‹ Le gentilhomme verrierChapitre 4 sur 24 · LA VERRERIE · texte numérisé non relu

LA VERRERIE

Le prieur, que Robert de Briqueville aimait et vénérait comme un père, était un beau vieillard à physionomie douce et intelligente. Il avait le crâne chauve, le front ridé, et, en dépit de son apparente sérénité, ce n’était pas l’âge seul qui avait fait tomber ses cheveux, creusé des sillons sur son visage. On assurait que la vocation religieuse du père Ambroise s’était manifestée assez tard, et qu’avant d’entrer dans ce couvent, dont il était devenu le principal dignitaire, il avait longtemps vécu dans le paonde. Cadet de famille comme Robert, il avait eu des fortunes diverses; il avait éprouvé les agitations, les tempêtes de l’existence commune, avant de se réfugier au monastère de Roquencourt comme dans un port. De là venait cette indulgence pour les passions et les imperfections humaines, cette bienveillance, cette charité qui faisaient chérir le digne moine de tous ceux qui l’approchaient.

Il parut fort surpris de rencontrer son neveu en compagnie d’un homme et d’une femme inconnus, de tour* nure aussi singulière. Vicenti etPaola s’étaient arrêtés,

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Lli ÜENTlLflOMMli VERRIER.

<jt pendant qu’avec le respect tr^itionnel des Italiens pour les gens d’église ils se Confondaient en salutations devant lui, il demanda bas à Robert l’explication de cette espèce d’intimité. Robert raconta rapidement quel service il venait de rendre aux voyageurs, et le prieur, à qui la beauté de la jeune Italienne avait d’abord fait froncer le sourcil, reprit son aménité habituelle.

— Vous avez bien agi, mon enfant, dit-il en souriant, et vous vous ôtes conduit en vrai chrétien. Si je pouvais môme ôtre utile à vos protégés, ils seraient en droit de compter sur moi ; qu’ils ne l’oublient pas.

Gomme le père et la fille remerciaient avec humilité, le père Ambroise les interrompit :

— Allons ! mes braves gens, reprit-il, vous ôtes sans ■doute fatigués, et je ne veux pas vous retenir plus longtemps sur le grand chemin. Continuez donc d’avancer; Robert et moi, nous vous suivrons tout en causant, car j’ai quelques mots à lui dire.

L’Italien s’inclina profondément; puis il prit par la bride le cheval de sa fille et poursuivit sa route pendant que le père Ambroise et le cadet de Briqueville marchaient derrière eux . .

— Robert, dit le prieur après un moment de silence, je vois avec plaisir que vos ennuis et vos préoccupations présentes ne vous empêchent pas d’ôtre charitable. J’étais inquiet à votre sujet; l’événement qui se prépare a tant d’importance pour vous...

— Que dites- vous, mon oncle? répliqua Robert entraîné par ses pensées ; jamais de si belles espérances n’ont brillé à mes yeux, jamais mon cœur n'a ressenti tant de joie.

— Et pourquoi donc, mon enfant?

Alors seulement le cadet de Briqueville s’aperçut que son bonheur n’était pas de nature à ôtre confié au prieur, et il rougit.

— Est-ce donc l’arrivée prochaine de votre frère ainé, reprit le père Ambroise, qui vous donne cette joie et ces espérances? Je crains bien, Robert, que vous ne vous fassiez des illusions fâcheuses à cet égard. Je ne voudrais pas exprimer une opinion trop sévère contre

52 LV. CIKXÏILIlOMMi: YEilRIKll.

des personnes que vous devez chérir et respecter; mais je n’attends rien de hc|n pour vous de cette réunion de famille. Je n’approuve pas tous les actes, toutes les paroles du chevalier votre père, et voilà pourquoi je m’abstiens de le fréquenter; quant à votre frère, je le connais à peine, mais je doute que nous puissions nous entendre. Du reste, mon grief le plus sérieux contre l’un et contre l’autre est leur indifférence envers vous. Je ne saurais leur pardonner le peu de cas qu'ils font d’un jeune homme si horinête, si franc, si digne d’être aimé...

— Vous les jugez mal, mon cher oncle, vous les jugez mal, je vous assure. Mon père, il est vrai, a été un peu aigri par les désastres de notre maison, par ses luttes continuelles contre la mauvaise fortune; mais il n’est ni dur ni injuste, et ma vie au château est fort supportable. D’autre part, le capitaine de Brique ville...

— Pauvre enfant! vous n’osez même pas l’appeler votre frère !

— Eh bien ! mon frère, puisque vous le voulez, ne m’a donné encore aucun 5ujet de redouter sa présence. A la vérité, lors de son. dernier voyage en Normandie, il y a quelques années, il ne parut pas me remarquer beaucoup. Mais je résidais alors auprès de vous à Roquencourt, et je le voyais rarement; d’ailleurs j’étais si jeune, presque enfant : qu’eût-il pu medire? Aujourd’hui que je suis homme, je trouverai certainement en lui uu ami et un protecteur.

— Dieu veuille que votre espoir se réalise ! répliqua le père Ambroise en soupirant; dans tous les cas, Robert, j’étais impatient de vous voir, afin de vous dire que, si les choses ne tournaient pas à votre gré pendant le séjour du capitaine de Briqueville, vous auriez toujours une retraite assurée près de moi.

— Je le sais, mon' bon oncle, mon second père, répliqua Robert avec émotion; j’ai eu tant de preuves de votre affection, de votre dévouement!. ..je vous dois toi t; sans vous, sans vos soins généreux et persévérants, que serais-je devenu'? Privé d’éducation, abandonné aux mauvais instincts de l’enfance, au hasard des événements... Mais vous n’aimez pas que je vous exprime ma

LE GENTILHOMME VEHItlEll.

vive et profonde gratitude; il me faut donc la renfermer dans mon cœur. Permettez-moi seulement une question : d’où vous vient cette pensée que l’arrivée de mon frère " aîné au château pourrait être pour moi une cause de chagrin?

— Qu’importe, Robert? il suffit que je vous aie prévenu contre certaines éventualités... Maintenant me voici plus tranquille, et je veux croire comme vous que messieurs de Briqueville vous montreront tout l’intérêt que vous méritez.

— Eh bien ! mon révérend père, dit Robert d’un ton suppliant, ne leur rendrez- vous pas visite au château? Il y a si longtemps qu’on ne vous y a vu! Mon père est vieux, Infirme, peu ingambe, et il est excusable de ne pas venir lui-même à Roquencourt.

— Depuis bien des années, Robert, les voies du chevalier et les miennes sont très-différentes; et quoique je n’aie pas voulu que vous fussiez victime d’anciennes mésintelligences, il ne saurait exister entre lui et moi une grande in timité.Quant au capitaine de Briqueville, je suis tout prêt à lui accorder ma bienveillance s'il sait la mériter.

Pendant cette conversation, on avait continué d’avancer, et bientôt on atteignit les premières maisons du village. Yicenti et sa fille s’étaient arrêtés, attendant quelque indication de leur protecteur; Robert leur montra du doigt une maison d’assez bonne apparence, qui était l’unique auberge du lieu, et l’on se dirigea de ce côté.

La grande rue de Roquencourt était remplie de gens qui rentraient de leurs travaux ; et sur le seuil des portes, à toutes les fenêtres, apparaissaient des curieux, attirés par le passage du prieur et de son neveu, surtout par l’aspect insolite de l'Italien et de sa fille. Hommes et femmes saluaient le père Ambrbise et Robert; plusieurs passants eurent même la hardiesse de leur adresser quelques paroles amicales. Quant aux voyageurs, on ne se fût pas gêné peut-être pour exprimer tout haut des observations assez peu charitables sur leur figure, leur attitude et leur costume ; mais

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comme ils étaient visiblement sous la protection du cadet de Briqueville et du prieur, on se contenta de les suivre des yeux avec cette ténacité ordinaire aux campagnards.

L’auberge de Roquencourt ressemblait à une ferme, car, alors comme aujourd’hui, les aubergistes bas-normands cumulaient volontiers les bénéfices de l’agriculture avec ceux que procure l’hospitalité non gratuite. Les voyageurs pénétrèrent dans une vaste cour remplie de volailles, entourée de bâtiments qui pouvaient être aussi bien des étables que des écuries. L’hôte et l’hôtesse, tous deux rouges comme des pommes d’api, tous deux coiffés de gigantesques bonnets de coton, accoururent au-devant d’eux, et tandis que Paola descendait de cheval, le prieur, qui n’osait avancer de peur de souiller sa chaussure dans les détritus de la basse-cour, cria d'un ton de bonne humeur :

— Ah çà! maître Gorju, et vous, maîtresse Gorju voici de pauvres gens auxquels mon neveu a rendu tout à l’heure un grand service en les délivrant d’une attaque à main armée dans la forêt d’Helmières... Vous aurez grand soin d’eux et vous ne les écorcherez pas trop... vous m'entendez? Vous surtout, maîtresse Gorju, vous avez l’habitude d’enfler démesurément les écots, et cela n’est pas bien.

Gomme l’hôtesse protestait d’un ton doucereux, Robert ajouta :

— Et vous prendrez soin aussi qu’on ne les malmène pas, comme on a l’habitude de le faire par ici à l’égard des étrangers. S’ils recevaient la moindre avanie, ce serait à moi qu’on en rendrait compte.

Gorju et sa femme s’empressèrent d’affirmer que les nouveaux venus seraient traités avec bienveillance. Fort curieux l’un et l’autre, ils grillaient d’envie d’interroger le prieur sur l’événement qui avait nécessité l’intervention de Robert; mais ils ne l’osèrent pas, d’autant moins qu’ils se proposaient d’interroger les voyageurs eux-mêmes.

Le père Ambroise et Robert allaient se retirer, quand Vicenti se tourna vers le jeune gentilhomme.

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— Mou bou siguoi*, lui dit-il, souvenez-vous de votre promesse... Parlez au maître de la verrerie, per la sanla Madona 1

— C’est juste, reprit le cadet deBriqueville ; aussi bien, à pareille heure, Micbaud doit se trouver à la fabrique-

Il couda son fusil et son carnier à l’aubergiste, en an' nouçant qu’il les reprendrait quelques instants plus tard.

— Où donc allez- vous encore, Robert? demanda le père Ambroise avec étonnement.

Son neveu lui expliqua comment il avait promis àl’ouvrier italien de le recommander, le Jour môme, au maître de la verrerie de Roquencourt.

— Allons, mon enfant, dit le prieur, vous ne voulez pas que votre bonne action demeure incomplète, et je vous approuve, car vos protégés me paraissent dignes d’intérêt. Pour moi, je vous laisse; voici l’heure de rentrer au couvent... Que Dieu vous bénisse, mou fils, et qu’il vous donne le courage et la résignation dont, malgré vos naïves espérances, je persiste à croire que vous aurez besoin I

Il tendit la main à son jeune parent, puis il se dirigea vers le monastère, tandis que Robert prenait le chemin de l’usine.

La verrerie de maître Michaud se composait, comme nous l’avons dit, d’un grand nombre de bâtiments dont la plupart n’étaient, à proprement parler, que des hangars renfermant les fours et les ateliers. Les constructions s’élevaient autour d’une cour encombrée de matériaux, de creusets, de chariots et de ces paniers à compartiments destinés au transport des marchandises de verre; la porte en demeurait constamment ouverte afin que les nombreux employés de la maison pussent entrer et sortir librement. Robert traversa cette cour sans même attirer l’attention des hommes de peine occupés à emballer les fragiles produits de la fabrique ; puis, laissant à droite les magasins et le logis particulier du chef de l’usine, il pénétra dans un atelier à l’extrémité duquel il était sûr de rencontrer â cetUï heure maître Michaud lui-même.

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Cet atelier consistait en une halle de soixante-dix pieds de longueur environ sur soixante de larg-e. Au centre s’élevait le four, qui répandait dans toute la halle une chaleur presque insupportable, et dont les ottvreauæ produisaient une lumière d’autant plus éblouissante qu'en ce moment le jour était sur son déclin. Une grande quantité d’ouvriers divisés par groupes travaillaient activement, à cette température infernale. Armés d'un long tube de fer appelé canne, les uns cueillaient le verre en fusion dans les creusets placés au centre delà fournaise; d’autres unissaient la fonte encore rouge sur une plaque de fer placée près du fourneau ; enfin les maltreS-ouvriers soufflaient dans la canne pour donner au verre forme de vase ou nnème de vitre exigée par la commande. Des apprentis allaient et venaient pour servir plusï^^urs groupes et leur fournir sans retard les divers objets m^t l’absence eût pu faire manquer ces opérations coi^liquécs et rapides. \ -

La plupart des verriers avaient un cosf^me spécial et caractéristique. Par-dessus leurs autres ils portaient la demi-chemise, large blouse ouverte d’uu côté et n'ayant qu’une seule manche. Es avaiei;it la tête nue; mais leur visage était en partie caché pîiar une sorte de masque appelé écran. C’était un léger \ cercle de bois attaché à quelques pouces du front; il sputeuaitun chiffon de toile ou même de soie destiné garantir l’œil et la joue du côté exposé par le verrier at la chaleur ardente de l’ouvreau. Les maitres-ouvriers st^rtout affectaient en travaillant un air de dignité qui flémoignait d’un grand respect pour eux-mêmes et pomr leurs fonctions.

Mais le cadet de Briqueville n’avait plus à s’étonu de ces détails, qui semblaient lui être familiers depu longtemps. Gomme il approchait de la porte vitrée don\nant dans le cabinet du manufacturier, ils’entendit ap peler à demi-voix d’un ton amical, et il vit un maître-î ouvrier qui venait à lui.

C’était un grand et beau jeune homme, à figure joviale, à moustache fine et bien cirée; il tenait d'une

W GKSTiLHOMME VERRIEU.

inain la canne de fer de sa profession, tandis que <le l’autre il soulevait le chiffon de soie de son écran.

— Ah I monsieur le vicomte de La Briche, dit Robert en lui tendant la main, est-ce vous?

— Bonjour, monsieur de Briqueville, répliqua le vei*rier en le regardant d’un air narquois, quel bon ou plutôt quel mauvais veut vous amène? Est-ce que, par hasard, vous aussi...

— Je viens, répliqua Robert avec empressement, causer avec maitre Michaud d’uii pauvre diable auquel je m’intéresse.

— Un pauvre diable... des nôtres? demanda le vicomte.

— Non, un étranger que j’ai rencontré par hasard sur la roule.

— Tant pis, morbleu! que voulez- vous que nous fassions de ces espèces? Vous trouverez Michaud là, dans son réduit; vous tombez mal en ce moment, car il va faire la paye, et il doit être bien affairé... Mais pardon si je ne vous retiens pas; le vieux coquin me guette peutêtre par le judas qui donne dans l’atelier, et il serait capable de me rogner le prix de ma journée.

Le vicomte de La Briche salua de la main et retourna prestement à sou travail. De son côté, Robert poursuivit sa marche, et bientôt il pénétra dans la petite pièce obscure et étouffante qui servait de cabinet au chef de la verrerie.

Cette pièce n’avait pour mobilier que des tables, des sièges de bois, des registres et des casiers. Outre le maitre verrier, il s’y trouvait d,eux ou trois commis qui faisaient des comptes et griffonnaient des correspondances. Michaud était assis devant un comptoir couvert de petites piles d’argent et avait Tair fort occupé, si occupé qu’il ne vit pas entrer Briqueville et que celuici put l’examiner un moment sans être remarqué.

Mais, pour bien faire comprendre au lecteur le caractère du maître verrier de Roquencourt, il est indispensable que nous entrions dans quelques détails historiques sur l’industrie verrière à cette époque.

Les rois de France, dans le but d’encourager celte in-

JLE GENTILIIOMMK YERRIKR.

dustrie, que de temps immémorial ou considérait comme excellente et précieuse, avaient rendu des ordonnances en vertu desquelles les gentilshommes pouvaient l’exercer sans déroger de la noblesse. Les plus anciennes ordonnances de ce genre paraissent remonter à Philippe le Bel ; mais elles avaient été confirmées par presque tous les rois ses successeurs. Or un semblable privilège était d’une grande importance en Normandie, où les cadets de famille, privés d’une part dans l’héritage paternel, eussent été souvent réduits à l’indigence. Beaucoup de gentilshommes, comme Robert de Briqueville, n’avaient aucun goût pour le froc du moine ou pour la casaque du mousquetaire, et le travail dans les verreries leur fournissait un moyen de vivre noblement, en attendant que la mort d’un frèfe aîné, d’un parent éloigné, ou l’amour d’une héritière, amenât un changement favorable dans leur fortune. D’autres plus âgés, après avoir dissipé leur patrimoine eu plaisirs et eu débauches, venaient chercher dans ce métier des ressources contre la misère et la faim. Aussi la verrerie de Roquencourt, comme toutes les verreries normandes, était-elle à peu près exclusivement remplie de gentilshommes: du moins seuls ils avaient le privilège de souffler le verre et d’être maîtres-ouvriers; les roturiers, si habiles qu’ils fussent dans leur art, ne pouvaient être admis à la manufacture qu’en qualité d’ouvriers en sous-œuvre, et pour servir les gentilshommes '.

Or Michaud, directeur de la fabrique, était roturier d’origine, ainsi que l’indique son nom; mais, en vertu d’une clause particulière du privilège de sa verrerie, il prétendait avoir droit à la noblesse comme propriétaire de cette usine, et il citait à l’appui de ses prétentions des textes soi-disant clairs et indiscutables. Les verriers nobles de Roquencourt n’admettaient pas cette doctrine ; niais comment auraient-ils risqué de se brouiller avec

1 . « Ce privilège, que les rois oui bien voulu accorder pour « faire subsister la pauvre, noblesse. » dit ï Encyclopédie méthodiaue, « n’a pas souffert jusqu’ici d’altération, et il serait à sou- « naiter qu’iî y eût encore plusieurs autres manufactures qui « eussent cette prérogative, v

leur chef tout-puissant en contredisant ses assertions? Il y allait de leur pain, et, si fiers qu’ils fussent dans leur pauvreté, ils aimaient mieux ne pas protester trop haut; seulement, au lieu de lui donner le titre de chevalievy auquel il soutenait avoir droit, ils ne l’appelaient en toute circonstance que « maître Michaud. »

Malgré cela, le manufacturier affectait les habitudes, les façons, le langage des gentilshommes. C’était en réalité izn gros bourgeois d’une cinquantaine d’années, au ventre proéminent, à la figure rougeaude. Tout son costume, chausses, haut-de-chausses et pourpoint, était de drap; il était coiffé de la plus volumineuse perruque qu’on eût jamais vue, et il portait une longue rapière à poignée d’acier, qui s’embarrassait incessamment dans ses jambes. De plus, il avait des manières graves, compassées, une démarche lente, une voix d’un timbre imposant, et il singeait de son mieux la politesse pointilleuse alors en usage parmi les gens de qualité.

