M. DE RINVILLE DANS LES PREMIERS MOIS DE
Le soir même, je crus avoir trouvé un fort bon emploi de mes fonds. Bien rassuré par la sécurité du marquis, par l'ambition du général Dérigny , par le courage du jeune Henri , je ne doutais pas des succès de Napoléon. Un des habitués du café de madame Belamy, moitié homme de lettres, moitié homme d'affaires , me parla d'un nouveau journal qui allait bientôt paraître sous le titre de Couirier des armées, dans lequel il devait être employé, et qui serait protégé , soutenu par le gouvernement.
<( Entreprise excellente ! disait-il. Avant la
» fin de la campagne , les actionnaires au- » ront fait leur fortune. » Je me souvins du rôle actif et brillant que j'avais joué après la terreur dans le journal de M. de Yolnis; ne devais-je pas en jouer un plus beau dans un journal dont je serais actionnaire ! (( Ya-t-il encore des actions à pren- » dre? » dis-je à l'habitué de l'estaminet. — a Oui , mais il faut se hâter ; on nous » fait des demandes de tous les côtés. » Le lendemain matin, il me conduisit chez le directeur de l'entreprise. Je fus enchanté de l'accueil que me fit cet homme; les explications , les renseignemens qu'il me donna redoublèrent ma confiance. Il fut convenu que monsieur le directeur ferait rédiger les actes dans la journée, et que, le jour suivant , j'irais les signer et verser mes fonds. \
Je me rendis chez M. de Rinville: c'était le jour de la fête dans les petits appartemens. Henri n'avait pas manqué de venir déjeuner avec son père. J'arrivai vers la
fin du déjeuner: le père et le fils étaient seuls. Je fus bien surpris de voir M. de Rinviile, toujours si fat et si content de lui-même , soucieux , inquiet et quelquefois plongé dans la rêverie. Il témoignait toujours une vive tendresse à Henri; il souriait , ou plutôt il essayait de sourire aux mots affectueux du jeune homme ; mais bientôt il retombait dans la méditation. Henri parla de son prochain départ pour l'armée; il s'exprimait avec chaleur sur le noble devoir qu'il allait remplir. JM. de Rinviile hocha la tête, leva les yeux au ciel , haussa les épaules, (c Oh ! vous au- » très jeunes gens , dit-il , vous voyez tout » en beau. Tu te crois déjcà vainqueur; » mais moi , qui ai de l'expérience... As-tu » bien fait de retirer l'offre de ta démis- » sion ? J5 — «Eli quoi! mon père, vous >; qui me félicitiez hier d'avoir repris mon » service... )) — «Eh bien... oui... hier... )) mais tu ne peux pas te dissimuler que » les circonstances sont graves, Irès-gra-
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>i \es; et quand je pense (jiie nous en » sommes là par suite d'un fol amour des » conquêtes... w. Te crois, en vérité, que si, dans ce moment, le jeune Henri s'était avisé , comme la veille, de parler avec irrévérence du magnanime empereur , son père l'aurait approuvé. Je ne sais si ce changement frappa M. Henri Beaumont; je le vis vsourire, sans manquer de respect, à certains discours bien différens de ceux qu'il avait entendus la veille. H nous quitta pour aller prendre les ordres de son général.
