‹ Le gentilhomme verrierChapitre 21 sur 24 · LA. NOBLESSE DE MICHAÜD · texte numérisé non relu

LA. NOBLESSE DE MICHAÜD

Un matin, maître Michaud se promenait à pas précipités dans le bureau qui avoisinait les ateliers de la verrerie, et semblait être de la plus massacrante humeur. Il tenait à la main une grande lettre, surchargée de timbres et de cachets, qui venait d’arriver d’une ville voisine, et il la froissait convulsivement entre ses doigts, en marmottant par intervalles des paroles sans suite. Les deux commis aux écritures, tout en griffonnant, tremblaient d’attirer sur eux cette colère qui grondait dans le vide; n’eût été leur plume qui grinçait sur le papier, ils n’eussent manifesté leur présence par aucun bruit, par aucun mouvement.

Néanmoins ils avaient espéré vainement rester inaperçus; tout à coup le maître verrier s’arrêta en face de l’un d’eux et lui dit d’une voix saccadée qui n’annonçait rien de bon :

— Blondin, sais-tu si M. le cadet de Briqueville est arrivé?

— Je ne crois pas, monsieur le chevalier, répliqua Blondin d’un ton humble et soumis; ^depuis quelque

Digitizad by Goo<jlc

temps ce gentilhomme vient toujours très-tard à la verrerie... quand il vient.

— Idiot ! fainéant 1 butor ! s’écria Michaud sans cjue son inférieur pût deviner la cause de cette colère, qui t’a demandé cela? Si un gentilhomme arrive tôt ou tard, qu’importe à un drôle de ta sorte? Va voir siM. de Briqueville est ici, et ne réplique pas.

Il n’avait pas achevé de formuler sa volonté que déjà Blondin était hors du bureau. Quelques minutes plus tard, il rentrait tout haletant :

— Je l’ai cherché inutilement, dit-il, dans sa chambre et dans les ateliers; il n’est pas à la verrerie, monsieur le chevalier.

La colère de Michaud parut redoubler.

— Chevalier ! répéta-t-il, et qui t’a permis, misérable vaurien, de me donner ce titre? As-tu donc six mille livres tournois à payer pour moi? Dis, les as-tu? répéta-t-il en secouant le pauvre diable avec fureur; et si tu ne les as ^ pas, comment oses-tu me jeter ce titre à la face?

Blondin aurait pu répondre que le maître verrier, depuis plusieurs années, exigeait absolument de ses inférieurs cette qualification ; mais craignant qu’une réponse quelconque n’irritât Michaud davantage il aima mieux croire dans son for intérieur que le patron était devenu fou et il garda le silence. Michaud, apaisé par cette apparente soumission, lâcha enfin le malencontreux commis qui s’empressa de regagner sa place.

Michaud n’était pas fou cependant, mais il était en proie à une grande exaspération dont nous allons faire connaître la cause.

A cette époque de l’administration de Louis XIV, les' usurpations de titres de noblesse s’étaient multipliées d’une façon effrayante, et l’on avait éprouvé le besoin de mettre un terme à cette monomanie nobiliaire qui s’était emparée d’une partie de la nation. Ce n’était pas que l’on attachât une grande importance aux titres divers dont s’étaient affublées certaines personnes qui u’y avaient aucun droit; mais la noblesse jouissait d’importants privilèges, comme par exemple de ne

LE GEnTnBOMllE VERRIER.

payer aucune sorte d’impôts, et Colbert, qui était alors en train de réorganiser les finances, trouvait que les tailles, les aides et autres charges pesaient sur ud beaucoup trop petit nombre de contribuables. Aussi un arrêt du conseil avait-il décidé récemment qu’une commission serait nommée pour rechercher les usurpateurs de la noblesse. Les commissaires, tant à Paris qu’en province, devaient mander devant eux tous les nobles ou soi-disant tels pour justifier de leurs droits; munis de pleins pouvoirs, ils décidaient en dernier ressorties questions de possession ou d’usurpation de titres; ils pouvaient même condamner les délinquants à une grosse amende. Or, depuis quelques mois, plusieurs de ces terribles commissaires avaient été envoyés en Normandie , et l’un des moins traitables , M. Renaut de Candolle, conseiller du roi en ses conseils, s’ôtait installé à Bayeux, d’où il avait cité à sa barre toute la geutilhommerie des environs. Naturellement maître Michaud, ou le chevalier Michaud, si l’on aime mieux, avait été sommé de présenter les chartes en vertu desquelles il revendiquait les privilèges de la noblesse. Il était allé plusieurs fois à Bayeux, avait échaugé plusieurs lettres avec M. le conseiller-commissaire, et c’était après la réception de la dernière lettre, arrivée le matin même, que le maître verrier avait manifesté l’agitation et la colère dont nous avons essayé de donner une idée.

