LK RETOUR
La veille du jour désigné pour la fabrication de la pre mière glace française, beaucoup de personnes notables .arrivèrent à Roquencourt. C’étaient d’abord les maîtres verriers de toute la Normandie, puis de hauts fonctionnaires parmi lesquels se trouvaient le grand -prévôt, des conseillers au parlement de Rouen, et môme, suivant le désir de Michâud, M. Renaut de Candolle, le commissaire royal chargé de poursuivre les usurpateurs de la noblesse. Les industriels s6 logèrent à 'la verrerie, les magistrats et les dignitaires au couvent et dans les châteaux du voisinage. Un courrier dépêché au prieur avait annoncé que M. de Beaumont, intendant de la généralité de Caen, était en route avec un personnage délégué par M. le contrôleur-général des finances pour assister aux expériences, qu’ils couchaient le soir môme àBayeux, et qu’ils se trouveraient le lendemain dansla matinée à Roquencourt. Cette nouvelle avait achevé de mettre tout en émoi dans le bourg bas-normand, et on se demandait avec curiosité qui pouvait être ce délégué du puissant ministre Colbert.
Le soir, ua grand souper réunit dans le réfectoire du couvent tous les voyageurs de quelque importance. Le prieur et les pères dominicains firent les honneurs de leur maison avec cette courtoisie onctueuse et prévenante qui caractérisait alors les moines, et comme le vin était délicieux, la chère délicate, rien ne pouvait manquer à leur accueil. Cependant on se retira de bonne heure, et, quand les hôtes du monastère eurent été reconduits à leurs chambres, le prieur réunit dans la bibliothèque ses conseillers ordinadres, afin* d’aviser avec eux aux moyens de rendre la réception du lendemain encore plus somptueuse, car l’intendant et son noble compagnon devaient prendre un repas à Sainte- Marie de Roqueucourt, peut-être môme y coucher.
Ces arrangements retinrent assez tard le prieur et son chapitre; quand on se sépara, il n’était pas loin de minuit. Au dehors, la nuit était sombre ; une pluie froide fouettait les vitres du couvent. Débarrassé des mille soins divers qui l’avaient réclamé pendant la soirée, le père Ambroise se disposait à se coucher, quand on sonna violemment à la porte extérieure. Soit que le frère portier fût déjà endormi, soit qu’il fût occupé ailleurs, il ne se pressait pas d’ouvrir. Alors on se remit à sonner avec une vigueur et une constance telles qu'il devenait tout à fait impossible de ne pas entendre. Leprieur allait lui-même s’enquérir de la caqse de ce vacarme, quand un bruit de voix qui parlemeotaient lui fit supposer que le visiteur nocturne était enfin parvenu à attirer l’attention ; puis des pas précipités résonnèrent dans la galerie voisine, et le frère portier entra tout effaré.
— Mon révérend père, dit-il, un mendiant demande le gite pour cette nuit.
— Et depuis quand, répliqua le prieur avec sévérité, avez-vous besoin de mon consentement en pareil cas? Pourquoi faites-vous attendre ce malheureux à la porte par cet horrible temps? Hâtez-vous de lui ouvrir et de lui donner un souper et un lit.
— Un souper, rien n’est plus facile, mon révérend père; mais un lit, c’est une autre affaire. Notre sainte
LE GENTILHOMME VERHIER.
maisou est remplie, autant qu’elle peut en contenir, d’hôtes respectables qu’il ne nous serait paB permis de déplacer. D’ailleurs ce mendiant a une si effroyable mine...
— Qu’importelamine? Vous devez penser seulement, cher frère, qu’il a faim, qu’il a froid, qu’il est fatigué, et prendre pitié de ses souffrances. Ouvrez-lui la porte, vous dis-je ; les provisions ne manquent pas, et l’on trouvera bien dans le couvent un endroit convenable pour le coucher.