Après avoir rendu compte à M. de Rinville de tous les préparatifs de la fête dont il m'avait chargé, compte qu'il entendit d'un air distrait, préoccupé, je ne pus m'empêcher de lui témoigner ma surprise (le la métamorphose (jui s'était opérée en lui. (c Ah! mon cher, me dit-il, c'est que )) depuis hier j'ai appris des choses qui ;; sont bii3n faites pour donner à penser. » Je me cache devant mon fds. Pour rien
)) au monde je ne voudrais augmenter son )) antipathie pour notre grand liomme , » qu'il ne m'a que trop bien annoncée ; » mais à toi, que je suis habitué à regar- » der comme mon confident depuis ma )^ jeunesse, je peux te révéler... Hier , j'ai » été faire des visites; et c'est là que par- » tout je me suis trouvé embarrassé, intri- » gué, épouvanté. D'abord, comme mal- )) gré mon dévouement à l'empereur je » n'ai pas cessé de fréquenter les gens de » ma sorte, j'ai été chez la petite vicom- )) tesse de***. C'est le rendez-vous de tous » les gentilshommes, de toutes les dames » qui se sont obstinés à rester fidèles à l'an- » cien régime. La vicomtesse pérore , dis- » cute; son mari raille et persifle. Grâce )) à ma naissance et à quelques mots de f> complaisance que je crois pouvoir me » permettre pour ne pas perdre d'anciens » amis , grâce surtout à l'idée où l'on est » que c'est par force , par nécessité que je y me suis attaché à la nouvelle cour , je
» suis reçu h merveille chez la petite vi- » comtesse. Eli bien ! mon ami , que crois- )) tu que j'aie appris hier dans cette » noble société ? que l'empereur ne peut )) pas tenir, qu'il ne peut manquer d'être «î*;^»'» renversé. Tu conviendras que c'est un » langage assez cruel à entendre pour quel- » qu'un qui a l'honneur d'être un de ses » chambellans. Et si tu savais quelle joie » une telle nouvelle excitait parmi tous ces » messieurs et toutes ces dames ! quelles » plaisanteries les dames surtout faisaient » contre les généraux , les soldats , le peu- » pie , et même contre l'empereur qu'elles » appelaient un officier de fortune, un » petit sous - lieutenant d'artillerie , un » hardi aventurier? » — ce Elles ont dit )) aventurier? » — « Oui , aventurier ! et » bien pis; il y avait de quoi frémir. En » vérité, l'on a raison de nommer les gens » de ma caste h^s inco/TigiùIes. Nous )) étions là plusieurs chambellans , tous » gens de haute naissance comme moi; il
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» a bien fallu, pour ne pas nous rendre » suspects ou ridicules , que nous nous )) missions à rire comme les autres aux )) dépens de notre maître. Oli! j'étais ac- » coutume à entendre dans cette maison » de fort mauvais propos sur la cour » impériale; mais jamais ils n'avaient été » portés si loin , et je pensai que, pour s'ex- )) primer avec autaut de hardiesse , nos )) aristûcraies devaient être bien sûrs de » leur fait. Ce n'est pas qu'il ne leur soit )) arrivé très-fréquemment de se flatter )) sans cause , de croire tenir un succès au » moment où il leur échappait ; cela m'est » arrivé moi-même quand j'étais de leur )) bord. Mais ce qui m'a le plus frappé , )) c'est que j*ai vu là un certain M. de Yol- » nis... )) — (( Yolnis ! )) — Oui , \'olnis. » Parbleu! tu le connais ; ne m'as-tu pas » dit que tu avais été son secrétaire , son » copiste ? qu'il avait été ton concurrent » pour être député ? Enfin, c'est un homme )) qui se dit savant, littérateur.... Il tient
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)) de Tempereur une ou deux actions dans
» les journaux. Tous les matins , dans sa
» feuille, il parle en faveur de Napoléon
)) avec une emphase, une exaltation... Eh
» bien ! c'est lui qui a été le plus amer,
)) le plus caustique, le plus acharné dans
» ses plaisanteries. Comment peut -il se
» faire qu'il écrive une chose le matin dans
)) son journal, et que le soir, tout haut, dans
» une société oii l'on sait qu'il est l'auteur
)) de ce journal, il dise précisément le
/) contraire de ce qu'il imprime ? Il faut vi-
)) vre dans ce siècle pour voir de ces choses-
)) là. » Je me misa sourire ; je me soiivenais d'avoir vu M. de Volnis en bonnet rouge. (( Mais, attends, continua le marquis,
)) tu n'es pas au bout. En sortant de
» chez la vicomtesse, j'allai chez un no-
» ble du nouveau régime , le petit baron
» Gautier. C'est une maison ou se réu-
» nissent tous les soirs des gens dans le
)) gouvernement, des femmes de préfets ,
» des préfets en congé , des législateurs ,
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» des anciens tribuns, des sénateurs , tous
» ducs, comtes ou barons; car, moi. Je
» fréquente toutes sortes de sociétés, et
» j'ai la satisfaction de voir que partout
)) je suis accueilli, chez les anciens nobles
» pour ma naissance , chez les nouveaux
» pour ma place. Ainsi que le dit ce mau-
» vais plaisant de vicomte de ***^ je suis
» de deux paroisses comme les pi^s. Oh!