Celte agitation et cette colère n’étaient pas près de se calmer, lorsque enfin le cadet de Briqueville entra dans le cabinet. £n le voyant, Michaud courut à lui.

— Soyez le bienvenu,' mon gentilhomme, s’écria-t-il; si vous aviez tardé davantage, je risquais de mourir d’un coup de sang... Je n’ai plus d’espoir qu’en vpus'l

— Bon Dieu ! maître Michaud, demanda Robert avec surprise, d’où vous vient cet émoi?

— Imaginez, monsieur le cadet, que je suis meuacé du déni de justice le plus flagrant, le plus monstrueux, le plus...

« Mais, poursuivit Michaud d’un ton différent en remarquant la présence des commis, que font là ces ma-

rauds à longues oreilles? Ils veulent m’espionner sans doute? Allons, décampez, et lestement... décampez, vous dis-je, ou je vais vous étriller d’importance ! »

Les deux scribes ne se firent pas répéter la menace et disparurent avec une rapidité merveilleuse. Michaud surprit le sourire un peu moqueur que cette retraite précipitée avait appelé sur les lèvres de Robert, et il essaya de montrer plus de calme :

— Excusez-moi, monsieur de Briqueville, reprit-il, mais la nouvelle 'que je viens de recevoir m’a bouleversé... Prenez donc place, je vous prie, et causons... Vous seul pouvez me tirer de l’abime où je suis tombé. Aussi pardonnez mon impatience et dites-moi bien vite si vous avez réussi.

— A peu près, maître Michaud. Cependant...

— Ne me parlez plus d’obstacles, de difficultés, de

retards, mon cher Briqueville! interrompit le verrier avec véhémence; il faut que l’expérience ait lieu prochainement et d’une manière éclatante; il le faut, dans votre intérêt, dans le mien, dans l’intérêt de tous les verriers de Roquencourt! '

— Mais enfin quelle circonstance nouvelle peut nécessiter tant de précipitation ?

— Vous ne savez donc pas ?... On renie nos privilèges, monsieur 1 II ne suffisait pas que le fisc nous eût écrasés de ses exigences, on va jusqu’à méconnaître notre droit le plus sacré, notre droit à la noblesse I

— Que dites-vous? demanda Robert alarmé; la profession de verrier serait-elle devenue incompatible avec la qualité de gentilhomme?

— Non, non, monsieur de Briqueville, on n’e.st pas encore allé jusque-là, mais on y viendra sans doute. Non, les gentilshommes de naissance n’ont pas à craindre encore de déroger en soufflant le verre; mais croiriez-vous que l’on me refuse le titre de noble, à moi fils et petit-fils de maîtres verriers, à moi qui depuis vingt ans dirige cette fabrique ? Croiriez- vous qu’on me menace, si je prends encore ce titre, d’une amende de six mille livres et même de peines corporelles ? En quel temps vivons-nous, bon Dieu! C’en est fait de notre

3o8 LE GENTILHOMME VERRIER,

belle industrie ! Mais M. Colbert, le contrôleur-général des finances, ne permettra pas cette criante injustice; il a déjà écouté nos plaintes au sujet des impôts dont nous écrasaient les fermiers-généraux; je vais lui écrire que, si on laisse faire ces soi-disant commissaires, les verriers disparaîtront de toute la surface du royaume. C'est une abomination, une infamie... un crime de lèse-majesté !

En môme temps le désolé maître verrier exposa an cadet de Briqueville comment il avait été invité, quelque temps auparavant, par M. Renaut de Candolle, commissaire et conseiller du roi en mission ès-province de Normandie, à justifier des chartes en vertu desquelles lui, Micliaud, prétendait au titre de chevalier. 11 avait présenté les lettres de fondation de la verrerie de Roquencourt, signées du roi Henri troisième en l’année 1582 et scellées du grand scel; mais les Michaud n’étant pas descendants directs du premier concessionnaire de la charte de Roquencourt, on refusait de les reconnaître pour gentilshommes par le seül fait qu’ils avaient été maitres de ladite verrerie. En désespoir de cause, Michaud avait essayé d’invoquer la possession centenaire pour conserver son litre; mais, vérification faite, il s’était trouvé qu’il lui manquait une dizaine d’années environ pour compléter les cent ans de vie « noble et sans reproche » par lesquels s’acquérait définitivement la noblesse. Aussi M. le conseiller du roi venait-il de défendre à lui, Michaud, de prendre désormais le titre de messire, de chevalier ou à’ écuyer, sous peine de six mille livres d’amende, et l’avait bel et bien fait porter sur le registre des tailles comme ignoble et passible de tous les impôts réclamés aux roturiers.