— J’obéis, mon révérend père; mais je ne vous ai pas dit... cet homme demande à vous parler!
— A moi?
— A vous-même, et comme je lui répondais que personne ne pouvait vous voir à pareille heure, il m’a dit en jurant que, fussiez-vous déjà couché, vous ne manqueriez pas de vous relever pour le recevoir.
— Voilà qui est singulier! et s’est-il nommé?
— Non, mais il m’a remis le cachet que voici en affirmant que vous le reconnaîtriez bien.
Il présenta au' prieur un lourd anneau d’argent dont le chaton ciselé représentait des armoiries.
Le père Ambroise s’approcha de la lumière; à peine eul^il jeté un coup d’œil sur le cachet qu’il pâlit.
— Bonté divine ! s’écria-t-il, ce sont les armes de... c’est LUI ! Quels nouveaux malheurs nous annonce sa présence?... Cher frère, ajouta- t-il aussitôt, amenez-moi cet inconnu; il pourrait s’impatienter d’attendre... amenez-le-moi, puis vous, lui apporterez à souper ici même.
— Quoi! mon révérend père, vous voulez... Mais je supplie Votre Révérence de me pardonner si je lui représente que ce mendiant pourrait être dangereux. Il est couvert de haillons, il a une figure sinistre...
— Gardez-vous des jugements téméraires, mon frère, et ne vous écartez pas de la charité chrétienne. Allez vite et songez que la curiosité, comme l’incontinence de langue, est un péché mortel.
Le frère s’inclina humblement et se dirigeait déjà vers la porte quand le prieur le rappela :
— Toute réflexion faite, dit-il, après avoir conduit ici... la personne qui demande l’hospitalité, vous vous tiendrez dans l’antichambre avec le frère Eustache, et vous accourrez l’un et l’autre au premier appel... Vous m’avez bien compris?. ...>4t;e, cher frère.
Le père Ambroise paraissait extrêmement troublé. Demeuré seul, il se mit à écouter avec anxiété les plus faibles rumeurs qui s’élevaient dans cette vaste maison. Du reste, son attente ne fut pas longue ; bientôt il entendit de nouveau le pas ferme et mesuré du frère, suivi d’un pas traînant, irrégulier, au son mat, comme eus- ' sent pu en produire sur les dalles de vieilles chaussures mouillées, et le moine introduisit l’inconnu.
Ce personnage avait un aspect à la fois piteux et repoussant. Il se drapait dans un petit manteau déchiré et ruisselant de pluie; son haut-de-chausses et ses bas étaient troués, souillés de boue. Son chapeau n’avait plus de forme, et les boucles flasques de sa perruque de filasse retombaient à plat sur ses épaules. Sa figure, qu’il essayait de cacher, était maigre, ridée, d’un jaune livide, et ni les ciseaux ni le rasoir n’avaient touché sa barbe depuis six mois. Ses yeux caves, enfoncés, paraissaient éteints, bien qu’ils jetassent par intervalles un éclat menaçant. Toute sa personne attestait les privations, la fatigue, la misère; mais une sorte d’orgueil, un sentiment de révolte se révélaient encore dans son attitude, malgré son abaissement actuel.
Dès qu’il entra, le prieur, saisissant un massif chandelier, examina rapidement son nouvel hôte. Celui-ci soutint cet examen avec calme, et un sourire effleura ses lèvres par-dessous sa moustache. Il ôta sou vieux feutre dégouttant d’eau et dit d’une voix rauque :
— Dieu vous garde, révérend père !
Le prieur recula d’un pas, et, déposant le chandelier sur la table, il murmura machinalement :
— Plus de doute, c’est en effet...
L’hôte posa le doigt sur sa bouche ; le père Ambroise put s’arrêter à temps.
— Cher frère, dit-il en s’adressant au portier, exécutez mes ordres.
