nous... ne nous quittez pas... Il va peut-être revenir... et d’ailleurs ils sont devx!... Que la Madone de Lorette ait pitié de nous !

Il s’était mis à genoux devant Rdbert fort surpris de ces démonstrations exagérées.

La belle Italienne dit à son tour en français :

— Il est inutile de poursuivre l’homme; il ne saurait être bien redoutable maintenant, car il m’a paru grièvement blessé.

— Morbleu 1 s’il en est quitte pour un œil crevé, sa punition aura été douce, dit Briqueville ; enfin laissezle aller au diable, puisque vous croyez que c’est ce que nous avons de mieux à faire... Mais on dirait que vous

connaissez ce malfaiteur. Qui est-il?... et vous-mêmes, mes braves gens, qui êtes-vous ?

La jeune fille allait répondre quand son père, qui venait de' ramasser le poignard écTiappé à l’assassin, le lui montra en poussant toutes sortes d’exclamations bizarres.

Ce poignard, en effet, avait une forme particulière; le manche en cuivre était orné d’une tête de lion ciselée: la lame, très-longue et très-mince, portait plusieurs inscriptions en italien gravées dans l’acier, ainsi que certains caractères hiéroglyphiques qui devaient avoir une signification terrible.

— Oui, père, répondit mademoiselle Vicenti en français avec émotion, c’est bien un sbire de la seigneurie de Venise qui t’a poursuivi en France : c’est bien une sentence du conseil des D.ix qu’il allait exécuter contre toi, si ce bon et généreux jeune homme n’avait pris notre défense!

Marco Vicenti parlait difficilement le français, mais il paraissait le comprendre très-bien, et il trouva une grande imprudence dans les aveux de sa fille. Il se hâta donc de cacher le poignard dont il s’était emparé, et dit en italien :

— Paola, ma chère, à quoi penses-tu donc? avouer de semblables choses devant un inconnu 1

Aujourd’hui que le drame moderne a popularisé parmi • nous l’histoire de l’ancienne Venise, sa seigneurie puissante, son inquisition d’État, son conseil des Dix et les poignards de ses bravi, leur nom seul éveille une série d’idées lugubres et sanglantes; mais à l’époque dont nous parlons, au moment môme où le conseil des Dix et ses sbires étaient dans toute leur puissance, on ne s’inquiétait guère d’eux au delà des frontières de la république de Saint-Marc, et la noblesse française notamment connaissait mieux Venise par son brillant et joyeux carnaval que par ses impitoyables institutions politiques. Aussi les craintes de Vicenti étaient-elles vaines; et Robert, élevé à la campagne, n’avait pas une idée bien nette du gouvernement de Venise, de ses monopoles obstinés, de ses inexorables vengeances. Pauvre ville déchue! Elle

41 longtemps expié sous un joug de fet les fautes de son passé et les grandeurs de sa tyrannie!

Mais l’Italien, ne soupçonnant pas l’ignorance, du cadet de Briqueville, crut devoir rectifier ces assertions.

— La poveretta se trompe, mon bon signorl repritil; comment la seigneurie enverrait-elle un sbire contre un simple ouvrier tel que moi? L’homme que vous avez vu est un ancien ami, avec lequel Je me suis brouillé, et qui m’a suivi en France pour se venger de moi... ■Corpo! si vous ne m’aviez secouru, il m’eût infailliblement tué! Mais ce n’est pas fini, j’en ai peur; ils étaient deux qui ont débarqué en même temps quenousàHonfleur, et ils me retrouveront... Santa Madona, je me mets sous votre protection!

Robert ne tenait pas plus à la version de la fille qu’à celle du père ; il répondit avec sa rondeur habituelle :

— Eh bien ! l’ami, si des coquins vous menacent, il faut vous placer promptement sous la sauvegarde de la justice. En France, il n’est pas permis de jouer ainsi du poignard sur les grands chemins, et les archers de la prévôté savent y mettre bon ordre... Mais voyons; mes braves gens, il se fait tard, et je désire rentrer chez moi... quel service pourrais-je vous rendre encore?