— Comprenez-vous qu’on ose me traiter ainsi? disait le verrier avec désespoir; si le roi le savait!... mais le roi le saura, car je dénoncerai cette avanie à monseigneur Colbert, qui est le protecteur naturel, le défenseur de l’industrie française. Précisément, on assure que le contrôleur-général se trouve en ce moment-ci à Rouen, où il inspecte les manufactures de lin, de coton ou de laine. Je lui porterai mes plaintes et j’obtiendrai justice; il

Digiîizêd by Googlc

LE GENTILBOHHE VERRIER,

mettra certainement à la raison cet ignare commissaire.

— Modérez-vous, maître Michaud; vous outragez un homme de haut rang, chargé d’une mission de Sa Majesté...

« Mais, de grâce, poursuivit Robert, que puis-je à tout cela?

— Quoi! mon cher Briqueville, ne sentez-vous pas de quelle importance il est maintenant que nous réussissions au plus vite dans notre grande entreprise? Je prétends vous laisser, comme nous en sommes convenus, tout l’honneur de cette découverte; mais l’aide et l’assistance flue je vous ai données, et que vous êtes trop généreux pour renier, me feront le plus grand bien aux yeux du gouvernement du roi et mettront fin certainement aux odieuses tracasseries dont je suis l’objet... Aussi avais-je hâte de vous voir et de vous demander si nous pouvons enfin proclamer votre découverte, annoncer le jour de l’expérience publique.

— Eh bien ! maître Michaud, dans une quinzaine de jours, je l’espère...

— Quinze jours I s’écria le verrier; y pensez-vous, mon gentilhomme? Et pendant ces quinze jours je serai dans des angoisses mortelles, j e n’oserai plus signer mou nom, je n’oserai plus porter mon épée! Non, non, je ne saurais attendre aussi longtemps. Il faut profiter, pour frapper le grand coup, du moment où monseigneur le contrôleur-général se trouve encore en Normandie ; une, fois; que le ministre serait rentré à Paris, qu’il serait absorbé de nouveau par les affaires de l’État, il ne donnerait, plus une attention suffisante au grave événement qu: va s’accomplir dans l’industrie verrière. Ne m’avez-vous pas dit, monsieur le cadet, que vous connaissiez déjà tous les secrets de Vicenti?

— Je les connais, maître Michaud; mais il y a loin, vous le savez comme moi, de la théorie à la pratique; il se présente à chaque instant des difficultés d’exécution, et je ne saurais les surmonter sans l’assistance de Vicenti. Or il est tellement bouleversé qu’on ne peut tirer grand’chose de lui. Il a su, je ne sais comment, peut-être par une indiscrétion de Madelon ou de Nico-

.LE GENTILHOMME VERRIEB.

}ÜO

las, la tentative singulière qui a causé l’arrestation de Lopès, et il n’a plus un moment de repos : nuit et jour il est obsédé par des visions ; parfois il refuse absolument de continuer les essais. Vous comprenez que dans de pareilles conditions les travaux ne marchent pas vite; et le pauvre homme commet souvent des bévues dont la réparation absorbe beaucoup de temps...

— Eh bien! il ne faut pas attendre qu’il soit devenu tout à fait fou, dit Michaud. Si les précautions prises pour garantir sou repos et sa sûreté ne lui paraissent pas suffisantes, on doit désespérer de satisfaire son esprit malade et pusillanime. Que peut-il exiger de plus? Il est dans un château fort où vos ancêtres out rés is*té jadis à des armées entières, et il faudrait du canon pour forcer sa retraite. Mais vous, monsieur le cadet, qui avez à la fois tant de bon sens, de fermeté et de résolution,, pouvez-vous céder ainsi à ses absurdes exigences?

— Ne dois-je pas être indulgent pour lui? Sans aucun titre de ma part, il m’accorde une préférence qui peutêtre fera ma fortune et illustrera mon nom... Cependant, maître Michaud, je vais le presser afin qu’il fixe le jour de l’expérience publique. Quel jour vous semblait le plus convenable ?

