LE BLESSÉ
Quinze jours s’écoulèrent, La blessure de Robert de Briqueville ne s’était pas trouvée mortelle; le tranchant de l’épée, bien qu'il eût profondément lésé l'os du crâne, n’avait pas pénétré jusqu’aux organes essentiels à la vie. Toutefois, pendant ces quinze jours, le malheureux jeune homme avait eu constamment une fièvre violente accompagnée de délire. Il ne reconnais- ^t aucun de ceux qui l’entouraient ; il ne prononçait que des paroles incohérentes, provoquées par ses hallucinations de malade.
Un matin cependant, après une nuit assez calme, il promena autour de lui des regards étonnés. Il était dans une pièce qui paraissait spacieuse, mais des rideaux épais couvraient les fenêtres et enveloppaient le lit sur lequel il était couché. Il put seulement s’assurer que deux personnes, deux femmes, allaient et venaient dans la chambre avec précaution, échangeant de temps en temps quelques mots à voix basse.
Il essaya de se soulever pour continuer son examen, mais aussitôt il retomba sur l’oreiller et poussa un cri
LK GENTILHOMME VERBIER.
de douleur. A ce cri, uuede ses garde-malade se glissa sous ses rideaux, et il sentit une main délicate lui tâter le pouls.
— Mathilde, chère Mathilde, balbutia-t-il, estrce vous ?
On ne répondit pas et on continua de compter attentivement les battements de son artère; enfin on dit d’une voix mélancolique :
— C’est singulier, il n’a plus de fièvre, et pourtant on dirait que le délire dure encore... Toujours les mômes pensées, les mêmes visions !
— Ah I ce n’est pas Mathilde ! répliqua Robert en
soupirant. ■'
Après un moment de repos, il reprit :
— Où suis-je? Qui êtes-vous donc, vous qui me parlez? qu'est-il arrivé?
Ses gardiennes chuchotèrent, puis une d’elles s’empressa de tirer les rideaux de la fenêtre, tandis que l’autre écartait ceux du lit. Une grande lumière pénétra dans la pièce; par malheur, le cadet de Briqueville ne put d’abord en profiter; l’éclat subit du jour lui causait des douleurs intolérables, et il fut obligé de fermer les yeux. Quand il les rouvrit, quelques instants plus tard, on avait rabattu une partie des draperies, de manière â laisser la chambre dans une demi-obscurité. Cette chambre avait un mobilier en chêne, vieux et sombre, mais solide encore; des armoiries étaient sculptées sur le dos des fauteuils, sur les caissons des plafonds et sur le large manteau de la cheminée de pierre. Robert observa ces détails d’abord avec curiosité, puis avec une sorte de stupeur. Ses regards se. fixèrent particulièrement sur un tableau de religion qui décorait un panneau en face de lui, et tout à coup il dit avec émotion :
— Grand Dieu ! comment se fait-il que je me trouve au château de Briqueville et que je sois couché dans la chambre de feu mon père?
Ses gardiennes comprirent cette fois que décidément l’intelligence lui était revenue. Pendant que l’une se dissimulait derrière un rideau, l’autre s’approcha du malade et lui dit ;
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— Âllous I calmez-vous, Robert ; cela va mieux, je crois?... Que le bon Dieu soit loué!
— Quoi 1 chère Madelon, dit le cadet de Briqueville en reconnaissant la vieille gouvernante du défunt chevalier, est-ce bien vous? Je ne peux m’expliquer...
— Ne vous fatiguez pas la tète à penser, interrompit la vieille ; on vous expliquera cela plus tard. Le père Antoine va venir d’un moment à l’autre avec le prieur; ils verront ce qu’il convient de dire et de faire.
En même temps elle parla bas à sa compagne, qui répondit sur le même ton. L’attention de Robert se porta vers l’inconnue.
— Qui donc est caché là? demanda-t-il.
— Une personne, répliqua Madelon, à qui certainement vous devez la vie. Depuis qu’on vous a porté au château dans le plus triste état, elle ne vous a quitté ni le jour ni la nuit. Moi, je n'aurais pu résister à tant de fatigues; mais elle est jeune, forte, et d’ailleurs elle sait mieux s’y prendre que moi.
— Enfin, qui est-elle? demanda Robert avec une légère impatience.
L’inconnue sortit de sa cachette.
— Ne vous irritez pas, monsieur de Briqueville, ditelle avec douceur; me voici.
