‹ Le gentilhomme verrierChapitre 6 sur 24 · Nous citerons pour preuve cette épigramme de Maynard · texte numérisé non relu

Nous citerons pour preuve cette épigramme de Maynard

Votre noblesse est mince,

Car ce n’est pas d’un prince,

Daphnis, que vous sortez.

Gentilhomme de verre.

Si vous tombez par terre,

Adieu vos qualités.

pas de vue son amour pour Mathilde; or, comment mademoiselle d’Helraières, habituée au bien-être, à la vie raffinée d’une riche châtelaine, accueillerait-elle un fiancé qui travaillerait de ses mains dans l’usine de maître Michaud ?

Aussi, malgré les insinuations de Paola Vicenti, ne s’arrêta- t-il pas longtemps à la pensée de sortir d’embarras par ce moyen, et il reporta son attention vers la barque qu’il était en train d’observer quand l’Italien et sa fille lui étaient apparus sur la falaise.

Le bateau avait manoeuvré pour se rapprocher de la terre, et en ce moment il se disposait à entrer dans le petit havre formé par l’embouchure du ruisseau. Déjà les gens du Bas-Briqueville sortaient des maisons afin de venir haler la corde que devaient leur jeter les marins et tirer l’embarcation sur le sable. Bientôt elle fut si près de la rive qu’on pouvait distinguer, assises sur le pont, les personnes eu l’honneur desquelles avait eu lieu cette courte excursion maritime. C’était d’abord Mathilde, qui semblait s’amuser beaucoup de légères atteintes des lames déferlant autour d’elle, puis le baron d’Helmières, et enfin un personnage ayant l’apparence d’un gentilhomme, mais dont Robert ne pçuvait encore voir les traits. L’équipage se composait d’un vieux patron et de trois ou quatre jeunes marins qui se donnaient beaucoup de mouvement pour plier les voiles et accomplir les manœuvres difficiles de l’atterrissage.

Dès qu’il eut reconnu avec certitude Mathilde d’Helmières, le cadet de Briqueville descendit la falaise et se dirigea d’un pas rapide vers le lieu de débarquement. En y arrivant quelques minutes plus tard, il trouva que le petit bâtiment venait de s’échouer; Mathilde était portée à terre dans les bras d’une robuste femme de pêcheur. Tous les habitants du village assistaient à ce retour, et peut-être la libéralité bien connue du baron d’Helmières n’était-elle pas étrangère à leur empressement.

Comme les autres passagers avaient à prendre encore certaines précautions pour débarquer sans accident, Mathilde était seulement entourée de femmes et

LE GëNTXLUOMMë verrier.

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d'enfants quand Robert s'approcha pour la saluer.

Elle parut plus embarrassée que surprise à la vue du cadet de Briqueville :

— Ah! vous voici, monsieur Robert, dit-elle avec froideur. En faisant notre petite promenade en mer, nous vous avions aperçu là-haut sur le rocher, au moyen d’une lunette. Je suis contente de voir que, après vos cruelles épreuves, vous avez repris assez de courage pour quitter un moment votre demeure actuelle.

Ce langage, où perçait la contrainte, différait beaucoup de la simplicité amicale à laquelle Mathilde avait accoutumé son jeune voisin; Robert le sentit.

— Mademoiselle, répliqua-t-il, trouvez-vous donc quelque chose de blâmable eu ceci? J’avais choisi ce canton comme le plus solitaire et le plus en rapport avec la tristësse de mou cœur, lorsque le hasard m’a fait rencontrer...

Il s’interrompit à la vue des deux compagnons de Mathilde, qui venaient enfin de descendre à terre et qui s’avançaient pour les rejoindre. L’un, comme nous l’avons dit^ était le baron d’Helmières; l’autre, le capitaine de Briqueville.

Le baron ne passait pas pour avoir une haute dose d’intelligence; mais il était de joyeuse humeur et ne manquait pas de cet esprit qormand si fort en usage dans les campagnes. Il portait encore son costume de chasse, car d’Helmières, grand chasseur, en portait rarement d’autre. H avait glissé sou bras sous celui de Briqueville et l’entretenait d’un air de gaieté. Briqueville, de son côté, ne montrait pas, malgré ses vêtements de deuil, une mine bien affligée, et il comprimait de .son mieux son impétuosité naturelle pour plaire à sou hôte. Cependant la présence de son jeune frère appela subitement des nuages sur son front, et il se mit à retrousser ses longues moustaches avec une vivacité menaçante.