Cet important personnage, de grosses lunettes sur le nez, compulsait un registre ouvert devant lui, puis alignait avec soin, comme nous l’avons dit, des piles d’argent de différentes dimensions. Cette tâche touchait à sa fin quand une vieille pendule, placée dans un angle du bureau, se mit à sonner. Aussitôt maître Michaud se redressa, et, sans se retourner, dit à l’un de se» commis ;

— Voilàl’heure de la paye des gentilshommes... Blondin, mets la cloche eu branle pour annoncer qua la journée est finie.

— Oui, monsieur le chevalier, répliqua Blondin.

Toutefois il achevait une ligne commencée, quand le patron reprit avec impatience :

— Morbleu! coquin, ne m’as-tu pas entendu?... Veuxtu donc faire attendre des gentilshommes?

Le pauvre scribe s’élança de son tabouret en marmottant quelques excuses, sortit par une seconde porte qui donnait dans la cour, et bientôt Ton entendit la cloche de la verrerie sonner à toute volée. A ce signal, un grand brouhaha s’éleva dans les ateliers : évidemment les ouvriers, nobles ou non, ne sé croyaient plus obligés au

sa demande; les verriers entraient en tumulte dans le bureau, et force lui fut d’attendre que la paye fût terminée. *

Les'gentilshommes s’étaient débarrassés de leur costume d’atelier; ils avaient repris leurs perruques, leurs chapeaux, leurs épées, et l’on ne pouvait plus les confondre avec la plèbe roturière qui occupait les rangs inférieurs à la manufacture. Il y en avait de jeunes et de vieux. Les uns paraissaient tristes, humiliés de - leur condition présente; les autres, au contraire, affectaient la -fierté et la turbulence, comme pour se prouver à eux-mêmes qu’ils n’avaient pas oublié les défauts habituels de leur caste. Quelques-uns portaient sur leur visage dés signes d’intempérance, et peut-être l’inconduite n’était-elle pas étrangère à leur ruine. Cependant le plus grand nombre manifestait cette douce gaieté, ce contentement de soi-même qui résultent de la coûscience d’un devoir accompli. »

Robert, qui en connaissait plusieurs, échangea des compliments et des salutations avec eux. Ils ne se montrèrent nullement surpris de le voir à la verrerie, et, comme La Briche, comme Michaud lui-même, ils paraissaient croire que le désir de s’enrôler parmi eux l’y avait amené. Le cadet de Briqueville n’eut pas le loisir de les détromper, car le manufacturier, en les appelant cha- , cun à son tour, réclamait toute leur attention.

Un des premiers appelés fut un personnage d’un âge encore peu avancé, mais dont le visage ridé décelait une vieillesse précoce. Il se nommait le marquis de Loustel, et il avait possédé une grande fortune qu’il avait gaspillée en folies de toutes sortes. Néanmoins on assurait que le brillant marquis, en dépit de ses torts, avait eu le bonheur rare de conserver son honneur intact; et ruiné, sans ressources, renié par d’anciens amis de plaisir, il était venu se cacher dans son pays natal, où il travaillait courageusement pour vivre. Sa physionomie avait une expression railleuse, misanthropique, parfois même un peu dure; néanmoins son costume décent, ses manières graves, annonçaient qu’il ne se sentait nullement ravalé par l’humilité de sa con-

dition actuelle. Michaud l'accueillit avec une déférence marquée.

— ifonsieur le marquis, dit-il en le saluant, nous avons six journées à deux livres cinq sous l’une, au total treize livres dix sous tournois...

Et il présenta l’argent au verrier, qui le glissa dans la poche de sa veste après s’ôtre légèrement incliné.

— Je dois, reprit Michaud de son air le plus gracieux, adresser à monsieur le marquis de Loustel, en présence de tous les gentilshommes, des félicitations pour ses progrès et la perfection de son travail. Rien n’est comparable aux gobelets qu’il a soufflés ces derniers temps ; la forme en est si pure qu’ils seraient dignes de figurer sur le buffet de Sa Majesté elle-même.

Le marquis ne parut nullement insensible à ce compliment; cependant il se contenta de répondre avec une sorte d’ironie :

— Vous me réjouissez fort, maître Michaud.

Puis 11 salua ses compagnons et s’éloigna tranquillement.

— Le sire d’Hercourt 1 appela le maître verrier.

Un gentilhomme d'une soixantaine d’années, au visage rouge et bourgeonné, et dont les vêtements délabrés ressemblaient un peu trop à ceux de don César de Bazan, s’avança d'un pas majestueux, la main posée sur la garde de sa vieille rapière.

— Messire d’Hercourt, reprit Michaud, il vous serait dû six journées à deux livres cinq sous chaque; mais, en raison de deux séances extrêmement prolongées que vous avez faites au cabaret de Gorju, nous ne mettrons que cinq journées... Mon Dieu! je ne vous blâme pas d’aller au cabaret, c’est un plaisir de gentilhomme; mais vous comprenez que je ne dois pas en souffrir.

D’Hercourt parut disposé à se révolter.

— Cependant, maître Michaud, dit-il d’un ton rogue, je n’entends pas...

— N’ai-je pas raison? J’en appelle à tous ces messieurs.

Une rumeur légère qui s’éleva parmi ses camarades avertit d’Hercourt qu’il avait tort ; aussi, jugeant qu’i]

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ne serait pas soutenu, se décida-t-il à prendre son dû sans contestation nouvelle et il s’éclipsa... peut-être pour retourner au cabaret.

• — Quant à vous, monsieur le vicomte de La Briche, ' poursuivit Michaud en s’adressant au jeune verrier qui avait échangé précédemment quelques mots avec Robert, je suis aussi dans la pénible obligation de vous retenir une journée.

— Et pourquoi cela, monsieur de Michaud? dit La Briche d’un air moqueur en appuyant sur la particule.

— Ce n’est pas, reprit le verrier, parce que vos vitres, cette semaine, se sont trouvées toutes gauchies, marquées de stries et de bulles ; ce n’est pas parce que vos flacons ont presque tous la forme de cornues d’alchimiste...

— Sambleul si ce n’est pas cela, répliqua La Briche, veuillez me dire ce que c’est.

— Eh bien! le voici. Vous ôtes jeune et galant; vous cherchez à plaire aux femmes, et il ne m’appartient pas de le trouver mauvais ; c’est encore là un travers de vrai gentilhomme. Seulement, deux fois, cette semaine, vous avez quitté le travail pour courir après de jolies filles qui passaient, et je ne peu.x raisonnablement pas reconnaître comme employé à la verrerie le temps que vous employez à courtiser les belles.

— Quoi ! vous savez cela ? dit La Briche un peu penaud.

— A telles enseignes que, hier encore, vous avez traversé la cour revêtu de votre demi-chemise, pour re- /

joindre une donzelle à nez retroussé qui passait dans la

rue.

— Eh ! morbiew ! c’était plus convenable que de courir dans la rue en chemise entière!

Ce lazzi, tout de profession, eut le plus brillant succès parmi les verriers, qui rirent aux éclats. Michaud lui-même ne put s’empêcher de sourire.

— C’est on ne peut plus spirituel, répliqua-t-il, mais je vous paierai seulement cinq journées.

— Allons! monsieur de Michaud, reprit le vicomte, vous êtes aussi gentilhomme; ne sauriez-vous montrer de l’indulgence pour la galanterie ?

Lie GENTILHOMME YERKIER.

— Je suis indulgent pour la galanterie des autres, monsieur le vicomte; quant à moi, je suis un homme rangé, je vis en bon chrétien, et, malgré ma noblesse... Mais brisons là, je vous prie... il s’agit d’autre chose... J’ai dit cinq journées, et c’est cinq journées qui vous ' sont dues. Vous le savez, je ne reviens jamais sur ma parole.

Et force fut à La Briche de se contenter des onze livres tournois que lui présentait le despotique maltrô verrier. Le reste de la paye s’accomplit sans incident nouveau. Michaud continua de dispenser aux gentilshommes l’éloge et le blâme, en employant toutefois les précautions convenables. Plusieurs de ceux à qui il avait adressé des reproches parurent tentés de riposter avec aigreur; mais le patron savait les calmer à propos par quelques paroles adroites et, de leur côté, les nobles verriers, certains qu’ils seraient dupes finalement de leur fierté, cédaient, sans trop de mauvaise humeur apparente, sur les points en litige. Bientôt ils se retirèrent, et le cadet de Briqueville resta seul dans le bureau avec Michaud et ses employés. Cependant tout n’était pas fini, et le commis Blondin demanda s’il fallait sonner de nouveau pour appeler les ouvriers d’ordre inférieur, qui attendaient dans' la cour; Michaud ne se montra pas très-pressé.

— Un moment donc ! répliqua-t-il avec humeur ; ne saurait-on respirer un peu?... les autres peuvent attendre. Ne voyez-vous pas que M. de Briqueville désire me parler?

Robert en effet commençait à s’impatienter de tous ces retards : la nuit approchait, il était épuisé de fatigue et de faim; il avaithâte de rentrer au château. Aussi ne se le fit-il pas dire deux fois, et, s’approchant du verrier, il lui présenta su requête au sujet de Vicenti. Michaud voulut savoir qui était l’ouvrier dont on lui proposait l’admission à la fabrique, et il adressa quelques questions à Robert. Celui-ci fut donc encore obligé de répéter comment il avait rencontré dans la forêt d’Helmières Vicenti et sa fille, et comment il avait eu l’occasion de les protéger contre un assassin. Le maître ver-

rier avait écouté ce récit avec attention, et son visage exprimait une certaine défiance.

— Hum! dit-il en branlant la tête, voilà qui est trèssingulier! Des voyageurs que l’on arrête en plein jour sur une grande route, cela ne s’était pas vu depuis bien des années!... Mais ne m’avez-vous pas dit, monsieur, que ce verrier était Italien ?

— En effet, il est des environs de Venise. i

— De Venise! répéta Michaud avec vivacité; diable! ceci mérite réflexion... Et vous a-t-il dit aussi dans quelle verrerie il aurait appris le noble et excellent art du verrier?

— Je crois me souvenir qu’il m’a parlé de la fabrique de... Mura... Mora...

— La fabrique de Murano, peut-être?

— Oui, oui, Murano... C’est certainement le nom qu’a prononcé Vicenti.

Maître Michaud fit un bond sur son siège; sa large face s’était empourprée, sa figure s’était é^bouriffée et son rabat avait sauté sur son épaule.

—Ne vous trompez-vous pas? s’écria-t-il; êtes-vous bien

sûr...

— Oui, c’est Murano, je vous le répète... Mais, bon Dieu! maître Michaud, d’où vous vient cet émoi?

— Comment! ne savez-vous pas que cette fabrique de Murano est la plus ancienne, la plus vaste, la plus renommée de toutes les verreries de l’Europe? De là sortent ces inimitables miroirs de Venise qui sont en usage dans tout le monde civilisé, et dont la perfection est désespérante; de là sortent encore ces délicieux ouvrages en verre coloré que nous appelons margueritefi de Venise, et que Von dirait être un assemblage de rubis, de perles et d’émeraudes. Mais si cet ouvrier avait travaillé à Murano, s’il connaissait les secrets de fabrication de cette manufacture, s’il pouvait nous révéler ces précieux procédés que nous cherchons depuis tant d’années inutilement, il serait pour nous un trésor inesti- . mable!... Je lui donnerais cent livres, deux cents livres par journée... Et encore je ferais rapidement ma fortune, je ferais la fortune de tous mes gentilshommes, et je les

remetlrais en état d’avoir un carrosse, comme je sais que plusieurs d’entre eux en ont eu autrefois!

Le bonhomme paraissait vraiment hors de lui; il s’était levé et se promenait dans le bureau avec une vivacité fiévreuse.

— Ma foi! maître Michaud, dit Robert en souriant, je comptais vous demander une faveur, et il parait que c’est moi qui vous en accorde une. Je vais donc annoncer à Vicenti que vous ôtes disposé à le recevoir dans votre verrerie.

— S’il est en effet de la fabrique de Murano...

Le maître verrier s’interrompit : il venait de s’apercevoir que Blondin et l’autre commis, bien qu'ils parussent fort occupés de leur besogne, écoutaient sournoisement cette conversation. Il courut à eux, saisit l’un parle collet, l’autre par une oreille, et les jeta tous les deux à la porte.

— Je n’ai pas besoin d’espions ici, dit-il avec autorité.

Il poursuivit après une pause :

— Plus j’y pense, mon gentilhomme, plus je suis convaincu qu’il y a là une erreur de nom. Ce n’est pas de Murano que vient cet ouvrier; ou si vraiment il a travaillé à cette illustre fabrique, c’était sans doute comme simple manœuvre. Oui, oui, ce doit être cela... quelque pauvre diable qu’on employait à faire la fritte, ou seulement à jeter le bois dans les fours. Il aura entendu dire là-bas que nous autres verriers français, malgré notre qualité de gentilshommes, nous en étions encore aux éléments de l’art, et il a cru devoir se donner ici comme un ouvrier habile; cette suffisance est le propre des gens de sa condition. Il y a, dit-on, plus de trois mille ouvriers à Murano, et pourtant on n’a jamais pu décider un seul d’entre eux à venir en France.

— Pourquoi cela, maître Michaud? demanda Robert qui commençait à éprouver une certaine curiosité.

— Pourquoi? c’est qu’ils ont un gouvernement jaloux, ombrageux, cruel, qui craint beaücoup qu’ils n’aillent porter à l’étranger les précieux secrets de leur industrie. Ils sont surveillés avec un soin extrême; on épie leurs

LE GENTILUOMME VERRIER. G7

démarches, on ne leur permet pas de s’absenter du lieu de leur résidence. Au moindre soupçon qu’ils veulent quitter l’État de Venise, on les emprisonne, et lorsque ces soupçons se trouvent fondés, leur noblesse, qu’ils appellent la seigneurie, les fait impitoyablement poignarder. Monseigneur Colbert a tenté d’obtenir que le gouvernement vénitien permit à quelques-uns de des ouvriers de se rendre en France, et le bruit s’est répandu un moment qu’il avait réussi, mais il n’en est rien sans doute, car on n’en parle plus. Ainsi donc, monsieur de Briqueville, Vicenti ne peut être ouvrier de Murano, car il eût été assassiné dix fois avant d’arriver jusqu’à Hoquencourt, et...

Michaud se frappa le front.

— Mais, reprit-il, cet homme n’a-l-il pas failli être assassiné aujourd’hui dans la forêt d’Helmières?

— Certainement, maître Michaud : et, si je n’avais pas lâché un coup de fusil à dragée dans la figure de l’agresseur, ilestcertainqueVicenti serait mort à présent.

— Cet agresseur était-il Italien?

— Sans aucun doute, car avant de frapper je l’ai entendu adresser quelques paroles à Vicenti en cette langue.

— Et l’avait-il suivi longtemps?

— Depuis le port vénitien oùle père et la fille s’étalent embarqués; ils étaient deux, à ce que croit Vicenti qui s'attend à quelque nouvel attentat sur sa personne.

— Alors, plus de doute... La seigneurie l’a fait suivre en France, et, selon sa politique ordinaire, elle veut se défaire de lui. Mais si j’ai deviné juste, pourquoi ne s’adresse-t-il pas à monseigneur le contrôleur général, pourquoi ne se met-il pas sous sa protection? Moi qui, lors de mon dernier voyage à Paris, ai eu l’honneur insigne d’être reçu en audience particulière par monseigneur Colbert, je sais qu’il ferait garder, s’il le fallait, un ouvrier de Murano tel que ce Vicenti par un régiment de la maison du roi ou par une compagnie de mousquetaires; car, aux yeux de monseigneur Colbert, un pareil homme serait cent fois plus précieux qu’un duc ou un prince.

LE GENTILHOMME VERHIER.

— Par malheur pour monseigneur, pour vous et pour lui, dit Robert d’un ton un peu moqueur, Vicenti ne se donne pas une telle importance. Il assure que le scélérat qui a tenté de l’assassiner était son ennemi personnel, qu’il le connaissait parfaitement, quoique, à vrai dire, j’aie conçu des doutes à cet égard.

— Quoi ! n’était-ce pas un agent de la police vénitienne? demanda Michaud dont la figure s’allongea.

— Vicenti l’affirme... Mais allons, poursuivit le cadet de Briqueville en se levant, vous traiterez cette question avec Vicenti lui-môme. Pour moi, il me suffît d’avoir dégagé ma parole à son égard... Ainsi il est entendu que vous le recevrez parmi les ouvriers de la verrerie?

— Dites-lui de venir aujourd’hui, à l’instant môme. J'ai tant d’impatience de le voir!

— Réfléchissez donc ; les malheureux voyageurs sont épuisés de fatigue; d’ailleuts le père a l’esprit encore troublé par la grande frayeur qu’il vient d’éprouver ; ne vaudrait-il pas mieux attendre à demain?

— Soit! aussi bien j’ai moi-même de la besogne ici... Mais un ouvrier de Murano ! je n’en dormirai pas de la nuit! A demain, pourtant!... Dites-lui, mon gentilhomme, de venir me trouver de bon matin.

Briqueville s’empressa de sortir, afin d’échapper aux nouvelles questions dont maître Michaud semblait tout prêt à l’accabler, et, après avoir traversé rapidement les ateliers, il se rendit à l’auberge de Gorju.

Il trouva Vicenti etPaola assis dans la cuisine devant un modeste souper. Malgré les invitations de l’hôtesse, qui tenait à prouver le cas qu’elle faisait des recommandations de Robert et du prieur, les voyageurs ne mangeaient que du bout des dents.

— Votre Excellence, demanda Vicenti avec inquiétude, a-t-elle vu le maître verrier?

— Oui, mon ami, répliqua Robert, et si vous avez réellement travaillé à la fabrique de Murano, je puis vous promettre un bon accueil de maître Michaud.

— Murano! répéta Vicenti; Votre. Excellence a-t-elle parlé de Murano? Je n’ai pas dit positivement... je ne voudrais pas qu’on sût...

LE GENTILUOMME VERRIEIÎ. G9

• — Vous avez travaillé à Murano, cher père, dit Paola avec fermeté, il vous est impossible de le nier.