C’était Paola Vicenti, maigre et pâle à cause de ses récentes fatigues, mais plus belle que jamais et toute joyeuse à la vue do son bienfaiteur convalescent.
— Merci, bonne Paola! dit-il en lui tendant la main.
— Ah! vous vous ôtes enfin ressouvenu de mon nom! s’écria la jeune Italienne; jusqu’à ce moment vous m’aviez toujours appelée Mathilde.
Robert semblait vouloir encore demander quelque chose; mais Paola et Madelon le supplièrent de garder le silence. Aussi bien celle courte conversation l’avait épuisé; en dépit de lui-même il se tut, et ses yeux se fermèrent de nouveau.
Un bruit léger qui se fit à la porte de la chambre, et bientôt un nouveau chuchotement qui s’éleva dans la chambre olle-mème, vinrent le tirer de sa torpeur. Le
LË GËNmUOMHC VERRIER.
prieur et le père Antoine, debout devant le lit, écoutaient avec intérêt le rapport des deux garde-malade. Derrière eux on entrevoyait la tête ébouriffée du rousseau, qui s’efforçait d’écouter ce que l’on disait. Ambroise et le médecin paraissaient douter encore du changement favorable qu’on leur annonçait, quand Robert éleva lui-même la voix :
— Mon bon oncle, disait-il, vous ne m’avez donc pas abandonné?
Le père Ambroise courut vers son neveu et lui donna un baiser sur le front.
— Robert, mon enfant, lui dit-il avec amitié, vous voilà donc revenu â la vie ? Le ciel n’a pas voulu que le plus beau rejeton de la vieille souche fût arraché, il n’a pas voulu laisser au coupable un remords éternel... Gloria tibi, Domine!
Le père Antoine, de son côté, procédait à un examen scrupuleux pour constater le véritable état du blessé. Il lui tâta le pouls à son tour; puis il écarta les linges qui entouraient sa tête, dont la blonde et luxuriante chevelure était tombée depuis peu sous les ciseaux; sans doute le résultat de ces observations fut satisfaisant, car le médecin sourit.
— Eh bien ! cher père, demanda le prieur, c’est donc vrai?
— C’est vrai, mon révérend. La fièvre a cessé, tous les symptômes alarmants ont disparu; et comme nous avons affaire à un tempérament sain et robuste, dans huit jours notre jeune homme pourra courir les champs.
Cette assurance officielle fut accueillie avec des transports de joie de tous les assistants : Madelon leva les bras vers le ciel en poussant des exclamations bizarres ; l’Italienne, au contraire, s’agenouilla et pria la Madone avec ferveur. Quant à Nicolas, il se mit à gambader dans la chambre en battant des mains, et il disait en bas-normand :
— Ah! je suis joliment content, oui! Tous les marchands de chandelles du voisinage n’ont qu’à bien se tenir, car je leur chiperai un cierge pour chaque saint de l’église 1 Et que le goublin vienne me tirer la cou-
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LE GENTILHOMME VEKRIEB.
verture pendant la nuit! je m’en moque pas mal... M. Robert me défendra contre le goublin. Ab! mais M. Robert ne veut point qu’on chipe... non, il ne le veut point.
Il eût continué son monologue et ses gambades, si une taloche, administrée par la vieille Madelon en passant, ne l’eût renvoyé dans un coin, où il demeura immobile et silencieux.
Cependant Robert continuait d’observer avec étonnement tout ce qui se passait autour de lui.
— Par grâce! mon révérend père, demanda-t-il au prieur, ayez pitié de mon embarras; comment me trouvéje malade et alité au château de Briqusville, dans la chambre d’honneur? A qui donc appartient cette maison, aujourd’hui?
— On vous a transporté ici, mon enfant, répliqua le père Ambroise, parce que le château de Briqueville est l’habitation la plus voisine de l’endroit où vous avez été blessé. Le procureur Gaillardet, le nouvel acquéreur, sait votre séjour chez lui et l’autorise volontiers. Il a tenu, comme vous voyez, à conserver les anciens domestiques, et il laisse le logis entier à votre disposition. N’ayez donc aucune inquiétude; nul ne viendra vous déranger ici.
Le cadet de Briqueville semblait faire de grands efforts pour rassembler ses souvenirs.
