CAÏN ET ABEL
La nuit tombait alors, et le vent continuait de mugir dans la forêt. Le cadet de Briqueville, malgré la sécurité do Franquette et de Mathilde elle-même, n’était pas tranquille ; et, tout en causant distraitement avec la nourrice, il écoulait si, au milieu des grondements du vent, il n'entendrait pas un cri d’appel. La vieille, de son côté, semblait vouloir le retenir, peut-être pour l’empêcher de rejoindre mademoiselle d’Helmières; mais bientôt Robert, ne pouvant plus maîtriser son inquiétude, dit brusquement adieu à Franquette et sortit à son tour.
A peine eut-il fait quelques pas hors de la chaumière qu’il écouta de nouveau et regarda de tous côtés. Par malheur, l’allée que mademoiselle d’Helmières avait dû prendre formait un coude à quelque distance, et la jeune demoiselle n’était plus en vue. Robert, rassuré après un moment d’examen, se disposait à retourner à Roquencourt, quand tout à coup des cris perçants arrivèrent jusqu’à lui. L’idée lui vint d’abord qu’il était dupe d’une de ces illusions qui font croire que l’on
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enleud des plaintes et des gémissements dans la tempête; mais bientôt les cris se renouvelèrent, et cette fois il lui sembla reconnaître la voix de Mathilde.
Quand ce doute s’offrit à son esprit, le cadet de Briqueville ne balança pas et s’élança en avant de toute ' sa vitesse. Gomme il approchait de l’endroit où l’allée formait un coude, les cris devinrent plus pressants, plus multipliés. Il redoubla d’ardeur, et,- parvenu au * détour du chemin, il acquit la certitude que ses craintes n’étaient pas vaines.
A quelques centaines de pas plus loin, une forme confuse se mouvait dans la brume crépusculaire, au milieu des tourbillons de feuilles sèches que soulevait le vent. Grâce à sa vue pénétrante, Robert finit par distinguer un individu enveloppé d’un manteau et portant dans ses bras une femme dont les mouvements désespérés trahissaient une grande détresse. Un peu plus loin encore, au bord de l’avenue, on voyait une voiture attelée et le postillon en selle. Évidemment il s’agissait d’un rapt, et la femme enlevée n’était autre que mademoiselle d’Helmières.
Le cadet de Briqueville fit toutes ces observations sans s’arrêter, et il se mit à crier lui-même pour annoncer sa présenceé D’abord il ne parut pas qu’on l’eût entendu, malgré la puissance de sa voix, car il allait contre le vent, et Mathilde continuait de s’agiter convulsivement en levant les bras vers le ciel. Mais au moment où l’on approchait de la voiture, mademoiselle d’Helmières le vit- enfin, et elle s’écria de toute sa force :
— Robert, Robert, à mon secours !
Robert n’avait pas besoin de cette incitation nouvelle; il arrivait hors d’haleine.
— Arrête-toi, lâche ! répétait-il d’une voix éclatante ; arrête-toi donc et défends ta vie !
Mais, en adressant au ravisseur cette provocation, le pauvre Robert avait oublié qu’il était désarmé ; car, en raison de son deuil récent, il ne portait pas d’épée. Du reste, eût-il eu cette arme, dont la noblesse d’alors se séparait si rarement, il eût hésité peut-être à s’en
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servir; l’homme qui s’était emparé de Mathilde lui répondit seulement par un ricanement moqueur, et, tournant la tête, lui montra les traits durs du capitaine de Briqueville.
Robert demeura frappé de stupeur; même dans ce moment terrible, le respect religieux qu’on lui avait ^ inspiré, dès sa plus tendre enfance, pour ce frère ainé, avait subitement refroidi sa colère.