En apprenant que leur libérateur allait les quitter, Vi- •centi et Paola elle-même furent repris d’une extrême frayeur. Leur ennemi n’était pourtant plus à redouter, -car on le voyait maintenant à une distance considérable, et il s’éloignait toujours. Paola dit à Robert :

— Nous sommes récemment arrivés en France, monsieur, et nous ne connaissons personne dans ce pays. Pourriez-vous mettre le comble à vos bontés en nous indiquant dans le voisinage un. endroit où nous trouverions un gtte?

— Très-volontiers, ma belle enfant. En continuant d’avancer, vous trouverez, à une lieue d’ici environ, sur la droite, le bourg de Roquencourt, où il vous sera facile de vous loger.

— C’est précisément à Roquencourt que nous allions quand nous avons été attaqués... Ne s’y trouve-t-il pas une verrerie?

U LE GENTILUOMME VERRIEK.

— Oui, dit Robert avec étonnemeut, la verrerie de maître Michaud, une des plus belles de la Normandie... Mais, si vous ôtes étrangers au pays, comment savezvous cela, ma jolie fille?

— C’est que mon père est verrier, monsieur, et il vient eu France pour y chercher de l’ouvrage.

• — Verrier!... Ah çà! il est donc gentilhomme?

Nous verrons plus tard pourquoi Robert faisait cette

question. Paola répondit modestement :

— Non, nôn, monsieur; il est simple ouvrier, mais il passait pour fort habile à Venise, d’où nous venons... Tenez, mon bon seigneur, poursuivit-elle, ne nous abandonnez pas; daignez nous accompagner jusqu’à Roquencourt. Je ne pense pas que l’on ose nous atta-

• quer de nouveau ; mais voyez comme mon père est tremblant! Votre présence le rassurera, et vous accomplirez une bonne action.

En effet, Vicenti, dont le lecteur a pu déjà reconnaître l’excessive pusillanimité, ne cessait de regarder autour de lui ; le moindre niurmure du feuillage le faisait tressaillir; dans tous les paisibles voyageurs qui se mon- " traient sur la route, il croyait reconnaître un sbire armé d’un poignard et prêt à foudre sur lui. 11 dit d’une voix ■ grelottante, quoique son front basané ruisselât de sueur :

— Si, si, caro signore, accdnipàgnez-nous au moins jusqu’au bout de la forêt... Le bravo en tient, c’est vrai; mais ils étaient deux... ambo, ambo... L’autre est caché peut-être à quelques pas d’ici, et, si vous nous quittez, il me tuera sans me laisser le temps do dire mes prières.

Briqueville, ne soupçonnant pas à quelles vengeances l’Italien pouvait être exposé, éprouvait une sorte de mépris pour ces puériles terreurs. Cependant il réfléchit qu’en l’accompagnant à Roquencourt il aurait l’occasion de rendrevisiteàson oncle leprieur.D’ailleurslajoiequi remplissait son âme le disposait en ce moment à toutes . les complaisances, et peut-être aussi les yeux en pleurs de la belle Italienne ne furent-ils pas sans influence sür sa détermination. Il consentit donc à escorter ses nouveaux amis jusqu’au bourg, ce qui leur causa une vive satisfaction.

Paola s'empressa de remonter à cheval avec l’aide de Vicenti ; néanmoins, avant que l’on se remit en marche, le père supplia Robert de recharger son fusil, afin d’être en état de défense à tout événement, et le cadet de Briqueville céda encore à son désir. Cette précaution prise, on se dirigea vers Roquencourt.

Chemin faisant, Robert, autant par désœuvrement que par curiosité réelle, continua de questionner les voyageurs sur leurs projets. L’Italien, soit que la frayeur pai'alysât encore ses facultés, soit qu’il éprouvât de la difficulté à s’exprimer en français, répondait d’une manière vague et embarrassée; mais Paola se montra plus communicative, et voici à peu près ce qu’apprit Robert :