— Attendez, murmura-t-il avec agitation; mon Dieu! est-ce un rêve ou bien une réalité? Dans la forêt... le soir, par un grand vent... emportait Mathilde, et je suis accouru pour la défendre... il m’a frappé'et je suis tombé mourant... Puis j’ai rouvert les yeux; il y avait là des hommes qui se battaient ; j’ai crié au moment où l’on allait le tuer... j’ignore le reste... mais lui, lui, qu’est-il devenu?
— Qui donc, mon enfant?
— Vous savez bien... lui, mon frère?
— Il s’est dérobé à l’indignation générale et à la ven-
geance des lois, répliqua le père Ambroise. Il agira sa-r gement'de ne jamais reparaître dans ce pays, où il est détesté. • . .
Ges souvenirs avaient beaucoup surexcité le malade; tout sou corps était frémissant, des teintes fiévreuses commençaient à reparaître sur ses joues décolorées. Sur un signe du père Antoine, le prieur se hâta d’interrompre cette conversation.
— Mon enfant, dit-il , on vous donnera plus tard les éclaircissements que vous pourrez souhaiter. Jusque-là songez uni(iuement à vous tranquilliser et à vous guérir.
— Une question encore, mon révérend père, dit le malade accablé, une seule... Qu’est-il arrivé de Mathilde... de mademoiselle d’Helraières?
— Elle est en bonne santé, sous la protection de son père, bien qu’elle ait été souffrante pendant plusieurs jours. Allonsl plus un mot, Robert; je n’y répondrais pas... Taisez- vous, je le veux !
Et l’on s’éloigna de son lit pour lui permettre de prendre du repos.
Le père Antoine déclara que le moment était venu de donner quelque nourriture au malade, afin de mener à bien la convalescence si heureusement commencée. Comme il prescrivait à Madelon et à Paola le régime à suivre désormais, Nicolas dit avec empressement :
— Révérend père, je me charge de fournir tout ce qui sera’ nécessaire à M. le cadet. Je sais où il y a des poulets gras , et j’en apporterai tant qu’on voudra, sans compter que je réussis très-bien à tuer des pigeons à coups de pierre.
— Malheureux enfant, dit le prieur avec sévérité, oses-tu bien proposer de nous associer à tes méchants tours et à tes maraudages? Tu mériterais d’être fouetté jusqu’au sang, si Ton n’avait pitié de ton ignorance et de l’abandon où tu as vécu jusqu’ici.
Cette verte semonce parut étonner le jeune vaurien.
— Mon révérend père, répliqua-t-il avec confusion, ce n’était pas pour moi que je voulais tordre le cou à un poulet ou abattre un pigeon : c’était pour M. Robert... Dites-moi un peu, est-ce que, depuis que M. le chevalier est mort et que l’autre est parti, ce n'est pas M. Robert qui est notre seigneur et le chef de la famille de Briqueville ?
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— Tais-loi... n’as-tu pas honte? — dit le prieur eu lui tournant le dos,
Nicolas demeura confus, et alla disposer pour le départ les mules sur lesquelles les deux moines étaient venus à Briqueville.
Le prieur s’était mis à causer bas avec Paola, qui paraissait lui demander une grâce.
— Allons! ma fille, j'y consens! ditenfinle père Ambroise à voix haute ; vous resterez encore trois ou quatre jours auprès de mon neveu, car aussi bien Madelon ne saurait se passer de vous; mais, ce délai expiré, vous ne pourriez prolonger votre séjour â Briqueville sans donner lieu à des interprétations qu’une fille honnête et pieuse doit surtout éviter.
Paola remercia humblement le prieur, et une joie mélancolique se peignit sur son visage. Le père Ambroise, après avoir fait à l’égard du malade certaines recommandations, donna un baiser au jeune homme endormi, et partit avec l’autre religieux en annonçant qu’ils reviendraient tous deux le lendemain.
Pendant le reste de la journée, Robert fut plongé dans une somnolence qui résultait de sou excessive faiblesse. Néanmoins, vers le soir, ayant pris quelques aliments légers, il recouvra un peu de force et en môme temps l’usage complet de ses facultés. Dans la chambre silencieuse, Paola Yicenti semblait épier son sommeil.
Il l’appela et elle accourut aussitôt.
— Bonne .Paola, dit-il en lui montrant un siège auprès de son lit, je ne peux supporter l’ignorance où je suis encore au sujet des faits qui m’intéressent le plus; ne consentirez-vous pas à répondre à mes questions ?