Briqueville lui dit d’un ton de mépris :
— Gornebleu ! que viens-tu faire ici, mon jeune cadet? Passe ton chemin, et ne t’inquiète pas de ce qui ne saurait te regarder. Je te l’ai dit, cette gentille demoiselle me plaît ; je la tiens et je la garde. Aussi bien son père m’a offensé il y a deux jours, et j’ai résolu de me venger... Ne te mêle donc pas de mes affaires, et va-t’en au diable!
Mathilde, de son côté, tendait les mains vers le cadet de Briqueville.
— Robert, mon Robert, disait-elle, sauve-moi des entreprises de ce monstre que je méprise et que je hais... c’est toi que j’aime, tu le sais bien!
Cet appel coupa court aux hésitations du cadet de Briqueville; il courut vers son frère, dont la démarche était ralentie par le poids dô Mathilde ; il saisit la jeune fille par le haut du corps, et essaya de l’arracher au capitaine, en lui disant avec une modération qu’il devait à de puissants efforts :
— Cette conduite est indigne, monsieur : elle peut vous déshonorer. Renoncez à votre mauvais dessein, et nous obtiendrons peut-être d,e mademoiselle d’Helmières qu'elle ne parle jamais de cette tentative insensée.
. — Et moi, monsieur mon cadet, répliqua le capitaine dédaigneusement, je te renouvelle l’ordre de passer ton chemin et de ne pas m’échauffer les oreilles davantage. Mordieu 1 prétendrais-tu me disputer une jolie tille que je trouve à mon gré ? Tu voulais l’épouser, si je ne me trompe; e'h bien! je veux l’épouser aussi, et, puisqu'elle accepte un Briqueville, elle ne perdra pas au change ; elle aura l’ainé, le bon, le ,chef de la famille,
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qui porte dans sa ceiuture deux mille écus en or. Pourquoi regretterait-elle un vagabond qui n’est pas sûr de manger demain, à moins qu’il ne gueuse un dîner à la cuisine de quelque couvent?
Mais Robert ne songeait guère en ce moment à relever ces insultes ; il continuait de retenir Mathilde, qui lui avait jeté les bras autour du cou et se cramponnait à lui dé toutes ses forces.
— Briqueviîle, reprit-il avec fermeté, dussiez-vous me tuer, je ne souffrirai pas que vous exécutiez votre abominable entreprise... M. d’PIelmières ne consentira jamais à un mariage imposé par le rapt et la violence.
— Bab ! répliqua le capitaine sans cesser de ricaner; que la fille de cet honnête baron reste une heure ou deux en ma compagnie, et il sera le premier à me l’offrir pour femme.
— Misérable ! s’écria Robert indigné.
Et par une secoussé brusque il parvint à dégager Mathilde, taudis que Briqueviîle roulait sur le gazon.
Robert, après avoir ainsi délivré la jeune fille, ne songeait qu’à l’emporter; mais à peine eut-il fait deux ou trois pas qu’elle lui dit : ,
— Merci, mou noble Robert, mais déposez-moi à terre... je peux marcher. '
Le cadet obéit à ce désir, et, en effet, à peine Mathilde eut-elle posé le pied sur le sol qu’elle se mit à marcher avec rapidité ; néanmoins elle n’était pas bien ferme sur ses jambes, et il fallut la soutenir. Ils se dirigeaient vers un fourré où ils comptaient trouver un refuge, quand le capitaine cria d’un ton irrité ;
— Par les cornes du diable! mon mignon, crois-tu que je te laisserai couper ainsi l’herbe sous le pied à ton aîné, à un capitaine du régiment de Royal-Normandie? Tu as osé porter la main sur moi, tu veux me souffler ma maîtresse... Sambleu ! tu vas me payer tout cela!
Robert s’arrêta encore ; l’affreux soudard, ayant laissé son chapeau et son manteau sur Therbe, s’était mis à sa poursuite, et la colère donnait à son visage balafré une expression hideuse. Il brandissait sa longue épée
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qu’il n'avait eu garde d’oublier, lui, malgré ses vêlements de deuil.
