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. — N’eu parlons plus, Robert, j’ai eu tort, répliqua Mathilde avec vivacité; j’aurais dû vous conualtre mieux et ne tenir aucun compte des sottes plaisanteries de votre frère sur vos rapports avec cette jeune Italienne. J’ai eu tort, vous dis-je, et maintenant plus que jamais j’ai des raisons de mépriser les opinions du capitaine Briqueville.
Cet aveu fait avec un accent de franchise soulagea d’un grand poids le pauvre amoureux, qui depuis deux jours était dans des transes mortelles.
— Vous me rendez justice, chère Mathilde, reprit-il; mais est-il donc vrai, comme on l’assure, qu’une personne de ma famille aurait été capable...
— Ah! vous avez déjà entendu parler de cette sotte affaire, Robert ? répliqua mademoiselle d’Helmières avec confusion ; j’étais en train de la raconter à ma nourrice ; mais j’aurais désiré vous la taire de peur de vous affliger.
— Mon affliction est sincère et profonde, Mathilde;et cependant je ne connais encore les faits que vaguement.
— Ne me demandez pas ce récit, Robert, répliqua la jeune fille en se cachant derrière son éventail; je mourrais de honte à le répéter devant vous... Pouvaisje supposer que ma gaieté, ma bienveillante politesse, m’attireraient une semblable insulte?
Robert ne voulait pas insister sur ce sujet; mais la mère Franquette, qui avait écouté la conversation, se montra moins réservée.
— Quelle horreur, monsieur le cadet ! dit-elle en patois; si la chose avait eu lieu dans l’ancien temps, c’eût été une guerre à mort entre les familles d’Helmières et de Briqueville. Songez donc ; votre frère était invité à la table de notre maître, c'est bien ; on boit du bon vin, on se réjouit, comme il convient à des gentilshommes, c’est encore mieux; on s’enivre un peu, c’est la bonne vieille mode... mais ne voilà-t-il pas M. de Briqueville qui commence à débiter des galanteries à celte chère petite. Elle veut se sauver, il a l’audace de la retenir. Alors notre seigneur, qui lui-même était un peu échauffé.
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s’esl fâché tout rouge; il y a eu des pourparlers, et les choses ont failli tourner fort mal. On sait bien qu’il faut que les seigneurs entre eux fassent la débauche, mais ne saurait-on respecter les filles de condition?
La mère Franquette, comme on le voit, n’était pas trop sévère pour les écarts des gens de qualité. Robert, qui n’éprouvait pas la même indulgence, versait d’abondantes larmes.
— Pardon, Mathilde, disait-il en sanglotant; si cet outrage devait vous atteindre, fallait-il donc qu’il vînt du seul homme au monde dont je ne peux tirer vengeance? Oh! dites-moi que la haine et le mépris que vous ressentez pour lui, vous ne les ressentez pas aussi pour moi!
— Non, non, mon ami, je vous le jure; êtes-vous donc solidaire des fautes de votre frère?... Je n’y pense plus, mon cher Robert, et je vous conjure de ne plus eu parler, car leur souvenir est aussi douloureux pour moi que pour vous.
— Si vous les oubliez, Mathilde, pensez-vous que je les oublie de même? Et M. d’Helmières, croyez-vous qu’il oubliera aussi l’injure faite à sa maison et à sa fille bien-aimée?
— Voilà où est le danger, répliqua Mathilde en soupirant; je vous l’avouerai, le nom de Briquevillo sonne aujourd’hui désagréablement aux oreilles de mon père... Mais peut-être plus tard cette impression fâcheuse s’affaiblira-t-elle et finira par s’effacer tout à fait.