Paola lui représenta que ces explications pourraient lui causer une agitation dangereuse.
— Ehl ne voyez-vous pas, reprit Robert, que l’incertitude m’agite et me trouble plus encore que ne pourrait le faire la réalité?
Ainsi sollicitée, l’Italienne ne résista plus. Elle cou- ' naissait par son père toutes les circonstances de l’événement qui avait failli être si funeste au cadet de Briqueville, et elle se mit à les lui raconter en détail.
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Elle lui rappela d’abord comment le capitaine, désirant so venger d’une prétendue insulte, avait appris de Nicolas certaines habitudes de Mathilde; comment il était allé attendre la jeune demoiselle dans la forêt à sa sortie de chez la nourrice, et comment il avait tenté de l’enleveT, quand lui, Robert, « qui, » disait Paola en rougissant, «s’était sans doute trouvé là par hasard, » était accouru pour s’opposer à cette action infâme. Obligé par les verriers de renoncer ù son projet, Briqueville était parti sur un cheval de poste, et l’on supposait qu’il avait repris la route de Paris, car depuis ce moment on n’avait plus eu de ses nouvelles. Quant à Robert et à Mathilde, les deux victimes de cette criminelle tentative, les verriers, assistés bientôt de quelques bûcherons, avaient songé à les transporter au château d’Helmières; mais le baron, qu’on avait prévenu à la hâte, avait prié qu’on ne le chargeât pas de deux malades, sa fille réclamant exclusivement ses soins. On attribuait aussi ce refus à un sentiment exagéré des convenances, et peut-être à une rancune de M. d’Helmières contre les Briqueville aîné et cadet. Quoi qu’il en fût, Mathilde, qui commençait à reprendre ses sens, avait seule été transportée à Helmières, et les verriers, sur les demandes instantes de Nicolas, avaient porté Robert au château de Briqueville, où se trouvait encore la vieille Madelon, et dont le propriétaire habitait la ville voisine.
— Quant à moi, continua Paola Vicenti en baissant les yeux, pénétrée de reconnaissance pour les services que vous nous avez rendus, j’ai sollicité la faveur dedeve-nir une de vos garde-malade; cette faveur ne m’a pas été refusée : j’ai donc pu demeurer auprès de vous, et j’ai attendu avec anxiété la crise favorable qui vient enfin de se manifester.
— Je le sais, bonne Paola, répondit Robert affectueusement; j’avais seulement une perception vague de ce qui se passait autour de moi; cependant je me souviens de vous avoir vue sans cesse à mon chevet, et je vous prenais tantôt pour une autre personne... absente. J’ai contracté bien des obligations ces derniers temps : d’abord envers vous, dont les soins généreux, les attentions dé-
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licates ont tant contribué à ma guérison ; puis envers ces braves verriers, qui ont délivré mademoiselle d’Helmières lorsque j’étais incapable de la défendre davantage; enfin envers ce petit Isicolas, que je considérais comme un vaurien malfaisant, et dont le dévouement pour, moi s’est manifesté d’une manière si éclatante.
— Oui, oui, monsieur de Briqueville, il vous aime bien aussi, répondit Paola chaleureusement; si vous saviez quelles terreurs il éprouvait quand votre vie était en danger 1 Cet enfant, malgré ses habitudes vicieuses, a vraiment un cœur d’or et le moindre effort de votre part suffirait peut-être pour le tirer de la mauvaise voie.
— Bien, bien, j’y songerai, Paola. Hélas! pauvre comme je suis, je ne peux guère autre chose en sa faveur... Mais il reste encore un point à éclaircir, et je ne saurais vous exprimer quel intérêt j’y attache... Pendant ma maladie, M. d’Helmièfes ou... quelqu’un de sa maison n’aurait-il pas envoyé demander de mes nouvelles ?
Paola hésitait à répondre.
— Je crains de vous affliger, monsieur le cadet, mais, à ma connaissance, personne ne s’est informé de vous, pendant votre maladie, de la part du baron ou de la part de sa famille.
— En êtes-vous bien sûre, Paola?
— Très-sûre, monsieur, et, s’il faut le dire, cette in- . différence a frappé tous vos amis, car elle ressemble à de l’ingratitude.