Le cadet de Briqueville lâcha le bras de mademoiselle d’Helmières et dit à demi-voix :
— Chère Mathilde, sauvez-vous, pendant que je tenterai de le retenir.
Mais Mathilde, malgré son effroi pour elle-même, demeura immobile.
— Non, non, murmura-t-elle, il vous tuerait.
Robert se plaça devant elle, tandis qu’il disait à son
frère :
— Qu’attendez-vous de moi, monsieur ? Oseriez-vous assassiner le fils de votre mère? Et cependant, tant que je serai vivant, je m’opposerai ru crime odieux que vous avez médité.
— Ah 1 tu le veux? répliqua Briqueville en grinçant des dents; tiens donc, puisque c’est ta fantaisie!
Et il déchargea un grand coup d’épée sur la tète du cadet. Le malheureux jeune homme tomba comme foudroyé; le sang jaillit abondamment de son crâne en- Ir’ouvert.
Mathilde avait voulu le soutenir, mais il l’enlralna dans sa chute.
— Caïn 1 Caïn! s’écria-t-elle en étendant le bras vers le meurtrier; il a tué son frère !
Et elle s’évanouit.
Briqueville ne montra aucune émotion ; il remit son épée dans le fourreau et se pencha vers son frère, dont il examina la blessure d’un air de connaisseur.
— Bah ! dit-il, le galant en reviendra... un simple coup détaillé... il est seulement étourdi... Quaiit à cette belle fille, elle m’appartient cette fois sans conteste. Parbleu I elle ne criera plus maintenant.
Il s’empara de Mathilde pour la porter à la chaise de poste.
Mais tous les obstacles à l’accomplissement de son action abominable n’étaient pas levés encore. Depuis quelques instants, le postillon chargé de la garde de la voiture avait sauté à bas de son cheval. Or ce postillon n’était autre que Nicolas, l’ancien page que le capitaine,
tout en le maltraitant, avait jugé digne d'entrer à son service. Peut-être, en effet, s’il se fût agi seulement du rapt de mademoiselle d’Helmières, Nicolas eût-il considéré cet acte coupable comme une excellente espièglerie. Mais nous savons déjà que le rousseau avait pour Robert une vénération qu’il n’éprouvait pour nulle autre personne au monde, et ce sentiment ne manqua pas de se manifester en cette circonstance.
Ainsi il était demeuré impassible quand le capitaine avait enlevé la pauvre Mathilde malgré ses pleurs et ses cris; mais l’apparition subite de Robert sur le théâtre de la lutte l'avait tiré de son indifférence ; et quand il eut vu le capitaine renverser son frère d’un coup d’épée, il avait été pris d une sorte de vertige. Il se mit à courir deçà *et delà comme un insensé, en criant ;
— Au secours! Oh! le scélérat, le brigand, l’assassin! il a tué le bon M. Robert... il l’a tué, il est mort!... Au secours! au secours!...
Briqueville arrivait en ce moment.
— Te tairas-tu, drôle! lui dit-il; je vais te fermer la bouche avec le pommeau de mon épée... Tais-toi, de par le diable ! et aide-moi à placer cette poulette dans la chaise de poste.
Mais il ne parvint pas à imposer silence au rousseau.
— Je ne veux pas; vous n’étes plus mon maître, vous êtes le démon; vous avez tué M. le cadet... A l’assassin! au meurtre ! au secours !
Et sa voix retentissait dans les carrefours de la forêt.
Briqueville était fort embarrassé ; il s’agissait en effet de placer dans la voiture mademoiselle d’IIelmières, toujours évanouie, et cette opération présentait certaines difficultés. Les chaises de poste, à cette époque, n'étaient pas les bonnes et commodes voitures de voyage auxquelles on donne aujourd’hui ce nom. Elles consistaient, comme ce nom même Tindique, eu un simple siège, encadré dans un châssis et surmonté d'une couverture de cuir; l’élégance et le comfort étaient sacrifiés dans cette sorte de véhicule à la solidité. L’entrée en était étroite, et le capitaine ne pouvait
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sans aide y déposer son fardeau. Aussi se mit-il dans une effroyable colère.