A son tour elle questionna Robert, qui lui apprit en peu de mots le résultat de sa visite à la verrerie. Vicenti écoutait avec attention, et, bien qu’il comprit assez mal la langue française, il paraissait être retombé dans ses transes mortelles. Quelques mots de sa fille le rassurèrent pourtant un peu, et il promit de se rendre le lendemain matin à la fabrique, comme le maître verrier le désirait. Lorsque Robert prit congé, le père et la fille lui adressèrent de nouveaux remerciements pour tous ses bons offices. Vicenti, avec son exagération italienne, lui faisait des protestations à peu près inintelligibles ; mais Paola, les yeux baissés çt les mains jointes, lui disait d’une voix pénétrante :

— Vous sejil, monsieur, depuis que nous avons touché cette terre étrangère, nous avez témoigné de la bonté, de la compassion ; vous avez sauvé ce soir la vie à mon père ; nous vous devrons peut-être une position modeste et tranquille dans ce pays... Groyéz-moi, votre généreuse action vous portera bonheur.

Robert ne fit que sourire de cette espèce de prophétie et s’éloigna. Cepfendant, en retournant à Briqueville, il se sentait alerte et dispos, malgré les fatigues de la journée; il éprquvait un indicible contentement de luimême: et, tout en se demandant si la vieille Madelon aurait eu la complaisance de lui réserver un morceau de pain et un verre de cidre pour sôuper, il lui semblait . que sa journée avait été heureuse et bien remplie.

l’intrus.

'Lelendemain devaitèlreun grand jour pour la famille de Briqueville ; le capitaine allait arriver, et, dès le matin, le cliàteau avait pris un air de fête, autant que les airs de fête pouvaient s’allier au délabrement, à la vétusté lugubre de ses ruines.

Grâce aux procédés assez peu scrupuleux du chevalier, grâce aux manœuvres secrètes de Nicolas, grâce aussi à l’adressexie Robert, la maison avait été amplement approvisionnée ; on n’avait plus à craindre, pour le moment du moins, ces périodes de privations, de famine, qui revenaient trop souvent au manoir des héritiers de Guillaume le Fort. Mais ces ressources eussent encore été insuffisantes si, comme nous le savons, le baron d’Helmières n’avait eu l’obligeance d’expédier à Briqueville un chariot entier chargé de vin et 'de vivres de toutes sortes. A cet envoi était jointe une lettre trèspolie du baron à « son cher voisin, » M. le chevalier de BriquevUle. Le « cher voisin, » tout joyeux, ne laissa pas cependant d’examiner minutieusement la lettre

LE GENTILHOMME VEHRIER. 71

qu’il venait de recevoir, et, après l’avoir relue plusieurs fois, il la serra avec soin en murmurant ;

— On pourrait trouver là un commencement de preuves par écrit, et si jamais l’occasion se présentait.., qui sait?

Le vieux chicaneur méditait peut-être déjà un procès contre le baron.

Quoi qu’il en fût, Robert savait bien à qui attribuer la libéralité extraordinaire de M. d’Helmières, don les rapports avec sa famille avaient été assez froids jusqu’à ce jour; et il trouva l'occasion de faire remettre secrètement à Mathilde une petite bague d’or, le seul objet qui lui restât de sa mère ; c’était le signe de l’engagement mutuel qu’ils avaient pris la veille dans la forêt; c’était l’anneau de fiançailles.

Aussi le cadet de Briqueville paraissait-il partager toute la joie de son père dans ce jour mémorable. Il avait donné de grands soins à sa toilette : il avait mis un rabat blanc, fourbi la poignée de son épée, remplacé la plume de son chapeau par une nouvelle. De son côté, le chevalier avait tiré d’une vieille armoire un costnme complet, peut-être le costume qu’il avait porté à ses noces, quelque trente-cinq ans auparavant. Le haut-de-chausses et le justaucorps étaient couverts à profusion de roses en rubans toutes passées, d’aiguillettes rouillées, de galons flétris. Une vieille fraise jaunie et un manteau de velours jeté sur l’épaule gauche complétaient ce costume, qui faisait ressortir encore la maigreur du chevalier et son teint de mopaie.

Les autres personnes du château s’étaient aussi parées de leur mieux. La vieille Madelon, qui s’escrimait dans la cuisine au milieu des broches et des casseroles, avait endossé un casaquin à grands ramages et posé sur sa tête une coiffe de linon de deux pieds de haut. La digne gouvernante s’était adjoint pour aide et servante, dans cette grave circonstance, une petite péronnelle d’une douzaine d’années, la propre sœur de Nicolas, comme on pouvait eu juger à la ressemblance de leurs laides figures et à la nuance de leurs cheveux. En attendant qu’elle pût rendre quelques services, Rosette,

c’était son nom, ne songeait qu’à échanger des tapes avec son frère ou à tremper furtivement son pain dans les marmites, ce qui lui valait force remontrances de la part de sa tante. Quant à Nicolas, par-dessus sa culotte de toile à sac, il avait endossé une vieille maudille de laquais qu’on avait déterrée parmi des chiffons rongés des rats; et, drapé dans ce vêtement troué, beaucoup trop long et beaucoup trop large pour sa chétive personne, il avait l’air le plus plaisant du monde.

Tout était donc prêt pour recevoir le voyageur; mais quoiqu’une partie de la journée fût déjà passée, le voyageur n’arrivait pas. Le chevalier avait consulté plus de vingt fois la grosse montre d’argent qu’il portait à sa ceinture, vingt fois il avait envoyé Nicolas à la découverte sur la route de Roquencourt ; rien n’annonçait encore l’arrivée du capitaine.

— Ce retard est extraordinaire, dit le chevalier; mou fils m’avait pourtant annoncé qu’il serait ici à l’heure du diner de midi.

— Il aura peut-être trouvé les postes rompues, répliqua Robert ; il lui aura fallu attendre des chevaux.

— Tu ne connais pas mon fils, répliqua le chevalier. Morbleu 1 si les chevaux manquaient, il serait capable de sauter sur les épaules du maître de poste... Aucun obstacle ne saurait arrêter Briqueville. Il va vénir, je te l’affirme... Et tiens, pourquoi n’irions-nous pas nous-mêmes au-devant de lui? J’ai tant d’impatience de le voir, et puis cette promenade me fera du bien.

Il prit l’espèce de béquille sur laquelle il appuyait d’ordinaire sa marche chancelante.

— Monsieur, lui dit Robert d’un ton affectueux, vous me paraissez faible et souffrant; vous vous fatigueriez, je lecrains... Restez donc, tandis que j’irai seul au-devant de Briqueville.

— Bah! répliqua le chevalier, je ne me suis jamais si bien porté ; l’espoir de voir mon fils m’a tout ragaillardi. Sambleul je veux aller au-devant de l’héritier de mou nom 1

Il sortit donc avec Robert, tandis que Nicolas, en sa qualité de page, les suivait à quinze pas en arrière,

LE GENïlLUOMME VEKHIER.

honteux et fier à la fois de sa casaque déchirée. Le cadet de Briqueville offrit le bras à son père, mais celuici le repoussa et tint à honneur de marcher seul. Cependant, quand il eut fait une centaine de pas et ressenti l’influence du grand air, il s’aperçut qu’il avait trop présumé de ses forces. Sa marche devint chancelante, une toux douloureuse secoua sa poitrine; il consentit enfin à s’appuyer sur son jeune fils, mais, eu arrivant au pied du mamelon qui servait de base au manoir, il fut obligé de s’asseoir à quelque distance d’un petit pont de planches jeté sur le ruisseau.

— Décidément, reprit-il sans cesser de tousser, mon fils a raison de venir, car, je le crois, mon , procès ne tardera pas à être appelé devant le juge de la juridiction supérieure... Eh bien! demeurons à cette place : nous dominons ici tout le chemin, et, aussitôt que le voyageur apparaîtra, nous ne pouvons manquer de le voir.

Le cadet de Briqueville considérait .son père d’un air de tendresse et de douleur ; le chevalier, malgré ses oripeaux, ses rubans et son panache, conservait à peine un soufflede vie, et il était facile de comprendre en ce moment combien sa fin était prochaine. Robert était absorbé par ces tristes pensées, quand une exclamation de Nicolas attira son attention ; un homme à cheval venait de se montrer dans le chemin qui conduisait de Roquencourt àBrique ville. Le vieillard se le va brusquement.

— Enfin! serait-ce mon fils? demanda-t-il tandis qu’un sourire de bonheur éclairait sa ligure osseuse.

— Je ne crois pas, monsieur, répliqua Robert; ce voyageur est tout vêtu de noir et il est monté sur une chétive rosse de louage ; ce ne peut être le capitaine de Briqueville.

— Il vient pourtant de ce côté : le connais-tu, Robert?

— Non, monsieur.

— Mais je le connais, moi, dit Nicolas en se rapprochant tout effaré de ses maîtres, et monsieur le chevalier le connaît aussi; c’est Poirot, le sergent à verge du bailliage de Baj eux.

— Poirot! répéta le chevalier avec épouvante; Poirot! le plus fin, le plus tenace, le plus intraitable des ser-

LE GENTILUOHHE VERRIER.

gents!... Je sais ce qu’il me veut et ce qu’il vient faire ici... Il compte saisir le château, ce dernier débris de ma fortune que j’ai disputé avec tant d’acharnement à mes créanciers afin de le conserver à mon fils... Il ne^ faut pas qu’il me voie; Robert, charge-toi de le renvoyer." Dis -lui que je suis en voyage; dis-lui...

— C’est inutile, monsieur; on vous a déjà reconnu, et vous ne pourriez plus vous cacher sans compromettre inutilement votre dignité.

— Que le diable emporte le coquin! comment nous tirer de là ?

— Monsieur le chevalier, dit Nicolas avec vivacité, une pierre du pont est descellée, voulez-vous que j’enlève cette pierre ? Quand Poirot essayera de passer sur les planches, elles basculeront et il tombera dans le ruisseau... Ou bien aimez-vous mieux que j’attache un paquet d’épines à la queue du cheval, pendant que vous amuserez le maître ? Le cheval prendra le mors aux dents et cassera le cou à Poirot. Ensuite, peut-être préféreriezvous...

Le vaurien fut interrompu dans l’énumération de ses moyens de défense par un regard de colère et de mépris que lui lança Robert. Quoique le cadet de Brique ville n’eût aucune autorité au logis et qu’il manifestât habituellement sa désapprobation par sa contenance plutôt que par des paroles, Nicolas, qui paraissait craindre beaucoup son mécontentement, garda tout à coup le silence.

— Allons ! reprit le chevalier après avoir réfléchi, le mieux est de chercher à amadouer Poirot comme j’en ai amadoué tant d’autres... Pourvu maintenant que mon fils ne vienne pas se jeter à la traverse de mes projets! Briqueville est si emporté, si peu endurant!... Toi, Robert, qui as de bons yeux, ne vois-tu rien sur la route?

— Aussi loin que la vue peut s’étendre, monsieur, il n’y a personne que ce maudit huissier.

— C’est bon... J’aurai peut-être le temps de l’enjôler et de le renvoyer comme il est venu, avant l’arrivée de Briqueville. Laissez-moi faire ; Poirot est malin et obstiné, mais je ne suis pas manchot non plus.

LE GËNTILUOMME VËRR1ËR.

Et il se mit à toussoter en clignant des yeux. En ce moment, l’huissier traversait le pont de bois et ne se trouvait plus qu’à une petite distance du chevalier et de Robert. Sa mine futée était empreinte d’une méfiance qui n’excluait pas l’énergie et la résolution. Il était coiffé, selon l’usage, d’un grand chapeau et d’une perruque à boudins, un peu défrisée par le mouvement du cheval. Sa robe noire entr’ouverte laissait voir à sa ceinture une écritoire de corne et la petite verge d’ébène à tête d’argent qui était le signe officiel de ses fonctions. Le sergent Poirot avait reconnu aussi M. de Briqueville, et il se dirigea vers lui sans hésiter. En s’approchant, il salua froidement et avec réserve; le chevalier s’était levé d’un air de satisfaction très-bien joué :

— Palsambleu 1 s’écria-t-il, n’est-ce pas mon ami maître Poirot? Enchanté de vous voir, Poirot!... Est-ce que vous vous rendez au château, par hasard?

— Précisément, monsieur le chevalier; mais, puisque je vous rencontre ici, je peux me dispenser d’aller plus loin, et...

— Du diable si je le souffre, Poirot, mon compère! Vous entrerez chez moi et vous tâterez de mon vin, ou que je meure 1... Descendez donc» et nous marcherons côte à côte comme de bons amis... Or çàl le rousseau, cria-t-il à Nicolas, viens prendre le cheval de maître Poirot !

Nicolas s’approcha en traînant la jambe.

— C’est inutile, monsieur le chevalier, répliqua l’huissier; j’ai seulement quelques papiers à vous remettre et un mot à vous dire» puis je continuerai ma tournée, car je suis fort pressé.

— Je n’écouterai rien et je ne recevrai rien tant que vous n’aurez pas accepté dans mon logis une petite collation que je vous offre de bon cœur.

Poirot avait sans doute scs raisons pour se tenir en garde contre les caresses et l’hospitalité du chevalier; néanmoins il consentit à mettre pied à terre et à confier son cheval au méchant Nicolas, qui avait pris l’air lé plus innocent du monde. Alors M. de Briqueville glissa son bras sous celui du sergent et se mit à re-

LE GENTILÜOMHE VERHIER.

munter avec lui le cbemlu assez raide qui conduisait au manoir, tandis que Robert et Nicolas marcbaient. un peu en arrière.

— Je gage, maître Poirot, disait gaiement le vieux Briqueville, que vous vous déüez de ma réception, et que vous avez encore sur le cœur le pain noir et les pommes cuites que je vous ofîris lors de votre dernière visite?.,. Les temps sont changés, ami Poirot; vous allez nous trouver mieux munis, et je veux vous régaler comme il faut... Dame! vous arrivez à merveille; j’attends d’un instant à l’autre mon fils, qui vient de Paris et qui va nous faire nager dans la richesse.

— Gela tombe'fort à propos, monsieur de Briqueville, répliqua le sergent qui ne perdait pas de vue l’objet de sa mission ; j’ai justement à vous parler de la créance du feu procureur Gricourt...

— Gricourt ! répéta le chevalier en poussant un grand soupir, quel nom avez-vous prononcé là, Poirot?Ouel incomparable ami j’avais dans cçt excellent homme I II connaissait le véritable étal de mes affaires, lui, etje pouvais puiser dans sa bourse à ma fantaisie... Aussi ses héritiers n’auront-ils pas à se plaindre de moi. Je les rembourserai de leurs sept mille et tant de livres tournois avant que nous soyons plus vieux d’une semaine.

— Et avec quoi, monsieur le chevalier?

— Avec les vingt mille écus que mon fils rapporte de Paris afin de purger toutes les hypothèques dont sa terre est grevée, répliqua le vieux gentilhomme en affectant un superbe sang-froid.

— Vingt mille écus? Je croyais le capitaine de Briqueville lui-mème fort gêné d’argent.

- — Il a gagné cette somme au jeu.

' — Encore une fois, cela tombe bien, monsieur le chevalier, car j’ai là, dans la bougette suspendue à l’arçon de ma selle, uneliasse d’exploits et de jugements que je suis chargé'de vous signifier en personne.

— Nous causerons de cela tout à l’heure, reprit le chevalier en se tournant à demi vers Nicolas et en lui adressant un signe furtif ; mais, dites-moi, maître Poirot, les

LE GENTILHOMME VEHRIEH, 77

héritiers de ce pauvre Gricourt ont-ils déjà vendu sa charge de procureur ? '

— Non pas que je sache, monsieur; c’est la meilleure i de tout le bailliage, et elle me conviendrait fort, mais... je suis trop pauvre pour en faire la finance.

— Vraiment; eh bien ! Poirot, que diriez-vous si, moi qui connais à fond les affaires de Gricourt, moi que le cher homme consultait souvent, comme vous savez, je vous donnais un moyen d’avoir sa charge pour rien?

— Pour rien? répéta le sergent stupéfait; ah! monsieur de Briqueville, vous êtes un légiste diablement malin ; mais, quant à obtenir la charge du procureur sans bourse délier...

— Quelques fonds pourraient être nécessaires, répliqua le chevalier, mais ce serait si peu de chose!... oui, Poirot, j’ai trouvé ce mo3'en, mais vous sentez bien que je ne le révélerais pas ainsi au premier venu. Il faut être mon ami, mon ami dévoué, pour que je consente à communiquer un secret qui est le résultat de mes longues ■méditations, de ma connaissance parfaite des affaires de Gricourt. Or vous, Poirot, vous avez avec moi une rudesse, une âpreté, un acharnement qui ne sont pas de nature à vous mériter mes préférences.

Cette fois le chevalier frappait juste. Poirot, qui avait un ardent désir d’obtenir la charge du procureur défunt, et qui croyait le vieux chicaneur fort capable de réaliser sa promesse, perdit toute sa raideur et toute sa méfiance. Il lui adressait des protestations de respect, il essayait de lui arracher quelques révélations de nature à le mettre sur la voie des découvertes. Le chevalier raillait, tergiversait, se défendait en riant. Toutefois il ne paraissait pas compter beaucoup, sur Teffîcacité de son secret pour désarmer son adversaire, car il se retournait fréquemment vers Nicolas et continuait de cligner ‘ desj’^eux en indiquant la bougette dans laquelle se trouvaient les exploits et les papiers de procédure.

De son côté, Nicolas, fort intelligent en pareille affaire, avait plusieurs fois étendu les mains vers le petit sac de cuir; mais il avait toujours été arrêté par le regard de menace que Robert attadiait sur lui, et le courage

lui avait manqué pour exécuter l’ordre tacite de son vieux maître. D’autre part, son anxiété était grande, car, s’il n’obéissait pas, il se croyait sûr de sentir plus tard le poids de la béquille du chevalier. Or le temps pressait; on approchait du château; le sergent en arrivant ne manquerait pas sans doute de reprendre ses papiers et d’en faire le fâcheux usage que l’on semblait redouter, si l’on n’était parvenu à les lui soustraire auparavant.

Toutefois la compagnie atteignit le vieux manoir sans que le méchant page eût pu exécuter l’ordre muet de son seigneur. Elle pénétra dans la cour, et Nicolas attacha le cheval par la bride à un anneau de fer fixé dans la muraille. Le sergent, tout occupé d’attaquer le vieux gentilhomme, se disposait à entrer avec lui dans la maison et ne songeait plus à ses papiers quand Robert, lui touchant l’épaule, lui dit :

— Eh! monsieur le sergent, vous oubliez votre bougette.

Poirot remercia d’un signe, détacha le sac et le garda sous son bras.

Le chevalier frappa du pied avec colère, tandis que Nicolas demeurait consterné. Robert impassible allait entrer à son tour dans la maison, mais son père lui dit avec impatience ;

— Que nous veux-tu? Ne dois-tu pas aller au-devant de Briqueville, qui ne saurait tarder maintenant? Attends-le sur le chemin, et, aussitôt qu’il paraîtra, hâtetoi de m’avertir.