— Nous ne pourrions sans inconvénient le retarder plus d’une semaine ; et, d’un autre côté, il faut me laisser le temps de prévenir les grands personnages qui doivent assister à cette solennité... va donc pour une semaine, et dans huit jours, à partir d’aujourd’hui, la fête aura lieu.

— C’est encore un terme bien rapproché!

— Il le faut, Briqueville... mon ami... mon enfant! SI quelque chose vous manque pour compléter vos expériences, tout ce que je possède est à vous : mes outils, mes provisions, mes ouvriers, ma bourse, je mets tout à'voLre disposition. Quant à Vicenti, ne lui épargnez pas les promesses. Après le succès, il n’aura plus besoin do travailler, si telle est sa fantaisie : nous pourvoirons à ses besoins ; nous doterons sa fille... Mais arrangez-vous pour être prêts au jour indiqué, si vous ne voulez pas que je meure de chagrin, de honte et de colère.

LE GENTILHOMME VEHRIEII. *361

— Soit donc, maître; j’essaierai de décider Vicenti.

— Ne lui demandez pas son avis; il trouverait encore d’interminables difficultés. Ânnoncez-lui hardiment que le terme est fixé, irrévocable, et il saura bien se soutnettreà lanécessilé... Allons, prévenez-le sur-le-champ, mon cher cadet ; retournez bien vite à Briqueville.

— J’y ai déjà fait une apparition ce malin; ces allées «t ces venues continuelles Qniront par éveiller la malignité des habitants de Roquencourt.

— Il n’est plus temps de s’inquiéter de semblables misères ; on saura bientôt ce qui vous appelait au château soit de jour soit de nuit, et l’on n’aura pour vous que des éloges et des félicitations.

— Eu attendant, répliqua Robert avec amertume, les personnes auxquelles je désirerais le plus inspirer d’estime ont conçu de funestes soupçons... Aussi dois-je souhaiter autant que personne que la lumière se fasse promptement sur ma conduite.

— Allons, allons, tout ira selon nos vœux... Quant à moi, je ne veux pas tarder davantage à écrire mes lettres d’invitation. Comme je vous l’ai dit, je préviendrai monseigneur Colbert lui-même, et monseigneur attachera sans doute assez d’importance à notre découverte pour envoyer ici un commissaire spécial chargé de lui en rendre compte. Je vais inviter M. de -.Beaumont, l’intendaut de la généralité de Caen, M. le grand-prévôt, et tous les maîtres verriers de Normandie... Morbleu 1 je veux adresser aussi une invitation à cet intraitable conseiller commissaire, M. Renaut de Caudolle. Pourquoi pas? Il sera témoin de nos triomphes; et certes parmi les gentilshommes dont il est chargé de vérifier les parchemins, il n’en trouvera pas un qui ait rendu à . l’État des services égaux aux nôtres I

Michaud rappela ses commis à grands cris, et, quand ils furent réinstallés derrière leurs bureaux, il se mit à leur dicter ses lettres avec toute la gravité que pouvai avoir César quand il était entouré de ses nombreux secrétaires.

Robert, laissant le maître verrier à ses occupations, se ' hâta de quitter la fabrique et reprit le chemin de Bri-

queville. Jamais il n’avait accompli ce trajet d'un air plus soucieux ; peu à peu son pas se ralentissait ; on eût dit que plus il avançait, plus il reconnaissait les embarras et les difficultés de la mission dont il venait de se charger.

Il se trouvait assez loin déjà de Roquencourt, quand un jeune homme, qui sortait des bols d’Helmières et se dirigeait par un chemin latéral vers le château, apparut tout à coup û quelque distance. Ce jeune homme, tout en sifflotant, allait passer sans voir le cadet de Briqueville, mais Robert appela vivement :

— Nicolas !

Aussitôt Nicolas, car c’était lui, s’arrêta court. Avant qu’il fût remis de la surprise que lui causait cette rencontre inattendue, Robert lui demanda précipitamment :

— Eh bien! mon garçon, as-tu réussi ? as-tu trouvé une lettre à la place ordinaire ?

— Oui, oui, monsieur, répliquaNicolas; j’ai trouvé une lettre et je vous l’apporte... mais c’est celle que j'avats déposée moi-môme hier dans la cachette.

Et il tendit à son maître une lettre encore amollie par l’humidité de la nuit.

— Pourquoi ne l’as-tu pas laissée ? dit Robert avec dépit ; on eût fini peut-être par la prendre...