Le frère s’inclina et sortit. A peine eut-il disparu que-^ le prieur reprit avec précipitation :
— Pour Dieu ! chevalier de Briqueville, comment se fait-il que vous arriviez à pied, au milieu de la nuit, dans ce misérable équipage, et que vous sembliez ne vouloir pas être reconnu?
— C’est justement parce que j'arrive à pied et en misérable équipage, cher oncle et révérend père, que je ne tiens pas à être reconnu, sans compter que j’ai encore bon nombre d’autres raisons... Mais, de par le diable I ajouta-t-il en se laissant tomber dans un fauteuil, je suis brisé, rompu, anéanti, et je ne sauraûs prononcer un mot avant d’avoir bu et mangé... Depuis ce matin je marche par cette pluie battante, et je suis encore à jeun.
— Prenez patience, on va vous servir à souper... D’où venez-vous en dernier lieu?
Briqueville lui lança un regard oblique, comme pour s’assurer jusqu’à quel point le prieur était au courant de ses affaires.
— De fort loin d’ici, répliqua-t-il évasivement, et toujours à pied... C’est là, corbleu! ce qui m’humilie le plus... Moi, un Briqueville, un gentilhomme, marcher comme un croquant ! Mais ce piètre costume me faisait repousser de tous les gens de qualité. Dans les auberges, je gagnais quelquefois mou gile et mon souper en jouant aux cartes et aux dés avec de bons drilles qui se trouvaient là; souvent aussi je n’étais pas le plus fin, et je me laissais plumer par des escrocs ; aussi, depuis trois jours, ai-je perdu mon dernier sou... et j’ai vécu de ce que je ramassais dans les champs... une fort maigre chère, monsieur le prieur!
Quoiqu’il essayât de plaisanter, sa voix s’éteignait, et il semblait près de tomber en faiblesse. Le bon moine fut touché de l’état où il le voyait.
— Ah! Briqueville, Briqueville, dit-il en soupirant, je voudrais être certain que vous n’avez pas mérité ces fatigues, ces humiliations, ces souffrances !
Comme le chevalier allait répondre, le portier et le frère Eustache entrèrent portant du pain, quelques
lE GENTILHOMME YERMER.
viandes froides et une bouteille de vin. A la vue de la nourriture, les yeux de raffamé s’animèrent, mais il eut la force de détourner encore la tête afin de cacher ses traits.
Bientôt le couvert fut mis, et le prieur Invita sou hôte à prendre place. On n’eut pas besoin de répéter à Briqueville cette invitation, il s’assit et se mit à manger avec une avidité qui semblait fort amuser les frères; mais le prieur les congédia, et ils se retirèrent dans' l’antichambre, comme on le leur avait prescrit précédemment.
Le père Ambroise, demeuré seul avec son parent, ne songea pas à reprendre la conversation interrompue, et Briqueville, de son côté, s’occupait uniquement de Satisfaire son formidable appétit. Le prieur était devenu pensif; il réfléchissait aux cruels embarras, aux dangers peut-être que ce retour imprévu allait causer i Robert. 11 s’épouvantait des conséquences possibles de cet événement, au milieu des circonstances critiques où se trouvait le cadet de Briqueville, et il profitait de ce moment de repos pour songer à la conduite qu’il devait tenir lui-môme.
Cependant le voyageur avait englouti avec une rapidité étonnante tout ce qu’on lui avait servi; comme le père Ambroise n’y prenait pas garde, il lui dit d’un ton suppliant :
— De grâce, mon révérend, encore une bouteille 1
Le prieur sourit et agita une sonneâte... Aussitôt les deux frères lais apparurent avec une rapidité témoignant de la méfiance que leur inspirait le voyageur déguenillé. Eustache, après avoir entendu l’ordre du supérieur, apporta ce qu’il demandait, puis il retourna se mettre au guet dans la pièce voisine avec son compagnon.