Robert ne pouvait décliner un ordre si précis ; il se mit donc en devoir de revenir sur ses pas. En passant devant Nicolas, il leva le doigt d’un air de menace, mais le rousseau ne parut pas s’en apercevoir et suivit le vieux Briqueville.

Le maître du logis introduisit son hôte dans cette pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois do cuisine et de salon à la famille. Les fourneaux allumés sur lesquels fumaient un régiment de casseroles, la cheminée ardente devant laquelle tournait une broche chargée de volaille et de gibier, lui donnaient un aspect réjouissant pour im voyageur affamé. Madelon et Rosette avaient cru d’abord, en le voyant entrer, que l’étranger

était le personnage attendu, et elles étaient venues audevant de lui. Madelon éprouva un vif désappointement dès qu’elle eut reconnu l'huissier; mais chez le chevavalier de Briqueville tout le monde était élevé dans « la crainte de Dieu et des sergents. » Aussi la gouvernante se garda-t-elle de laisser voir du dépit quand son maître lui commanda d’un ton péremptoire de servir le meilleur morceau et la plus vieille bouteille de vin « à son cher ami le sergent Poirot. »

L’huissier était ébahi de l’abondance, de la profusion môme qui régnaient dans ce logis habituellement si mal pourvu et si misérable ; et il commençait à croire que les vingt mille écus gagnés au jeu par le capitaine de Briqueville pouvaient bien être une réalité. Cette pensée le rendait encore plus attentif aux hâbleries du chevalier, et il ne cessait de presser le vieux chicaneur de lui révéler son fameux secret relativement à la charge du défunt procureur Gricour' e chevalier ne refusait pas absolument, mais « il ne savait pas s’il était juste de causer une perte aussi considérable aux héritiers de son ami; il verrait plus tard; il voulait s’assurer avant tout si Poirot méritait réellement une pareille faveur,etc.» A tout cela, le sergent répondait par des assurances de dévouement ; mais le rusé Briqueville gardait sa bienheureuse recette, et la discussion continuait.

Bientôt Poirot s’assit à table. Devant lui on servit un poulet cuit à point et une bouteille de vieux bourgogne. Le servent crut qu’il ne plaiderait pas moins bien sa cause la bouche pleine et fit gaillardement honneur à la bonne chère. Cependant, ayant peut-être entendu dire que les prévenances du chevalier avaient eu souvent un mauvais résultat pour ses confrères, il ne se relâchait pas de certaines précautions : il avait posé à côté de lui, sur le banc, le sac de cuir contenant ses pièces de procédure; le sac était retenu à son bras par un cordon, et nul n’eût pu y toucher sans éveiller ses soupçons.

Le chevalier avait pris place en face de son hôte, et affectait de ne jamais regarder du côté de la bougette ; mais, du bout de son doigt crochu, il ne cessait de dési-

gner furlivemeut à Nicolas le maudit sac. Nicolas avait fort bien compris; mais comment faire? Après avoir longtemps cherché dans sa cervelle inventive, il s’avisa d’un expédient.

La bougelle de cuir s’était un peu entr’ouverte, quoique l’ouverture ne fût pas assez large pour permettre de dérober les papiers ; Nicolas, qui se montrait très-empressé à servir le sergent, et qui allait et venait sans cesse autour de lui, avait remarqué celte circonstance. Il commença par s’emparer de l’énorme écritoire que Poirot avait déposée sur la table afin d’ètreplus à l’aise, il la déboucha, et, pendant que M. de Briqueville occupait ailleurs l’attention de l’huissier, le coquin de rousseau en vida tout le contenu dans le sac, puis il la referma et la remit à la place où il l’avait prise.

Les papiers devaient être affreusement maculés et rendus tout à fait illisibles; mais cela ne suffit pas encore au jeune vaurien, excité par le désir de plaire à son maître. Sur le fourneau bouillonnait je ne sais quelle sauce grasse, épaisse, gluante, rehaussée du caramel le plus foncé. Nicolas, après avoir dit quelques mots bas à sa tante, remplit de cette sauce un grand pot ébréché, et s’avança d’un air officieux vers l’hôte de la maison pour lui offrir cet assaisonnement exquis. Or, en ce moment, soit par hasard, soit à dessein, M. de Briqueville faisait à Poirot une confidence qui avait obligé Poirot à se pencher vers lui. Nicolas, profitant de l’occasion favorable, vida encore le contenu du pot dans le malheureux sac de cuir, et bientôt les papiers se trouvèrent à la nage dans un bain d’encre et de sauce qui compléta leur destruction. ,

Comme le rousseau terminait cette opération, sa sœur, qui de l’autre extrémité de la salle le voyait à l’œuvre, s’écria naïvement en patois du pays :

— Tiens! mon frère qui vide les plats dans la sacoche!

Nicolas se redressa aussitôt, comme s’il eût fait un faux pas par maladresse, et prit une mine confuse. Heureusement, QU le sergent ne comprenait pas le patois, ou il n’avait pas entendu cet avertissement; le cheva-

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lier avait troublé la cervelle au pauvre diable avec ses promesses captieuses et ses réticences calculées. Poirot fut puni de s’ôtre laissé prendre à ce leurre; bientôt le vieux Briqueville se redressa et dit d’un ton sec ;

— Mon cher Poirot, tout bien considéré, je ne peux donner les indications que vous me demandez. J’attendrai que les héritiers de Gricourt m’aient montré du mauvais vouloir, et alors...

— Du mauvais vouloir! s’écria le sergent; ce n’est pas ce qui leur manque, monsieur le chevalier, et vous allez en avoir la preuve... Ne vous ai-je pas dit que j’étais chargé d’instrumenter contre vous?

Il s’empressa d’achever son aile de poulet et d’avaler un dernier gobelet de vin avant d’accomplir une mission qui pouvait interrompre la bonne harmonie établie entre lui et son hôte; il portait déjà la main à sa bougelle quand Robert rentra tout essoufflé.

— Monsieur, s’écria-t-il, c'est lui... c’est bien lui, cette fois! Briqueville nous arrive en poste... Il monte la côte au galop... Tenez, entendez-vous?

En effet, un bruit de grelots et de claquements de fouet retentissait au dehors et se rapprochait avec rapidité.

— Mon fils! mon cher Briqueville! s’écria le chevalier transporté en se levant.

Et il courut au-devant du voyageur, tandis que Robert, non moins content et non moins troublé, lui prenait le bras pour le soutenir. Mais ils n’eurent pas le temps d’aller bien loin. A peine avaient- ils franchi le seuil de la porte que deux cavaliers entrèrent à graiid bruit dans la cour, et vinrent faire halte devant la maison. C’étaient le capitaine de Briqueville et un postillon qui l’accompagnait selon l’usage.

Le fils aîné du chevalier avait alors une trentaine d’années, mais ses traits étaient déjà flétris par les excès de tout genre. Il était grand et maigre; il y avait dans son extérieur quelque chose de don Quichotte et du capitaine Fracasse. Sa figure longue, rouge, bourgeonnée, exprimait l’irascibilité de l’insolence. Sou épaisse moustache était relevée en croc, et une cica-

irice, résultant d’une blessure reçue non à la guerre, mais dans une querelle de cabaret, sillonnait une de ses joues. L’ensemble de ses traits n’était donc ni beau ni avenant. Son costume ponsistait en bottes éperonnées, en un poqrpoint d’ordonnance dont le collet de buffle était usé par le contact habituel de son haussecol d’acier; il était coifl’é d’un feutre à plume rouge, et une énorme épée se balançait à son côté, soutenue par un baudrier brodé.

Il ne manifesta aucune espèce d’émotion en revoyant, après une longue absence, la vieille demeure où il était né, son père malade et se soutenant à peine, son jeune frère qu’il avait quitté enfant et qu’il retrouvait homme. Il se contenta de pousser entre ses dents un gros juron pour témoigner sa satisfaction d’être arrivé, puis il descendit de cheval et jeta la bride au postillon.

— Bonjour, mon père, bonjour, dit-il d’une voix dure et éraillée; mordieu! quels maudits chemins! Eh! toi, le grand laquais, déharrasse-moi de ceci.

Et il remit sou manteau à son frère, qu’il prenait pour « le grand laquais » de la maison.

Cependant le chevalier avait couru vers lui, les bras ouverts, et s’était jeté à son cou. Si égoïste, si peu estimable que fût le vieux gentilhomme sous d’autres rapports, il adorait ce fils, son orgueil et sa joie.

— Te voilà donc enfin! dit-il en versant quelques larmes ; ah ! Briqueville, que tu m’as fait attendre longtemps cette heureuse journée !

— Bon, bon, nous aurons le temps de causer de cela, dit le capitaine avec impatience eu se dégageant; le plus pressé, mon père, est de payer ce maraud de postillon, à qui je dois toutes les postes depuis Caen jusques ici, et de le congédier avec un verre de cidre et une bourrade.

— Quoi! Briqueville, dit le chevalier avec étonnement, as-tu dépensé déjà l’argent que je t’avais envoyé pour le voyage ?

— Parbleu! il y en avait lourd!... D’ailleurs, avanthier au soir, en soupant dans une auberge, à Caen, j’ai eu la mauvaise chance de jouer contre un aigrefin qui

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tK GENTILHOMME VERRIEH. 83

m’a 1-àflé mon reste, et, si les maîtres des relais n’avaient pas jugé à propos de me faire crédit... Coquin, ajouta-t-il en s’adressant au postillon, n’est-ce pas trois pistoles qu’on te doit?

Le postillon, sans s’offenser d’être appelé coquin, répondit affirmativement.

— Mon père, dit le capitaine, donnez trois pistoles à ce drôle, et ajoutez-y un écu de six livres afin qu’il boive à ma santé.

Le chevalier fit une grimace; cependant il avait prévu sans doute quelque accident de ce genre, car il tira sa bourse et remit en soupirant au postillon l’argent demandé.

— Maintenant le verre de cidre ! reprit impérieusement Briqueville ; ce que je promets, je ne manque jamais de le donner... Ehl toi, le grand laquais, ajoutat-il en s’adressant à Robert, va chercher à boire à ce faquin, afin qu’il nous débarrasse au plus vite de sa présence.

Robert, déjà chargé du manteau de Briqueville, ne bougea pas. Confus et navré de la méprise de son frère, il ne pouvait parler, et ses yeux étaient humides de larmes. Le chevalier s’en aperçut, et, quoiqu’il ne fût pas suspect de tendresse pour le plus jeune de ses fils, il dit à l’ainé :

— A quoi penses-tu donc, Briqueville? Celui-là n’est pas un laquais, c’est Robert.

En entendant ce nom, le capitaine se retourna et toisa distraitement son frère.

— Tiens, c’est vrai! dit-il. Ventre de loup! il a diablement grandi.'

Et ce fut tout.

Le cadet de Briqueville eut cependant la force de balbutier quelques compliments qu'on n’écouta pas, et auxquels on ne daigna pas répondre. Le rousseau Nicolas avait couru chercher le verre de cidre, qu’il présenta au postillon. Celui-ci l’avala lestement et se remit en selle; quelques secondes après, il repartait avec les deux chevaux sans attendre la bourrade annoncée.

— Je te revaudrai cela, de par le diable! cria le capitaine eu lui montrant le poing.

Sa distraction avait pour cause une contestation qui venait de s’élever entre son père et lui.

— Sambleu! monsieur, disait-il avec humeur, n’estce pas une honte que vous m’envoyiez toujours si peu d’argent? Comment voulez-vous que je soutienne mon . rang si vous serrez si fort les cordons de votre escarcelle ?

— Ahf Briqueville, répliqua le vieillard blessé de cette injustice, tu ne sais guère au prix de quelles privations et de quels efforts je peux de temps en temps t’envoyer quelques écus!

— Chansons que tout çela!... En vérité, monsieur, vous devriez rougir de me voir revenir ainsi comme un pelii saint Jean, sans un sou pour payer le postillon qui m’a conduit!

Il disait cela tout haut, pendant qu’il entrait dans la salle commune, le chapeau sur la tète et en faisant sonner ses éperons. Le sergent Poirot, qui ri’uvait voulu rien laisser de son poulet et de sa bouteille, avait donc entendu ces dernières paroles; il s’approcha du chevalier et lui demanda d’un ton narquois :

— Quoi donc! monsieur, est-ce que les vingt mille écus ne seraient pas encore arrivés?

— On les avait gagnés, on a pu les perdre, répliqua le vieux gentilhomme avec aplomb.

— En ce cas, j’en suis fâché, car je me trouve dans la nécessité de vous signifier une sentence de juge...

— Holà ! qui diable est celui-ci ? demanda le capitaine en fronçant le sourcil.

— Maître Gaspard-Jérôme Poirot, huissier à vérge pour vous servir, répliqua le sergent qui exhiba les insignes de ses fouctions.

— Un huissier! s’écria Briqueville en fureur; quoi! mon père, vous recevez des gens de cette sorte, vous les accueillez à votre table, et cela quand je suis attendu?... Sors d’ici, drôle ! sors d’ici bien vite, ou lu vas avoir les os brisés.

— Je sortirai, monsieur, répliqua le sergent intimidé;

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mais auparavant mon devoir est de signifier à M. le chevalier certains actes dont je suis porteur.

Il ouvrit alors sa bougette de cuir ; il s’en échappa un liquide épais, noir et nauséabond, qui se répandit sur ses vêtements. Les papiers étaient perdus, illisibles, réduits en pâte dans ce brouet infernal. Le pauvre sergent,

• en constatant le désastre, se contenta de dire avec désespoir :

— Ah ! monsieur de Briqueville, c’est là un de vos tours !

— Bon! répliqua le chevalier, vous verrez que, en mangeant à ma table, mon pauvre Poirot, vous aurez laissé tomber dans votre sac un peu de sauce de ma

• cuisine,

— Il eût mieux valu être en garde contre vos sauces et votre cuisine... Allons! je suis battu, monsieur, mais je me vengerai 1

— Battu! pas encore! s’écria le capitaine; mais je vais te frotter rudement si tu m’échauffes la bile davantage.

— Ne lui parle pas ainsi, Briqueville, répliqua le vieillard avec vivacité ; c’est un officier de justice, et tu dois des égards à sa robe noire... Voyons, Poirot, vous pouvez maintenant me dire sans inconvénient ce que c’était que ces papiers si malheureusement gâtés?

— Vous le saurez à vos dépens, monsieur; je vais faire diligence, et je vous promets que je reviendrai bientôt...

— Partiras-tu, coquin ? s’écria le capitaine d’une voix tonnante.

Le malencontreux sergent n’osa plus souffler ; il sortit en courant, remonta sur son cheval et s’éloigna, poursuivi par les menaces du capitaine et par les moqueries du rousseau qui se tordait de rire dans un coin de la cuisine.

LE FILS aîné.

Le chevalier de Briqueville était bien un peu inquiet ' des suites que pouvait avoir la retraite forcée de l’huissier Poirot, mais son fils ne lui laissa pas le temps de songer aux conséquences de cette affaire.

— Çàl mangeons! reprit-il. Corbleu! je vois avec plaisir que ce vilain n’a pas complètement affamé le logis, et cela tombe à merveille, car je meurs de besoin.

Madelon et sa nièce s’avancèrent pour disposer le couvert.

— Eh ! bonne femme, reprit Briqueville en regardant la gouvernante, Gothon... Jeanneton... ou quel que soit le nom dont on t’appelle, est-ce encore toi? Je te croyais morte depuis longtemps. Au fait, tu as joliment vieilli, ma chère ! Et cette petite pécore qui est là, où diable l’a-t-on ramassée? Ne pouvait-on la choisir moins laide? Et ce singe habillé en petit laquais, d’où sort-il ? Mordieu! monsieur mon père, votre maison a l’air d’une ménagerie, et la maison elle-même, ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard de mépris, me semble encore plus noire, plus vermoulue, plus branlante encore qu’à ma dernière visite.

Chose étrange ! ces insolences et ces (iéuigremouls ne semblaient offenser personne ; les boutades du grossier soudard étaient accueillies avec une sorte de respect. Le chevalier, aveuglé par soa affection pour ce fils, le chef de la famille après lui, riait complaisamfhent de ses sarcasmes. Robert, bien qu’il ne pût se défepdre. d’un grand serrement de cœur en écoutant le capitaine, n’osait permettre à son esprit une pensée de révolte contre son frère aîné. Quant aux gens de service, façonnés depuis leur naissance aux brutalités de la noblesse, ils ne s’en offensaient guère, et leur déférence pour leurs maîtres était en raison de l’arrogance de ces derniers, . Cependant le capitaine s’était mis à l’aise ; il avait déposé son épée, son chapeau et son fouet sur un meuble et, -étendu dans un fauteuil de bois, il étirait ses membres courbaturés par le voyage. Bientôt, grâce à l’activité de Madelon et de ses aides, un repas abondant fut servi devant lui. Il s’empressa d'approcher son siège de la table.

— Avec votre permission, monsieur mon père, dit-il, nous n’allons pas laisser refroidir ces appétissants ragoûts. Prenons donc place... Allons! et toi aussi, mon jeune cadet, ajouta-t-il en se tournant vers Robert, prends place avec nous; je ne m’y oppose pas.

Le cadet de Briquevilie s’assit timidement. Le chevalier, que les émotions et les agitations de la matinée avaient beaucoup fatigué, était en proie à d’horribles quintes de toux.

— Sandieu! qu’est-co que cela? dit le soudard avec impatience ; attendez, monsieur , nous allons traiter votre rhume à ma manière ; vous vous en trouverez bien.

II prit une bouteille, emplit de vin un gobelet et l’offrit à son père.

— Buvez ceci, dit-il, et la toux décampera, je vous le garantis.

Le vieillard lendit la main, Robert se hâta d’intervenir.

— Monsieur, dit-il, souvenez-vous que le père Antoine, le médecin du couvent, vous a bien recommaüdé de vous abstenir de boissons fortes.

— Les médecins, moines ou non, ne sont que des sots, riposta le capitaine; buvez, monsieur, je réponds de tout.

— Cependant, reprit Robert humblement, il serait à craindre...

Le chevalier, après une courte hésitation, trancha la difficulté.

— Mon fils doit avoir raison, dit-il ; d’ailleurs le vin parait excellent, et il y a si longtemps que j’en ai bu !

Le chevalier avala donc le contenu du gobelet, tandis que Robert se rasseyait en soupirant. Toutefois les craintes du jeune homme étaient vaines, du moins pour le moment; les quintes cessèrent et une légère rougeur reparut sur les joues du chevalier.

— Vous voyez bien! dit Briqueville; si la toux revient, nous saurons comment la traiter.

Et il se mit à manger avec une voracité sans égale.