— Il n’y faut pas penser, monsieur. Pendant que j’étais là, la demoiselle d’Helmières est sortie tout à coup de derrière les buissons, et elle m’a fait des yen:s... mais des yeux I Comme je restais tout penaud, elle m'a dit avec colère : « Je sais que tu as placé dans ce tronc d’arbreune lettre de ton maître.. .remporte-la,jenev«ix pas la lire; et si jamais tu remets le pied dans le parc, je donnerai l’ordre aux gardes de te fouetter d’jmiportance. »

« Comment ne pas obéir? j’ai pris le chiffon de papier et je me suis sauvé.

— Elle est toujours fâchée contre moi, murmura Robert avec accablement ; il importe pour elle aussi qi.e je mette fin promptement aux mystères dont je suis forcé de m’entouïer... Mais, ajouta-tril en s’adressant àîlico-

Dlgitlzed by

las, mademoiselle d’IIelmières n’a-t-elle pas dit autre chose ?

— Si, si, monsieur le cadet, mais je crains...

— Parle sans crainte, je veux tout savoir.

— Eh bien l comme j’allais partir, elle a ajouté : «J’enverrai prochainement à ton maître une bague qui lui appartient, et il pourra l’oflrir à la personne qui habite en ce moment le château de Briqueville ; par malheur, j’ai oublié cette bague au logis. » Puis elle s’est éloignée deson côté; mais, eu tournant la tète,j’ai vu qu’elle pleurait.

— Elle pleurait... en es-tu sûr? Alors rien n’esl encore désespéré. Cependant le dépit, l’amour-propre oCFensé, les sollicitations de son père, qui me déteste, pourraient la déterminer... Allons, n’hésitons plus!

Il tira des tablettes de sa poche et écrivit rapidement au crayon ce qui suit :

« Monsieur le baron d’Helmières recevra demain une invitation pour assister à une solennité qui aura lieu dans huit jours au château de Briqueville. Je vous en conjure, accompagnez votre père à cette réunion. Vous saurez alors la vérité, et j’ose espérer que vous pardonnerez à

« Robert de Briqueville. »

Il arracha la feuille sur laquelle il venait d’écrire et la remit à Nicolas.

— Tu vas retourner au parc, lui dit-il, et tu glisseras ceqi dans le tronc d’arbre, à la place habituelle.

— Mais songez donc, monsieur... elle ne lira pas!

— Elle n’a pa§ voulu ouvrir une lettre cachetée; mais elle ne résistera pas à la tentation dejeter un coup d’œil sur ce papier tout ouvert.

— Soit, monsieur. Si pourtant les gardes me frottaient les épaules?...

— Ils n'y songent pas. Cours vite, puis tu viendras me rejoindre à Briqueville.

Nicolas voulait faire de nouvelles questions, mais son' maître lui tourna le dos; il se hâta donc de cacher le

LE GEKTILDOHME VERRIER.

billet et reprit un peu à regret le chemin d’Helmières, Robert, de son côté, continua sa marche vers le château dont on apercevait maintenant les tours crénelées. Tout en avançant, il paraissait chercher quelque chose audessus de ces massifs bâtiments.

— Pas de fumée! murmura-t-il avec inquiétude; aurait-il donc laissé éteindre son four?

Quelques minutes plus tard, il venait frapper à l’épaisse porte de chêne si soigneusement close. On tarda longtemps à répondre. Enfin quelqu’un toussa de l’autre côté, et une voix cassée demanda qui était là. Robert se nomma, mais ce fut seulement après l’avoir reconnu par un petit guichet pratiqué au-dessus de la serrure que Ton consentit à entr’ouvrir la porte.

— Bon Dieu! Madelon, dit le cadet de Briqueville en se glissant dans Touverture, n’exagérez-vous pas les précautions que je vous ai recommandées? Craignez-vous donc un assaut d’Anglais ou de brigands pour vous barricader ainsi en plein jour?

'• — Ah! monsieur Robert, je n’en saurais jamais faire

assez, répliqua la vieille femme en replaçant les lourdes barres qui assujettissaient intérieurement la porte; il me tourne la tète avec ses craintes d'enfant; Dieu me pardonne ! il a peur de laisser entrer le vent et le soleil!

— Et où est-t7 à celte heure, Madelon?

— Dans la chapelle ; mais ce n’est pas son travail qui l’occupe, je vous le garantis; il ne songe qu’à se lamenter, et...

Robert ne Técoutait plus; il traversa la cour d’un pas rapide, puis une longue galerie, et entra dans la chapelle dont le prieur, autrefois, avait tant regretté de ne pouvoir opérer la restauration.