Robert devait d’autant plus s’étonner de l’apparente intimité qui existait entre le capitaine et la lamille d’Helmières, que Briqueville, absent-du pays depuis

LE GËNTILUOMME VERRIER.

plusieurs années, avait eu jusque-là très-peu de relations avec elle. Aussi une circonstance presque fortuite avait-elle opéré le rapprochement momentané dont il était surpris. Le matin, Briqueville, qui ne recevait dans son manoir en ruines que des procureurs et des huissiers, avait eu la fantaisie de faire une visite à son riche voisin. Lorsqu’il était arrivé à Helmîères, le père et la fille allaient partir pour une promenade en mer, et ils avaient cru convenable d’engager le capitaine à les accompagner. Du reste, la société d’un officier arrivant de Paris et bien au courant des nouvelles du jour n’était pas à dédaigner pour des nobles campagnards que l’ennui dévorait dans leur châtellenie. Briqueville avait accepté sans façon; on lui avait donné un cheval et on s’était mis en route avec le domestique André pour le hameau où l’on devait s’embarquer.

Pendant ce trajet et pendant l’excursion maritime qui suivit, Briqueville s’était montré bon compagnon et agréable conteur. En dépit de certaines expressions malsonnantes dont il émaillait ses discours, le baron l’écoutait avec grand plaisir, et Mathilde elle-même riait d’autant mieux qu’elle comprenait moins. Lorsque Robert avait été aperçu sur la crête de la falaise, les idées du père et de la fille avaient pris une autre direction.

Sachant par quelques paroles échappées au capitaine qu’il existait une mésintelligence entre les deux frères, ils avaient conçu le désir de tenter une réconciliation, si par hasard Briqueville et Robert se trouvaient en présence, et c’était cette charitable intention qu’ils songeaient à réaliser en ce moment.

Aussi Mathilde, voyant que Robert avait reconnu son aîné, s’empressa-t-elle de lui dire d’un ton subitement radouci :

— Pour l’amour de moi, Robert, soyez plein de modération, comme il convient à votre position et à votre caractère I

Le jeune homme n’eut pas le temps de répondre, car Briqueville et d’Helmières venaient de l’aborder. Il salua le capitaine avec une politesse glaciale, et l’autre

lui reudit son salut ayec plus de raideur encore. Le baron se plaça brusquement entre eux.

— ;.Or çàl mes gentilshommes,- dit-il avec bonhomie, est-ce ainsi que doivent s’aborder deux frères qui ne se sont pas vus depuis plusieurs jours? Allons, Robert, vous êtes le plus jeune; n’avez-vous rien à dire à votre ainé? Et vous, Briqueville, ne devriez-vous pas être indulgent pour ce jeune galant, s’il avait par hasard des torts envers vous?

Malgré cette invitation à la concorde, les Briqueville s’observaient en silence. Les gens du hameau, connaissant à peu près par les commérages du pays leur situation respective, formaient galerie à quelque distance; et peut-être certains d’entre eux espéraient-ils charitablement que les deux frères allaient se précipiter l’un sur l’autre. Ceux-là durent être bien déçus, car Robert, obéissant enûn à un signe de Mathilde, dit au capitaine avec un calme apparent :

— Bonjour, Briqueville... J’espère que tout va bien au château? Vous avez compris, n’est-ce pas, combien il devait m’en coûter de le revoir après la perte si cruelle que nous y avons faite l’un et l’autre, et vous avez sans doute excusé mon absence?