» chez le petit baron, c'était im autre
» langage , mais qui , je t'en réponds,
)) n'était pas plus rassurant pour les gens
» qui ont attaché leur fortune à celle de
» cet homme extraordinaire. On ne plai-
)) santait pas ; tous ces braves gens avaient
» l'air fort effrayé ; l'un tremblait pour sa
)) préfecture, l'autre pour sa sénatorerie,
» un autre pour sa recette générale ; les
» négocians craignaient le pillage , les fem-
» mes craignaient les cosaques ; et le croi-
» rais-tu? au milieu de ce conflit de paro-
)) les, voilà le maître de la maison, le
» petit baron si connu pour recevoir des
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» cadeaux, des poLs de vins, des bonnes » mains, .•• ']^ ne sais tous les termes dont » ils se servent!... qui nous dit d'un air » important et courroucé : Que voulez- » vous, messieurs? l'Europe est à vendre. » La direction des affaires du continent est » entre les mains de Thomme le plus vé- » nal et le plus corrompu î et il a nommé » le comte de **, l'un des ministres les plus » influens dans les cabinets étransfers. Le » petit baron accuser quelqu'un d'être » vénal et corrompu!... Alors, en voilà un » autre, un préfet de je ne sais quel dé- » partemcnt, qui se permet d'accuser sa » majesté d'obstination pernicieuse à l'é- >» tat. Oui , monsieur le préfet s'est servi » de ce mot-là ! j'en ai frissonné. Giffard, » Giffard, les choses ne vont pas bien; il » y avait long-temps que je n'avais entendu » parleravec autant de libertédans un salon » du nouveau régime. C'est à quoi nous w n'étions guère habitués sous notre em- » pereur. Mais ce qui va te paraître le plus
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)) exhaordinaire, c'est qu'un quart d'heure » tout au plus après moi je vis entrerM.de » Yolnis, ce même M. de Volnis que j'avais j; laissé chez la petite vicomtesse faisant » de l'esprit contre l'empereur. Chez le » haron, il avait un langage tout différent; » il était tout dévoué au gouvernement , )) il paraissait plein de courage et d'espé- )) rance. Il disait tout haut que le grand )) Napoléon ne pouvait manquer d'être » vainqueur de tous ses ennemis; c'est lui » qui rassurait tout le monde. Cependant il )j se mit à parler bas à plusieurs, et chacun )) avait l'air si alarmé après l'avoir écouté, » que, sans aucun doute, c'était une mau-
» vaise nouvelle qu'il débitait Mais ,
» mon ami , voici ce qui m'embarrasse le » plus, et tu conviendras que tout homme » à ma place se trouverait dans une » grande perplexité. Il m'a été dit sous
» le secret et tu vas sentir combien
)) il est important de ne pas répandre )) ceci il m'a donc été dit, sous le plus
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» grand secret , qu'en cas de revers com- » plet il pourrait bien être question de
)) rétablir oui, de rappeler... et alors...
» Certainement je suis fort attaché à
)i l'empereur... mais auparavant j'étais
)> et à présent encore, je suis attaché de
» cœur à d'augustes infortunes N'y a-
» t-il pas de quoi perdre la tête! Ah! il » faut en convenir, notre grand homme a » fait bien des témérités; cette guerre de
» Russie ét.Tit d'une imprudence et
w d'une ambition gigantesque! Mais
» qu'est-ce que je dis? est-ce à moi de le » blâmer? Allons, allons, cessons de nous )) occuper de ces graves et terribles idées. » Mon devoir m'appelle à Saint-Cloud , et » il faut que je porte à la fête dont je suis » l'ordonnateur une figure riante et heu- » reuse. »
Après la fête , je revis M. de Rinviile : il était rayonnant. Sa fcte avait été trouvée charmante ; puis il avait vu là des généraux , des diplomates, des ministres; au-
cun d'eux ne doutait que le grand Napoléon ne fût vainqueur. M. de Rinville n'avait plus d'incertitude sur ses devoirs. Il avait pris son parti d'ailleurs : « Pourquoi m'in- » quiéter ? me disait-il. Quoi qu'il arrive, w ne suis-je pas sur mes pieds? Si Napoléon » triomphe, je suis son chambellan; si l'on » rétablit l'ancien régime, je suis marquis )i français. )> — « Fort bien, me dis-je, » ir.onsieur le marquis est tranquille ; mais )) moi je ne le suis pas. »
Frappé de tous les discours qu'il m'avait tenus, de tous ceux qu'il m'avait rapportés, au lieu d'aller verser mes fonds chez le directeur du nouveau journal, j'allai retirer ma parole. On se fâcha; mais je n'en tins compte. Je croyais prudent de ne pas aventurer ma pelitefortune,etje ne me souciais plus d'être intéressé dans le Courrier des années.
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