Cette chapelle avait maintenant un aspect tout particulier. Elle était encombrée de caisses, de creusets, d’instruments à l’usage des verriers; au centre s’élevait un massif de briques construit récemment et qui avait la forme d’un four à verrerie. Ce four, de petite dimension, était déjà en activité, et sa cheminée, qui perçait la voûte de l’édifice, ne devait pas être

LE GENTILQOHME VERniER. ’ 365

étrangère à cette flamme mystérieuse dont l’apparition pendant la nuit causait tant d’alarmes dans le voisinage. Néanmoins le four était à demi éteint en ce mo=< ment; les piles de bois destinées à l’alimenter étalent jetées en désordre sur les dalles, avec les cendres de fougère et de varech, les sables, le calcin et les autres matériaux employés pour la fabrication du verre.

Une certaine obscurité régnait dans la chaptelle àeause du four qui masquait en partie les fenêtres ogivales, et Robert n’aperçut d’abord que Paola. La jeune Italienne, debout en face de la porte, se penchait d’un air inquiet’ pour reconnaître le survenant. A la vue de Robert, elle rougit un peu, et, s’adressant à une personne encore invisible, elle s’écria :

— Je vous le disais bien, mon père, c’est M. le cadet; qui donc pourrait venir, sinon lui? Allons! ne voulezvous pas .saluer M. de Briqueville?

Et, s’approchant do Robert, elle lui tendit la main, que le maître du château porta distraitement à ses lèvres.

Cependant on ne se pressait pas de se rendre à l’appel de Paola. •

— Ah ! c’est M. de Briqueville? répéta une voix gémissante qui partait d’un coin sombre ; mais est-il seul, ma fille? Es-tu bien sûre qu’il soit seul?

— Oui, oui, je suis seul, mon cher Vicenti, répliqua Robert; mais, au nom de tous les saints du paradis, à quoi pensez-vous donc?

Rassuré par le son de cette voix connue. Marco Vicenti se décida enfin à sortir de sa cachette. Il était maigre, décharné ; il avait le teint blême ;ses yeux caves et hagards avaient une expression d’égarement, sa barbe et ses cheveux étaient en désordre ; la blouse de verrier qu’il portait par-dessus ses autres vêtements était en lambeaux; enfin son extérieur attestait un abandon complet de lui-même.

Il examina le cadet de Briqueville avec une défiance farouche ; puis il dit d’un ton où perçait un reste d’effroi :

— Ce n’est pas l’heure où d’ordinaire vous venez au château, monsieur le cadet; auriez-vous donc une mauvaise nouvelle à m’apprendre? Est-ce que le sbire se se-

^i66 LE GENTILHOMME VERRIER.

rait échappé de la prison de Roquencourt? Est-ce que l’on saurait...

— Personne ne s’est échappé et je n’ai aucune mauvaise nouvelle à vous transmettre, mon bon Vicenti, répliqua Robert en haussant les épaules; voyons, revenez à vous. Encore une fois, vous n’avez rien à craindre, sinon. les chimères que votre imagination vous crée... Mais que vois-je, Vicenti? votre four va s’éteindre et vous ’ n’avez pas môme songé à fritter les matières que nous devons fondre la nuit prochaine?

— Je n’ai pu encore décider mon père à se mettre à l’ouvrage, dit Paola tristement; il est en proie à un découragement inconcevable, et c’est moi-même qui ai jeté du bois depuis quelques heures pour empêcher le four de refroidir.

— Qu’exige-t-on de moi? reprit Vicenti en s’asseyant et en appuyant sep mains sur ses genoux d’un air morne; je suis condamné, je suis perdu! Celui qui doit metuer attend son jour et son heure, et, quand j'y penserai le moins, il me frappera... Vous avez beau le retenir en prison, j’ai beau moi-môme demeurer soigneusement enferme dans ce château fortifié, je n’échapperai pas à ses coups. Vous ne savez pas, vous autres, ce que c’est que la seigneurie de Venise et le conseil des Dix 1 Leurs agents ouvrent les portes les mieux fermées, renversent les murailles les plus solides. En quelque endroit que vous soyez, ils vous suivent; invisibles, ils vous guettent dans l’ombre. Si vous échappez à l’un, il en vient un autre, et puis un autre, jusqu’à ce que vous soyez tombé sous leur poignard... Ohl maudit soit le jour où j’ai attiré sur moi la colère des inquisiteurs de Venise, qui ne pardonnent jamais ! Ils me poursuivront jusqu’à mon dernier souffle...