Ces paroles, qui avaient pour but de colorer aux yeux des assistants l’inimitié réelle des deux frères, furent accueillies par l’ainé avec un rire dédaigneux :

— Morbleu I mon jeune cadet, répliqua-t-il, tu l’as quitté au bon moment; les créanciers et la famine en ont fait un séjour fort peu récréatif, je te jure; aussi ai-je un ardent désir de lui tourner, les talons... Quant à tqi, ajouta-t-il avec ironie, il parait que, malgré tes beaux semblants de douleur, tu prends soin de te divertir en joyeuse compagnie. Grâce à la lunette du vieux Guérin, le patron de la barque, nous avons pu te suivre des yeux sur la falaise; la fillette était assez gentille, et tu avais l’air de la serrer de près quand vous vous teniez par la main; mais où es-tu donc allé dénicher le grotesque personnage qui vous accompagnait? N’est-ce pas cet Italien dont on m’a conté une sotte histoire? De par le diable! monsieur Robert, vous de-

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vriez y regarder à deux fois avant de fréquenter un pareil aventurier, que sa fille soit jolie ou non !

Ces insinuations malveillantes appelèrent une vive rougeur sur le visage du cadet de Briqueville.

— Monsieur, répliqüa-t-il, gardez-vous do croire... J’ai rencontré par hasard ces braves gens dans les environs, et Je ne souffrirai pas que des conjectures injurieuses...

— Allons, allons, Robert,’interrompit le baron avec gaieté, ne vous fâchez pas pour une plaisanterie... Une autre fois, quand vous irez vous promener sur les falaises en compagnie, ajouta-t-il de manière à n’être pas entendu de Mathilde, laissez le père à la maison ; voilà ce que Briqueville a voulu dire.

Et il partit d’un gros éclat de rire, qui fut répété par quelques-uns des spectateurs, bien qu’ils ne sussent pas de quoi il s’agissait; mais comment ne pas rire quand ils voyaient rire leur seigneur? Robert était fort embarrassé; il ne pouvait se défendre sérieusement contre une accusation qui avait la forme d’une raillerie. Cependant Mathilde avait repris un air piqué; sans doute elle partageait ces absurdes soupçons.

En ce moment André, qui avait détaché les chevaux, les conduisit par la bride jusqu’à l’endroit où se tenaient les interlocuteurs. Le baron s’approcha de Robert et lui dit avec sa rondeur habituelle :

— Le capitaine de Briqueville a bien voulu accepter notre modeste dîner à Helmières ; pourquoi, mon cher cadet, ne seriez-vous pas aussi des nôtres? André vous donnera son cheval, si mieux vous n’aimez venir au château par les falaises, ce qui ne serait qu’un jeu pour un excellent marcheur tel que vous.

Robert parut violemment tenté d’accepter à son tour; d’abord il se disait que ce seraient quelqpies heures de plus à passer auprès de Mathilde, et puis l’admission de son frère dans cette maison amie lui inspirait des appréhensions dont il ne pouvait nettement se rendre compte. J Dans sa perplexité, il regarda mademoiselle d’Helmières; elle détournait les yeux avec affectation. Cette attitude décida Robert et il refusa poliment.

LE GENTILHOMME YERKIER.

— A la bonne heure 1 murmura Brique ville.

Gomme on se disposait à monter à cheval, Robert

voulut aider Mathilde à se remettre en selle; mais déjà le capitaine avait saisi la main de mademoiselle d’Helmières,‘et son regard impérieux intimait au cadet l’ordre de lui céder la place. Cette fois pourtant Robert parut vouloir résister à cette injonction despotique, et un nouveau conflit allait peut-être éclater, quand le baron d'Helmières trancha la diûlculté. Il enleva sa fllle dans ses bras, la déposa sur la selle, puis il dit gaiement à Briqueville :

— Allons, mon voisin, eu route!... Il se fait tard, et toute ma vie j'ai eu de l’horreur pour les dîners froids ou brûlés.

Force fut donc au capitaine d’enfourcher aussi sa monture; Robert proflta de ce moment ; comme Mathilde allait partir, il lui dit tout bas :

— Il importe, mademoiselle, que j’aie promptement .avec vous quelques instants d'entretien. Je vous conjure donc...

— Et moi aussi, monsieur, il faut que je vous parle,' répliqua du môme ton mademoiselle d’Helmières; eh bienl c’est après-demain le jour où je vais goûter chez ma nourrice ; venez-y à l’heure ordinaire, vous m’y trouverez.

Ils semblaient vouloir l’un et l’autre ajouter quelque chose : mais ils s’empressèrent de se séparer en voyant l’œil jaloux de Briqueville fixé sur eux.

— Eu route ! répéta le baron.