Ces gens étaient du village de Murano, situé à une demi-lieue de Venise. Vicenti, copame l’avait dit sa fille, était ouvrier verrier à la fabrique renommée de Murano, et il paraissait avoir acquis une certaine aisance dans l’exercice de sa profession. 11 avait épousé autrefois une Française attachée au service de l’anabassadrice de France à Venise, et pendant longtemps. rien n’était venu troubler le bonheur de cette union. Paola, née de ce mariage, avait été éievée par sa mère, qui lui parlait souvent de son pays natal; aussi, madame Vicenti étant morte deux ans auparavant, Paola n’avait cessé de tourmenter son père, sur lequel elle exerçait un grand empire, pour l'engager à se rendre dans cette France où il lui semblait qu’elle retrouverait des souvenirs de sa mère défunte. Vicenti avait fini par céder à ces instances; mais n’avait-il pas eu d’autroS motifs pour abandonner l’Italie et la profession lucrative à laquelle il avait dû jusque-là une douce tranquillité? Voilà ce qu’il était permis de soupçonner, et le père et la fille laissaient entrevoir qu’en émigrant ils avaient cru pouvoir réaliser des espérances de la nature la plus séduisante.

Pour des raisons qu’ils n’expliquaient pas, ils avaient été épiés au moment de rembarquement par deux hommes, dont l’un venait précisément d’attenter aux jours de Vicenti. Ils avaient employé- la ruse pour dérober leurs démarches à ces individus .suspects, et ils croyaient

LË GENTILHOMME VEHRIEB.

avoir réussi. Qu’on juge donc de leur étonnement quand, en arrivant à Honfleur après une traversée longue et périlleuse, ils avaient rencontré sur le port les deux hommes dont ils redoutaient tant la présence et qui les avaient précédés, soit par la voie de terre, soit par la voie de mer.

Celte circonstance avait considérablement alarmé Vicenti et l’avait fait renoncer à certains projets mystérieux. A Honfleur comme en Italie, l'ouvrier et Paola avaient tenté dedépisVer leurs persécuteurs acharnés; et au lieu de continuer leur route sur Paris, comme ils eu avaient eu d’abord le désir, ils avaient résolu de prendre une autre direction. Sachant qu’il y avait à Roqueucourt une importante verrerie où Vicenti ne pouvait manquer de trouver de l’ouvrage, ils avaient acheté un cheval pour porter leurs bagages et servir de monture à Paola, puis ils s’étaient mis en roule, convaincus encore une fois qu’ils avaient échappé aux embûches de leurs ennemis; l’événement qui venait d’avoir lieu les avait détrompés. Sans doute les deux sbires (car, malgré les dénégations du verrier, c’étaient bien deux sbires de la police de Venise) s’étaient divisés pour les atteindre plus sûrement; et, taudis que l’un les cherchait sur un point, celui que nous connaissons les avait découverts, suivis à la trace, et il eût infailliblement accompli son crime sans l’intervention de Robert.

— Nous aurions pu à la rigueur, disait Paola, invoquer en France des protections puissantes, mais mou père renonce décidément à ses idées ambitieuses et ne songe plus qu’à se cacher dans une profonde obscurité. Ah! pourquoi avons-nous quitté Venise? Mais ces regrets sont superflus maintenant; heureux ou malheureux, il nous faudra vivre et mourir en France.

Le cadet de Briqueville ne remarqua pas les nombreuses lacunes et les obscurités que contenait ce récit; il éprouvait seulement pour ces étrangers l’intérêt banal qu’inspire au bienfaiteur un premier service rendu; aussi n’insista-t-il pas sur les circonstances qui ne lui paraissaient pas suffisamment claires; il se contenta d’exprimer l’espoir que les tribulations du père et de la

fille étaient terminées, et il offrit poliment de leur rendre service en tout ce qui dépendrait de lui.

Depuis quelques instants on se trouvait hors de la forêt d'Helmières; la campagne était maintenant découverte et bien cultivée; on voyait çà et là quelques habitations; enfin la route devenait plus fréquentée, comme il arrive aux approches d’un centre de population. Aussi le verrier commençait-il à reprendre courage, et un peu de rougeur reparaissait sur ses joues blêmes. Il s’enhardit jusqu’à questionner Robert à son tour.

— Votre Excellence, dit-il dans son mauvais français, habite sans doute le voisinage, perche elle va à la chasse?

— Je suis gentilhomme, répondit Brique ville avec quelque fierté; les propriétés de ma famille ne sont pas loin d’ici.

Cette qualité de gentilhomme parut inspirer un égal respect à la fille et au père.

— Signer gentilhomme, reprit Vicenti, vous pouvez en effet nous rendre un grand service.

— De quoi s’agit-il, mon cher ?