Briqueville vida lestement la seconde bouteille, et il parut se trouver dans cet état de bien-être où l’on n’éprouve plus aucune répugnance à écouter des questions et à y répondre.
— A présent, monsieur le chevalier, demanda le prieur avec gravité, vous voudrez bien, je l’espère, me
donner enfin quelques explications, et m’apprendre notamment quels sont vos projets en revenant dans ce pays où, j’ai regret de le dire, vous n'avez pas laissé de bons souvenirs.
Briqueville vida lestement un dernier verre de vin.
— Hum! mon révérend père, répliqua-t-il, vous avez hâte, je crois, dè me faire payer votre hospitalité.. Qu’importe que je sois venu à Roquencourt pour ceci ou pour cela? Ne suffit-il pas que j’aie besoin d’assistance pour avoir droit à un bon accueil dans votre monastère, et me repousseriez- vous par cela seul que je suis votre parent et le chef de la famille de Briqueville ?
— Tous les malheureux ont droit en effet à notre assistance; mais de notre côté nous avons bien le droit de nous informer si ceux qui la réclament en sont vraiment dignes; or je comprends difficilement, chevalier de Briqueville, qu’un motif honnête vous amène lians un pays où vous vous êtes créé des ennemis puissants.
— Âh çà 1 le vieux d’Helmières me garderait-il en-
core rancune pour cette ancienne affaire? Combien de gentilshommes de fort bonne maison ont fait cent fois pis! On doit pardonner quelque chose à la jeunesse... Mais rassurez- vous, parent; je ne compte pas me montrer en public sous ce costume, qui, jeTavoue, ne convient guère à ma qualité. Vous voudrez bien me procurer des vêtements plus présentables, et je ne vous importunerai pas longtemps de ma présence quand j’àürai accompli ma lâche à Roquencourt. \
Les dernières paroles de Briqueville avaient éveÿllé les inquiétudes du prieur. , '
— Mais, encore une fois, quelle est cette tâche? deh
manda le père Ambrbise. \
— Bon I mon révérend, répliqua le chevalier en croi \ sant les jambes et se renversant dans son fauteuil, ne \ dois-je pas me souvenir de temps en temps de la famille ; dont je suis chef, et venir m’assurer par moi-même si certaines personnes portent dignement mon nom ?
— Et c’est vous, chevalier de Briqueville, dit le prieur avec véhémence, quoique à voix basse, c’est vous
LE GENflLBOMME VERRIER.
qui avez de tels scrupules? Pensez-vous que j’ignore ce que vous ôtes devenu depuis la mort de votre père, et comment vous avez porté vous-même ce nom dont vous vous montrez si jaloux? Obligé de vendre votre charge de capitaine, vous avez été jeté en prison pour avoir commis un meurtre sur un gentilhomme, à la suite d’une querelle de jeu.
— Ce que vous appelez meurtre, mon révérend père, répliqua le chevalier en bâillant, était un duel...
— Un duel où. vous aviez négligé d’observer les règles d’usage.
— Bah 1 j’étais ivre en me battant contre ce gentil- ^
homme; ne doit-on pas être indulgent pour le vin? 1
— Il me semble qu’au contraire... Mais il n’importe!
A la suite de ce déplorable événement, vous fûtes emprisonné.
— La famille de mon adversaire était si puissante I
— De la Bastille, où l’on vous enferma d’abord, vous fûtes transféré à Pierre-Encise, d’où vous êtes parvenu sans doute à vous échapper. Voilà pourquoi tout à l’heure vous avez refusé de dire votre nom au frère portier, et pourquoi vous craigniez tant d’être reconnu en entrant ici.
Briqueville eut un mouvement d’effroi.
— De par tous les diables ! mon révérend, êtes-vous donc sorcier? Gomment pouvez- vous donc savoir tout cela ?