Il toucha son chapeau pour saluer les pêcheurs et les pêcheuses, qui lui adressaient à grands cris leurs adieux, et il se mit en marche, suivi de Mathilde et d’André.

Toutefois le capitaine demeurait en arrière; il paraissait fort occupé de boucler une courroie au harnais de son cheval. Quand les autres furent à quelque distance, il se pencha vers Robert, et prenant un air riant afin do donner le change aux gens qui les observaient ;

— Il y a quelque amourette entre toi et mademoiselle d’Helmières, dit-il avec dureté ; je le sais, j’en suis sûr.

Ui GLNTILUOMMK YEUUHiR.

Je te défends de la voir, de lui parler. Elle est charmante, elle est de bonne maison, elle ne saurait convenir à un pauvre cadet tel que toi. Si tu persistes à la courtiser, tu me trouveras sur ton chemin. Je l'aime déjà, je la veux, je l’aurai... N’oublie pas cela, ou, mordieu! il t’en cuira.

En même temps il piqua son cheval et rejoignit les autres voyageurs, qui déjà retournaient la tête avec inquiétude, ne sachant ce qui se passait entre les deux frères.

Robert demeura comme pétrifié; ce qui le frappait ainsi de stupeur, ce n’était pas l’insolence tyrannique du capitaine, mais l’aveu de cet amour brutal et subit qui s’était emparé de son frère pour la gracieuse fille du baron. Briqueville était capable de tout pour la satisfaction de ses passions effrénées, et sans doute il ne tarderait pas à tenter quelque audacieuse démarche contre laquelle la candide simplicité de Mathilde, la bonhomie du baron, seraient impuissantes. Aussi le danger semblait-il pressant, immédiat, au cadet ; il se demandait si son devoir n’était pas de courir à Helmières, d’avertir le père et la fille, et de surveiller lui-même la conduite du turbulent soudard.

Sans savoir encore quel parti il pourrait prendre, il quitta le Bas-Briqueville, où il était l’objet d’une curiosité importune, quoique respectueuse. Il se dirigea d’abord vers le château d’Helmières; mais à mesure qu’il avançait la réflexion venait modifier ses projets, et il finit par s’arrêter tout à coup.

Il songeait en effet que, malgré les torts de Briqueville, il serait odieux de l’accuser sans preuves d’intentions criminelles. D’ailleurs Mathilde ne serait-elle pas à l’abri de toute atteinte chez elle, sous la protection de son père et de ses serviteurs? Pour que le. capitaine fût dangereux, il fallait qu’il eût le temps de nouer ses intrigues, d’attendre une occasion favorable; or Robert, comme nous le savons, devait voir Mathilde en secret le surlendemain, et il se proposait de la mettre en garde contre le péril. D’ici là, si audacieux que fût Briqueville, il n’y avait rien à craindre de lui, et le ca-

Dfe ' '.rd by Gootçli:

det renonça définitivement à un plan dont les conséquences pouvaient être funestes.

Toutefois ses pensées n’avaient pas pris une tournure plus gaie et plus consolante.

• — Mon Dieu! murmurait-il en errant le long des grèves désertes, je suis ballotté en tous sens par les hommes et les événements. Mathilde ce soir a été bien sévère pour moi ; si Tamour de Mathilde venait à me manquer, je n’aurais plus qu’à mourir, sans essayer de lutter davantage contre ma triste destinée I

l’entrevue.

Robert demeura enfermé chez lui pendant le re.ste de cette journée et la journée du lendemain. Le soir du second jour, le prieur entra précipitamment dans sa chambre. Le père Ambroise, si grave d’ordinaire, paraissait tout joyeux et se frottait les mains, comme s’il était porteur d’une bonne nouvelle.

— Robert, mon enfant, dit-il, j’ai maintenant la certitude que votre frère ne se dédira pas. Il a vendu le château et ses droits sur le reste du fief pour une somme de deux mille écus, qu’il a touchée ce matin même. Tout est donc fini, et la seigneurie de Briqueville a changé de rqaitre.