— Dieu le veuille, chère Mathilde! Aussi bien le capitaine va partir, s’il n’est parti déjà, et ses excès ne seront plus à craindre. Cependant, Mathilde, ajouta le cadet avec accablement en baissant la voix, depuis quelques jours il m’est survenu un doute navrant. Lorsque je vous ai envoyé l’anneau de ma mère, je me sentais plein d’espoir et de courage, l’avenir me souriait encore. Aujourd'hui, tout a bien changé; je n’ai plus d’illusions; je me vois pauvre, sans état, sans amis. Aussi me dis-je qu’il y aurait égoïsme et cruauté à vous enchaîner, vous si jeune et si belle, vous née pour toutes les richesses, toutes les joies et toutes les gloires de
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LC GENTILUOMMC VERRIER.
la vie, au sort d’un malheureux voué à l’indigence et à l’obscurité. Ce dernier événement va sans doute creuser entre nous un nouvel abime; votre père n’était qu’indifférent, peut-être deviendra-t-il ennemi... Mathilde, chère et bien-aimée Mathilde, poursuivit Robert en donnant un nouveau cours à ses larmes, vous avez bien voulu me promettre de m’attendre, mais ne songez-vous pas combien celle attente pourrait être longue? Bien des années s’écouleront sans doute avant que j’aie conquis une position digne de vous, si même je peux la conquérir jamais; pendant ce temps, votre jeunesse se consumera dans la solitude et la tristesse ; un jour viendra peut-être où vous vous repentirez d’un engagement téméraire, tandis que de mon côté je me reprocherai la générosité, l’abnégation dont vous aurez été la victime... Je vous supplie donc de me répondre avec franchise : Mathilde, ne vaudrait-il pas mieux, dès à présent, me rendre l’anneau de ma mère ?
Mademoiselle d'Helmières resta un moment muette et comme interdite; des larmes coulaient aussi sur ses joues roses. Enfin elle se redressa par un mouvement brusque :
— Non, Robert, répliqua-t-elle avec fermeté, je ne vous le rendrai pas. Nous sommes déjà fiancés, je prendrai patience et j’attendrai le jour de notre réunion.
— Mais sEce jour ne venait jamais?
— Quand j’aurai perdu toute espérance, j'entrerai dans un couvent et je me consacrerai à Dieu. .
— Et si, pendant cette attente indéfinie, votre père, votre famille vous présentaient un autre fiancé pourvu de tous les avantages qui me manquent?
— Je refuserais; mon père et ma famille, je vous l’ai dit, pourront repousser l’époux de mon choix, mais je saurai bien repousser l’époux du leur.
— Dans ce cas, Mathilde, que de luttes pénibles, que de déchirements pour vous!... Encore une fois, ne vaudrait-il pas mieux dès à présent m’abandonner à mon sort? Tenez, Mathilde, il faut que vous sachiez combien ma position actuelle est précaire, désespérée... Mou frère aîné ne se soucie pas de moi, et, s’en souciàl-il,
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je ne voudrais désormais pour rien au monde accepter son secours. Le château de Brlqueville, ce berceau, de ma famille, vient d’ôlre vendu. Le pain que je mange, je le dois à la bonté de l’unique parent qui me reste. Aussi ai-je honte de mon oisiveté. Je peux servir le roi sur terre ou sur mer, et, grâce à mon ai’dent désir de vous mériter, je parviendrai peut-être â me distinguer dans la marine ou dans l’armée ; mais il faudrait vous quitter, rester absent bien des années peut-être...
— üb! non, non, ne partez pas, Robert I s’écria Mathilde; quand vous reviendrez, si vous reveniez jamais, qui sait si vous seriez encore ce que vous êtes aujour- d’hui, qui sait si vous n’auriez pas cessé de m’aimer?
On change tant et si vite!
— Chère Mathilde, ce serait vous plutôt qui, pendaiit cette longue absence, pourriez subir des inOuences, des entraînements funestes à mon souvenir... mais alors il n’y a plus pour moi qu’un moyen de rester dans le pays
et d’y vivre, sinon riche, du moins indépendant, en » attendant de meilleurs joui;'s; et ce moyen je le prendrais peut-être si vous ne m’aviez pas manifesté certaines préventions contre la profession de verrier...