Il vidait lestement plats et bouteilles, si bien que le vieux gentilhomme se demandait à part lui comment il pourrait satisfaire ce formidable appétit si le séjour de son fils au château venait à se prolonger.

Ce fut peut-être cette pensée qui lui suggéra bientôt de demander :

— Ah çàl Briqueville, j’espère que cette fois tu vas faire un assez long séjour chez nous? Jusqu’à quelle époque as-tu congé?

— Jusqu’à ce que vous m’ayez donné les mille écus que je viens chercher ici, répliqua délibérément le capitaine.

— Mille écus! eh! bon Dieu! où veux-tu que je les prenne? Nos terres sont saisies, nos droits féodaux ont été rachetés ; il ne ûous reste plus que ce château, dont le revenu est nul, et qui peut être, d’un moment à l’autre...

Les doléances du chevalier furent interrompues par un accès de toux plus douloureux et plus tenace que les précédents.

— Buvez, monsieur, dit Briqueville en lui versant un nouveau verre de vin. Quant aux mille écus, vous les trouverez, je le sais, car vous ôtes homme de ressources... et puis j’ai certaines dettes. . Il y a là-bas à

Paris un tas de créanciers qui aboient après mes chausses : sans compter que la galanterie coûte cher.

Le vieillard ne crut pas devoir traiter en ce moment ce point délicat, et, malgré les regards suppliants de Robert, il avala le verre de vin. La toux se calma encore , et Briqueville reprit :

— Ah çà! comment diable passez-vous le temps ici? avez-vous des oiseaux dans la fauconnerie et une meute • au chenil?

— Il y a longtemps que le chenil est tombé en ruines, et la fauconnerie est devenue la chambre à coucher de Madelon... Tu oublies toujours, Briqueville, que nous ne sommes plus ce que nous avons été !... Depuis bien des années, chiens, chevaux et faucons ont disparu de cette pauvre masure... Mais, si tu veux passer quelques moments à la chasse, tu pourras braconner au fusil avec Robert.

* — Moi! fi donc!... Et le jeune cadet, ajouta-t-il dédaigneusement, chasse de celte manière ridicule? *

— Certainement; et notre cuisine ne s’eû trouve pas plus mal.

— Au moins, reprit le capitaine, n’est-il aucun gentilhomme dans le voisinage avec lequel on pourrait faire une partie de cartes ou de dés?

' — Il y a les gentilshommes verriers de Roquencourt ;

mais ils sont rarement munis d’écus.

— Qui ça? ces cocardeaux maigres et rissolés qui prétendent ne pas déroger à la noblesse en exerçant leur vilain métier? J’aimerais mieux jouer contre le dernier paysan de nos domaines.

— Il eu est pourtant, monsieur, balbutia Robert, qui appartiennent à de fort bonnes maisons, et qui portent des noms connus dans la province.

— Je répète que ce sont des vilains ! répliqua le capitaine en frappant du poing sur la table avec violence, et je le leur dirais en face à eux-mêmes... Si un Briqueville avait l’idée de travailler ainsi de ses mains, je lui trouerais la poitrine avec mon épée.

Robert se lut et devint pensif.

— Il y a encore notre voisin d’Helraières, poursuivit

LK GENTILUOMMË VERRIER.

le chevalier ; mais quoique dans une circonstance récente il se soit montré obligeant, nous ne noué fréquentons guère, et puis il n’est pas grand joueur, que je sache.

— Notre famille vaut bien la sienne, pourtant... Allons, j’irai visiter M. d’Helmières, d’autant plus volontiers qu’il a, parait-il, une charmante fille.

Sans savoir pourquoi, Robert sentit son cœur se serrer en entendant ces paroles ; mais il n’osa répliquer.

Le repas se prolongeait, et, à force de vider bouteilles sur bouteilles, Briqueville était fort échauffé. Le vieillard lui-même, entraîné par l’exemple de son fils, et convaincu que d’abondantes libations devaient apaiser sa toux opiniâtre, portait fréquemment son verre à ses lèvres. Ses joues empourprées, ses yeux brillants témoignaient d’une surexcitation dangereuse. De même ses idées ne paraissaient plus bien lucides, sa langue s’embarrassait, et les effets de l’ivresse sur sa faible organi-* sation étaient d’autant plus apparents qu’il vivait d’ordinaire avec une extrême sobriété.

Robert s’effrayait beaucoup de ces excès, dont il prévoyait les fâcheuses conséquences. Il observait avec une inquiétude croissante l’agitation de son père ; et enfin, n’y tenant plus, il dit d’un ton suppliant :

— Par pitié pour vous-même, monsieur, ne buvez plus !

« Vous n’ôtes pas halfitué au vin, et il pourrait vous incommoder.

r— Buvez, mon père, répliqua Briqueville en remplissant encore le gobelet du chevalier; mordieu! ce jeune cadet prétendrait-il savoir mieux que moi ce qui vous convient ?

— Je vous l’assure, Briqueville, répondit Robert que son affection pour le vieillard enhardissait; il y aurait danger à le presser...

— Paix ! interrompit le capitaine avec fureur, oses-tu bien élever la voix en ma présence? Ventre de biche ! je ne le permettrai pas.

Mais peut-être cette fois la colère de son frère aîné n’eût-elle pas empêché Robert d’accomplir ce qu’il con-

sidérait comme un devoir sacré, si le chevalier n’eût porté le verre à sa bouche en balbutiant :

~ Laisse-le dire, BriqueviJle. Le vin est bon, et je le sens là tout chaud sur mon estomac... D’ailleurs je ne tousse plus... A ta santé donc, mon garçon, et au diable les soucis!

Cependant le capitaine de Briqueville ne se montra pas satisfait de l’espèce de victoire qu'il venait dé remporter. Tout en frisant son énorme moustache rousse, il jetait sur son frère des regards sombres.

— Ab çà! mon père, demanda-t-il enfin, que feronsnous de ce grand fainéant, qui mange ici mon bien et qui passe sa vie à bayer aux corneilles? Ne comptezvous pas en débarrasser bientôt la maison? A son âge, moi, je m’étais déjà trouvé à trois sièges et à deux batailles.

Le père, dont la raison était obscurcie par ses fréquentes libations, haussa les épaules et répliqua :

— Fais-en ce que tu voudras, Briqueville ; tu es l’aîné et cela te regarde.

— En ce cas, ce ne sera pas long... Je ne souffrirai pas qu’il vive ici plus longtemps à mes dépens ! N’estce pas une honte?

— Monsieur, répliqua Robert tout humilié et les larmes aux yeux, j'ai la conscience de n’avoir pas été une bien lourde charge jusqu’à ce jour. J’ai été élevé par notre excellent parent, le prieur de Roquencourt, qui aujourd’hui encore veut bien pourvoir à mon entretien et à mes menues dépenses. Je me rends utile autant que je le peux à notre père...

— Et quand ce vieux ladre de prieur lui a glissé quelques écus, dit le chevalier avec un rire hébété, je sais bien l’eu débarrasser pour te les envoyer; on dit que de l’argent de moine ça porte bonheur... Eh! eh! eh!... Donne-moi donc à boire, Briqueville!

— Oui-dà! reprit le capitaine, puisque le prieur a tant d'argent, il recevra nia visite. Ses écus, s’il en a trop, me reviennent à moi, Tainé de la famille, plutôt qu’à ce méchant cadet. Je ne permettrai pas qu'un pareil abus dure plus longtemps et que la sève due à la branche

principale soit absorbée par une brapche gourmande et inutile... Voyons, maitre Robert, poursuivit-il avec rudesse, tu ne peux rester au château davantage, et il est temps pour toi de prendre un parti. Tu as à choisir entre la marine, le couvent ou Tarmée; as-tu fait ton choix?

— Monsieur, répliqua doucement Robert, je ne me sens pas de goût pour les professions dont vous me parlez.

— Eh! mille perruques du diable! que veux-tu donc?

— J’avais espéré, Briqueviüe, que par votre crédit, par vos amis à la cour, je pourrais obtenir, dans celte province même, une charge convenable dont je m’acquitterais avec honneur et loyauté. Les connaissances que je dois à notre digne parent, le révérend père Ambroise, m’ont mis en état de remplir divers emplois, et j’attendais avec impatience votre arrivée pour vous supplier de m’accorder votre protection... Monsieur, ajouta Robert avec une profonde émotion, celte vie oisive que vous me reprochez me pèse autant qu’à personne, mais, de grâce, ne me contraignez pas à embrasser des professions qui me répugnent pour divers motifs. Vous êtes mon frère aîné, mon protecteur naturel ; je sais qu’après monsieur notre père il n’est personne que je doive aimer et respecter autant que vous. Ne me refusez pas votre appui; faites-le au nom de notre mère défunte, qui avait pour nous une égale tendresse... Je serai digne de vos bienfaits, je vous le jure, et toute ma vie j’en^ garderai la mémoire. Nous avons le môme nom, et ce nom sera pour moi plus difficile à porter que pour vous... aidez-moi, je vous en supplie... Que pourrais-je seul, abandonné de mes proches? Et vous, monsieur, ajouta-t-il avec un accent aflectueux en s’adressant au chevalier, daignez vous souvenir que je suis aussi votre fils, et intercédez pour moi.

Ces paroles touchantes étonnèrent les deux Briqueville sans les émouvoir. Le capitaine, peu habitué à un semblable langage, gardait le silence. Quant au chevalier, il répliqua d’une voix que l’ivresse rendait de moins en moins intelligible :

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LE (iENTlLUOMME VERRIER.

— Tu désires vfne place? Fais-toi acheter par le grippe-sou de prieur une charge d’avocat, ou de juge, ou de sergent. Tu auras ma pratique... à moi seul je t’enrichirai... Il n’y a que la chicane qui vaille quelque chose en ce monde; le reste n’est que vanité, superfluité, brimborion... une plume sur un chapeau... un ruban sur un pourpoint, un... un... et voilà!... Du vin, Briqueville!

Le capitaine, revenu de sa stupeur, vida lui-même son verre et le déposa bruyàmment sur la table.

— Par la mort ! mon gentil muguet, dit-il à son frère, tu me la bailles belle! Certainement j’ai du pouvoir, j’entre quand je veux dans le cabinet du roi, j’ai des familiarités avec tous les grands seigneurs, et monsieur le prince ne passe jamais à côté de moi sans me dire quelques mots, car il m’aime et m’estime fort. Mais n’ai-je donc pas besoin pour moi-môme du crédit dont je dispose? Quand j’ai tué ou blessé en duel quelque galant dont la famille est puissante, quand je me suis donné un plaisir de prince au cabaret, quand j’ai rossé un créancier et ses sergents, que deviendrais-je si je n’avais pas de protecteurs? On m’eût cent fois déjà fourré à la Bastille ou ailleurs. Aussi ne serai-je pas assez sot pour user de ce crédit en ta faveur ou en faveur de tout autre. Ventrebleu I j’ai souvent assez de mal à me tirer du mauvais pas où je me trouve empêtré. Il ferait beau voir que je fatiguasse continuellement mes amis pour celui-ci, pour celui-là, aujourd’hui pour un cocardeau qui se dit mon frère, demain pour un autre cocardeau qui se dirait mon cousin ou mon neveu! A tous les diables de pareilles aubaines! Raye cela de tes papiers, Robert, mon cadet; je n’ai pas à intervenir pour que tu obtiennes des faveurs ou des emplois, et du diable si je ferais cent pas pour t’empêcher d’être pendu 1

Cet égoïsme brutal, qui ûe croyait même pas devoir se cacher sous des formes hypocrites, ce prétendu droit d’ainesse qui s’affirmait lui-même avec tant de cynisme, navraient le pauvre Robert, en môme temps que la rougeur de la honte lui montait au front. Néanmoins il

LE GENTILUOHME VERRIER.

ne tarda pas à se remettre, et répondit avec plus de fermeté qu’il n’en avait montré jusque-là :

— Il suffit, monsieur; j’avais cru que votre titre môme de chef de famille vous imposait certains devoirs. Puisque je me suis trompé, puisque je suis livré âmes propres forces, vous ne trouverez pas mauvais que je prenne seulement conseil de moi-même,

— Ouais ! en sommes-nous là? s’écria le capitaine en fronçant ses formidables sourcils ; de la révolte, mon cadet? Elle ne te réussira pas, de par le diable ! Il m’appartient de savoir quelle carrière prendra un Briqueville, car tu es un Brique ville, après tout! Et si tu eu choisis une autre que la marine, le mousquet ou le froc, il t’en cuira, je t’en avertis I

— Quoi donc ! s’écria Robert en s’animant, vous me reconnaissez pour un Briqueville quand je dois subir des volontés tyranniques, vous ne me reconnaissez plus quand j’invoque secours et protection?

— Tu raisonnes, je crois? Ah çà! monsieur Robert, prétendriez-vous me faire la loi?

— Je ne prétends l’imposer à personne, mais je ne la subirai pas non plus.

— Tu la subiras, par les cornes de Belzébuth !... Et,' puisque tu me pousses à bout, dans trois jours tu seras ' moine, mousquetaire ou marin, sinonw..

— Eb bien?... -

— Sinon, je te romprai les os! s'écria Briqueville écumant de rage*

Robert devint fort pâle, mais il ne fléchit pas.

— Des menaces de cette nature ne sauraient m’effrayer, répliqua-t-il ; à mon tour, monsieur, je vous déclare que je ne serai rien de tout cela. J’aimerais mieux encore aller demander une place parmi ces pauvres gentilshommes verriers que vous méprisez tant.

— Insolent drôle ! tu oses pae braver? s’écria le capitaine hors de lui.

Et saisissant un verre, il le lança de toute sa force contre le cadet de Briqueville. Celui-ci para le coup avec sa main ; néanmoins le verre se brisa et un éclat vint le frapper au. visage, qui fut bientôt inondé de sang.

LE GENTILUOMMK VERRIER. 95

Robert se contenta de regarder tristement sou aîné.

— Quoi que vous fassiez, dit-il, je n’oublierai pas que vous êtes mon frère.

Le capitaine se redressa impétueusement et repoussa son lourd fauteuil, qui tomba avec fracas.

— Ton frère! répliqua-t-il écumant de rage, eh! que sais-je si tu es mon frère? Je te connais à peine, je ne t’ai pas vu vingt fois depuis ta naissance. Je sais seulement que tu me braves, que tu peux déshonorer mon nom et que j’ai le droit de te châtier. Tiens ! je ne veux pas t’assassiner, mais tire ton épée situ es gentilhomme, si tu es mon frère.

Et lui-même mit au jour sa longue rapière, dont la lame brillante lança comme un éclair bleuâtre.

Robert n’obéit pas à cette invitation; mais il resta ferme et debout, tandis que l’affreux soudard, exalté par la colère et par l’ivresse, s’élançait sur lui.

Tous les gens de service avaient été mis en émoi par cette horrible scène : Madelon, Nicolas et Rosette poussaient des cris perçants. La gouvernante, plus expérimentée, courut au vieux chevalier, qui était plongé dans une sorte d’hébétement, et lui dit en joignant les mains :

— Au nom de la sainte Vierge ! monsieur notre maître, faites-les finir!... Allons! parlez-leur, ne voyezvous pas qu’ils vont s’égorger? Ne sont-ils pas tous les deux vos enfants?

Do son côté Nicolas, ce garnement incorrigible, montra dans cette circonstance autant de courage que de bon cœur. Il se plaça résolûment entre les deux frères, en s’écriant :

— Ah! monsieur le capitaine, ne le tuez point... c’est un si bon gars : tuez-moi plutôt.

Le capitaine d’un revers de main envoya rouler le 'page à dix pas de là ; il levait son épée pour en frapper Robert toujours impassible, quand le chevalier, subitement dégrisé, se jeta sur lui en s’écriant d’une voix rauque :

— Es-tu fou, Briqueville? A quoi ça te servirait-il de tuer cet enfant? Que le diable vous emporte tous deux !

96 ' LE GENïlLUOMME VERRIER.

Ce n’était peut-être pas là ce qu’un bon père aurait dià dire en pareil cas ; néanmoins il était heureux que ' le chef de famille pût intervenir d’une manière à peu près raisonnable dans ce conflit fratricide. Aussi Briqueville commença-t-il à rentrer en lui-même.

— Vous avez raison, répliqua-t-il avec un mélange de mépris et de confusion; il ne me servirait à rien d’écraser ce ver de terre qui se redresse sous mon pied... Tenez, nous avons tous trop bu de ce vieux bourgogne, et il convient de remettre ces discussions à un autre moment.

Il se rassit d’un air sombre.

— Oui, oui, balbutia le chevalier qui venait aussi de retomber sur son siège, et dont la raison s’obscurcissait de nouveau maintenant que le danger était passé ; oui, c’est le bourgogne... il est si bon !... Mordieu ! pourquoi mon fief est-il en Normandie, où il ne croit que des pommiers? si j’avais un voisin dont les terres produisissent un pareil nectar, quels procès je lui intenterais! Mais nous en avons trop bu pour une fois... Ehl eh! eh!... c’est gentil de faire de temps en temps la débauche... Tiens, Briqueville, tu as l’air de pleurer du vin... et Robert... Ah! Robert qui eu a sur sa figure, sur son rabat, sur son pourpoint !

— Monsieur, monsieur, dit la vieille Madelon qui venait de chercher des compresses, prenez donc garde que c’est du sang.

— C’est du vin, vieille folle!

— Je vous dis que c’est du sang... voyez comme il coule ! Pauvre jeune homme !

— C’est... du... vin! murmura le chevalier avec l’obstination d’un ivrogne.

Mais on ne l’entendait plus ; il s’affaissa en balbutiant encore quelques mots inarticulés, puis il demeura plongé dans cette espèce d’anéantissement que produit l’ivresse parvenue à son dernier période.

Alors Robert repoussa la vieilfe Madelon et Rosette, qui passaient sa blessure, et, prenant le vieillard dans ses bras robustes, il le porta dans sa chambre. Là il le débarrassa de ses vêtements les plus gênants, et le mit

au lit. Après s’être assuré que son père n’avait plus besoin de rien pour le moment, il voulut sortir pour prendre l’air, car il étouffait.

En traversant la salle basse, il vit que le capitaine s’était remis à table et buvait sur nouveaux frais, tandis que Madelon et les enfants le contemplaient d’un air de stupeur. Briqueville était à peine moins ivre que son père, mais de cette ivresse morne qui n’apporte ni gaieté pour soi-mème ni bienveillance pour les autres, de cette ivresse qui exalte toutes les passions mauvaises, tous les instincts grossiers.

Comme Robert allait franchir le seuil de la porte, Briqueville lui demanda sèchement :

— Où vas-tu?

