CHAPITRE V
DEPART DE HEN RI. — SITU ATIO iN DE GIFFARD.
Henri ne jouit pas long-temps du bonheur de voir sa tante et sa cousine. Lorsque le jour de son départ pour l'armée fut fixé , vainement la bonne madame Lefèvre essayât-elle de cacher son trouble; les larmes la suffoquaient ; mais ce fut à ce moment qu'il s'opéra un grand changement dans l'âme de la jeune Rose. Elle ne s'était montrée jusque-là qu'une enfantbonne, aimable, naïve; les nobles sentimens de son cousin lui donnèrent de la force et du caractère. Elle comprenait à la veix de Henri tout ce que le jeune militaire devait à sa patrie. Les
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sages leçons de morale et de courage que son père lui avait données dans son enfance , en les mettant avec un soin judicieux à la portée de son âge , se retraçaient à son esprit. Cultivant les arts dès ses plus jeunes années, elle avait de l'exaltation et de Tamour de la gloire. Le moment où , en apprenant le nouveau et prochain départ de son cousin, elle avait dans son trouble laissé tomber sa palette, fut pour ainsi dire son dernier acte de faiblesse. Lorsque madame Lefèvre cherchait s'il n'y avait pas quelque moyen de retenir son neveu. Rose se taisait, ou si sa mère l'interrogeait: ce Ma mère , disait-elle, ne )) songeons pas à détourner Henri de son :» devoir. »
J'arrivai chez madame Lefèvre au moment où Henri en uniforme de vovaae était venu faire ses adieux. A l'instant du départ, la pauvre tante voulut se lever, pâlit et retomba tremblante sur sa chaise : (( Maman , lui dit sa fille en passant un
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bras autour d'elle et tendant l'autre main à Henri , « il reviendra digne de nous. » Ses yeux fixés sur Henri étaient étincelans; elle ne pleurait pas. Henri avec transport baisa la main de sa cousine , embrassa sa tante , et les quitta précipitamment. Les regards des deux femmes le suivirent jusqu'à la porte de la cbambre. Ceux de madame Lefèvre étaient remplis de douleur; ceux de Pvose semblaient donner au jeune homme un noble encouragement. La bonne tante n'entendait pas, n'écoutait pas les consolations de sa fdle; elle sortit un moment. A peine Rose se trouva-t-elle seule avec moi qu'elle fondit en larmes ; sa force, et non son courage,étaitépuisée. Elle n'avait pleuré ni devant sa mère ni devant son cousin; seule avec moi, elle s'abandonnait à sa peine. H lui fallut bientôt sécher ses larmes. Sa mère rentra un livre de prières à la main ; la religion et les discours de sa fille calmèrent un moment ses alarmes.
Cependant j'étais venu à Paris pour faire
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valoir mes fonds et mes tnlens. Mon petit trésor était encore intact, grâce aux libéralités de IM. de Rinville , qui m'avait fait comprendre en qualité d'inspecteur dans les frais de la fête qu'il avait donnée à Fimpératrice. Je pensai que dans les circonstances oii nous nous trouvions , il fallait garder mon argent, et tirer parti de mon industrie. Je sollicitai M. de Rinville et d'autres pour obtenir une place, un emploi quelconque : ce n'était pas seulement pour satisfaire mon ambition, c'était pour vivre sans toucher à mes billets de banque.
En attendant, je continuais d'observer l'esprit public parmi les habitués de la maison que j'habitais, et... pour passer le temps en vieux petit maître , je courtisais madame Belamy mon hôtesse, et sa fdieule Jeannette, ma belle compagne de voyage, qui s'était mise bien vite au courant, et faisait les honneurs du comptoir avec autant d'aisance que madame Belamy.