— Eh ! pouvez- vous vous en réjouir, cher prieur, vous qui êtes notre parent et notre ami? répliqua Robert les larmes aux yeux; en ma qualité do cadet, je n’avais rien à prétendre sur le domaine de mes pères : mais puis-je oublier que depuis plus de six cents ans cette vieille demeure était la propriété de ma famille, que ma mère et mon père y sont morts, et que j’y suis né? Quant à moi, j’ai le cœur navré de penser qu’un étran-

ger possédera désormais le manoir de Guillaume le Fort, qu’il pourra le jeter bas s’il en a la fantaisie, et que nos descendants à nous, si Dieu nous en accorde, auront peut-être à chercher un jour sur la carte de France où se trouvait le coin de terre dont ils porteront encore le nom!

— La Providence donne et retire comme il lui plaît les biens de ce monde, mon cher Robert, répondit le prieur avec distraction; peut-être votre race a-t-elle commis de grandes fautes pour lesquelles Dieu a résolu de la punir; mais il pourra la relever un jour et la régénérer aussi facilement qu’il l’a renversée. Enfin, mou enfant, mes continuelles alarmes à votre sujet vont cesser bientôt ; car j e ne vous vois pas sortir une fois d’ici sans que je tremble en songeant à une rencontre possible entre vous et votre frère.

— Cette rencontre a eu pourtant lieu hier, mon révérend père, répliijua Robert en s’efforçant de sourire, et Ml n’en est résulté rien de bien fâcheux pour moi. Mais quel est donc l’heureux acquéreur de notre manoir héréditaire ?

— Un homme de loi, répondit laconiquement le père Ambroise.

11 ajouta presque aussitôt : '

• — Briqueville fait déjà ses préparatifs de départ. Un . de nos frères lais, en allant à la provision, a rencontré le rousseau Nicolas, que l’on envoyait à la ville commander une chaise de poste et des chevaux pour demain soir.

— Demain soir! répéta Robert.

Il réfléchit que ce départ précipité mettait la famille d’Helmières à l’abri de toute entreprise violente du capitaine, et cette réflexion donna un nouveau cours à ses pensées.

— Décidément je crois que vous avez raison, mon révérend, reprit-il : c’est un grand bonheur que Briqueville parte si vite, car son caractère bouillant et emporté eût pu causer de fâcheux scandales.

— Le mal est déjà fait, mon pauvre Robert : sans parler de sa conduite odieuse envers vous, il n’est bruit dans

tout Roquencourt que d’une nouvelle folie dont il se serait rendu coupable l’autre soir, au château d’Helmières.

Robert pâlit.

Que dites-vous, mon oncle? demanda-t-il d’une voix émue; au nom du ciell que s’est-il passé?

— On ne le sait pas positivement; il paraîtrait pourtant que, le dîner s’étant prolongé, et le baron ayant fait largement les honneurs de sa cave à son hôte, Briqueville aurait adressé des propos fort inconvenants à mademoiselle d’Helmières ; celle-ci aurait même été obligée de quitter la salle, et, par suite, des mots trèsvifs auraient été échangés entre le baron et votre frère. Briqueville a, dit-on, fini par présenter quelques excuses; néanmoins on s’est séparé brouillé, et, ce matin, le baron, a envoyé chercher ses deux amis, le marquis et le vicomte de Surville, pour leur conter la chose et leur demander conseil. Comme les propos offensants ont été tenus à la suite d’un festin, et comme à la rigueur Briqueville a fait amende honorable, on ne donnera pas suite à cette affaire. Cependant, vous le voyez, mon cher Robert, pour l’honneur même de votre nom, il est grand temps que le capitaine s’éloigne.

Robert était vivement agité.

— A-t-il poussé à ce point l’effronterie et l’oubli de tous les sentiments généreux? disait-il; outrager M. d’Helmières, le dernier ami que nous eussions conservé dans notre détresse! outrager Mathilde, si candide et si pure! Ah! vous avez raison, mon père, qu’il parte bien vite ; qu’il parte 1 Dire que je pourrais encore me trouver face à faoe avec lui!

Voyant le prieur tout surpris de la véhémence avec laquelle il s’exprimait, il ajouta :

— Vous no devez pas vous étonner que je ressente si vivement l’insulte faite au baron d’Helmières et à sa fille. Mathilde est mon amie d’enfance, et si tout autre que mon frère aîné s’était permis une pareille offense envers elle...