— Robert, Robert, dit mademoiselle d’Helmières en faisant la moue, n’avez-vous d’autre ressource que de vous ravaler ainsi? Et puis, vous avouerai-je un enfantillage? plusieurs fois, quand mon père et moi nous nous rendions au couvent de Roquencourt, nous avons vu de ces gentilshommes verriers avec leur ridicule costume de travail, leurs demi-chemises, leurs écrans, que sais-je? et malgré moi j’ai pris un dégoût invincible pour... Oh! Robert, mon Robert, ajouta-t-elle avec un accent pénétrant, n’allez pas altérer la fraîcheur de votre teint au feu ardent de leurs fournaises; n’allez pas cacher votre taille sous les affreux vêtements dont ils s’affublent !
— Quoi ! Mathilde, ces puériles considérations devraient-elles vous arrêter un instant?
— J’en rougis, Robert, répliqua la jeune fille, et pourtant, je vous en conjure, ne soyez pas verrier..
Pendant cette conversation, la vieille nourrice était
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restée attentive et bouche béante. Franquette, comme nous l’avons dit, comprenait inaparfaitement la langue française; néanmoins, à défaut des paroles, le geste, le ton, les larmes de Robert et de Mathilde lui avaient appris de quoi il s’agissait. Elle intervint tout à coup avec une douce autorité.
— Enfants, enfants, que faites-vous? dit-elle dans son patois bas-normand ; savez- vous ce que vous vous préparez de chagrins en formant des projets qui peut-être ne se réaliseront pas? Je vous aime tous les deux; vous, monsieur le cadet, parce que vous êtes le digne fils de votre mère, si noble et si bonne ; vous, Mathilde, parce que je vous ai nourrie de mon lait et que vous êtes comme ma fille; eh bien! croyez-moi l’un et l’autre, ne contractez pas des engagements que vous auriez à regretter un jour. Mathilde, chère petite, je sais que votre père a pris déjà une détermination en ce qui vous regarde, et, quand le moment sera venu, comment résisterez-vous aux volontés de M. le baron? Quant à vous, monsieur de Briqueville, et si ce que l’on dit dans le pays est vrai, vous appartient-il de songer au mariage? Gardez-vous donc tous les deux d’abuser de ma confiance, de ma simplicité, en vous faisant, dans ma maison et sous mes yeux, des promesses qu’il ne vous sera pas permis de tenir. Le bon Dieu seul peut savoir ce qui arrivera demain I
Aux accents de cette voix bienveillante, mais sévère dans sa naïveté, les deux jeunes gens avaient baissé la tête. Mathilde la première reprit la parole :
— Nourrice, demanda-t-elle avec émotion, que me dis-tu donc là? Mon père aurait-il vraiment l’intention de me marier?
— Quoi! mon enfant, le baron notre maître ne vous a-t-il jamais parlé du fils de son meilleur ami, le vicomte de Vergnes, le collègue de votre frère au parlement de Rouen?
— Il ne me parle que de lui au contraire; il me vante sans cesse les nobles qualités de ce vicomte de Vergnes, que je n’ai jamais vu, que je ne connais pas, et
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dont je ne me soucie guère... Mais es-tu sûre, nourrice, qu’on veut me marier 4 M. de Vergnes?
— C’est là un projet arrêté depuis longtemps entre les deux familles; et si M. le baron ne vous en a pas encore donné connaissance, c’est que sans doute vous étiez trop jeune. Mais à présent que vous voilà grande et belle, il ne saurait tarder à vous déclarer sa volonté.
Robert et mademoiselle d’Helmières se regardèrent consternés.
— 11 n’importe! s’écria Matbilderésolûment; je n’aime pas M. de Vergnes, moi, et je ne l’épouserai pas. Je refuserai même de le voir... D’ailleurs mou père est bon, il ne voudra pas que je sois malheureuse, et il ne m’imposera pas un mari qui me serait odieux.