« Il.n’y a plus qu’une chance de leur échapper, poursuivit-il en se levant précipitamment ; c’est de partir sans que personne sache où je porterai mes pas; peutêtre, dans cet immense royaume de France, les bravi finiront-ils par perdre mes traces... Mais plus je tarde, plus ce projet devient difficile à exécuter... Ma fille, partons la r:iî prochaine, partons ce soir... Tu ne veux

pas qu’on poignarde ton père, n’est-ce pas? M. le ca- 4et nous aidera; il est bon, il m’a défendu déjà, il nous procurera les moyens d’accomplir, secrètement notre projet... Il faut partir... Je veux partir! »

Et le malheureux se promenait d’un pas saccadé, la poitrine haletante, l’œil égaré, comme s’il eût déjà vu briller dans l’ombre de la chapelle le poignard qui devait le frapper. Sa fille le prit dans ses bras et le força doucement à se rasseoir, en lui adressant des paroles pleines de tendresse. Robert lui-môme saisît la main du verrier :

— Allons! mon cher Vicenti, dit-il, reprenez courage ; ne pouvez-vous penser et agir en homme, que diable? Si un danger était à craindre, il commencerait seulement pour votre fille et pour vous quand vous ne seriez plus à l'abri de ces fortes murailles... Je vous demande seulement huit jours pour achever notre œuvre commune. Ce délai expiré, je vous fournirai les moyens de quitter ce pays sans danger, de vivre tranquille avec Paola dans le coin de la France où vous vous serez réfugiés ; je m’entendrai à cet égard avec Micbaud, nous ne négligerons rien pour assurer votre bien-être; mais nous avons besoin de huit jours encore.

En même temps, il apprit à ’Ç’icenti comment il avait été convenu avec Michaud que les expériences relatives à la fabricajtion des glaces de Venise seraient faites solennellement quelques jours plus tard, et comment de nombreuses invitations devaient être déjà envoyées aux personnages marquants de la province. Alors l’Italien donna les signes d’une véritable folie. Il se remit 4 courir dans la chapelle en criant :

— Jamais, jamais!... Que deviendrais-je en présence de tous ces grands personnages, en présence de cette foule de gens inconnus?... L’attention se fixerait sur moi, on devinerait qui je suis. Non, non, je ne veux pas qu’on me voie, qu’on prononce mon nom, que l’on soupçonne même ma présence! Je veux partir à ''instant, dussé-je partir seul, à pied, sans pain et sans vêtements... M. de Briqueville n’a plus rien à appren-

lE GENTILDOHHB VERRIER.

(Ire de moi ; il connaît ces secrets qui feront sa fortun» et sa gloire... Je veux partir.

Comment combattre cette détermination obalinée, aveugle, qui se fondait non sur des motifs raisonnés, mais sur des inspirations d’un esprit pusillanime ? Cependant Paola et Robert, après avoir laissé passer le premier moment, essayèrent de rappeler Vicenti à des idées plus calmes. Paola surtout lui parlait avec un accent de tendresse et de fermeté, entremêlant ses discours de phrases italiennes qui semblaient produire une vive impression sur lui. Aussi finit-il, de guerre lasse, par se montrer moins déraisonnable.

— Il est possible, Paola mia, reprit-il enfin, que j’exagère un peu le danger, et, d’autre part, j’aurais vraiment bien des choses encore à montrer au cadet de Briqueville ; mais demeurer seul avec toi et deux autres femmes, dans ce château, si près de mon ennemi...

— Eh bien ! mon cher Vicenti, répliqua Robert, si cette solitude vous efl‘raye,je viendrai m’établir ici avec notre apprenti Nicolas, et je veillerai moi-môme à votre sûreté.

— Quoi! monsieur le cadet, demanda Paola en rougissant, vous songeriez à vous installer complètement à Briqueville?

— Oui, oui, venez-y! s’écria Marco Vicenti avec vivacité; venez-y, je vous en conjure! Vous ôtes courageux, vous savez vous servir habilement de toute espèce d’armes; auprès de vous je n’aurai plus peur. Seulement je ne saurais assister à cette assemblée de grands person-' nages, je ne consenlired jamais à paraître en public... Non, cela serait au-dessus de mes forces.

— Consentez du moins, reprit Robert, à rester jusquelà et à compléter nos expériences. La veille du jour désigné, je m’engage sur l’honneur à vous donner congé si vous persistez dans votre résolution.

— Dans ce cas je pourrais... Mais on gardera étroitement le prisonnier là-bas à Roquencourt, n’est-ce pas? On le mettra dans un cachot bien profond, avec des fers aux mains et aux pieds, et on ne le laissera parler à personne?