— Corbleu! viendras-tu, rousseau maudit? dit-il d’une voix tonnante ; tiens la portière ouverte ou je te romprai les os.
Les menaces comme les ordres ne produisirent aucun effet sur Nicolas ; il courait vers l’endroit où Robert était tombé, en continuant d’appeler énergiquement au secours. Briqueville, exaspéré de cette désobéissance, se décida enfin à quitter Mathilde et à poursuivre son serviteur en révolte.
Mais il ne pouvait lutter de vitesse avec le garnement ; celui-ci ne cherchait pourtant pas à s’éloigner, il tournait toujours dans le même cercle, et ses cris devenaient d’autant plus forts qu’à ses autres craintes se joignait maintenant une crainte personnelle. Briqueville s’essouffiait à lui donner la chasse en blasphémant, quand de nouvelles voix répondirent tout à coup aux appels de Nicolas, et trois ou quatre hommes sortirent du fourré; c’étaient Michaud, les deux gentilshommes verriers, et l’Italien Marco Vicenti, qui portait un sac assez volumineux sur ses épaules.
Nicolas s’approcha tout éperdu des survenants, tandis que-Briqueville faisait halte à quelque distance. Le rousseau parlait aux verriers avec volubilité; il leur montrait le pauvre Robert et Mathilde étendus sans mouvement sur le gazon, et sans doute il les mettait au courant de ce qui so passait. Cependant Briqueville put croire d’abord que les pacifiques souffleurs de verre hésitaient à intervenir dans cette aflaire, car ils se regardaient les uns les autres comme pour se consulter. Son espérance ne fut pas de longue durée ; bientôt le marquis de Loustel dit froidement :
— Notre honneur nous défend, messieurs, de souffrir de semblables choses. M. de Briqueville a déjà tué son jeune frère; lui laisserons-nous outrager encore mademoiselle d’IIelmières? Nous sommes gentilshommes, et nous ne le permettrons pas.
i II lira son épée et ses compagnons l’imitèrent.
— Oui, oui, nous sommes gentilshommes, répéta
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Michaud; allons, messieurs, chargeons cet assassin, ce fratricide, ce ravisseur de filles !
Et il agitait son épée vierge, rassuré peut-être par la contenance hardie de ses deux compagnons. En revanche, Vicenti, en voyant briller l’acier, était tombé à la renverse avec son sac de sable en s’écriant :
Miséricorde! nous allons tous périr! Santa Madona, venex à mon aide!... San Marco, san Paolo, san Gennaro, priez pour nous ! On va me tuer, comme on a tué le bon signor Robert !
Mais ces lamentations n’étaient pas écoutées des verriers, qui s’avançaient vere Briqueville. Celui-ci les attendait de pied ferme.
— Or çà, croquants et gens de rien, dit-il avec mépris, pensez-vous me faire peur avec ces rapières rouillées dont vous vous servez sans doute pour tison ner le feu de vos fournaises ? Il vous appartient bien de manier l’arme des gentilshommes, vous qui n’êtes que des vilains !
— Tiens, tiens, dit Loustel avec un étonnement comique, c’est lui qui nous provoque 1
— Il insulte notre ancienne et illustre profession, s’écria Michaud ; tombons sur lui, désarmons-le !
Malgré ces dispositions belliqueuses, maître Michaud se tenait prudemment derrière les autres.
— Oui, vous êtes des vilains et des couards, répéta Briqueville; si vous ne l’étiez pas, vous mettriez-vous trois ensemble pour m’attaquer? Qu’un de vous vienne d’abord croiser le fer avec moi, ensuite les deux autres auront leur tour.
— Il a raison, sur ma foi! dit Loustel aux verriers; messieurs, éloignez-vous un peu et laissez-moi régler celte affaire avec M. de Briqueville.