— Il vaut mieux, mon cher Robert, que les choses soient ce qu’elles sont. Briqueville va retourner à Paris, et sans doute on ne le veveiTa plus dans cette pro-

vince où rien ne l’appellera désormais. Puisse pourtant le bruit de ses fautes ne pas arriver jusqu’à nous dans l’avenir!

Robert voulait encore questionner son oncle sur l’événement du château d’Helmières; mais le père Ambroise n’en savait pas davantage, et il né tarda pas à se retirer.

. — Allons, pensa le cadet de Briqueville, je saurai toute la vérité demain. Pourvu que celte insulte d'une personne de mon sang n’ait pas augmenté la funeste irritation de Mathilde contre moi !

Le lendemain, en effet, deux heures avant le coucher du soleil, Robert quitta le couvent et s’engagea dans la forêt d’Helmières, à l’extrémité de laquelle se trouvait la demeure de la mère Franquette, la nourrice de Mathilde.

Le temps était sombre et déjà froid. Le vent s’engouffrait à grand bruit sous les arbres séculaires, et leur arrachait des nuées de feuilles sèches qu’il emportait au loin dans les allées. Au milieu de ce mugissement solennel des vents et des branchages, on entendait par intervalles les coups de hache de quelques bûcherons; mais les bûcherons eux-mèmes restaient invisibles, et, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait aucune créature humaine.

Cependant, au moment où Robert traversait un carrefour, il rencontra tout à coup un groupe de personnes qu’il ne pouvait plus éviter; c’était d’abord Michaud, le maitre de la verrerie de Roquencourt, puis deux des principaux gentilshommes verriers, le marquis de Loustel, celui qui avait mérité quelques jours auparavant les éloges du patron pour la perfection de ses gobelets, et le chcv.ilier d’Hercourt, qui continuait de porter fièrement ses haillons et sa grande épée. A quelques pas derrière eux venait l’Italien Vicenti, toujours modeste, toujours obséquieux, et jetant autour de lui, comme à l’ordinaire, des regards terrifiés.

Le cadet de Briqueville, bien qu’il fût impatient d’arl'iver, s’arrêta pour échanger quelques mots de politesse avec les promeneurs.

— Vraiment, messieurs, dit-il d’un ton amical, c’est miracle de vous rencontrer ici à pareille heure. On chôme donc aujourd’hui à l’usine, que les gentilshommes verriers courent les champs?

— Ce n’est pas cela, monsieur le cadet, répliqua Michaud; mais Vicenti, ce brave ouvrier que vous m’avez recommandé, prétend avoir fait de ce côté une découverte en se promenant. Il s’agit d’un certain sablon qu’il a trouvé au bord de la mer, et qui, d’après lui, remplacerait avantageusement, dans la fabrication du verre, les cailloux du Tésin et de Pavie, qui nous viennent de fort loin et nous coûtent fort cher. Cette découverte en effet serait très-importante, si elle était réelle; aussi ai-je invité messieurs de Loustel et d’Hercour't à m’accompagner pour vérifier la chose... Ah! j’ai toujours pensé, ajouta-t-il en soupirant, que cet homme, s’il voulait parler, nous apprendrait bien d’autres secrets... Un ouvrier de Murano !

— Votre Excellence se trompe, mon bon signor, répliqua l’Italien timidement. Gomme je vous l’ai dit, il y a beaucoup dé degrés différents parmi les ouvriers si nombreux de Murano. Il ne faut donc pas répéter une supposition hasardée, car nul ne sait où peut se cacher un sbire.

— Je croirais volontiers, dit le marquis de Loustel dédaigneusement, qu’un noble verrier, connaissant à fond cet art illustre, ne saurait être un Irembleur de cette sorte... Un verrier est toujours un peu gentilhomme, et il doit se servir aussi bien de l’épée que de la canne ’.

Michaud se mit à rire complaisamment de ce jeu de mots.

— Vous avez raison, monsieur le marquis, dit-11, et vous ôtes vous-même la preuve de celle vérité. On assure qu’avant de vous servir de la canne vous avez vaillamment joué de la rapière, et j’ai entendu affirmer même chose au sujet de M. d’Hercourt!