— Rien de plus simple; je n’ai pas besoin d’être sorcier pour me trouver parfaitement au courant de vos aventures. Notre ordre a des maisons dans toutes les parties du royaume ; je me suis mis en communication avec les supérieurs de ces maisons; et j’ai su par eux tout ce qui vous touchait. C’est aussi par leur moyen que j’ai pu vous faire parvenir, en diverses fois, des secours d’argent... Vous les âvez reçus sans doute?
— Oui, certes; c’est môme le dernier envoi, plus fort
que les autres, qui m’a permis de corrompre un de mes geôliers et de m’évader de cette odieuse forteresse de Pierre-Encise... Ainsi, mon révérend, c’était de votre *
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part que m’arrivaient parfois quelques écus, comme une-manne céleste, dans la solitude de ma prison? J'attribuais ces dons anonymes à un ami de débauche, à unemaitresse oubliée. Mordieu! si j’avais deviné que cet argent était argent de moine!... Eh bien ! puisque vous vous ôtes déjà si bien conduit envers moi, vous continuerez, j’espère, à me donner part à vos largesses. Votre couvent est riche, parent; vous avez la libre disposition de ses revenus, et vous pouvez sans peine...
— Les revenus de la communauté appartiennent à la communauté, monsieur le chevalier; quant à moi, mes ressources sont bornées... D’ailleurs je dois vous dire la vérité ; mon dernier envoi ne se composait pas^ seulement de mes économies, il contenant encore celles de votre généreux frère, qui, malgré votre haine dénaturée...
— Mon frère! répéta le chevalier; ah çà! il a donc de l’argent, le petit cadet? Qu’est-il devenu? Est-il moine?' est-il mousquetaire?
~ A votre tour, dit le prieur en le regardant fixement, ne savez- vous rien?
— Que diable saurais-je ! On ne cause guère en prison, et on ne reçoit ni on n’écrit de lettres. Je suis dans l’ignorance la plus absolue de ce qui s’est paissé ici pendant ces deux dernières années... Mais d’où donc maître Robert auradt-il tiré do l’argent? Il n’avait ni sou ni maille lorsque je l’ai quitté; se serait-il fait voleur de grands chemins, ou, ce qui serait plus odieux encore, auraitil embrassé cette méprisable profession de verrier, malgré mes ordres? Mort de ma vie! il aurait dans ce cas un terrible compte à me rendre!
Le père Ambroise comprit qu’il avait commis une faute en révélant la part de Robert dans les sommes envoyées au chevalier ; il répliqua néanmoins avec fermeté :
— Vous n’avez aucun compte à demander, monsieur, et votre frère ne vous doit pas obéissance; la loi actuelle, loi injuste et cruelle selon moi, vous donnait seulement la possession entière des biens de votre famille, et vous savez comment vous avez employé cet héritage*
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LE gentilhomme VEHRIEB. 381
Si donc vous veniez ici animé d’intentions hostiles contre ce brave jeune homme, je le défendrais de tout mon pouvoir, je vous en avertis.
Cette réponse parut éveiller les passions fougueuses du chevalier; sa figure pâle s'empourpra; cependant il parvint à se contenir, et il reprit avec effort :
— Bien, bien, mon père, ne nous brouillons pas; nous traiterons ces questions à loisir dans un autre moment, car la fatigue m’accable et le sommeil me gagne...
— On va vous conduire au logement qui a dû être préparé pour vous. Mais avant de nous séparer, monsieur de Briqueville, ne m’expliquerez-vous pas plus nettement ce que vous comptez faire à Roquencourt?