— Je suis le plus âgé, Loustel, dit d’Hercourt, c’est moi que cela regarde.
— Un moment, messieurs, un moment ! reprit Michaud qui voyait avec terreur ses deux meilleurs ouvriers s’exposer à être tués en combat singulier quand les commamdes pressaient à la fabrique; il n’est pas besoin d’y mettre tant de façons; nous ne pouvons
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sans nous dégrader nous-mêmes croiser l'épée avec un scélérat qui vient d’assassiner son propre frère et d’outrager une noble demoiselle... Il nous suffira de le désarmer, de nous emparer de lui et de le livrer à la potence.
Les deux gentilshommes s’arrêtèrent pour ruminer le cas; mais l’objection soulevée par Michaud avait porté au comble l’exaspération du capitaine, qui s’écria écumant de rage :
— La potence, vieux drôle, la potence èst pour les coquins de ta sorte!... Cependant je vais t’épargner la peine d’être pendu.
Et il s’élança vers le maître verrier.
Bien prit à Michaud de s’être rejeté vivement en arrière ; Loustel, qui était resté sur la défensive, releva l’épée du capitaine avec une vigueur et une dextérité qui dénotaient un maitre dans l’art de l’escrime.
Briqueville, trompé dans sa vengeance, tourna sa colère contre Loustel; les fers s’engagèrent et le combat commença.
D’abord lès deux adversaires paraissaient être de force et d’adresse égales. Loustel, qui avait eu une grande réputation de bretteur au temps de sa prospérité, s’était sans doute engourdi depqis qu’il exerçait une profession pacifique, et se contentait de parer. Cependant peu à peu il s’anima, et l’on put croire qu’en débutant de cette manière prudente il avait eu pour objet de se refaire la main ou d’étudier le jeu de son ennemi. Quoi qu'il en fût, il ne tarda pas à changer de tactique et attaqua à son tour avec une prestesse, une ardeur inconcevables. Briqueville, malgré sa pratique à peu près continuelle de l’escrime, avait peine à détourner les coups que l’on dirigeait contre lui sans relâche, et sa fureur s’en augmentait d’autaut. Le marquis au' contraire ne perdait pas son sang-froid, et, tout en ferraillant, il disait aux verriers :
— Vous le voyez, messieurs, je sais encore me servir de la rapière aussi bien que de la canne; demandez à M. de Briqueville ce qu’il en pense! Du reste, maintenant que j’ai repris l’habitude de la chose, et que ma
LR GENTILHOMME VERHIER.
main a retrouvé sa souplesse d’autrefois, nous en finirons quand *11 lui plaira.
— Finissons-en donc! répliqua le capitaine en lui lançant une botte vigoureuse que l’autre para sans efifort apparent.
— Finissons-en, répéta Loustel.
Il fit une feinte, dégagea rapidement le fer, et allait percer Briqueville d'outre eu outre , quand, une voix faible, mais vibrante, s’écria derrière lui :
— Au nom du ciel! ne le tuez pas.
C’était Robert, qui, secouru par Nicolas et par Vicenti, venait de reprendre' ses sens; un regard lui avait suffi pour apprécier la situation, et il avait trouvé la force de pousser ce cri généreux.
Son intervention inattendue sauva la vie au capitaine. Loustel, toujours maitre de lui, retint son épée prête à frapper, et, au lieu de poursuivre son avantage contre Briqueville déconcerté, il donna un coup de fouet qui fit sauter à vingt pas l’épée du capitaine.
— Voilà! dit-il simplement.
Briqueville eu se voyant désarmé poussa un rugissement et voulut s’élancer sur son adversaire pour recommencer le combat corps à corps; les autres verriers s’interposèrent.