— Auriez-vous aussi la prétention, monsieur, de m’empêcher de sortir quand j’en ai la volonté?

— Encore! gronda le capitaine; mais, morbleu! si je te laisse sortir, je pourrais bien avoir aussi la fantaisie de ne pas te laisser rentrer.

— Tant que monsieur notre père trouvera bon que j’habite sa maison, répliqua Robert avec fermeté, j’y resterai.

Le capitaine essaya de se lever pour punir ce qu’il considérait comme une nouvelle insulte, mais ses jambes ne pouvaient plus le soutenir, et il demeura en place en murmurant :

— C’est bon, patience!... Seulement, jeune Cadet, souviens-toi de ne pas aller faire des contes a perte de vue dans le voisinage.

— Ne craignez rien de pareil, répliqua le cadet de Briqueville; j’aurais trop à rougir.

Et il sortit; lorsqu’il se trouva dans la campagne solitaire, il s’assit et pleura abondamment.

LA MORT D’üN plaideur.

Robert était profondément découragé. Lui qui, la veille encore, avait tant de confiance dans l’avenir, qui voyait les choses sous un jour si riant, était épouvanté maintenant de son abandon. Son père ne l’aimait pas ; son frère, dans lequel il avait mis toutes ses espérances, le repoussait brutalement. Sur qui s’appuyer? vers quel but marcher? Heureusement la douce image de mademoiselle d’Helmières apparaissait toujours pure et lumineuse au-dessus du chaos de ses pensées. Son amour dominait ses doutes, ses tristesses, et peu à peu cet amour parvint à relever ses esprits abattus. Il se disait que, pour mériter la noble récompense qui lui était promise, il ne devait reculer devant aucune difficulté, aucun sacrifice ; il s’armait de constance, et, sans savoir encore comment il arriverait au succès, il ne voulait pas désespérer de l’avenir.

Un peu rasséréné par ces réflexions, il se leva pour retourner au manoir. La nuit était tombée, à peine pouvait-on voir le sentier caillouteux qui conduisait à Briqueville. Quand il entra dans la salle basse, Madelon,

Nicolas et Rosette étaient accroupis tristement auprès du feu. Toute trace du festin, nous allions presque dire de l’orgie de la journée, avait disparu; cette pièce avait repris son aspect désolé. On regarda Robert d’un air d’intérêt, mais sans oser lui parler. Embarrassé de cet examen, il demanda où. était Briqueville.

— Là, dans votre ancienne chambre que vous lui avez cédée, répondit Madelon. Quand il y est entré, il était tellement ivre qu’il no pouvait se soutenir. Nicolas lui a offert ses services, mais il Ta renvoyé avec un si grand coup de pied que le pauvre gars s’en ressentira pendant huit jours.

— Ah ! c’est bien vrai, répliqua le rousseau en faisant une grimace significative; il m’a déjà plus battu en quelques heures que monsieur le cadet en deux années.

— Ce n’est pas que tu n’aies mérité souvent d’être châtié, dit Robert sévèrement.

— Vous avez peut-être raison; mais le capitaine, lui, me bat quand je ne le mérite pas, et cela se compense.

— Et mon père, Madelon, reprit le jeune homme, comment se trouve-t-il ?

— Pas bien; non, Robert, je ne peux pas dire que je sois contente de son état. Écoutez donc, faire boire ainsi un homme de son âge I II tousse beaucoup, il crache du sang... Aussi je lui prépare de la tisane et...

— Mon père est malade? interrompit Robert avec vivacité.

Il prit la petite lampe qui éclairait la cuisine et, suivi de Madelon, il se dirigea rapidement vers la chambre du chevalier. Le vieux Briqueville était en effet dans l’état le plus alarmant; il s’agitait sur sa couche, en proie à une fièvre violente. Des quintes horribles secouaient sa faible organisation, et chaque quinte amenait sur ses lèvres des flots de sang vermeil. Ro- ’ bert, aidé de la gouvernante, lui prodigua les soins les plus empressés. Ces symptômes n’étaient pas nouveaux chez le vieillard, bien qu’ils ne se fussent jamais manifestés avec autant d’énergie; mais vainement employa-t-on les remèdes prescrits en pareil cas, ils demeurèrent sans effet, la crise continua. Robert ne savait

à quoi se résoudre. Le médecin de son père était un moine de Roquencourt, qui se fût difficilement décidé à venir au château par cette nuit noire. Cependant le Ranger semblait pressant; Robert crut indispensable de consulter son frère ainé.

O Une de ces affreuses quintes de toux, pensait-il, pourrait suffoquer notre malheureux père; et quels regrets éprouverait Briqueville, malgré ses torts, s’il n’avait pas été prévenu! »

Laissant donc Madelon auprès du malade, il entra dans la chambre où. se trouvait le capitaine. Cette chambre, si propre et si bien rangée quand Robert l’occupait, était maintenant dans un désordre repoussant. Les grosses bottes éperonnées du soudard, son feutre, son épée, son manteau avaient été jetés au hasard sur le plancher; on ne savait où poser le pied. Briqueville s’était couché à demi vêtu, et ronflait d’une manière formidable, en faisant craquer à chaque mouvement les ais mal joints de sa couche.

Robert s’approcha de lui, sa lumière à la main, et, lui touchant l’épaule, l’appela timidement. Briqueville ne répondit d’abord que par des grognements de colère. Comme son frère ne se décourageait pas et continuait de ie secouer en l’appelant plus fort, il finit par se soulever sur le coude; fixant sur Robert ses grands yeux féroces et encore égarés, il lui dit :

— Morbleu! viens-tu donc m’assassiner pendant mon sommeil ?

Le cadet ne daigna pas répondre à ce soupçon outrageant.

— Je viens vous annoncer, répliqua-t-il avec douceur, que M. de Briqueville, notre honoré père, est malade, en danger de mort peutrêtre ; ne voulez-vous pas vous rendre auprès de lui ?

Le capitaine resta immobile un moment, comme s’il eût cherché à rappeler ses esprits ; puis il bâilla effroyablement, étendit le bras et balbutia avec Impatience :

— Au diable! laisse le vieux cuver son vin et laissemoi cuver le mien... Quje la peste t’étouffe!

Sa tête retomba sur le chevet et il se rendormit. Ro-

Digitizeo by Güü^Li

1,E GENTILnOHME VERRIER.

berl tenta encore de le décider à se lever; quelques jurons et un coup de poing lancé dans le vide lui firent . comprendre l’inutilité de ses efforts ; il se retira en sou- • pirant.

Heureusement l’état de son père s’était un peu amélioré pendant sa courte absence. La toux était moins fréquente, moins opiniâtre; le sommeil paraissait plus tranquille, plus réparateur. Robert congédia Madelon, très-fatiguée des travaux de la journée. Pour lui, il s’installa dans un fauteuil au chevet du vieillard et annonça l’intention d’y passer la nuit. Madelon, après avoir résisté pour la forme, lui apporta tout ce qui pouvait être nécessaire au malade pendant la veille, et consentit enfin à se retirer.

La nuit ne fut pas aussi calme que Robert l’avait espéré. La toux et le sang reparaissaient par intervalles, et plusieurs fois le jeune homme se mit à genoux devant le lit, pensant qu’il assistait à la dernière heure de son père. Cependant un peu de tisane, édulcorée avec du miel, car le sucre était alors très-rare et d’un prix exorbitant, parvenait encore à soulager le malade. Le chevalier de Briqueville ignorait à qui il devait ces soins affectueux; il ne reconnaissait pas Robert; les mots entrecoupés qui lui échappaient dans son délire semblaient s’adresser à son fils aîné, qui dormait alors paisiblement dans la pièce voisine, ou avoir rapport à ses nombreux procès, car des noms de juges, de procureurs et d’huissiers revenaient fréquemment sur ses lèvres. Quant au ■ plus jeune de ses fils, il n’avait pas une pensée pour lui.

Une fois pourtant il le reconnut d’une manière positive. C’était à la suite d’un rêve qui l’avait fort agité pendant un de ses courts instants de sommeil. Réveillé en sursaut, le front baigné d’une sueur froide, il voulut se soulever ; Robert accourut et lui demanda ce qu’il souhaitait. Le malade ouvrit des yeux étonnés, et dit d’une voix qui n’avait presque rien perdu de sa force ordinaire :

— Ah! est-ce toi, petit? Sambleu! je viens de faire un singulier rêve à ton endroit. Il me semblait que tu

i02 LE GENTILHOMME VERRIER.

étais Jacob et que Briqucville était Ésaü, et que tu lui volais son droit d’aînesse... Pour toi la richesse et les honneurs; pour lui la prison et la mort. Mais pourquoi , diable ces vieilles histoires de mon enfance me reviennent-elles à l’esprit maintenant ? Je voudrais bien savoir...

Un accès do toux lui coupa 1 r parole, et le 'délire ne tarda pas à se manifester de nouveau.

— Jacob! Ésaü! répétait Robert tristement; nous serions bien plutôt Caïn et Abel.

Vers le matin, le chevalier de Briqueville tomba dans une prostration complète, qu’interrompaient de temps en temps des quintes de plus en plus faibles. Aux premières lueurs du jour, Madelon entra et se montra fort inquiète de l’état de son maître.

— Il est perdu, Robert, dit-elle ; ceux qui l’ont mis si bas, en le poussant à des excès auxquels le pauvre homme n’était pas habitué, auront de cruels reproches à se faire !

— Chut ! pas un mot de ceci, Madelon ; vous ne devez parler mal de quiconque porte le n®m de Briqueville... Mais il ne faut pas tarder davantage à mander le père Antoine, le médecin de Roquencourt.

Madelon secoua la tète.

— Le père Antoine peut venir, dit-elle; quoi qu’il fasse, il y aura bientôt un autre maître ici, et personne n’y gagnera, j’imagine... Eh bien ! Robert, enverrai-je Nicolas au prieuré?

— Non; je n’ai pas assez confiance en Nicolas, qui s’amuserait par les chemins... D’ailleurs il faut expliquer au père Antoine dans quel état se trouve le malade, afin qu’il apporte les médicaments nécessaires... Je vais me rendre moi-même à Roquencourt.

— Soit. Ne voulez-vous pas manger un morceau avant de partir ?

— Je n’ai pas faim; mais songez au déjeuner de Briqueville.

— Oui, oui, il aura faim, lui ! grogna la vieille avec indignation.

Robert, après avoir déposé un baiser sur le front de

LK GENTILHOMME VEBRIEH. 103

son père, ce qu’il avait rarement osé faire jusqu’à ce jour, se mit en route pour le couvent.

Quoique Roquencourt fût à une grande lieue du château, le cadet de Briqueville accomplit le trajet en moins d’une demi-heure , et ïl atteignit le bourg au moment où la population allait commencer sa laborieuse journée. Les laboureurs partaient pour les champs avec leurs charrues et leurs chevaux ; la cloche de la verrerie appelait les ouvriers au travail, tandis que la cloche rivale du couvent appelait les religieux à la prière. Les ménagères chantaient dans les maisons en battait leur beurre, les poules caquetaient dans les cours, les jeunes tilles riaient en portant leur pot au lait, les bœufs beuglaient, les moutons bêlaient en se rendant aux herbages. Tout était mouvement, bruit, joyeuse animation dans le village, et Robert, que cette agitation importunait, doubla le pas pour la laisser au plus vite derrière lui.

Comme il passait devant la verrerie, il s’entendit appeler : c’était le chevalier Michaud, qui, debout à l’entrée de la cour, avait l’air de s’assurer par lui-même si aucun de ses ouvriers, gentilshommes ou autres, ne se trouvait en retard. Robert, malgré la gravité des circonstances, crut devoir s’arrêter une minute pour écouter le maître verrier.

— Eh bien ! monsieur le cadet, dit Michaud, j’ai fait ce que vous souhaitiez au sujet de cet Italien ; depuis hier il travaille à ma fabrique. Par malheur, toutes mes belles espérances sont tombées à plat ; ce nom de Murano m’avait troublé la cervelle, et je pensais... sans doute je me suis trompé, ce Vicenti n’était qu’un ouvrier de troisième ou quatrième ordre, ne connaissant aucun des secrets de la fabrication vénitienne. Cependant il parait très-rusé, et on voit percer dans ses paroles un embarras qui me donne des soupçons. Je l’observais hier matin, pendant qu’il faisait l’essai devant moi de son habileté, et, quoiqu’il s’agit de menus détails qui sont comme l’.4 R C de l’art du verrier, j’ai cru reconnaître dans ce gaillard une sûreté de coup d’œil, une dextérité de main... Enfin je ne le perdrai

LE GENTILHOMME VERRIEB.

pas (le vue, et, s'il me cache quelque chose, je m’en apercevrai bien. Mais vous, monsieur de Briqueville, n’avez-vous connaissance d’aucune particularité nouvelle sur cet étranger ?

Robert répliqua négativement; puis, s’excusant sur des devoirs qui n’admettaient aucun délai, il quitta brusquement Micbaud et alla sonner à la grande porte 'du monastère.

A peine cette porte fut-elle ouverte que le cadet de Briqueville, familier avec les êtres de la inaison, s’empressa de traverser les cloîtres et les corridors pour gagner l'appartement du prieur. Il trouva le bon moine en train de vérifier avec le père économe les comptes du couvent. A la vue de son neveu sombre et bouleversé, le père Ambroise s’interrompit.

— Qu’y a-t-il donc, mon enfant? demanda-t-il; vous paraissez porteur de quelque mauvaise nouvelle.

Robert lui apprit en peu de mots l’objet de sa visite.

— Quoi! le chevalier est-il si mal? Tout récemment encore on Ta vu alerte et dispos.

— Peut-être, répliqua Bobert avec embarras, l’émotion que lui a causée l’arrivée de son fils a-t-elle exercé une influence fâcheuse sur sa santé.

Le prieur se tourna vers l’autre moine.

— Cher père, lui dit-il, nous examinerons vos comptes demain; allez, je vous prie, prévenir le père Antoine que je l'attends sans retard.

L’économe s’inclina et sortit aussitôt. Alors Ambroise prit la main de son neveu, et, le faisant asseoir à son côté, lui dit amicalement :

— Il y a autre chose, Robert, n’est-ce pas? Maintenant, parlez-moi avec franchise; que s’est-il passé?

— Mais rien, mon oncle, répliqua le cadet en détournant la tête; peut-être M. de Briqueville, s’il faut l’avouer, a-t-il un peu trop fêté à table le retour de sou fils... Il est habituellement si sobre que le plus léger changement de régime lui est contraire.

— Je comprends; mais, encore une fois, est-ce bien tout?... Robeirt, d’où vous vient cette blessure que je vous vois à la joue?

— C’est une égiatignure, mon révérend père, une simple égratignure. Vous savez que vous m’avez toujours reproché mon étourderie... Je me suis moi-même blessé à table en jouant avec un couteau.

Le père Ambroise était trop habitué à lire dans cette âme candide pour ne pas reconnaître que son neveu lui cachait la vérité en ce moment. Toutefois un pareil mensonge n’excita que son indulgence.

— Pauvre enfant! murmura-t-il en poussant un profond soupir.

Il reprit bientôt :

— Et votre frère, mon cher Robert? vous ne me parlez pas de votre frère; quel accueil avez-vous reçu de lui?

— Je ne devais pas compter sur des démonstrations très-chaleureuses de la part de Briqueville.

— Mais vous aviez droit du moins à sa bienveillance, vous qui êtes du même sang et qui portez le même nom... Ahl tout ce que je prévoyais, tout ce que je craignais arrive déjà ou arrivera plus tard.

Le père Antoine, médecin du monastère, entra en ce moment. C’était un homme jeune encore, qui, après avoir exercé assez longtemps la médecine dans une ville voisine, avait pris l’habit religieux à Rbquencourl. 11 questionna Robert et se fit rendre compte aussi exactement que possible de l’état du malade; bientôt il secoua la tète.

— Les accidents qui viennent de se déclarer, dit-il, sont de la dernière gravité; j’ai reconnu depuis longtemps déjà que le tempérament du chevalier de Briqueville était cruellement usé et présentait bien peu de ressources. Je vais me munir de quelques médicaments qui pourront avoir un bon effet... Toutefois, ajouta-t-il en se tournant vers le prieur, les secours de la religion me semblent plus pressés et plus opportuns encore que ceux de l’art.

— Augurez-vous donc si mal de l’état de mon parent ? demanda le prieur à demi-voix.

— Si mal que peut-être je ne le trouverai pas en vie quand j’arriverai à Briqueville.

lüG LE liENTlLHOMME VEHMER.

— Eu ce cas, reprit Ambroise tout haut, je vais vous accompagner moi-môme, et je ne laisserai à personne autre le soiu d*olTrir au chevalier les consolations de la religion... Cher père Antoine, allez chercher vos médicaments ; puis vous direz au frère lai Eustache de se charger de la boite aux saintes huiles et de mon étole ; il nous accompagnera à Briqueville.

Robert avait entendu imparfaitement les paroles échangées entre les deux moines, mais il en avait deviné le sens, et des larmes inondaient son visage. Cependant, en apprenant que son oncle avait l’intention de se rendre lui-même au château, il ne put dissimuler quelque inquiétude.

— Il y a bien loin d’ici à Briqueville, dit-il avec réserve; ne craignez-vous pas que ce trajet n’excède vos forces?

— Il s’agit d’un devoir à remplir, et je n’hésite jamais en pareille circonstance.

— Mais, mon révérend père, ne serait-il pas plus sage de charger un de vos religieux...

Le prieur interrompit ses préparatifs de départ.

— Voyons, Robert, reprit-il mystérieusement, vous craignez pour moi quelque avanie de votre frère, n’est-il pas vrai?

— Eh bien ! si j’avais cette crainte, mon excellent oncle, ne serait-il pas prudent d’épargner à celui dont nous parlons un prétexte d’emportement et de scandale?

— Je vous entends, mon enfant; mais je ne crois pas le capitaine de Briqueville assez osé pour insulter un ministre de la religion dans l’exercice de son ministère, et d’ailleurs il importe que je parle moi-même à votre père, s’il est encore en état de m’entendre.

— Cher oncle, je vous en conjure, si, comme je le suppose, c’est de moi que vous voulez l’entretenir, ne troublez pas pour si peu les derniers instants de M. de Briqueville.

— Il suffit, Robert, répliqua le prieur avec une fermeté sereine ; n’insistez pas à ce sujet, j’ai ma conscience comme vous avez la vôtre.

LE GENTILUOMME VERRIER.

Bientôt le père Antoine reparut avec un grand et robuste frère lai qui portait une cassette d’ébène à fermoirs d’argent, et, comme le temp^pressait, on se hâta de quitter le monastère.