Les gens du quartier arrivaient à Teslaminet, graves et bien renfermés en euxmêmes pour jouer au billard , boire ou fumer. Lorsque la bière , le vin ou le jeu les avaient animés , ils devenaient plus communicatifs. Essaierai-je de peindre d'après eux l'opinion du peuple de Paris? Une grande population, surtout dans un moment de crise, a-t-elle une opinion? elle en a cent , elle en a mille; c'est sa pbysionomie et non son opinion qu'on peut saisir. Eh bien! l'empereur depuis ses revers avait beaucoup perdu d'amis, avait acquis beaucoup d'ennemis. Il y avait un grand effroi des étrangers dans la classe si nombreuse des âmes faibles, une irrande horreur des étranj^ers dans les aines patriotiques. Peu, bien peu de personnes encore songeaient à un changement de gouvernement ; cependant nos anciens princes apparaissaient à quelques-uns comme un salutaire intermédiaire entre les alliés et Napoléon. On désirait, et on craignait tour
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à tour le triomphe de Fempereur et le triomphe de ses adversaires ; mais on continuait d'être soumis et même empressé de se montrer soumis. On murmurait dans l'intérieur , on était plein de zèle en public. Il V avait un mécontentement vague, un malaise général et individuel, une vive inquiétude, une incertitude pénible, et toujours cette servilité , cette servilité complète à laquelle quinze ans d'habitude nous avaient façonnés.
Madame Belamy était une fanatique de Napoléon. L'empereur était son dieu : il y avait dans toutes ses chambres des gravures , des bustes, des images de Bonaparte; elle s'indignait si on semblait douter du génie et de l'infaillibilité du grand homme. Dans les âmes vives et peu éclairées , l'enthousiasme est toujours extrême, et devient bientôt un fanatisme obstiné. Madame Belamy avait perdu un frère dans la retraite de INIoscou; mais qu'importe? Son frère ne devait-il pas son sang à son prince ? Sur
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un léger soupçon très-mal fondé, un ancien ami, son bienfaiteur, avait langui plusieurs mois dans une prison d'état; mais qu'importe? Pouvait-on prendre trop de précautions pous le salut du héros ? Je crois en vé rite que si elle n'avait pas eu un peu trop d'embonpoint , madame Belamy aurait pris des habits d'homme pour aller combattre. Avec quelle ardeur je faisais de l'enthousiasme pour l'empereur auprès de ma chère hôtesse ?
La fdleule Jeannette ne songeait qu'à plaire et à faire la coquette. H en résultait une grande mobilité dans ses opiriions.
Tour à tour elle était pour ou contre Napoléon. Comme je plaisantais avec elle *sur les affaires politiques! comme je me moquais avec elle du culte religieux que madame Belamy avait voué à son héros !
Je ne tardai pas à m'apercevoir des grands progrès que j'avais faits sur le cœur de madame Belayiy, grâce à mes exclama-
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lions en l'honneur cîii régime impérial. Elle m'aimait tant qu'elle devint jalouse de mes politesses pour sa filleule. Bientôt elle trouva le moyen de placer !a jeune personne dans une autre maison, toujours en qualité de demoiselle de comptoir. Cette ci-rconstance me fît considérer mon hôtesse avec plus d'attention. Je Tavais peu remarquée pendant que j'étais son directeur; me trouvant son locataire, je la remarquai davantage. Son aimable embonpoint déguisait assez bien ses quarante ans. Elle n'avait ni amant ni mari ; elle me semblait fort agréable, et croyant voir que sa maison était un fort bon établissement , je redoublai de courtoisie pour elle. A mesure que ma liaison avec madame Belamy devenait plus intime , les habitués redoublaient pour uîoi d'égards , de respect et de confiance ; et moi, je prenais déjà dans l'estaminet un Ion capable; je me donnais des airs de maître de maison.
On venait de nommer les officiers de la
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nouvelle garde nationale; on y avait créé des places soldées d'adjudant de bataillon; elles devaient être remplies par d'anciens militaires. M. de Rinville, dont j'allai reclamer la protection , et à qui je rappelai que j'avais combattu à ses cotés, n'eut pas de peine à me faire nommer. Je me gardai de dire dans mon bataillon, et surtout à madame Belamy, que c'était parmi les émigrés que j'avais fait la guerre. J'arrangeais d'une manière assez vraisemblable le récit de mes hauts faits pendant mes campagnes patriotiques.
Mes épaulettes ajoutèrent encore aux sentimens de cette obère madame Belamy et à la considération qu'avaient pour moi les habitués de l'estaminet.
En 1 789 , les petits maîtres de la cour qui composaient les états majors de nos armées ont pu se moquer de la tournure de nos gardes nationaux; en 181 4, il était bien peu de bourgeois en France qui ne sussent
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porter l'uniforme, et notre état-major de gardes nationaux, formé à la hâte, improvisé pour ainsi dire, avait déjà une très-bonne tenue militaire.