— Merci, chère Mathilde, répliqua le cadet de Briqueville, et cependant, d’après le monde, M. de Vergnes serait pour vous un parti plus convenable que moi. Avant de me sacrifier un sort qui pourrait être brillant, Mathilde, je vous en supplie de nouveau, réfléchissez 1
— C’est tout réfléchi, Robert; d’ailleurs mère Franquette se trompe peut-être, et, en attendant que l’on me signifie ce beau projet, il peut arriver tels événements... Enfin, attendons ; à chaque jour suffit sa peine, et, quand la crise viendra, nous nous donnerons mutuellement du courage pour résister.
— Avec votre permission, ma chère fille, dit la nourrice d’un ton ferme qui ne lui était pas ordinaire, je ne saurais souffrir désormais que, vous et M. de Briqueville, vous vous rencontriez ici. Je croyais aujourd’hui encore ces rencontres fortuites, et je m’aperçois que vous avez abusé de ma crédulité; mais si je les tolérais à l’avenir, je tromperais la confiance de mon excellent maître. Je prie donc M. Robert de s’abstenir de venir chez moi quand vous y venez. Vous m’avez bien entendu, monsieur le cadet?
Les deux jeunes gens exprimèrent par un signe de tète qu’ils respecteraient désormais les scrupules de la nourrice. Peut-être songeaient-ils que, si l’abri de la maisonnette leur était refusé pour leurs entrevues, ils
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aTaient encore la ressource de se rencontrer dans les bois, et que André, malgré son air bourru, serait moins timoré que Franquette. Toutefois leur soumission apparente parut toucher la vieille femme.
— Pauvres enfants! dit-elle en les regardant avec attendrissement; on ne peut dire autrement qu’ils semblent faits l’un pour Tautre, et si le bon Dieu voulait que M. Robert fût riche comme il est beau et honnête... Mais voici la nuit, ma chère petite, poursuivitelle d’un ton différent, et il est temps de rentrer au château; il ne convient pas qu’une jeunesse s’attarde dans les bois.
Comme Mathilde jetait sa mante sur ses épaules, Robert dit à la nourrice :
— Mère Franquette, je veux vous prouver combien
j’apprécie vos conseils. Je ne consentirai jamais à être un obstacle au bonheur de mademoiselle d’Helmières, je ne me prévaudrai pas d’un engagement qu’elle a pris sans réflexion. Mathilde, poursuivit-il, gardez mon anneau ; tant qu’il sera en votre possession, je me considérerai comme aussi bien engagé envers vous que si nous avions reçu la bénédiction d’un prêtre au pied des autels ; mais si jamais vous vous repentiez de votre sacrifice, si vous deviez céder à des exigences impérieuses et sacrées, vous n’auriez qu’à me renvoyer celte bague de ma mère... J’en mourrais peut-être, mais, je le jure, vous n’entendriez sortir de ma bouche ni un reproche ni une plainte. •
Mathilde sembla vouloir protester avec vivacité ; mais elle se ravisa, et se contenta de répondre en souriant :
— Il suffit, Robert ; attendez donc que je vous renvoie votre anneau... Jusque-là, ne mourez pas.
Au moment de sortir, elle tendit sa main à Robert, qui la pressa contre ses lèvres.
— Mademoiselle, demanda-t-il avec timidité, ne me permettrez-vous pas de vous accompagner jusqu’en vue du château? Je crains toujours...
— Non, c’est inutile, dit la nourrice; mille fois Mathilde est venue seule chez moi et s’en est retournée de même sans inconvénient d’aucune sorte. Qui oserait lui
manquer de respect sur les terres de sa famille?
— En effet, répliqua Mathilde, nous sommes ici à deux pas du château, et il n’y a qu’un coin du bois à traverser... Allons, adieu, nourrice; adieu, Robert!
Et elle partit.