— Vous ôtes dur pour moi, révérend père, répliqua Briqueville avec amertume; malgré mes torts, si j’en ai vraiment, ne me devez-vous pas aussi un peu de cette bienveillance que vous avez pour le cadet? Vous connaissez ma position : échappé de prison, j’étais dans l’obligation d’éviter Paris et les grandes villes, où je courais risque d’être arrêté; en quel lieu me réfugier sinon dans mou pays natal? Je comptais un peu sur vous, mon révérend père ; puis je voulais aussi tirer -quelque argent de ce procureur Gaillardet, qui pour une somme misérable a acquis de moi le château de Briqueville. Enfin j’éprouvais, je l’avoue, quelque curiosité d’apprendre ce qu’était devenu Robert... Voilà toute la vérité, mon révérend père. Maintenant, si ma présence Ici vous est importune, il vous sera facile de vous débarrasser de moi. Je vous demanderai seulement de me procurer des vêtements convenables, de lester ma poche de quelques écus, et je disparaîtrai au plus vite; car peut-être en effet ne serait-il pas prudent à moi de séjourner à Roquencourt.
Ces paroles, prononcées avec un accent de sincérité, rassurèrent un peu le père Ambroise. Le chevalier, à bout de ressources, traqué de toutes parts et ne sachant cù porter ses pas, pouvait réellement n’avoir eu d’autre intention, en revenant dans son pays natal, que de réclamer l’assistance de ses proches. Cependant le prieur reprit ;
— Cela est-il bien vrai, monsieur? N’avez-vous en effet aucun mauvais dessein contre personne? En ce cas, ce ne sera pas en vain que vous aurez invoqué mon secours, et je vous satisferai dans le plus bref délai. Seulement, ne songez pas à revenir sur le marché conclu jadis avec Gaillardet au sujet du château de Briqueville, car ce marché a été exécuté loyalement jusqu’ici, et Gaillardet défendrait ses droits. Or, comme il est bailli du prieuré, il ne manquerait- pas de vous faire arrêter aussitôt que vous lui auriez donné signe d’existence... Et à ce propos, Briqueville, je vous apprendrai que vous êtes arrivé ici dans un moment défavorable; aussi devrez-vous vous tenir soigneusement caché, surtout pendant la journée de demain.
— Et pourquoi cela, mon révérend père?
— Parce qu’une grande fête se prépare à Roquencourt ou dans les environs ; notre maison est déjà pleine d’hôtes dont le voisinage serait dangereux pour vous. Vous n’êtes pas difficile à reconnaître, à cause de celte cicatrice que vous essayez en vain de cacher sous votre perruque et sous cette barbe de lansquenet. Or, parmi ces hôtes, je vous signalerai le grand prévôt de la sénéchaussée, des conseillers au parlement, et même le bailli Gaillardet, qui ne manquerait pas de vous reconnaître au premier coup d’œil. Enfin on attend encore ici demain, outre la noblesse du voisinage, M. l’inleudant de la généralité et un autre personnage émineot envoyé par le contrôleur général des finances... C’est là, vous le voyez, une très-haute compagnie dans laquelle il ne serait pas prudent de vous montrer.
— Serait-il possible? reprit Briqueville; voilà donc pourquoi tout à l’heure en passant j’ai vu tant de carrosses dans la cour et sous les hangars, tant de chevaux dans les écuries... Mais, pour Dieul mon révérend père, quelle fête va-t-on célébrer ici?
— Une fête qui n’est pas ordonnée par l’Église, répliqua le prieur d’un ton bref; il s’agit d’une découverte qui intéresse, à ce qu’on dit, l’industrie verrière de toute la France... Ainsi donc, Briqueville, soyez prudent, et demeurez caché jusqu’à ce que ces grands per-
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sonnages soient partis, car tout mon crédit ne pourrait vous soustraire aux conséquences de votre témérité.
— Il suffit, mon révérend père; je me tiendrai coi dans la chambre que l'on va me donner. Je suis si fatigué de mon long voyage pédestre que je resterai volontiers couché pendant un jour ou deux... Oui, oui, j’éviterai la présence du grand-prévôt et môme du bailli Gaillardet, je vous le promets sans peine.