— Le baron, soit, murmura Robert avec douleur; mais Mathilde... Mathilde 1
Il se cacha le visage dans ses mains, et ne prononça pas une parole du reste de la soirée. Cette indifférence du baron d’Helmières et surtout de sa fille fut la préoccupation constante du cadet de Briqueville pendant plusieursjours; néanmoins sa convalescence avançait rapidement, si bien qu’il put bientôt se lever et faire quelques tours dans la chambre avec le secours de Paola ou de Madelon. Sa blessure était complètement cicatrisée et tout danger semblait passé. Aussi un jour avait-
LK GENTII.llüMMK VERRIER.
il été désigné par le prieur où Paola, dont les services n’étaient plus nécessaires à.Briqueville, devrait retourner à Roquencourt, et il avait été convenu que son père viendrait la chercher après avoir achevé sa journée à la verrerie. Ce jour-là, à mesure que le moment approchait de quitter le château, Paola paraissait plus inquiète et plus agitée. Assise au coin du feu, en face de Robert, elle le regardait parfois à la dérobée, et de grosses larmes remplissaient ses yeux; mais le cadet demeurait sombre et rêveur, sans remarquer le chagrin mal dissimulé de sa compagne. Une personne étrangère à la maison, qui venait d’entrer dans la première pièce, fit diversion à cette scène muette; c’était sans doute une visite. En effet, Madelon ne tarda pas à introduire la mère Franquette. Rien ne saurait peindre la joie de Robert à la vue de la nourrice de Mathilde; il se leva convulsivement du grand fauteuil de bois où il était assis en s’écriant :
— Ah ! je savais bien que cet oubli ne pouvait durer! Enfin vous voici, mère Franquette, et soyez la bienvenue... Vous allez me parler de ceux qui occupent toutes mes pensées!
La bonne femme semblait embarrassée; elle examina Robert, si maigre et si pâle, et elle dit en patois :
— Pauvre garçon ! comme il a souffert !... Cependant, monsieur de Briqueville, ne vous hâtez pas de vous réjouir; l’objet de ma venue n’est peut-être pas celui que vous supposez.
Robert, alarmé par ce début, était retombé sur son siège.
La mère Franquette, après avoir jeté un regard curieux sur Paola, immobile à l’autre extrémité de l’immense cheminée, s’assit elle-même et poursuivit :
— Ne croyez pas, monsieur Robert, que l’on ne se soit pas soucié de vous à Helmières. On n’a pas envoyé demander de vos nouvelles, il est vrai, maison connaissait votre état jour par jour, et l’on s’est réjoui d’apprendre que vous étiez enfin en voie de guérison.
— A la bonne heure, mère Franquette ! s’écria Robert dans le même patois, qu’il parlait facilement; il m’était
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trop douloureux de songer que M. d’Helmières et 1
Mathilde me délaissaient sans pitié.
— On pense à vous et l’on parle de vous là-bas, reprit la nourrice, mais, encore une fois, non pas comme vous le désireriez... Tenez, monsieur Robert, je ne sais pas employer les finesses du langage pour dire les choses et je m’acquitterai tout simplement de la mission qu’on m’a confiée : si donc vous conservez encore des espérances au sujet de Mathilde, il faut y renoncer définitivement.
— Oui vous a chargé de m’apprendre cela, mère Franquette ? demanda le cadet de Briqueville d’une voix tremblante.
— M. d’Helmières en personne.
— Il sait donc... on lui a dit...
— Après ce qui s’est passé, j’aurais été inexcusable de ne pas avouer la vérité à M. le baron. Quand je lui révélai l’entente secrète qui existait entre vous et la petite, il entra dans une colère horrible; il se répandit en imprécations contre vous, contre votre frère. Il eut plusieurs longues conversations avec Mathilde, et il lui signifia qu’il ne consentirait jamais à ce mariage.
Bien plus, les anciens projets d’alliance avec la famille de Vergnes ont été repris, et Ton espère que, en fille soumise et qui chérit son père, Mathilde finira par y donner son assentiment. Ce matin donc, M. le baron, en apprenant que vous étiez enfin à peu près guéri de votre blessure, m’a mandée au château et m’a chargée de venir vous trouver : il vous invite à oublier des enfantillages que vous paraissiez disposé à prendre au sérieux. Mille obstacles s’opposeraient à une pareille alliance, et le principal est dans le dernier événement, qui rend désormais impossible toute espèce de rapports entre les familles d’Helmières et de Briqueville. Mon maître aimerait mieux , dit-il, étrangler sa fille de ses propres mains que de lui permettre d’épouser un homme qui porte ce nom odieux. Il compte donc que vous saurez vous soumettre à la nécessité, et que vous ne chercherez pas à revoir Mathilde, dont les démarches, du reste, seront à l’avenir soigneusement surveil-
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LR GENTILHOMME VERRIER.
lées... Il m’en coûte de vous dire cela, monsieur Robert, poursuivit la mère Franquette en voyant la consternation et l’affliction du cadet de Briqueville, car j’aimais bien^votre mère et je vous ai vu tout enfant. Mais j’aime encore mieux ma chère Mathilde et monseigneur le baron d’Helmières.