LE GENTILHOMME VERBIER. 36^

La frayeur rendait féroce le pauvre Vicenti, et Robert ne put s’empêcher de sourire.

— Toutes les précautions seront prise.s, répliqua-t-il, afin que cet homme demeure dans l’impuissance absolue de vous nuire.

■ — A la bonne heure! Eh bien! dans ces conditions, je puis me risquer encore quelques jours... Mais vous ne me quitterez pas ?

— Je resterai à Briqueville jusqu’à la fin des travaux.

— Allons ! je suis tranquille : quand vous ôtes près de moi, je me sens plus fort, plus courageux...

En ce moment, le marteau retentit bruyamment contre la porte extérieure : Vicenti fit un bond en arrière et pâlit de nouveau.

— Qui vient encore? reprit-il d’une voix étouffée.

C’est à moi qu’on en veut... on me cherche... où me cacher? ^

Et il voulait s’enfuir; Robert le retint en lui disant avec impatience ;

— Vicenti, n’avez-vous pas de honte? C’est Nicolas.

En effet, Nicolas entra bientôt en sautillant dans la

chapelle. Sans s’inquiéter des frayeurs du verrier, il vint annoncer au cadet que ses ordres étaient exécutés. Pendant ce court dialogue entre Robert et le neveu de Madelon, Vicenti s’était peu à peu rassuré :

— Ne m’avez- vous pas dit, demanda-t-il à Robert, que ce jeune homme resterait aussi au château avec nous? Il est moqueur, mais alerte, rusé, et il saurait flairer le danger si le danger devenait plus menaçant.

— Oui, mon cher Vicenti, Nicolas ne nous quittera plus, car aussi bien nous ne pourrions nous passer désormais de ses services.

L’Italien se redressa tout à coup.

-7- Eh bien ! donc, reprit-il,v songeons à notre besogne; nous n’avons pas de temps à perdre d’ici au jour de mon départ... Ranimons bien vite le feu; toi, Nicolas, jette du bois... Nous allons faire la fritte des matières destinées aux glaces. Je vous promets une fonte si nette et si pure que jamais Murano n’aura rien produit de plus parfait... Surtout, monsieur le cadet, que

l’on tienne soigneusement fermée la porte du, château!

Et le bonhomme se mit à l’ouvrage avec une activité fiévreuse, assisté de Nicolas. Comme Briqueville luimême passait* dans une pièce voisine pour prendre ses vêtements de travail, il dit à Paola, qui suivait des yeux avec inquiétude chaque mouvement de son père :

— Grâce à vous, chère Paola, le voilà redevenu maniable.

— Il est vrai, répliqua la jeune fille d’une voix sourde, mais cet état ne peut durer. Si mon malheureux père ne mourait pas du poignard des sbires, il mourrait certainement de ses insomnies, de ses incessantes terreurs. Voyez comme déjà il est maigre, pâle, affaibli!... Ah! Robert, l’œuvre de votre élévation nous coûtera peutêtre bien cher à lui et à moi t

— Que voulez-vous dire, Paola? craindriez-vous réellement...

— Rien! ne m’interrogez pas, répliqua ^Italienne avec une sorte d’égarement; je ne veux penser à rien, je ne veux rien prévoir, rien deviner... mais que le ciel ait pitié de nous 1

Elle reprit avec effort, après une courte pause :

— Vous avez reçu tout à l’heure, Robert, des nouvelles de... du château d’Helmières; ces nouvelles sontelles satisfaisantes?

— Hélas ! non, mon amie, répondit le cadet sans se douter du supplice qu’il infligeait à sa confidente ; ou est toujours fâché contre moi, on refuse de recevoir mes lettres...

— Ayez bon courage ! dit la jeune fille avec un sourire douloureux ; cette colère tombera quand la vérité sera connue, et vous venez de fixer un délai prochain à la manifestation de cette vérité. Quand vous serez riche et puissant, on ne manquera pas de se rapprocher de vous. On saura combien était peu de chose dans vos affections une humble créature que la nécessité et votre propre intérêt ont retenue quelque temps sous votre toit... Je disparaîtrai avec mon père, et l’oubli tombera sur nous, tandis que vous jouirez de toutes les prospé rités.

D:r,--ized by Googir

Elle sourit encore, et, sans laisser à Robert le temps de répondre, elle s’enfuit... peut-être pour aller pleurer dans un coin de cette vaste demeure.

Quelques instants plus tard, la flamme mystérieuse qui avait tant excité la curiosité des gens du pays brillait avec plus d’éclat que jamais au-dessus du château •’ *

de Briqueville. î

Page 1