— Allons, monsieur de Briqueville, dit Loustel luimême avec son calme inaltérable, vous en avez assez. Rendez grâce à votre frère, qui m’a retenu au bon moment, car une seconde plus tard il eût été chef unique de la famille... Enfin, puisque vous ne l’avez pas tué, puisqu’il intercède en votre faveur, je veux me montrer bon compagnon à votre endroit. Prenez donc un de ces chevaux, et partez au plus vite. M. d’Helmières a du crédit dans la province, et la justice du roi pourrait désapprouver vos façons d’agir envers votre jeune frère, qu’il vive ou qu’il meure... Montez donc sur un de ces chevaux, et piquez des deux : c’est le plus sage.
— Quoi donc! permettrons-nous qu’un meurtrier et un ravisseur demeure impuni? s’écria Michaud tout à
lait rassuré depuis qu’il voyait Briqueville réduit à l’impuissance; il faut le livrer au bailli.
— Et moi, je m’y oppose, répliqua Loustel avec férmeté. A tort ou à raison, j’ai croisé le fer avec M. de Briqueville, et, après lui avoir fait cet honneur, je n’entends pas qu’on le traîne en prison... à moins, ajouta-t-il, qu’il ne profite pas du répit qu'on lui laisse et qu’il s’amuse à lanterner ici.
Briqueville sentait, en frémissant de rage, qu’il n’avait pas d’autre parti à prendre, et il se résigna subitement à la retraite.
— Cornebleuî messieurs, nous nous reverrons, dit-il d’un air sombre.
— Quand vous voudrez, rép. qua Loustel en haussant les épaules.
— A vos ordres, ajouta d’Hercourt, et souvenez-vous que je compte avoir mon tour.
— Et moi le mien, dit Michaud majestueusement.
Briqueville se dirigea vers la voiture sans même jeter un regard sur Robert, qui, épuisé de son dernier effort, était retombé mourant.
Le capitaine affectait d’abord de marcher avec lenteur ; il alla ramasser son épée, qu’il remit au fourreau, puis il accéléra le pas, quoique personne ne parût songer aie poursuivre. Tout à coup les verriers entrevirent dans les ombres du soir la pauvre Mathilde encore inanimée sur l’herbe, non loin de la chaise de poste.
— Où diable avions-nous l’esprit? s’écria Loustel; nous avons oublié la petite demoiselle, et ce galant est capable... Tenez, qu’est-ce que je disais?
En effet, Briqueville s’était aperçu de la faute de ses adversaires et n’avait pas manqué d’en profiter. Il prit Mathilde dans ses bras, la jeta sans ménagement dans la voiture ; puis, se tournant vers les verriers, il leur dit d’un ton de défi :
— Venez me la disputer maintenant, si vous pouvez.
— Nous sommes joués, dit Loustel ; allons, messieurs, ne le ménageons plus... ce n’est décidément qu’un gibier de potence!
Ils coururent tous vers le capitaine, qui, après s’être
assuré de sa proie, sauta en selle pour conduire luimôme la voiture.
Les verriers voyaient avec douleur l’impossibilité d’arriver à temps, quand une huée de Nicolas et un blasphème de Briqueville leur apprirent que l’entreprise du capitaine était manquée. Nicolas, en effet, après avoir vu son jeune maître revenir à la vie, avait songé à Mathilde et s’était glissé vers elle. Une sorte d’instinct l’avait poussé à dételer les chevaux, qui toutefois étaient restés au brancard par la force de l’habitude, et lorsque Briqueville les avait fouettés, ils étaient partis, mais sans entraîner la chaise de poste, qui demeura immobile avec son précieux contenu.
Briqueville jurait à faire abîmer la forêt; mais les verriers venaient sur lui, déterminés cette fois à ne pas l’épargner. Il se résigna donc à fuir seul, et se mit à galoper dans la grande avenue, suivi de l’autre cheval qui ne voulait pas quitter son compagnon. Bientôt ils disparurent dans les profondeurs du bois.
Alors les verriers songèrent à secourir les victimes de ce funeste événement ; Mathilde était toujours sans connaissance; quant à Robert, de rares ^ faibles gémissements prouvaient seuls qu’il vivait encore.