En traversant Roquencourt, le père Antoine et le frère lai marchaient les premiers, tandis que le prieur, appuyé sur le bras de Robert, les suivait à quelque distance. Les gens du pays accouraient sur les portes pour les voir passer; mais l’air triste et abattu de Robert, la contenance des moines, surtout la vue de cette cassette que portait le frère, et dont l’usage était bien connu, faisaient peut-être deviner dè quoi il s’agissait, car nul n'osa leur parler, et ou se contenta de les saluer respectueusement.

Le trajet du village à Briqueville fut bien fatigant pour le pauvre vieux prieur, qui n’était pas habitué à d’aussi longues marches. Il fallut se reposer plusieurs fois en chemin, et la conversation demeura languissante, comme on peut croire. Enfin, quand on atteignit le château, il était déjà tard, et plus de trois heures s’étaient écoulées depuis que Robert l’avait quitté.

Aussi le cadet de Briqueville sentit-il son cœur se serrer lorsque toute la troupe, après avoir traversé la cour encombrée de ruines, pénétra dans la salle basse qui précédait la chambre de son père.

Là pourtant rien n’annonçait encore une catastrophe accomplie ou môme imminente. Le capitaine, tranquillement assis devant une table, déjeunait d’une volaille froide, et il en était déjà à sa seconde bouteille de bourgogne. Nicolas et Rosette le servaient à l’envi l’un de l’autre, ce qui ne les empêchait pas d’échanger sournoisement des tapes fort peu amicales chaque lois que l’occasion s’en présentait.

Mais Robert ne s’inquiéta pas de tous ces détails; sans paraître se souvenir de ses griefs contre son frère, il lui demanda d’une voix étouffée :

— Au nom du ciel ! monsieur, comment se trouve notre... votre père?

— Mordieu 1 répliqua Briqueville la bouche pleine, à qui en as-tu ? Peut-être le bonhomme a-t-il un peu trop

LE UENmHOMHE VERRIER.

bù d’un coup hier au soir, comme nous tous du reste; mais il n’y paraîtra plus ce matin... Tonnerre! ajoutat-il avec étonnement en apercevant le prieur et ses deux acolytes, qu’est-ce que ce régiment de frocs?

— Monsieur, se hâta de dire Robert, voici le révérend père Ambroise, notre affectionné parent, et le père Antoine, très-savant médecin, qui pourra peut-être soulager M. le chevalier.

En entendant nommer le prieur, Briqueville s’était levé avec toute la politesse dont il était capable.

— Enchanté de vous voir, mon oncle, dit-il ; que le diable m’-emporte si vous n’ètes pas rajeuni depuis mon dernier voyage, il y a quatre ans! Ce que c’est que de manger de fins morceaux et de boire du vin vieuxl Ahl je sais que malgré votre robe vous êtes un bon drille de parent. Vous avez fait du bien à Robert, et c’est joli à vous, car enfin il est seulement le cadet de la famille, et vous avez dû réserver la meilleure part à l’ainé.

En même temps, il caressait sa moustache d’un air de complaisance.

— Mille remerciements pour vos intentions courtoises, capitaine de Briqueville, répliqua le prieur avec une légère ironie ; mais excusez- moi de ne pas répondre en ce moment à vos compliments. Nous avons hâte de voir M. le chevalier.

— Oui, oui, venez par ici, mes révérends pères, dit Robert. .

Et il précéda les moines dans la chambre du malade; Briqueville lui-même crut devoir abandonner son déjeuner pour se joindre à eux, en disant nonchalamment :

— Bah ! le vieux, fatigué de la débauche d’hier, tousse peut-être un peu plus qu’à l’ordinaire ; mais je gage que je le guérirais si je pouvais le décider à boire un verre de vin.

Le chevalier était encore plongé dans son morne accablement, et Madelon, assise à cêté du lit, fit aux visiteure un signe de désespoir. Le vieillard n’avait môme plus la force de tousser; son haleine était irré-

LE GEMILUOMME YERHIEK. lOU

gulière, bruyante, pénible, et par moments elle ressemblait à un râle. Une pâleur cadavéreuse couvrait déjà sou visage. Il ne manifesta par aucun mouvement, par aucune parole qu'il eût remarqué la présence de tant de personnes autour de lui ; et aucun des visiteurs ne crut devoir troubler son repos en lui adressant les salutations d’usage. Robert se glissa dans la ruelle et se mit à observer avidement le chevalier, tandis que de l’autre côté le médecin lui tâtait le pouls et étudiait avec attention les symptômes du mal.

L’examen du père Antoine ne fut pas long ; bientôt le médecin se redressa, et, s’effaçant avec un calme étudié, il dit au prieur :

— A votis, mon révérend père ; comme je l’avais prévu, tous mes remèdes seraient inutiles.

Si préparé qu’il fût à cette décision, Robert ne put retenir un gémissement.

— Quoil cher père, dit Ambroise, ne sauriez-vous soulager mon pauvre parent ? .

— A quoi bon le tourmenter? La science humaine est désormais impuissante pour lui.

— Tiens 1 vraiment? murmura le capitaine Briqueville.

11 y eut un moment de silence solennel ; enfin le prieur s’approcha du mourant et lui dit d’une voix émue :

— Chevalier de Briqueville, êtes- vous en paix avec Dieu et avec les hommes ? Avez-vous mis ordre à vos affaires temporelles et spirituelles? Et d’abord avezvous songé, comme vous l’ordonne votre devoir, à modifier les injustes prescriptions de la loi au sujet d’un de vos fils? Vous avez été cruel pour lui, chevalier de Briqueville, et Dieu vous demandera peut-être compte de cette inégalité que vous avez établie entre ceux qu’il avait créés frères et égaux.

Le capitaine fit entendre un grondement sourd, taudis que Robert adressait à son oncle un geste suppliant. Le prieur ne tint pas compte de ses réclamations ; il ne cessait de regarder le malade, qui s’agitait sur sa couche comme s’il eût essayé de répondre. Tout

liO ' LK GENTILHOMME VERRIER.

le monde prêta l’oreille ; la voix du chevalier était excessivement basse, cependant on distingua les paroles suivantes :

— Si Jacob s’est emparé subrepticement du droit d’ainesse d’Éçaü, il faut qu’Ésaü lui envoie une assignation... L’avocat Cliquet soutiendra merveilleusement l’affaire...' il prouvera devant la grand’chambre qu’il y a dol, captation, substitution de personne...

Il s’arrêta épuisé. Évidemment -il avait le délire; néanmoins le prieur ne se découragea pas.

— Monsieur de Briqueville, poursuivit-il, revenez à vous... Il ne s’agit pas de Jacob et d’Ésaü, mais de vos fils Robert et Guillaume ; avez-vous l’esprit tranquille en ce qui les regarde?

Le capitaine parut encore vouloir intervenir; un geste du prieur lui imposa silence. Le malade reprit avec une faible animation :

— La coutume de Normandie est notoirement contraire aux prétentions de Jacob... Voyez au chapitre des hoirs, et encore à celui des fiefs nobles : « Si la partie adverse osait prétendre... »

La voix lui manqua de nouveau, et il ne prononça plus que des mois sans suite. Aucune illusion n’éta'it possible; le chevalier avait perdu la connaissance, et sans doute il ne devait plus la recouvrer. Le médecin confirma cette opinion ; après avoir de nouveau tâté le pouls au malade, il dit avec précipitation :

— Mon révérend père, c’est à peine s’il vous reste assez de temps pour administrer à ce pécheur les derniers sacrements.

Ambroise s’empressa de mettre son étole et de donner au mourant l’extrôme-onction. Pendant qu’il accomplissait le cérémonial d’usage, toute l’assistance s’était agenouillée dévotement. Seul le capitaine restait debout et regardait cette scène avec un dédain qu’il n’essayait pas de cacher.

Le chevalier de Briqueville n’avait nullement conscience de cette imposante cérémonie; cependant, lorsqu’elle fut terminée, il parut se ranimer, ouvrit les

LE GENTILUOMME VERRIER. 111

yeux, et dit d’une voix qui avait retrouvé une partie de sa sonorité :

— Quoil déjà un ordre d’appréhender au corps... un mandat de comparution! Je ne m’y soumettrai pas. J’en appelle à la juridiction supérieure, à la grand’chambre elle-même. Je soutiendrai le procès jusqu’à mon dernier écu ; je résiste, je proteste...

Il ne put achever; ses traits se crispèrent, puis il resta immobile et muet. Le père Antoine fit signe que tout était fini.

— Il est mort comme il a vécu, dit le prieur avec émotion, et j’ai bien peur qu’il ne soit mort dans l’impénitence finale... Prions pour lui, mes frères!

La prière terminée, Robert ferma pieusement les • yeux à son père, lui couvrit le visage, puis toute l’assistance passa dans la pièce voisine. La douleur du jeune Briqueville était calme, ibais sincère et profonde. Madelon trouva encore dans ses yeux flétris une larme pour son vieux maître, qui avait été plutôt avare et hargneux que méchant. Les enfants pleuraient de voir pleurer, et sans savoir pourquoi. Quant au capitaine, il était plus stupéfait qu’affligé du sinistre événement dont il vebait d’être témoin. Mais en arrivant dans la ' cuisine, il poussa un juron énergique, marcha vers la table encore servie, se versa un grand verre de vin qu’il vida d’un trait ; et alors il sembla que son émotion fût dissipée et qu’il eût repris sa tranquillité d’esprit habituelle. Le prieur était impatient de partir ; cependant il dit à Briqueville :

— Les soins et les préoccupations d’une inhumation, monsieur, pourraient vous causer do l’embarras, à vous si nouvellement arrivé dans le pays* Vous me permettrez donc de me charger de tout ce qui concerne les funérailles de mob honoré parent. En attendant, je vais envoyer un religieux pour veiller et prier auprès du corps jusqu’à demaiif qu’auront lieu les obsèques.

Briqueville blasphéma encore, car toute impression se manifestait chez lui par un blasphème.

— Merci, 'révérend prieur, dit-il; vous avez là une bonne idée, car je n’aurais su à quel diable me vouer

LK GKNTILUOMMK VERHIER.

pour arranger les choses avec convenance. A l’armée, voyez-vous, nous n’y mettons pas tant de façons : un trou dans la terre, quelques coups de fusil tirés sur la fosse, et puis c’est tout. Mais, dans ce pays, il doit y avoir un tas de simagrées... que la peste me crève !

Le prieur ne daigna pas répondre à ces étranges remerciements, et s’adressant à Robert :

— Et vous, mon enfant, reprit-il, ne voirlez-vous pas venir dès à présent demeurer auprès de moi à Roquencourt? Vous n’avez, je crois, plus rien à faire ici.

— Mon digne parent, répliqua le cadet de Briqueville, je souhaiterais de ne pas quitter cette maison tant que mon père... J’assisterai le religieux qui doit veiller auprès de lui.

•— Fort bien ; mais pouvez-vous remplir ce devoir en toute sûreté ? , '

Et Ambroise regarda fixement l’aîné des deux frères.

— Mordieu! s’écria le capitaine avec emportement, Robert vous a déjà porté des plaintes contre moi !

— Non, monsieur ; mais, en dépit de sa discrétion, je sais que vous n’ôtes pas bien disposé pour lui. Vous serait-il possible, par exemple, de me dire d’où vient la blessure légère que je remarque ce matin à sa joue ?

— il a parlé, de par tous les diables 1 s’écria Briqueville eu frappant les dalles de sou pied éperonné. Mais, révérend père, vous avez trop d’expérience pour juger sévèrement une incartade faite pendant une débauche; c’est galanterie, galanterie pure, et il est d’usage d’appointer dans ce cas un bon gentilhomme.

— Croyez-vous, monsieur, que Dieu appointe de même ? Enfin Robert est libre de demeurer ici, et j’espère que la solennité des circonstances le mettra pendant quelques heures à l’abri de vos insultes. Quoi qu’il en soit, il sera toujours sûr d’un bon accueil dans .notre sainte maison.

— Vous êtes mille fois trop indulgent pour lui, mon révérend père. Triple tonnerre 1 pouvez-vous encourager les mauvais penchants d’un fainéant de cette sorte ? Si M. de Briqueville, sur la fin de ses jours, a vécu mi-

sérablément, il faut en attribuer la faute à ce paresseux inutile.

— Mon oncle, mon cher bienfaiteur, dit Robert presque suffoqué par les sanglots, est-ce là aussi votre opinion ?

— Non, mon enfant, et vous le savez bien, répliqua le prieur avec bonté ; je regrette vivement d’entendre M. de Briqueville exprimer de tels sentiments, car ce serait à lui maintenant, comme chef de la famille, de vous soutenir et de vous protéger... Mais voyons, Robert, voulez-vous me suivre ou rester au château ?

— J’y resterai tant que la dépouille mortelle de mou père ne l’aura pas quitté. A l’heure où elle franchira le seuil de cette demeure, je le franchirai de même, et je délivrerai le capitaine Briqueville de ma présence qui lui est importune.

Le capitaine haussa les épaules ; comme le père Ambroise allait se retirer, il lui demanda d’un air de réflexion : ,

— A propos, mon cher parent, je vais trouver sans doute des affaires fort embrouillées, et je suis trèsinexpérimenté en pareille matière. Veuillez donc m’indiquer l’homme deloi qui avait la confiance du chevalier.

Le prieur ne pouvait répondre sur ce point; mais Robert et Madelon nommèrent un procureur qui habitait la ville voisine, et que le chevalier employait le plus activement depuis la mort de Gricourt.

— A merveille, révérend père! mettez le comble à vos bontés en envoyant un exprès à ce gratte-papiers, afin qu’il se rende ici le plus tôt possible. Je ne voudrais pas froidir dans ce vieux nid à rats.

Ambroise promit encore de satisfaire ce désir : iqais, ne pouvant cacher le mépris que lui inspirait toute la conduite du capitaine, il prit brusquement congé. Le cadet de Briqueville, après avoir conduit son oncle et les autres moines jusqu’au pont-levis, se hâta de retourner auprès du corps de son père. En traversant la salle basse, il vit que le capitaine s’était remis à table et continuait de déjeuner avec appétit, comme si aucun événement grave ne se fût passé entre la première et

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la secoudQ partie de sou repas. Robert était à son poste funèbre depuis une heure environ, quand la porte s’ouvrit tout à coup et son frère entra. Briqueville avait déjà les traits un peu enluminés, et sa marche ne paraissait pas bien ferme.

— Mordieu ! mon jeune cadet, dit-il en ricanant sans respect pour cette chambre mortuaire, je ne me laisserai pas prendre à toutes tes grimaces... Le pauvre vieux doit avoir caché quelque part un petit magot, et je ne permettrai pas que tu mettes la main dessus... On ne fait pas ainsi la barbe au capitaine Briqueville.

Il s’assura que les meubles étaient bien fermés et s’empara des clefs ; puis il sortit de nouveau en chancelant, sans que cet acte d’outrageante méfiance parût avoir troublé les pieuses méditations de son frère.

Là, RENCONTRE.

Les funérailles du chevalier de Briqueville eurent lieu le lendemain à l’église du couvent de Roquencourt. Grâce à l’activité du prieur, elles se firent, sinon avec pompe, du moins avec bienséance. Le capitaine et Robert, couverts de manteaux noirs, sans panache et sans épée, conduisirent le deuil ; mais on observa que Briqueville se tenait toujours d’un pas ou deux en avant de son frère, comme si, même en ce moment, il se fût souvenu de la supériorité que les lois et les préjugés de l’époque lui accordaient sur son cadet.

Après eux marchait toute la noblesse du pays, car la famille de Briqueville, malgré sa décadence, était, comme nous l’avons dit, une des plus anciennes et des plus estimées de la province. Le baron d’Helmières n’avait eu garde de manquer au convoi de son voisin, et si quelque chose eût pu distraire Robert de son affliction, il eût vu Mathilde elle-même prier pour le défunt dans un coin de l’église. Enfin tous les verriers assistaient à la cérémonie, précédés de maître Michaud, qui disait bas â ses intimes :

H 6 LF. GENTILHOMME VERRIER.

— Celle journée me coûlera gros ; j’ai amené ici tous mes gentilshommes, et l’usine chômera pendant plusieurs heures. Mais pouvais-je faire moins pour un des nôtres ?

L’attitude et la physionomie du capitaine de Briqueville furent en particulier l’objet des remarques de la foule; mais au grand étonnement de ceux qui connaissaient son égoïsme, sa sécheresse de cœur, son insolence brutale, il montrait une tristesse réelle. A la vérité, le bruit se répandait que la succession de feu le chevalier était encore plus obérée qu’on ne l’avait supposé. Sauf le château, d’une valeur presque nulle, tout le domaine était perdu; les créances et les réclamations affluaient de toutes parts, et le capitaine serait bien heureux, disait-on, si, après avoir vendu le manoir, il ne lui restait pas de fortes sommes à payer.

Cette opinion était corroborée par la présence d’un grand nombre de procureurs, huissiers et recors, qui assistaient au convoi, modestes et silencieux, mais qui ne comptaient pas moins se disputer avec âpreté les dépouilles du défunt. Or on pouvait supposer, sans trop calomnier le capitaine, que ce fâcheux état de la succession contribuait pour beaucoup au chagrin qu’il laissait voir en cette circonstance.

La cérémonie terminée et le corps déposé dans les caveaux de l’église, les invités adressèrent aux deux frères les compliments d’usage et se retirèrent. Le nouveau chevalier de Briqueville prit à son tour assez cavalièrement congé du prieur, et, sans songer davantage à son cadet, retourna au manoir avec son escorte de gens de justice. Du reste, Robert n’avait pas l’intention de l’accompagner. Trop fier pour s’exposer à de nouvelles insultes, il s’établit au couvent. Là, retiré dans la modeste cellule où il avait passé son enfance et une partie de sa jeunesse, il pouvait du moins pleurer en liberté, penser à son avenir si sombre et si incertain.

Plusieurs jours s’écoulèrent pendant lesquels Robert sortit à peine de sa chambre et ne vit personne excepté son oncle, qui venait passer auprès de lui tous les

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LE GENTILHOMME VERRIEB. \M

iustants dont il pouvait disposer. Aucun message n’était arrivé du château; le capitaine paraissait avoir aussi bien oublié son frère que s’il n'eût jamais existé.

Un matin, le père Ambroise, en faisant sa visite quotidienne à son neveu, avait un air distrait et préoccupé. Néanmoins il se montra amical et paternel, comme à l’ordinaire, à l’égard de Robert ; il lui prodigua les consolations, les encouragements. Robert attendait toujours quelque ouverture au sujet du capitaine de Briqueville ; comme le prieur ne se pressait pas d’aborder ce point, le cadet lui demanda en détournant les yeux s’il n’avait pas entendu parler de son frère.

