FEVRIER ET MARS
Après vingt-cinq ans, la garde nationale reparaissait aussi utile , aussi patriote sous l'empire qu'elle l'avait été dans le commencement de la révolution. Au premier signe, il y eut un zèle presque unanime parmi tous les citoyens ; presque tous s'empressèrent de se montrer en uniforme : la première revue fut déjà nombreuse et brillante. Il y eut un tel concert de plaisanteries contre le petit nombre de bourgeois qui se refusèrent à faire le service , qu'il fallut bien qu'ils se montrassent aussi zélés que leurs camarades. Dans ce bon pays de France, quand il s'élève deux partis, un
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point bien essentiel pour triompher, c'est de prendre l'initiative de la raillerie ; le parti qui parvient le premier à se moquer de l'autre est presque toujours sûr du succès. Que de services la garde nationale de i8i4 a rendus à la France pendant les deux invasions, pendant ce choc, ces divisions si acrimonieuses des opinions!
Et cependant , cette différence d'opinions existait entre les individus qui composaient la garde nationale. Les opinions s'y divisaient et s'y subdivisaient en mille nuances. Toutes ces nuances disparaissaient dès qu'on était sous les armes. Chacun , oubliant son opinion particulière , ne voyait que le but général de l'institution. Chacun, en raisonnant son devoir, pratiquait, accomplissait son service avec autant de zèle, de dévouement et de ponctualité que les soldats les mieux disciplinés peuvent en avoir en s'acquittant de leurs devoirs aveuglément et sans les raisonner.
Un nuage sombre et menaçant était
étendu sur toute la France. Déjà Foragi' avait éclaté sur plusieurs de nos provinces; tout Paris était dans la stupeur; plus de jeux , plus d'assemblées , plus de bals; les spectacles étaient déserts; eh bien! chaque bourgeois semblait, pour ainsi dire, déposer sa tristesse en entrant au corps-de-garde. On faisait avec une exactitude scrupuleuse sa faction , sa patrouille ; mais les intervalles , au lieu d'être donnés au sommeil y étaient consacrés au plaisir. Le service était organisé de manière qu'une compagnie toute entière était réunie dans un même lieu. Chaque corps-de-garde ne renfermait que des amis, des gens de connaissance, et ressemblait à une réunion de famille ou de bon voisinage. On ordonnait un grand repas au traiteur voisin ; les riches faisaient venir de chez eux du vin et des liqueurs ; on jouait à la bouillotte qui commençait à passer de mode , et à l'écarté qui commençait à devenir à la mode. On offrait du punch aux rondes et aux pa-
trouilles qui venaient visiter le poste. Ce fut dans une de ces visites que je vis le comédien Durosay; il était caporal commandant d'une patrouille. Nous nous rappelâmes^ que nous nous étions rencontrés ainsi en 1789. « Ah ! me dit-il, nous étions » jeunes alors; aujourd'hui , voilà la vieil- » lesse qui s'approche : nous avancions , » nous reculons; mais qui sait? nos enfans » avanceront peut-être, » On peut dire qu'à Paris , pendant l'hiver de 181 4, il n'y eut de gaieté que dans les corps-de-garde. Ma place d'adjudant n'était pas très-lucrative ; mais je la trouvais très-agréable. Il y avait bien quelques camarades qui me dédaignaient comme un salarié, ou se défiaient de moi comme d'un homme placé par l'autorité; mais laplupart m'estimaient, me recherchaient , me régalaient. Adjudant soldé d'un bataillon de militaires sans solde, leur serviteur, leur complaisant plutôt que leur officier, par calcul, par prudence et suivant l'habitude de toute ma
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vie , au milieu de nos entretiens confidentiels , j'abondais dans le sens de chacun. Quelle présence d'esprit, quelle mobilité, quelle souplesse , quelle agilité il me fallait pour me tourner et retourner vers celui-ci , vers celui-là , de l'un à l'autre , sans choquer personne, et au contentement de tout le monde !
Bientôt nous vîmes passer presque tous les jours sur les boulevards, des colonnes de prisonniers ennemis , et en même temps , des soldats français blessés. Pendant une de ces tristes marches, je rencontrai madame Lefèvre et sa fille. Leurs yeux étaient pleins de compassion ; elles avaient peine à se soutenir mutuellement. « Grand Dieu ! me » dit Rose, si Henri était prisonnier! s'jl » était blessé! s'il était tué !... »
Déjà beaucoup de femmes effrayées , avaient pratiqué des cachettes, pour y mettre en sûreté leurs effets les plus précieux. Madame Belamy s'irritait ou se moquait de ces précautions pusillanimes et in-
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jurieuses pour l'empereur. Il me semblait cependant que plusieurs meubles avaient disparu de son appartement.
Un jour, dans son salon, je la pressais tendrement de récompenser mon amour par le don de sa main ; elle était émue , elle me laissait entrevoir qu'après le dénoûment des affaires publiques, elle ne serait pas éloignée de céder à mes vœux ; je la remerciais avec transport.... Soudain j'entends une pendule sonner l'heure ; il était midi; je regarde; il n'y avait pas de pendule dans la chambre ; la sonnerie semblait partir d'un mur en face du canapé cil nous étions assis. Madame Belamy devient pâle , tremblante : « Ah ! grand Dieu ! » s'écrie-t-elle, j'ai oublié qu'elle était » montée pour quinze jours! » Tout en se moquant des autres, la bonne dame avait fait une cachette , et , dans son trouble , elle y avait mis sa pendule , sans se souvenir que l'horloger était venu la veille. Jugez combien ses effets auraient été à l'abri du
pillageavec une pentlulequi sonnait l'heure, la demie et le quart! Elle s'empressa île changer de cachette, et surtout d'arrêter la sonnerie de sa pendule.
« Diable ! me dis-je, si les partisans les )i plus enthousiastes de Bonaparte croient )) devoir cacher leurs effets, que doivent » donc faire ceux qui ne partagent pas » tout-à-fait leur admiration et leur con- » fiance? »
Je changeai mes billets contre de For ; je cachai mon or dans un coin de ma chambre... puis dans un autre... j'aurais voulu l'enfouir ; mais où ? Pas un pouce de terrain à moi!... J'étais fort embarrassé.
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