— Hum ! répliqua d’Hercourt en se redressant dans

1. Canne ou felle, instrument de verrier qu’on emploie pour cueillir le verre en fusion.

ses guenilles, j’en ai appelé plus d’un sur le pré, au temps où je me contentais de vider les verres qu’il me faut souiller aujourd’hui.

— Eh bien! mes chers seigneurs, dit Vicenti de son ton pleurard, puisque vous ôtes si habiles, vous me défendrez en cas d’attaque, n’est-il pas vrai? ce sera l’œuvre de bons chrétiens.

— Oui, poltron, on vous défendra, dit Michaud en haussant les épaules, mais hâtez-vous de nous montrer votre sablon.

— Par ici, répliqua Vicenti en allongeant le bras vers les grèves; l’endroit n’est plus bien éloigné.

Robert leur souhaita une prompte réussite dans leurs recherches, et les quitta, ne se souciant pas de leur compagnie en ce moment.

Après quelques instants de marche, il se trouva sur la lisière de la forêt. Là s’élevait une maisonnette couverte en chaume et à demi cachée par de grands ar bres, mais proprette et n’annonçant pas la pauvreté. A quelque distance, derrière les massifs de feuillage, on entrevoyait les toits d’ardoise et les girouettes dorées du château d’Helmières.

La maisonnette était habitée, comme nous l’avons dit, par la nourrice de Mathilde, bonne femmé que mademoiselle d’Helmières aimait beaucoup, et à laquelle on avait accordé cette modeste retraite en raison de ses services passés. Mathilde visitait souvent sa nourrice, et à certains jours notamment elle acceptait chez elle une collation composée de fruits et de laitage. La chaumière était à une très-petite distance du château, et comme le trajet formait une charmante promenade à travers la forêt, elle s’y rendait seule habituellement et s’én retournait de même.

Or Robert connaissait très-bien les jours où Mathilde allait chez sa nourrice, et il se hasardait quelquefois à venir l’y joindre. Franquette avait connu sa mère et prenait plaisir à parler d’elle. Sans doute les deux jeunes gens trouvaient souvent d’autres sujets de conversation; mais il y avait tant d’honnêteté dans l’un comme dans l’autre, que leurs mères, si elles avaient

encore vécu, eussent pu elles-mêmes assister à ces entretiens. ...

Un bruit de voix qu’il entendit dans la maison, en posant la main sur le loquet de la porte, fit comprendre au. cadet de Briqueville qu’il avait été prévenu. En effet, lorsqu’il entra dans une petite salle basse, bien blanche et bien frottée, qui avec une chambre intérieure formait tout le logis de la mère Franquette, il aperçut Mathilde assise devant une table et grignotant distraitement quelques fruits.

Mademoiselle d’Ilelmières portait ce jour-là une de ces bellea%obes de soie à ramages qui sont aux étoffes modernes ce que le parchemin est à la pelure d’oignon. Elle avait pour coiffure un bonnet de dentelle à haute forme, et son joli visage était encadré de mille petites boucles mignonnes, œuvre de la patience de sa femme de chambre. La mante de satin destinée à la préserver du froid était jetée sur le dossier de sa chaise. Une de ses mains jouait avec un éventail, tandis que l’autre picorait les beaux fruits étalés devant elle. La nourrice, avec sa figure hâlée et sillonnée de rides, sa coiffe de toile bise, sa jupe rayée et son casaquin brun, paraissîdt être placée à côté d’elle pour mieux faire ressortir son élégance, sa jeunesse et sa beauté.

Matbilde, à la vue de Robert, rougit légèrement et laissa tomber une belle poire qui touchait déjà à ses lèvres vermeilles. Robert, de son côté, paraissait un peu gauche et gêné. Cependant il salua la bonne femme avec cordialité, et il adressa à mademoiselle d’Helmiè-. res le compliment d’usage sur « l’heureux hasard » qui les réunissait chez la mère Franquette. Puis il prit place sur un escabeau, et les jeunes gens gardèrent le silence, tandis que la nourrice débitait en patois quelques banalités.

Enfin le cadet de Briqueville dit à Mathüde' :

' — Vous avez été bien cruelle pour moi, mademoiselle, lorsque nous nous sommes rencontrés dernièrement au Bas-Briqueville. J’ai cherché en vain à deviner le motif de votre colère : je vous supplie de m’apprendre...

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