— En effet, on parle assez de lui dans le pays, répliqua le père Ambroise. Les procureurs et les huissiers lui rendent la vie fort dure là-bas, au château ; et le sergent Poirot, qui est arrivé depuis deux jours avec une liasse de vilains papiers, semble être le plus acharné, car il prétend avoir à se venger d’un méchant tour qu’on lui aurait joué récemment. Aussi le capitaine a-t-il grande hâte de décamper, et, en désespoir de cause, il est, dit-on, décidé à vendre Briqueville.

— Que dites-vous, mon révérend père? demanda Robert en pâlissant ; il veut vendre le manoir qui depuis tant de siècles appartenait à notre famille, le vieux logis où nous sommes nés, où notre mère est morte?

— Mon ï)ieu! Robert, qu’on le vende, ou que les créanciers s’en em'parent, ou qu’il croule faute de réparations, un jour de tempête, cela ne revient-il pas à peu près au même ? Et puis, comme je vous le disais, le capitaine est pressé de retourner à ses tripots, à ses débauches de Paris ; seulement il tient à ne pas partir les mains vides, et on assure qu’il abandonnerait pour un prix misérable la pai’tie disponible de ses domaines-

— Mais vraiment, mon révérend père, en a-t-il le pouvoir? La châtellenie de Briqueville est un fief noble, insaisissable et inaliénable, d'après une charte accordée à Guillaume le Fort...

— Ce qui n’empêche pas que toutes les terres de ce fief ne soient depuis longtemps saisies et aliénées.

Cette vieille charte, si elle existe réellement, Robert, ne saurait faire obstacle à la volonté du chef actuel de la famille. Votre honoré père, en effet, avait eu l'ârt jusqu’ici de conserver la propriété de cette ruine croulante, et, de leur côté, ses créanciers avaient toujours préféré les bois, les champs, les herbages qui en étaient la dépendance à une mâsure sans valeur vénale. Mais, encore une fois, votre frère aîné peut agir différemment, •et je sais que, pour une somme de deux mille écus, il renoncerait à ses droits dans la succession paternelle.

— Deux mille écus!

— Que le capitaine, s’il les trouve, perdra peut-être au jeu en quelques heures... Enfin il n’importe ; j’apprendrais avec plaisir qu’il eût conclu ce marché et délivré le pays de sa présence, car je ne serai pas tranquille sur votre compte tant qu’il habitera le voisinage.

— Quelle que soit sa haine injuste contre moi, révérend père, je me résignerais à en subir les conséquences plutôt que de voir la demeure de mes ancêtres possédée par des étrangers.

— Les sentiments de famille et de caste, Robert, sont plus fort* dans votre cœur que dans celui du capitaine de Briqueville. Mais êtes-vous bien déterminé, mon enfant, à ne jamais quitter votre pays natal ?

— Ce serait le plus cher de mes désirs, mon bon oncle, de passer ma vie auprès de vous, qui êtes mon meilleur, mon seul ami.

— Merci, Robert, mais je suis vieux, et vous ne m’aurez pas lontemps. N’avez-vous doue aucune ambition dans le cœur?

— Mes goûts sont paisibles, et si la carrière des armes avait excité mon enthousiasme, comme il arrive pour la plupart des jeunes gentilshommes, l’expérience que j’ai faite récemment de ce que peut être un militaire m’eût détourné de celte voie.

— Tous les officiers du roi, grâce au ciel ! ne ressemblent pas au capitaine Briqueville... Mais il suffit, Robert, poursuivit le prieur en soupirant; j’avais besoin pour agir de connaître votre détermination définitive. J’eusse

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♦ LE GENTILHOMME VERRIER. il9

souhaité peut-ôtre qu'elle fût différente... Dieu veuille nous éclairer l’un et l’autre!

En même temps le père Ambroise se leva et sortit tout pensif. '

Plusieurs fois déjàun soupçon s’était présenté à l’esprit du cadet de Briqueville; c’était que son séjour au monastère de Roquencourt pouvait être la cause de certains embarras secrets pour son parent. La raison lui disait en effet que si, pendant son enfance, il avait reçu au couvent une généreuse hospitalité, les circonstances n'étaient plus les mêmes, et qu’il devait avoir scrupule d'accepter maintenant de pareils bienfaits. Or, le prieur lui-même pouvait être de cet avis, bien qu'il n’osât l’exprimer ouvertement; du moins c’était ainsi que Robert interprétait la gêne et l'inquiétude visibles du religieux pendant la conversation précédente.

Cette pensée le jeta dans un trouble inexprimable. Il voulait courir après spn oncle, le supplier de lui accorder .congé, et s’en aller à l'aventure. Puis il se disait qu'il valait mieux partir sans avertir personne, de peur de paraître mendier une assistance humiliante. Enfin, ne pouvant plus tenir en place, il quitta sa chambre et sortit du monastère, dans l’espoir que le grand air calmerait son agitation.

C’était un de ces jours fériés si nombreux dans l’ancien calendrier, qui faisaient dire au savetier de la fable :

. . . . , On nous ruine en fêtes.

Aussi quel que fût le saint peu connu dont on célébrât la fête ce jour-là, les travaux étaient interrompus à Roquencourt. A la vérité, les fourneaux de la verrerie ne s'éteignaient ni le jour ni la nuit, mais il n’y avait plus à l’usine que les ouvriers tout à fait indispensables. De leur côté, les paysans n’étaient pas allés aux champs elles cabarets du bourg regorgeaient de monde; on buvait, on jouait, tandis que certains habitants plus paisibles se répandaient dans la campagne environnante. Le temps était beau et sec, quoique de nombreux nuages eussent envahi le ciel et qu’une aigre bise d’automne secouât les arbres jaunis.

Robert avait d’abord l’intention de gagner la forêt d’Helmières; mais la vue de quelques familles endimanchées qui prenaient cette direction le fît changer de projet, et il chei^ba un canton plus écarté pour y cacher ses ennuis.

Outre le chemin fréquenté qui conduisait de Roquencourt au château de Briqueville, il en existait un autre solitaire, tortueux, qui longeait le bord de la -mer et escaladait les falaises peu élevées de cette partie de la Normandie. Ce fut celui-là que choisit le jeune gentilhomme, sûr qu’il n’y serait pas importuné par les désœuvrés et les curieux.

Bientôt il se trouva sur le sommet d’une pente herbeuse, mais sans arbres ni arbustes, qui s’élevait insensiblement jusqu’à la hauteur d’une quarantaine de pieds au-dessus de la plaine. Là le sol manqua tout à coup devant lui, et, pendant qu’un vent plus frais agitait ses vêtements, il aperçut brusquement et sans transition les vastes grèves humides, les immenses espaces bleus de la mer.

Si habitué que l’on soit à ce spectacle, il a en sm quelque chose d’imposant qui captive l’attention du plus distrait. A.ussi Robert s’arrêta-t-il un moment, promenant son regard sur les flots.

La marée montait et les lames venaient battre la longue ligne de galets qu’elles accumulent sur le rivage. Les grèves étaient désertes; en ce jour de fête, les hommes et les femmes, qui habituellement brûlaient des herbes marines au pied des falaises pour en retirer la soude employée dans la verrerie de Roquencourt, n’étaient pas à leur poste; les marmots intrépides qui, leur jaquette retroussée, allaient chercher des moules et des bigorneaux dans les rochers ne se montraient pas. La mer elle-même était solitaire; sauf quelques voiles blanches qui passaient au large, points imperceptibles sur cette surface majestueuse, il n’y avait en vue qu’une barque courant des bordées à un quart de lieue de l’observateur.

D’abord la présence de cette barque à cette place ne fîxa pas l’attention de Robert; il crut qu’il s’agissait

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d’un pécheur traînant ses filets sur les bancs poissonneux de la côte; mais il ne tarda pas à reconnaître son erreur. La barque paraissait beaucoup plus propre et mieux tenue que ne le sont habituellement les embarcations de pêche, et ses évolutions n’étaient pas de celles en usage pour la capture du poisson. Plusieurs personnes allaient et venaient sur le pont, mais 11 était impossible de les reconnaître de cette distance.

Las de chercher le mot d’une énigme qui au fond ne l’intéressait guère, le cadet de Briqueville tourna les yeux d’un autre côté. Dans une échancrure formée entre les falaises par le ruisseau qui venait se jeter dans la mer en cet endroit, on voyait un petit hameau pêcheur, composé de cinq ou six misérables cabanes. Ce hameau avait fait partie autrefois du domaine de Briqueville, aussi l’appelait-on le Bas-Briqueville ; mais il avait été détaché depuis longtemps de ce domaine, et il dépendait maintenant de la seigneurie d’Helmières. Plusieurs vieux bateaux, que l’on avait tirés à terre au moyen d’un cabestan planté dans le sol, reposaient là sur leur quille, et sans aucun doute la barque plus élégante qui manœuvrait au large appartenait de même aux habitants de ccs cabanes. Mais la curiosité de Robert fut particulièrement excitée, par trois ou quatre chevaux de main richement harna^ chés, qui étaient attachés à des poteaux devant l’habitation principale et semblaient attendre leurs maîtres. A l’entour se tenaient plusieurs pêcheuses aux jupons courts, et des enfants demi-nus qui contemplaient ces nobles animaux avec un étonnement mêlé d’admiration.

Le soupçon vint alors au cadet de Briqueville que la barque dont la vue l’avait frappé d’abord était montée par des gens de qualité qui avaient eu la fantaisie de se promener en mer. Une circonstance vint confirmer sa supposition : parmi les chevaux attachés sur le riva'ge, il crut reconnadtre la petite jument noire de mademoiselle d’Helmiëres. C’était donc Mathilde qui se trouvait sur le bateau; mais qui étaient les autres? Son père sans doute et quelques personnes de leur

intimité. Robert se souvenait que Mathilde avait souvent manifesté du goût pour ce genre de divertissement, et, selon toute apparence, on était en tradn de satisfaire un nouveau caprice de la belle enfant gâtée.

Impatient d’éclaircir ses doutes, il s’agitait sur l’étroite plate-forme de la falaise afin de distinguer les gens qui se mouvaient à bord du bateau. Une manoeuvre opérée par l’cmbarcalion permit enfin d’entrevoir sur le pont une forme svelte et gracieuse qui ne pouvait être que Mathilde. Le cadet de Briqueville poussa un faible cri, et, dans sa préoccupation, il se pencha audessus de l’ablme sans songer au danger.

Mais son cri fut répété avec plus de force tout près de lui; en même temps une femme qui, cachée par un ressaut du terrain, l’observait depuis quelques minutes, s’élança, le saisit par ses vêtements et le ramena eu arrière en disant ;

— Malheureux jeune homme, qu’allez-vous faire?

Robert se retourna tout surpris, presque irrité, et il

vit Paola Vicenti que son père se hâtait de rejoindre sur la crête de la falaise.

L’Italien et Paola étaient en habits de fêle. Vicenti avec sa toque, son manteau étriqué, ses manches et son hautde-chausses tailladé, la jeune fille avec sa robe claire rehaussée de baudes de velours noir et son mezzarone vénitien, avaient un air étrange qui contrastait avec les modes locales et excitait une sorte de répulsion ciiez les gens du pays. C’était peut-être pour échapper aux manifestations de ce sentiment que les pauvres étrangei's avaient choisi ce lieu de promenade peu fréquenté, et, en errant sur la côte, ils s’étaient approchés de Robert sans être aperçus de lui.

Paola était haletante, et l’émotion avait répandu sur sa figure, d’une beauté correcte et majestueuse,, un coloris éblouissant.

— Bon Dieu! mademoiselle Paola, qu’avez-vous donc? demanda le cadet de Briqueville; je ne m’attendais guère à vous rencontrer ici.

Mais l’Italienne le retenait toujours avec force.

~ N’essayez pas de me tromper, monsieur Robert,

LE GENTILHOMME VERBIER.

reprit-elle à demi-voix; est-ce que là, tout à l’heure, vous n’étiez pas en proie aux inspirations du malin esprit? Est-ce que vous n’aviez pas la volonté d’attenter à vos jours?

— Mais non, non, je vous assure! répliqua Briqueville en se dégageant doucement.

— Ah ! mio signor, dit Vicenti à son tour, pourquoi Votre Excellence essaye-t-elle de le nier? N’ai-je pas vu votre pied se poser sur le bord de la roche, si près que le moindre mouvement allait vous précipiter en bas? La fanciula a été plus leste que moi... Sans elle, votre âme allait à la perdition.

— Encore une fois, reprit Robert, il n’y avait danger ni pour mon corps ni pour mon âme... J’étais tout bonnement occupé de regarder ce bateau sur lequel se trouvent, je crois, des personnes de ma connaissance.

En même temps il désignait du doigt la barque qui venait de faire une nouvelle évolution et semblait décidément se rapprocher du rivage. Paola tourna les yeux vers cet objet, qui avait été pour le jeune gentilhomme la cause d’une distraction si périlleuse; mais elle les reporta bientôt sur Robert et lui dit avec une certaine confusion :

— Pardonnez-moi, monsieur; on assure que vous avez eu de grands chagrins ces derniers temps, et je craignais que le désespoir... Vous avez sauvé la vie à mon père, monsieur de Briqueville; comment votre existence ne nous serait-elle pas chère et précieuse?

— La Paola veut que nous priions pour vous soir et matin, ajouta Vicenti; car sans vous elle n’aurait plus d’autre sauvegarde eu ce monde que la Madone.

— Votre danger, mon ami, répliqua Robert avec calme, était plus réel que le mien; j’ai éprouvé , en effet de grands chagrins depuis quelque temps, mais je suis homme et je les supporte avec courage... Ah çà! vous devez être rassurés maintenant sur mon compte? Merci pour l’assistance que vous vouliez me donner, quoiqu’elle fût inutile.

Robert semblait avoir le désir de demeurer seul; néanmoins, soit que rilalienne conservât des soupçons.

soit qu’elle eût encore quelque chose à dire, elle ne bougeait pas. Son père s’aperçut qu’elle chancelait.

— La chère petite est à demi morte, dit-il avec un accent de tendresse; repose-toi, la bella mia; tu es pourtant d’ordinaire forte et vaillante comme une lionne.

Et il la força doucement à s’asseoir sur le gazon.

Il y eut un moment de silence. Robert, comprenant que ce trouble dont il était la cause lui imposait certains égards, s’assit à son tour. Bientôt il demanda distraitement :

— Êtes- vous content de votre condition nouvelle? J’espère que tout marche à votre gré, là-bas, à Roquencourt?

— Si, signor, répliqua Vicenti; grâce à la protection de Votre Excellence et à celle de Sa Révérence le prieur, on ne songe pas sérieusement à nous molester, quoique peut-être les gens d’ici ne soient pas bien disposés pour nous... Oui, signor, nous pourrions vivre tranquilles, si je ne me souvenais sans cesse de ces birbanti qui me cherchent. Ils étaient deux, ambo, et encore celui que vous avez si maltraité n’est peut-être pas mort... Il peut reparaître d'un moment à l’autre pour se venger... J’en rêve toutes les nuits; je ne peux faire un pas sans m’imaginer qu'il va m’apparaître, son poignard à la main. Santa Madona, ayez pitié de nousl

En même temps le trembleur fit un signe de croix et regarda par-dessus son épaule, comme si l’apparition évoquée par son imagination malade fût devenue une réalité.

— Je ne crois pas qu’il revienne de sitôt à la charge, répliqua le cadet de Briqueville, et dans tous les cas il sera facile à reconnaître, car il porte de mes marques... D’ailleurs, j’ai fait ma déclaration au bailli du pays,’ qui a dû la transmettre à M. le prévôt de la sénéchaussée ; et si ce coquin osait de nouveau se montrer dans le voisinage, il aurait sans doute à passer un mauvais quart d’heure. Votre ülle et vous, monsieur Vicenti,

' vous pouvez donc avoir l'esprit en repos; nul n’osera plus attenter à votre sûreté.

— Nous n’avons pas à nous plaindre de notre sort,

monsieur de Brlqueville, répondit Paola. Nous souhaiterions, ajouta-t-elle plus bas avec timidité, que notre généreux protecteur fût aussi heureux que nous !

— Je ne me suis plaint à personne, dit Robert avec un peu de hauteur.

Mais, voyant que sa repartie avait appelé des larmes dans les yeux de Paola, il poursuivit plus doucement :

— On s’occupe beaucoup trop de mes affaires et de moi dans le pays, et ceux qui me portent un intérêt véritable devraient du moins se tenir en garde contre les suppositions des oisifs et des malveillants.

— Ce ne serait pas nous, répondit Paola d’une voix

étouffée, qui écouterions des suppositions malveillantes contre M. de Brlqueville... Si donc vous repoussez nos marques de respect, de sympathie pour vos chagrins, nous n’avons plus qu’à vous supplier de nous pardonner une parole trop hardie... Allons, cher père, il est temps de partir. y

Et elle se leva.

— Corpo ! vous avez fâché la Paola tout de bon ! dit Vicenti à Robert d’un ton chagrin.

Mais déjà Robert, dont l’excellent naturel n’avait pas tardé à dominer l’orgueil de caste, s’était levé à son tour et avait pris l’Italienne par la main pour l’obliger de se rasseoir.

— J'ai eu tort, Paola, dit-il chaleureusement; j’aurais

dû accueillir avec moins d’amertume vos témoignages d’affection. Tenez, je ne m’en cache plus, et aussi bien il me serait impossible de le nier, je suis accablé de chagrins dans le présent, j’éprouve de mortelles inquiétudes pour l’avenir. Mon cœur est déchiré plus encore qu’on ne le suppose, plus que je ne saurais le dire moi-môtne : et c’est là mon titre à l’indulgence de mes amis. '

— Eh bien! alors, reprit la jeune fille avec impétuosité, pourquoi ne pas demander des consolations à ceux qui méritent votre confiance? Il est vrai, mon- * sieur de Briqueville, que nous autres, pauvres étrangers, nous avons prêté l’oreille aux bruits qui ont couru

LK GENTILHOMMK VERBIER.

dans le pays à votre sujet ; mais tout le monde vous plaint parce que vous êtes bon.

' — Eh ! que m’importe cette stérile et humiliante pitié !

interrompit Robert avec une recrudescence de fierté blessée ; vous, du moins, Paola, ajouta-t-il aussitôt comme correctif, vous pouvez prier Dieu- de m’accorder la force nécessaire afin que je sorte triomphant de mes cruelles épreuves.

— Je puis faire mieux, monsieur de Brique ville, répliqua Paola Vicenti avec un accent pénétrant, je puis vous donner un bon conseil.

— Un conseil 1 et quel est-il ?

— Il est renfermé en quelques mots seulement, et je vous conjure de les méditer avec maturité.'., faites-vous

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