— Connaissez-vous le padrone, je veux dire le maître de la verrerie de Roquencourt, et pourriez-vous me recommander à lui afin qu’il me donnât de l’ouvrage dans sa fabrique?

— Si je connais maître Michaud! Oui, certainement, «tje vous recommanderai, je vous le promets. Seulement il ne vous sera pas permis, je crois, d’être maître-ouvrier à Roquencourt si vous n’appartenez pas à la noblesse, car tous les maîtres-ouvriers y sont gentilshommes.

— J’accepterai les plus humbles fonctions, mon bon signor, pourvu que je gagne de quoi vivre et faire vivre la mia cara Paola... Pourriez-vous parler à ce signer Tilicbaud aujourd’hui même?

— Quel motif avez- vous donc, l’ami, d’être si pressé ? Attendez au moins un jour ou deux, que j’aie le loisir d’aller voir le chef de la fabrique.

— J’en demande humblement pardon à Votre Excellence, mais nous sommes ici sans secours, sans appui, et vous voyez quels dangers me menacent. Tant que •nous demeurerons isolés, sans lien d’aucune sorte,

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dans ce iHiys nouveau pour nous, nous serons exposés à toutes sortes de vexations et d’avanies ; au contraire, ' une fois que je ferai partie d’une grande association d’ouvriers, je trouverai protection pour ma fille et pour moi.

Ce raisonnement était juste; d’autre part, Robert songea que le lendemain son frère arrivait à Briqueville, et que, ce jour-là, peut-être même les jours suivants, il n’aurait pas le loisir de revenir au bourg. Il répondit donc à Vicenti que, aussitôt après les avoir installés, lui et sa fille, à l’auberge de Roquencourt, il se rendrait . à la fabrique pour obtenir son admission parmi les ouvriers de Slicliaud.'

Le verrier se répandit en remerciements empreints de l’exagération méridionale, et invoqua tous les saints du paradis eu faveur de son jeune bienfaiteur. Quant à Paola, elle se montra plus réservée; mais son grand œil noir et humide, qu’elle tourna vers le cadet de Briqueville, exprimait plus de reconnaissance encore que les protestations épileptiques de son père.

On approchait du bourg, dont les maisons largement espacées se cachaient sous les pommiers et les noyers qui remplissaient les enclos; à peine entrevoyait-on leurs toits de chaume couvert de mousses et de verraiculaires à travers les touffes de gui dont les arbres étaient surchargés. Cependant, au milieu de ces modestes demeures, deux groupes de bâtiments attiraient d’abord l’attenlion par leur grandeur et leur importance : l’un, d’architecture gothique, noir, majestueux sévère, était surmonté d’un clocher à flèche élancée où sonnait à celte heure V Angélus du soir; c'était le cou- , vent de Sainte-Marie de Roquencourt. En face, de l’autre côté d’un ruisseau que la route traversait sur un pont de pierre, s’élevaient des bâtiments modernes, blancs, simples, flanqués dévastés hangars dont les toits étaient hérissés de cheminées vomissant des flammes et de la fumée; c’était la verrerie de maitre Michaud. Les deux édifices, l’usine et le monastère, se regardaient d’uu air de défi, comme s’ils eussent attendu le moment où l’un pourrait dévorer l’autre : la Révolution donna plus lard la victoire à l’usine.

LE GENTILUOMME VEKUIEH.

A quelque distance de l’entrée du bourg se trouvait, suivant l’usage communément établi en Normandie, une croix ou calvaire qui marquait la limite de la paroisse. Quand la cloche avait sonné au clocher du couvent, un moine, qui se promenait sur la route en lisant son bréviaire, s’était prosterné devant le calvaire pour réciter V Angélus. Robert et l’Italien, en passant auprès de lui, se découvrirent respectueusement, tandis que Paola se signait avec dévotion. Au môme instant, le moine, qui portait le vêtement blanc et noir des dominicains, et qui se distinguait par une croix d’argent suspendue à son cou, termina sa prière et se releva. Robert le reconnut alors et courut à lui.

— Cher oncle et révérend père, lui dit-il avec joie, donnez-moi votre bénédiction.

— Benedicat tibi Dominus, mon enfant! dit le moine avec aflection en lui tendant la main.

C’était en effet le révérend père Ambroise, prieur des dominicains de Roquencourt.

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