NAPOLÉON
« Cent évêques et vingt cardinaux, le Sénat, le Corps « législatif, les maires des bonnes villes, les représentants « de l'Europe remplissaient l'enceinte sacrée où l'enfant « impérial devait recevoir les eaux du baptême.
« Quand le Pontife eut achevé la cérémonie et rendu le « roi de Rome à la gouvernante des enfants de France, « Mmc de Montesquiou, celle-ci le remit à Napoléon qui, le « prenant dans ses bras et l'élevant au-dessus de sa tête, « le présenta ainsi à la magnifique assistance avec une « émotion visible qui devint bientôt générale. »
Victor Hugo, l'homme dont la vie pourrait aussi se résumer d'un mot et d'un geste : Moi! a bien saisi et fixé ce geste de l'empereur dans son admirable ode : Napoléon II.
Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine, Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine
S'étaient enfin ouverts !
Et l'enfant, soutenu par sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,
Rayonnait au travers !
Le père avait vaincu l'invincible empereur : Un sentiment humain, un seul et le geste s'était montré.
Ce geste, de Moltke qui savait se taire en sept langues, ne l'a môme pas eu.
Tandis que Napoléon, tout à son acte génial, immense, surhumain, méprisait cette chose humaine, le geste, de Moltke, lui, n'en soupçonna môme pas l'existence.
Le geste ! eh à quoi bon? est-ce que cela est mathématique? est-ce que cela peut servir dans l'art de la guerre?
Ouvrons les mémoires de 1870 du feld-maréchal prussien: ils ne contiennent pas une phrase, pas un mot qui se puissent accompagner d'un geste ou qui en provoquent un.
Lisons par exemple comment s'est faite l'union du Sud avec le Nord de l'Allemagne contre nous et comment tout cela a été mobilisé?
« Après que V Autriche eût été exclue de la Confédération germanique, la Prusse en avait pris seule la direction elle avait préparé une union plus intime avec les Etats de r Allemagne du Sud.
« Chaque année, la mobilisation de Vannée de la Confédération du Nord avait été élaborée à nouveau et adaptée à la situation du moment : toutes les dispositions la concernant étaient prises en commun par le ministre de la guerre et le grand état-major. Toutes les autorités civiles et militaires étaient tenues au courant des choses qu'il importait qu'elles sussent. De plus, les chefs des états-majors du Sut/ étaient venus (i Berlin, et dans des conversations intimes on était tombé d'accord sur certains points essentiels.
« Du moment que F entente s'était faite, on put prendre
les dispositions qu'elle rendait nécessaire. Pour tous les corps de troupe, on élabora le plan des transports et les tableaux de marche, on fixa à chacun (Veux le Heu d'embarquement, le jour et Vheure du départ, la durée du voyage, les .stations de repos et le point de débarquement. Dans la région où devait avoir lieu le point de concentration, les cantonnements étaient nettement délimités par corps d'armée et par divisions ; Von avait en outre prépare Vétablissi ment de magasins. Aussi, quand la guerre éclata réellement, il
suffit que le roi signât un ordre pour que cette vaste mobilisation suivît son cours, sans que rien vînt F entraver. On n'eut pas besoin de modifier en rien les dispositions quon
avait prises , on n'eut qu'à exécuter ce quon avait mûrement pesé et préparé d avance. »
Y a-t-il un geste, une lueur, un trait de plume plus large dépassant l'autre, un mouvement spontané, quelque chose enfin dans cette période de vingt-cinq lignes qui met deux
millions d'hommes sous les armes? Non, rien! Pas un cli-
LE CKSTE
Il ne méprise rien, celui-là , il n'est pas surhumain ou simplement génial , il fait Je grandes choses d'une façon étriquée ; aussi n'a-t-il eu ni envolées, ni défauts, partant pas de chute.
Bazeilles brûle, Balan brûle, le calvaire d'Illy est jonché des cadavres de la garde royale; dans l'action, pas plus que dans Técrit, Moltke ne bouge.
— Combien d'hommes tués dans les escarmouches préliminaires? Six mille? C'est le moment de commencer la deuxième partie du mouvement tournant ; d'ailleurs il est très précisément cinq heures trois minutes du matin et, sans un geste, en vertu seulement d' 'une direetive générale de la veille, à cinq heures trois minutes du matin le prince Georges de Saxe porte en avant une avant-garde de sept bataillons depuis Donzy, qui à sept heures pénètre dans la Moncelle; à dix heures, la garde prussienne atteint le cours supérieur de la Givonne, pendant que quatorze batteries du \T corps prennent position au sud-est sur les hauteurs de Menge ; à cinq heures du soir, enfin, les Allemands se rendent maîtres de la forêt de la Garenne; tout est fini. Nous sommes enveloppés. De toutes parts l'artillerie crache ses schrapnels sur nous.
Pendant ce temps, la France agonisante a eu un dernier et suprême geste, un acte d'héroïsme inoubliable que sa cavalerie a fait simplement.
Pour sauver l'honneur, les preux sont entrés dans la fournaise dont ils savent qu'ils ne doivent plus sortir, arrachant au vieillard, au futur empereur allemand qui les regarde des hauteurs de Fresnois, un geste qu'il ne peut retenir et, un cri : « Ah ! les braves gens ! » ,
LES (ili.VMtS HOMMES DEVANT [. K GESTE
Ah! oui, les braves gens!
Pendant ce temps, Moltke a-t-il fail un geste? Non. Pas plus qu'au moment où le général baron Reillc monte la colline à la rencontre du roi de Prusse pour lui remet Ire la lettre autographe de l'empereur traitanl de La capitulation.
La peinture allemande nous a conservé ce momenl el ce geste en une grande toile dans le mur <le la salle du premier étage du musée de la guerre à Berlin, unter den Linden.
En haut de la colline, le groupe des officiers prussiens du grand état-major est là. Un peu en avant, le roi ; derrière lui. à sa gauche, le Kronprinz, puis Bismarck, enfin les officiers, ions raides, droits, gourmés, sanglés dans leurs tuniques donl le col leur enserre le cou, les yeux fixés sur ce général français, aux cheveux blancs coupés ras, qui gravil vers eux, les jambes
molles dans ses pantalons hasanes. l'attitude surbaissée de
l'homme qu'une douleur contenue étreint. La main gauche le long du corps lient le képi cl La cravache; de la main droite, il tend la lettre qui contienl la destinée de ISO.OOO braves gens ! Le geste el L'attitude du général français sonl bien ceux du vaincu devanl le vainqueur, non sans noblessi ni sans fierté.
Mais tout cela esl pâle el Hou .
Est-ce intention du peintre, ou seulemenf impression d< celui qui regarde, surtout s'il esl Français? Mais un coin du tableau active el fascine le regard. Au loin, dans un nuage de fumée bleue du canon, Bazeilles brûle, el sur ce fond une silhouette d'homme se profile, immobile, la main sur le pommeau de l'épée, debout .
Il n'a ni un geste, ni même un regard pour le vaincu.