Robert fut pendant quelques instants incapable de parler.
— La colère aveugle de M. d’Helmières contre moi m’afflige sans m’étonner, reprit-il enfin; mais Mathilde, bonne nourrice, Mathilde connaît-elle le message que vous ôtes venue remplir auprès de moi?
— Elle le connaît, monsieur Robert; elle était présente tout à l’heure quand M. le baron me donnait ses ordres... Elle pleurait, mais elle ne disait rien.
— Elle ne vous a chargée d’aucune commission particulière?
— D’aucune.
— Quoi ! elle ne vous a pas confié... quelque chose pour m’être rendu?
— Rien... Mais je vous comprends, monsieur le cadet: il s’agit, n’est-ce pas? de l’annéau de votre mère. Malheureusement, Mathilde l’a perdu dans la forêt, le soir où elle faillit être enlevée par votre méchant frère. N’osant mettre cet anneau à son doigt, elle le portait suspendu à son cou par un ruban ; le ruban fut brisé dans la lutte, et. la bague a disparu depuis ce moment.
— Elle l’a perdue! répéta Robert avec désespoir; et vous croyez, mère Franquette, que si mademoiselle d’Helmières avait encore possédé cet anneau, elle vous eût chargée de me le remettre ?
— Sans aucun doute, monsieur Robert; la pauvre petite n’est pas en état de résister aux volontés de M. le baron, qui se montre si fort irrité contre vous et. toute votre race... Aussi, quoique je ne puisse vous restituer votre anneau, vous devez considérer comme entièrement rompue la promesse dont il était le gage.
— - Par grâce, mère Franquette, ne me trompez pas!... Les sentiments que vous m’exprimez sont-ils bien ceux de mademoiselle d’Helmières?
— Ceux de Mathilde et ceux de son père, répliqua la nourrice.
Le cadet de Briqueville demeurait comme écrasé sous le poids de sa douleur, la tète penchée sur sa poitrine.
— J’avais laissé à Mathilde la faculté de retirer sa parole, dit-il d’une voix brisée; je n’ai pas le droit de lui adresser des reproches... Mais, bon Dieu! ajouta-t-il dans un transport de désespoir, pourquoi m’a-t-on rappelé à la vie quand j’étais près de mourir, et de mourir pour elle?
Il était suffoqué par les sanglots. La nourrice paraissait éprouver pour lui une pitié réelle ; aussi se mitelle à lui débiter les encouragements et les consolations que la vieillesse tient en réserve pour les peines d’amour, qu’elle ne comprend plus; Robert ne répondit pas et ne semblait môme pas l’entendre.
La bonne femme eût peut-être continué longuement ces banalités inutiles, quand Paola s’approcha d’elle tout à coup. Paola, grâce à l’instinct particulier de son sexe, avait deviné le sujet de cette conversation, et son œil ardent avait saisi les plus imperceptibles nuances sur le visage des interlocuteurs. Elle dit à la nourrice d’un *on impatient, presque dur :
— A quoi bon le tourmenter davantage? Votre lâche n’est-elle pas accomplie? Vous le tuez en retournant ainsi le poignard dans sa plaie... Laissez faire le temps et le zèle de ses amis.
Franquette était interdite en voyant cette inconnue, à la mine irritée, intervenir ainsi. Néanmoins elle fit ses préparatifs de départ.
— Adieu donc, monsieur de Briqueville, reprit-elle; que devrai-je dire pour vous à M. le baron?
— Dites-lui, répliqua Robert dans un transport de douleur, dites-lui qu’il m’a rendu le plus malheureux des hommes.
La nourrice allait peut-être encore lui adresser des consolations importunes, mais Paola la congédia par un geste brusque, et Franquette s’empressa de sortir en jetant sur la gardienne de Robert des regards de soupçon et de colère.