Ces arrangements achevèrent de rassurer le prieur; au moment de toucher la sonnette pour appeler les ■ ‘
frères servants, il ajouta d’un ton plus ouvert :
— Comme vous ne pouvez porter ici votre vrai nom, chevalier de Briqueville, vous vous appellerez de La Morinière tant que vous demeurerez sous notre toit. Ce de La Morinière était un gentilhomme qui a disparu
depuis longtemps, et qui était parent d’un de nos pères ^
aujourd’hui défunt... Si je commets une faute en faisant ce mensonge, je prie Dieu de me la pardonner, car je n’ai que des Intentions louables.
Sans attendre de réponse, il agita la sonnette, et les frères lais parurent.
— Que l’un de vous, mes frères, dit-il, conduise M. de La Morinière à sa chambre.
— Monsieur de...
— De La Morinière, un gentilhomme, répéta Briqueville avec beaucoup de gravité en se redressant.
Il fit au prieur un signe d’intelligence, salua, et sortit avec Eustache, qui marchait en avant, une lampe à la main.
Le frère portier demeurait debout devant le prieur, qui lui dit après un mouvement de réflexion :
— Où avez-vous placé M. de La Morinière, mon cher
frère? ,
— Je ne sais si je n’aurai pas encouru le blâme de Votre Révérence, répliqua le portier avec embarras; mais, ne sachant où loger ce nouveau venu, j’ai ei^ l’idée...
— Achevez donc!
— Eh bien 1 révérend père, le seul lit disponible était celui qui se trouve dans la chambre du prisonnier Lopès;
LE GENTILUOMMB VERRIER.
il a bien fallu tirer parti de ce lit comme des autres.
— Quoi donc? demanda le prieur effrayé, avez-vous conduit M. de-.. La Morinière dans la chambre qui sert de prison?
— C’est une chambre comme une autre, sauf qu’elle a des barreaux aux fenêtres et que la porte en est un peu plus solide. D'ailleurs, s’il faut tout dire, mon révérend père, il me parait sage d’avoir l’œil sur ce M. de La Moxinière; quoique vous le connaissiez peut-être, sa mine ne prévient pas en sa faveur, et, quant à moi, je ne laisserais pas volontiers nos chandeliers d’argent à sa portée.
— Cependant, cher frère, vous n’eussiez pas dû, sans me consulter, installer ce gentilhomme dans la prison où se trouve déjà un malfaiteur. Si M. de La Morinière apprenait de son compagnon de chambre en quel endroit et avec qui vous avez jugé à propos de le loger...
— Lopès n’est pas causeur, mon révérend père; habituellement on ne peut tirer un mot de lui... En vérité, on devrait bien nous débarrasser de cet homme, qui nous oblige à une surveillance comme si nous étions des geôliers de prison royale. Son affaire ne sera-t-elle pas bientôt instruite, et ne fera-t-on pas maison nette de ce farouche Italien ? Mais vous savez mieux que moi comme il convient d’agir... seulement ne craignez pas qu’il y ait aucune communication ce soir entre ce M. de La Morinière et Lopès ; et si demain, au jour, le gentilhomme se plaignait du voisinage, on s’excuserait sur la nécessité et on le conduirait ailleurs.
— Allons 1 soit, puisque le mal est sans remède. Dans tous les cas, on ne négligera pas d’enfermer soigneusement le prisonnier.
— Non, non. Votre Révérence, et j’ai bien recommandé au frère Eustache de donner en sortant un double tour de clef à la serrure... Vous verrez que M. de La Morinière ne se sera aperçu de rien, et d’ailleurs je ne le crois pas difficile.
Le prieiir, malgré toutes ces raisons, n’était pas satisfait de cet arrangement; il redoutait, sans savoir nette-
LE GENTILHOMME VERniEH. 385
ment pourquoi, des rapports possibles entre Briqueville et le mystérieux aventurier. Cependant il congédia le frère, après lui avoir donné quelques ordres relatifs au service, et lui-même demeura libre de prendre un peu de repos. ^ '